‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 21 sur 27 · X) ESSAIS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

X) ESSAIS DE PHILOSOPHIE

juive. Dans cet écrit, le christianisme est représenté comme le véritable judaïsme. Les vrais juifs sont ceux qui reconnaissent Jésus-Christ pour le Messie. Jérusalem sera, il est vrai, punie pour avoir méconnu le Christ et l’avoir fait mourir ; mais son temple reste toujours le temple de Dieu. Le christianisme et le judaïsme, unis dans leur commune opposition au paganisme, ont l’un et l’autre à la fois pour symbole la femme décrite au douzième chapitre. Les idées apocalyptiques s’implantèrent profondément dans l’Asie Mineure; elles introduisirent le schisme parmi les chrétiens, et donnèrent naissance au montanisme qui peut être considéré comme l’expression exagérée du judéo - christianisme oriental, comme le gnosticisme de Marcion le fut de la tendance paulinienne.

La conception judaïsante du christianisme fut combattue dans l’Asie Mineure par la doctrine de la nature de Jésus-Christ. Le paulinisme, je l'ai déjà fait remarquer, ne regardait le Sauveur des hommes ni comme un prophète, ni comme le plus grand des prophètes; il le tenait pour une manifestation particulière et supérieure de la Divinité *. L’œuvre du Messie était par conséquent de beaucoup élevée audessus de celle de Moïse et des prophètes de l’an-

* On doit à Bauret à Schwegler des trio aux fort remarquables sur celte secte chrdlienne.

2 Hébreu* , i, t-H; m, 3-6; iv, lietto; v, S-M ; vin, 6 13.

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cienne alliance: c’est Jà l’idée qui est développée dans l’Épître aux Hébreux 1 2 , Épîtrc qui est de la fin du premier siècle. Jésus-Christ est dépeint ici comme le médiateur d’une alliance nouvelle entre Dieu et les hommes. La première alliance était défectueuse ; la seconde est parfaite * ; celle-là n’était que l’ombre et la figure de celle-ci; elle a vieilli, elle doit prendre fin 3 , et il n’y a plus pour les chrétiens qu’à tenir les yeux fixés sur Jésus, le chef et le consommateur de la foi.

Cette christologie est encore plus prononcée dans l’Épître aux Colossiens, qui est du commencement du second siècle. Jésus-Christ est ici l’image du Dieu invisible ; il est le créateur de tout ce qui existe, du ciel, de la terre, de ce qui est visible, comme de ce qui est invisible 4 ; partout il tient le premier rang 5 6 ; en lui habite corporellement la plénitude de la Divinité®. Pourquoi donc, étant morts avec Jésus- Christ aux conceptions élémentaires du judaïsme, les chrétiens souffriraient-ils qu’on leur imposât des prescriptions sur le manger et sur le boire, sur l’observation des sabbats et des nouvelles lunes, toutes choses qui n’étaient que l’ombre de la religion vé-

1 Hébreux, vin, 6 et 7.

2 Ibid., ix, 9, Î3; x, 1.

3 Ibid., viii, 13.

* Colossiens, i, 15-17

5 Ibid., i, 18.

6 Ibid., n, 9.

ritable, et qui ont été annulées par la mort du Seigneur ' ? Le même esprit se montre dans l’Épltre aux Éphésiens, qui n’est, dans l’opinion de l’école de Tubingue, qu’un remaniement de celle aux Colossiens.

Jusqu’à présent, le mot de Logos n’a pas été prononcé; mais si le mot ne se trouve pas dans les Épltres aux Hébreux, aux Colossiens et aux Éphésiens, il y a certainement la chose. Pour n’étre pas appelé du nom de Verbe, Jésus-Christ n’y est pas moins représenté avec tous les attributs propres au Verbe. La théorie apparaît dans toute sa perfection dans l’Évangile de saint Jean, point culminant du mouvement religieux des Églises chrétiennes de l’Asie Mineure. On a ici, non pas l’histoire de la personne de Jésus-Christ, comme dans les trois autres Évangiles, mais bien plutôt celle du Verbe devenu chair. C’est là ce qui distinguo l’écrit qui porte le nom de saint Jean de ceux de Matthieu, de Marc et de Luc. Le Verbe y est considéré comme le point central aussi bien du judaïsme que du christianisme, et, sous ce rapport, on peut voir dans cet Évangile une solution conciliatrice de toutes les oppositions précédentes. C’est vers le Verbe que les patriarches tournent les yeux ; c’est vers lui que Moïse dirige son peuple par ses

1 Ibid., Il, 13-20.

et d’histoire RELIGIEUSE 303 institutions 1 ; il est, par conséquent, la fin de l’ancienne alliance, en même temps que le fondateur de la nouvelle.

Si cet Évangile est le dernier mot des discussions théologiques des églises de l’Asie Mineure, il ne peut pas être l’œuvre de l’apôtre saint Jean, quelque tard que la tradition en place la composition. L’école de Tubingue l’attribue à un écrivain appartenant au parti opposé à celui qui compta saint Jean dans ses rangs. Je laisse do côté toutes les preuves de détail sur lesquelles elle appuie cette opinion, le caractère anti-judaïsant de cet écrit, les tendances montanistes qu’on y découvre, les expressions gnostiques dont la christologie s’y enveloppe. Je n’appellerai l’attention que sur le fait suivant. D’après J’école de Tubingue, le point de vue général de cet Évangile indique qu’il ne remonte pas au delà du milieu du second siècle. Il ne s’agit plus ici de combattre le judaïsme, le christianisme n’a plus rien de commun avec lui, leur séparation est un fait accompli. Quand Jésus-Christ parle aux Juifs de la loi de Moïse, il l’appelle non pas la loi, comme il le fait dans les synoptiques, mais « votre loi, » c’est-à-dire la loi qui est particulière aux Juifs, et rien de plus; cela suppose évidemment qu’il s’est écoulé de longues années depuis le mo-

I Saint Jean, v, 46; vin, 36; xn, 41.

ment où saint Paul déployait tant d’énergie pour délivrer le christianisme du joug du mosaïsme, et même depuis le moment où l’auteur de l’Épître aux Hébreux cherchait à spiritualiser la loi juive, pour la rapprocher de la foi chrétienne.

Schwegler croit pouvoir fixer avec certitude la. date de cet Évangile. Il en 'place la composition au milieu du second siècle, au commencement des discussions sur la Pâque , qui divisèrent alors l’Église chrétienne; il s’appuie, entre autres, sur le silence qui y est gardé touchant l’établissement de la Cène, et sur la date qu’il assigne à la mort de Jésus-Christ *.

Si cet écrit n’est pas de saint Jean, pourquoi lui a-t-il été attribué ? On est tenté de répondre aussitôt que saint Jean étant regardé comme l’apôtre de l’Asie Mineure, aucun nom n’était plus propre à lui assurer une grande autorité. Schwegler ne se contente pas de cette explication. Supposant à l’auteur de ce livre des vues plus profondes, il lui prête le dessein, bien compris et bien arrêté, d’avoir voulu rattacher son œuvre à l’ Apocalypse, et de donner sa conception du christianisme pour le développement légitime de celle qui est propre ù la révélation de saint Jean. Ce dessein doit d’autant

• Jésus-Christ aurait dtd crucifid le 1 4 nisan, le jour même de Piques, d’après cet Évangile, et seulement le lendemain, 15 nisan, d’après les trois autres.

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moins surprendre, que, s’il faut du moins s’en rapporter à Schwegler , l’Apocalypse serait en réalité la racine de laquelle serait sorti le quatrième Évangile, et qu’on aurait les idées joannitiques là dans leur forme concrète, et ici dans leur forme abstraite. Comment concilier cette explication avec ce que le même critique dit lui-même des différences qui séparent le particularisme judaïsant de saint Jean, et la théologie mystique de cet Évangile? Je ne sais; mais on peut croire qu’il a voulu par là rendre raison des ressemblances incontestables qui, à côté de différences non moins évidentes, se trouvent dans ces deux livres.

Une critique biblique aussi hardie, prétendant, au nom de l’histoire, reviser la tradition, a soulevé naturellement la plus ardente opposition. On composerait une volumineuse bibliothèque seulement avec les écrits dans lesquels on la combat depuis une dizaine d’années. Il serait fort inutile de rappeler ici les mille hypothèses plus ou moins heureuses par lesquelles on a voulu, ou sauver la tradition, ou l’expliquer dans un sens moins radical. Il me suffit de faire remarquer que c’est autour de deux points, les Épîtres pastorales et l’Évangile de saint Jean, que la mêlée a été la plus vive. Ces deux points sont, en effet, les parties les plus vulnérables du système. Deux théologiens, M. Bleck et M. Reuss, doivent être distingués au milieu de

la foule des adversaires de l'école de Tubingue. M. Lileck est, parmi les disciplesde Schleiermacher, celui qui a conservé le plus purement l’esprit critique de son maître. Il a plaidé avec talent la cause de l’authenticité de l’Évangile de saint Jean, et, parmi les nombreux arguments qu’il a fait valoir, il a montré combien il serait difficile, si cet Évangile n’a été composé qu’au milieu du second siècle, d’expliquer comment il aurait acquis aussitôt une autorité incontestée au milieu de tous les partis qui divisaient alors l’Église. 11 y a là une difficulté réelle dont l’école de Tubingue devra tenir compte, quoiqu’elle soit moins cousidérable , qu’on ne le croirait au premier abord.

M. Reuss a consacré à la même question un mémoire très-intéressant, dans lequel il a envisagé l’Évangile de saint Jean sous un jour nouveau. Selon lui , ccd Évangile ne serait pas une histoire de la vie et des enseignements de Jésus-Christ, dans le genre des écrits de Matthieu, de Marc et de Luc . mais un véritable traité de théologie, destiné à exposer la foi chrétienne, dont Jésus- Christ est le point central, et à faire connaître l’opposition que la vérité religieuse, manifestée en lui et par lui, rencontra dès ses premiers pas dans le monde. On ne peut nier que cette manière de considérer le quatrième Évangile ne fasse disparaître un grand nombre de difficultés : -mais on se

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demande si la distinction admise par M. Reuss entre cet Évangile et les trois autres est aussi réelle qu’il veut le prouver. 11 a peut-être mieux réussi à rétablir l’authenticité des Épîtres de saint Paul aux-Ephésiens, aux Colossiens et aux Philippiens. Au reste, son Histoire des écrits sacrés du Nouveau Testament ‘ est un des meilleurs ouvrages qu’on puisse consulter sur ces questions ardues, et c’est, dans tous les cas, celui dans lequel la critique biblique a sacrifié le moins à l’esprit de parti et à des opinions préconçues.

Dans le tableau sommaire que je viens de dérouler, je ne me suis proposé d’autre but que de signaler l’existence et de donner une idée générale d’un ensemble de travaux peu connus parmi nous, et dignes cependant de l’attention de quiconque attache quelque intérêt aux choses religieuses. Je n’entreprendrai point de porter un jugement sur des recherches dont je n’ai pu indiquer ici que les traits les plus saillants, et dont il m’a fallu passer sous

I Surtout la deuxième édition, qui est de 1853.

silence les" prouvés, souvent fort complexes, qui font toute leur force. Je présenterai seulement, en finissant, quelques réflexions, non sur leur importance, elle est trop évidente, mais sur leur inévitable nécessité dans l’état actuel des esprits.

Il est possible que les personnes tout à fait étrangères à la critique historique et peu habituées à l’indépendance de la science allemande, éprouvent quelque étonnement, peut-être même quelque crainte, à la vue de ces audacieuses recherches, qui vont scruter sans le moindre scrupule les fondements de la religion chrétienne. On se représente volontiers le théologien comme un homme chargé par sa vocation de défendre quand même la tradition religieuse, et ici on le voit tourner, du moins en apparence, son érudition contre ce qu'il serait de son devoir de soutenir. Ces imprudents mineurs n’ébranleront-ils lias à la fin l’édifice, sous le spécieux prétexte de vérifier la solidité de scs bases?

Je pourrais bien répondre que plus une institution est importante et considérable, plus il est nécessaire de savoir à quoi s’en tenir sur ses origines. Je pourrais bien ajouter encore que la vérité n’a rien à craindre des investigations humaines, et que l’erreur seule prête le flanc à leur atteinte. Mais il est probable que des considérations si générales ne paraîtraient pas une justification bien solide de la critique biblique. Tant de personnes pleurent encore

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la ruine d’institutions longtemps respectées, qui ont péri pour avoir été examinées de trop près. J’aime mieux considérer la question en elle-même, et rechercher, sans parti pris, quels sont les dangers de la critique biblique appliquée aux livres de l’Ancien et du Nouveau Testament.

Il serait puéril de nier qu’elle a renversé déjà plus d’une ancienne conception théologique. Il n’est plus permis aujourd’hui, après tous les travaux sérieux qui ont été faits sur l’histoire du texte, sur celle du canon, et sur la nature de chaque écrit biblique en particulier, de soutenir encore la théorie de l’inspiration absolue, telle qu’elle a été enseignée au xvn° siècle dans l’Église luthérienne. Les Stahl et les Hengstenberg se fatiguent en vain à vouloir faire remonter le fleuve à sa source. L’individualité de chaque écrivain sacré perce trop dans ce qu’il a composé, pour qu’on puisse désormais voir eu lui un instrument passif et inconscient du Saint-Esprit. L’ensemble de ce qu’on appelle l’orthodoxie dans les Églises protestantes ressentira bien aussi le contre-coup de la ruine de sa doctrine fondamentale de l’inspiration absolue. Peut-être encore la méthode d’autorité, qui a régné en général jusqu’ici dans la théologie, pourra bien être ébranlée par la critique qui donne évidemment deslivres saints une idée un peu différente de celle qu’on en avait, et qui en déplace, si je puis ainsi dire, l’autorité. Mais la

théologie n’est ni la religion ni le christianisme; elle n’est qu’une science, et, comme toutes les autres sciences, comme la philosophie qui est sa contrepartie, elle est soumise à tous les mouvements d’extension ou d’amoindrissement de l’intelligence humaine. La critique biblique ne serait redoutable que s’il était démontré qu’il n’y a pas de meilleures conceptions du christianisme que celles qui ont été reçues jusqu’à présent, ou eticore que le christianisme est simplement un système théologique arrêté à jamais, et ne pouvant se modifier qu'à la condition de se corrompre. Celui qui le considère au contraire comme un principe de vie, capable de développement et de formes diverses, ne verra dans ces recherches que d’utiles moyens de pénétrer plus profondément dans sa véritable intelligence.

On peut aller plus loin encore. Supposez, hypothèse extrême, que la critique biblique ne laisse aux livres saints que cette autorité morale que les écrits de Platon ont pour les platoniciens, et ceux de tout autre grand chef d’école philosophique pour les disciples qui marchent sur ses traces; eh bien, alors encore on ne pourrait admettre que le christianisme, dans ses éléments propres et fondamentaux, fût emporté par la tempête; son esprit resteraittoujours dans leslivres saints, de quelque manière qu’on les considérât, et bon gré, mal gré, il saurait bien toujours se faire valoir comme l’expression la

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plus pure du sentiment religieux. S’il ne s’imposait plus aux âmes comme un joug, au nom de l’autorité, il régnerait encore librement par l’acquiescement de la raison humaine. C’est d’ailleurs une opinion erronée de faire dépendre la religion chrétienne uniquement des livres du Nouveau Testament. Ils contribuent certainement à son maintien, à sa propagation et à sa pureté; mais il y avait une Eglise chrétienne avant que les Évangiles et les Épîtres fussent écrits, et il s’écoula un temps assez long avant que ces livres fussent répandus hors des Eglises particulières auxquelles ilsavaient été adressés dans le principe, et un beaucoup plus long encore avant qu’ils fussent réunis tels que nous les avons aujourd’hui. Lessing a fait déjà remarquer que l’Église chrétienne n’est pas sortie des écrits du Nouveau Testament, et que ce sont au contraire ces écrits qui sont sortis de l’Église. Le christianisme est un fait acquis à l’humanité; il serait difficile d’imaginer un bouleversement assez radical, assez profond dans la race humaine, pour pouvoir l'en dépouiller.

Enfin que l’on considère qu’il est des recherches auxquelles l’esprit humain ne peut plus renoncer une fois qu’elles ont été entamées ; la critique biblique se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans on ennemis, il faut qu’elle marche jusqu’à ce qu'elle trouve une solution défi-

nitive, ou jusqu’à ce que la liberté de l’esprit soit encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus d’un savant appliqué à la critique des livres saints n’art regretté, à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets superflus ! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa jeunesse. La seule foi solide à laquelle il lui soit désormais permis d’aspirer, c’est celle qui sortira du développement de la science.

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