‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 22 sur 27 · DES ANTÉCÉDENTS DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

DES ANTÉCÉDENTS DU CHRISTIANISME

Le besoin do remonter aux origines et d’aller surprendre la raison de chaque chose au moment • même de sa naissance, constitue incontestablement le caractère le mieux marqué de la science dans la période actuelle de son développement. La théologie ne fait pas exception à cette tendance générale. Il n’est pas aujourd’hui pour elle de question plus importante que celle de la forme primitive du christianisme et des prolégomènes de son histoire. En portant ses recherches de ce côté, elle ne cède pas toutefois seulement à l’esprit général de notre temps ; elle est encore entraînée par le mouvement imprimé depuis longtemps à ses travaux. La critique historique, appliquée aux études théologiques, après avoir été conduite do proche en proche, par l’enchainement même des résultats obtenus, de

l’examen (les doctrines ecclésiastiques à celui de renseignement apostolique qui est leur source plus ou moins pure, sent maintenant la nécessité de se rendre compte de cet enseignement lui-même, en le comparant à ses antécédents. Elle se trouve ainsi mise en présence de la question qui domine toutes les autres, qui seule peut les éclairer, celle de l’origine du christianisme.

On ne peut chercher les antécédents de la religion chrétienne que dans le milieu qui la vit naître, c'est-à-dire dans les dernières formes du judaïsme, dans les idées religieuses au milieu desquelles elle se produisit et qu’elle suppose*. Ce serait s’égarer que de faire intervenir ici et à son origine première, la philosophie grecque. Plus tard, cette philosophie exerça une action considérable sur le développement de la doctrine chrétienne, c’est un fait qu’on ne saurait contester; mais elle resta étrangère à sa formation primitive. C’est en vain que quelques théologiens, llug entre autres, ont essayé de prouver que la langue grecque, et par conséquent aussi la connaissance de la littérature grecqiie étaient répandues parmi les Juifs de là Palestine avant l’ère chrétienne. Josèphe nous apprend que ses coreligionnaires de la Judée n’atta-

1 Uil^enfcld . Zeitschrift! fiir nûsseutsi ho fil. Théologie, t. i. |i. IH.

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chaient aucun prix à l’étude des langues étrangères et qu’ils réservaient toute leur estime pour les hommes versés dans la connaissance et l’explication de la loi*. Depuis la persécution d’Antiochus Epiphar.es, dont le projet d’helléniser les descendants de Jacob provoqua une révolte générale, tout ce qui" était grec était en horreur aux Juifs do la Palestine. Quiconque cultivait la langue et la littérature de la Grèce ou semblait vouloir eu adopter les mœurs, ne tardait pas à être regardé comme un traître*. LeTalmud a soin, dans les rares occasions où il fait mention de quelque docteur juif auquel cette connaissance n’était pas étrangère, d’expliquer aussitôt par quel concoure de circonstances il avait été obligé de l’acquérir \ Enfin, le fait rapporté, dans le livre des actesdes A pâtres (xxi, 37-40) est une preuve sans réplique que le grec était en général ignoré dans la Palestine.

Quelques-uns des explorateurs des origines du christianisme, ont tourné leurs regards vers l’Inde antique I * 3 4 . Les analogies qu'ils ont fait remarquer entre quelques enseignements du fondateur de l’Eglise chrétienne et des doctrines des brahmanes

I Josèphe. Anliquit., lib. \\ , ch. 9.

i ï. Maccab., i, Il etsuiv.

3 Des doctrines religieuses des Juifs, p. 63.

I Nork. J. A. C. Richlcr, Ycnturini et d’autres encore.

ou des bouddhistes, sont pour la plupart forcées. 11 en est cependant de réelles, on ne saurait le nier; mais ne pourraient-elles pas s’expliquer plutôt comme des manifestations semblables du sentiment religieux, que comiqe des emprunts ? Ni Eckart, ni Tauler, ni Ruysbrock ne connaissaient les écrits des Plotin et des Proclus, dont les noms n’étaient pas vraisemblablement arrivés jusqu’à eux ; et cependant combien de doctrines n’ont-ils pas enseignées, de combien d’expressions ne se sont-ils pas servis, qui se retrouvent presque littéralement dans les néoplatoniciens? Un point de vue étant donné, il est presque impossible que l’esprit humain n’arrive pas, dans tous les temps et dans tous les lieux, seulement de lui-même, à des idées identiques et à des manières semblables de les exprimer. En général, les analogies qu’on découvre entre deux systèmes ne sauraient prouver que l’un dérive de l’autre, qu’ autant qu’on peut invoquer quelque fait historique en faveur de cette filiation ou du moins de sa possibilité.

Le bouddhisme, il est vrai, avait couvert l’Orient de ses missionnaires. On sait qu’il en vint jusqu’en Egypte, et peut-être serait-il possible d’établir qu’il existait des couvents bouddhistes non loin d’Alexandrie dans le siècle qui vit naître le christianisme. 11 est probable que la Syrie fut aussi visitée par des propagateurs de la doctrine du Bouddha ;

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peut-être les esséniens des bords de la mer Morte, aussi bien que ceux des montagnes de la Samarie avaient entendu leur voix. Mais nil’essénisme ni la théosophie judéo-alexandrine, qui seuls auraient pu être les intermédiaires entre le bouddhisme et le christianisme, ne paraissent avoir exercé quelque influence sur la première formation de la religion chrétienne. Dans tous les cas, les faits qu’on invoquerait en faveur d’une filiation quelconque entre les deux religions, sont trop vagues, trop incertains, pour avoir la moindre valeur probante. Arrivera-t-on jamais à des données historiques capables de servir de base légitime à quelques conjectures? Je ne sais, mais pour le moment la question doit être pour le moins réservée, sinon décidément résolue dans un sens négatif.

Le judaïsme seul offre un terrain solide pour la recherche des antécédents du christianisme. Déjà, au siècle dernier, les commentaires du Nouveau Testament de Lightfoot, de Schœttgen, de Meuschen et de Wolf avaient montré qu’il y a dans les plus anciens écrits rabbiniques une foule de dogmes qui s’accordent d’une manière surprenante avec les doctrines chrétiennes. Des travaux modernes, faits avec autant d’érudition, mais avec plus de méthode et de critique, ont mis ces analogies dans un nouveau jour et ont donné une connaissance plus claire et plus étendue de l’état moral et reli-

gieux des enfants d’Israël dans les deux siècles antérieurs à l’ère chrétienne. On ne peut pas dire cependant qu'il ne reste plus rien à faire et que l’obscurité qui couvre l’époque de la naissance du christianisme ait été entièrement dissipée. Mais quelque insuffisantes qu’elles soient encore, ces recherches méritent d’être signalées à l'attention des hommes sérieux qui s’intéressent aux questions religieuses. La connaissance en est d’ailleurs nécessaire pour s’orienter dans les discussions soulevées en ce moment sur la théologie chrétienne pendant la période apostolique.

De toutes les tendances religieuses qui, dans le siècle antérieur à l’ère chrétienne, régnaient parmi les descendants d’Israël, trois seulement peuvent avoir exercé une action réelle sur le christianisme primitif : ce sont le pharisaïsme, l’essénisme et la philosophie religieuse des Juifs alexandrins.

Le pharisaïsme dominait dans les écoles de la Palestine. Il ne formait ni une secte, ni un parti dans la nation juive, comme on le dit communément ; il était le véritable représentant de la religion de l’immense majorité ; sa théologie était la théologie juive dans le sens le plus exact du mot. Les pharisiens étaient en politique ce que nous appellerions les patriotes, et en matière de croyances religieuses, les orthodoxes. Leurs écoles continuaient l’œuvre nationale, en la consolidant et en en tirant

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tontes les conséquences légitimes 4 . C’est clans le milieu qu’ils avaient formé que vécut Jésus-Christ, et que se fit la première éducation religieuse des apôtres.

Les esséniens, faible minorité perdue au milieu de la nation juive, étaient, au contraire, une véritable secte. Séparés du reste de leurs coreligionnaires qu’ils tenaient pour des membres dégénérés de la famille de Jacob, n’assistant pas, par suite de scrupules de conscience, au culte public célébré dans le temple de Jérusalem, ils avaient un culte qui leur était propre et des croyances particulières, qu’ils avaient ajoutées aux croyances fondamentales de la synagogue. Ils habitaient dans des espèces de couvents, situés sur les rives orientales de la mer Morte. Leur organisation était semblable à celle qu’adopta plus tard le monachisme chrétien. Elle s’én distingue cependant en un point fort important. Cette secte formait une société secrète. Quand, après un noviciat de trois ans, on était admis dans son sein, on jurait de ne révéler à aucun profane les doctrines qui lui étaient particulières. Ennemis de la guerre et de l’esclavage, les esséniens pratiquaient la charité universelle; mais ces estimables sentiments étaient ternis par un orgueil spirituel extrême. Le caractère le plus saillant de leur théo-

I Reuss, Hist. de In théologie chrétienne, t. I, pp. 72 et *3,

logie était un mysticisme ascétique se perdant dans les régions nébuleuses de la théosophie.

On ignore quand et comment naquit cette société religieuse.; on ne connaît pas mieux quand et comment elle finit. 11 parait qu’elle ne survécut pas de beaucoup à la ruine de Jérusalem. Tout ce qu’on en sait, on le doit à Philon et à Josèphe *. Mais celuici, qui avait passé un an dans son sein, n’avait pas franchi le premier degré du noviciat, et ne connaissait pas, par conséquent, le fond de ses doctrines; et Philon, comme Néander le fait remarquer, les présente non telles qu’elles étaient en réalité, mais telles qu’il lui convenait qu’elles fussent, pour que les Grecs éclairés vissent dans les esséniens des modèles de sagesse pratique 3 .

La philosophie religieuse des Juifs alexandrins nous est bien autrement connue. Plusieurs des ouvrages dans lesquels elle est exposée sont arrivés jusqu’à nous, et ces divers documents, entre autres la Sapience, livre apocryphe de l’Ancien Testament, et surtout les écrits de Philon, ont été étudiés avec soin. Nous sommes ici sur un terrain historique, en dehors des conjectures et des hypothèses hasardées. Cette philosophie a, comme l’essénisme, une tendance mystique et ascétique; mais

* Et aussi à Pline, qui décrit en quelques lignes son organisation extérieure. Hisl. natur., v, 25.

- Neander, Getrhichle lier christl. Religion, t. i, p. 39.

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la culture grecque, dont elle a subi l’influence à Alexandrie, lui a donné une largeur de vues inconnue aux Juifs de la Palestine. Les Juifs alexandrins oublièrent de bonne heure leur langue nationale, et adoptèrent celle des Grecs, répandue à cette époque dans l’Égypte et dans l’Asie Mineure. Leur éducation fut grecque, et ils ne tardèrent pas à comprendre leur religion à travers cette éducation. Moïse expliqué par le platonisme, tel fut le point de départ de leur philosophie. Philon en fut l’expression la plus décidée et la plus remarquable. C’est à Alexandrie, foyer de la culture grecque, que ce mouvement fut le plus marqué ; mais il se produisit aussi, quoique sans s’élever à une forme scientifique, dans les villes de l’Asie Mineure. Là aussi les Juifs de langue grecque respirèrent un air plus libre qui eut pour effet de les élever au-dessus des préjugés étroits de leurs coreligionnaires de la Palestine. En général, le judaïsme perdit à l’étranger une partie de sa roideur et prit une tendance cosmopolite, que M. Reuss signale avec raison comme la réaction extrême contre l’esprit pharisaïque .

Telles sont les trois fractions du judaïsme dont on doit tenir compte dans la recherche des antécédents du christianisme. Il faut maintenant les com-

• Reuss, //«js/. de la théoloyie chrétienne, t. I, pp. 98-4 2Î.

parer entre elles et relever les traits qui ont pu avoir quelque action sur la formation de la religion et de la théologie chrétiennes.

Les écoles pharisaïques de la Palestine , l’essénismeet la philosophie juive d’Alexandrie avaient, à côté de tendances diverses, des points de vue communs. Non-seulement, tous les enfants d’Israël se réunissaient dans le monothéisme, mais encore ils avaient tous également senti le besoin de dépouiller la conception de Dieu des anthropomorphismes, sous lesquels la simplicité antique l’avait présentée. Ce Dieu qui s’irrite, qui s’apaise, qui se repent, qui vient s’entretenir familièrement avec Abraham, sous les chênes de Mamré, comme un ami avec son ami, ce Dieu fait à l’image de l’homme, ne pouvait plus convenir à une époque plus réfléchie et plus raffinée. Mais en le spiritualisant, il fallait sauver l’autorité de la tradition écrite, pour laquelle les enfants d’Israël avaient tous un égal respect. Le môme procédé fut employé à Jérusalem et à Alexandrie. En général , la version des Septante et les paraphrases chaldaïques adoucissent les expressions

et d’histoire religieuse 323 du texte hébreu qui feraient supposer en Dieu des formes physiques et des passions semblables à celles des hommes. Là où il est question des mains de Dieu, elles parlent de la gloire de Dieu ou bien de sa puissance *. Quand le texte hébreu dit que Jéhovah parla à Moïse face à face, elles présentent l’entretien comme ayant eu lieu en songe, et quand il est raconté que Moïse, ou un patriarche, ou quelque prophète voit le Dieu d’Israël sur son trône, ce n’est pas Dieu qui est aperçu ; d’après les traductions, c’est son lieu, sa puissance, sa gloire, en un mot, c’est une de ses manifestations *.

Ces explications supposent un premier travail philosophique. On distingua en Dieu ce qui constitue son essence, et le par quoi il agit et se produit, pour ainsi dire, en dehors de lui ; en d’autres termes, Dieu en soi et Dieu se manifestant. Ce mouvement de la pensée parmi les enfants d’Israël ne s’arrêta pas à cette distinction fondamentale. Poussé jusqu’à ses dernières conséquences, il tomba dans çe double excès, d’un côté, de ne plus reconnaître en Dieu qu’une cause première éternellement voilée aux yeux des faibles mortels , et d’un autre côté , de

I Noire législateur, dit Arislobule dans un passage conservé par Eusèbe, s'esl exprimé avec noblesse en appelant « mains de Dieu » les opérations de sa puissance.

* Dîiline, Geickichtl. Darslellung der jihlisch-alexandvin Religiontphiloiophie, t. il, p. 32 et suiv.

donner naissance à une philosophie fantastique qui peupla le monde suprasensible de plus de divinités subordonnées que n’en avait jamais créé l’imagination féconde de la Grèce païenne. Le christianisme primitif n’eut rien de commun avec ces deux travers, qui furent cependant contemporains de son origine et de sa propagation ; mais il n’en fut pas de même du gnosticisme, qu’il faut considérer comme une des formes particulières de la théologie chrétienne. Ces subtiles distinctions n’entrèrent aussi que dans de très-faibles proportions dans l’enseignement de la synagogue et dans la philosophie juive d’Alexandrie, tandis qu’elles envahirent l’essénisme, qui donna un développement considérable à la théorie des êtres intermédiaires entre Dieu et le monde.

Les termes par lesquels on désigna, soit dans les écoles de la Palestine, soit parmi les Juifs alexandrins, les manifestations divines par opposition à l’essence invisible et immuable de Dieu, furent empruntés au langage des livres de l’Ancien Testament. Le mot la Parole ' (Memra dans les Targums et Logos dans Philon) devint le nom le plus généralement employé de l’Etre divin, intermédiaire entre Dieu et les choses créées -. Philon, qui

* Par allusion à Genèse, 1 , 3, 6, 9, etc.; Psaume x\ tu, 31.

* Les termes les plus usités après celui de parole , sont : celui de sayesse dans les apocryphes alexandrins de l'Ancien Tesla-

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a fait une théorie complète du Verbe, le nomme le fils aîné, le fils unique de Dieu, l’image de la divinité, et le dépeint comme le créateur du monde, l’agent de Dieu auprès des hommes et l’intercesseur des hommes auprès de Dieu *. Les mêmes dénominations se présentent, quoique moins développées, dans les apocryphes alexandrins de l’Ancien Testament, principalement dans la Sapience. Elles ne sont pas étrangères aux paraphrases chaldaïques qui attribuent les mêmes fonctions à la Memra *. Il n’est pas inutile de faire remarquer en passant que cette identité de la doctrine du Verbe chez les Juifs palestiniens et chez leurs coreligionnaires d’Alexandrie, 'prouve incontestablement que cette théorie n’a pas été empruntée à Platon 3 par les Alexandrins et qu’elle est un produit de la spéculation juive.

Cette doctrine avait pris chez les esséniens une

ment, et celui de srhechina (présence, habitation de Dieu) dans le Talnuid.

* Gfrœrer, Hist. Geichichte des L'rchristenthums, t. t, pp. 168- 326. Diiline, Darslelt. der jiiilisrh-alex. Religionsphilos. , t. i, p. 202 et su i v . ; Kefcrstein, Philo’s Lehre von den gœttl. mitteiicesen, p. 25 et suiv.

1 Schœltgen , Horœ hebraieœ, t. it, p. 3; Gfrœrer, Das Jahrliundert des Heils, t. l, p. 307 et suiv.

3 Ce n’est pas à dire que la théorie des êtres intermédiaires ne soit pas dans Platon, ni que Pbilon ne lui ait fait aucun emprunt dans le développement de sa doctrine du Verbe. Mais la théorie platonicienne et celle des Juifs d’Alexandrie n’ont qu’une ressemblance générale, qui ne sullirait pas pour prouver que la doctrine du Verbe vient du platonisme.

forme particulière. Regardant la matière comme la source du mal ils avaient rompu tout rapport direct entre Dieu et le monde, et, pour maintenir l’action du divin sur les choses sensibles, ils avaient été obligés de pousser à l’extrême la distinction entre Dieu en soi et Dieu se manifestant au dehors, et d’étendre ce dernier terme en une série descendante d’êtres intermédiaires. Cette théorie, qui se lie très-bien d’ailleurs avec l’ensemble de leurs croyances, se trouve évidemment dans les noms des anges, qui, d’après Josèphe * , occupaient la principale place dans leur enseignement secret, et c’est à elle encore que se rapporte ce que dit Philon de leur philosophie, qui portait exclusivement sur l’essence de Dieu et la production de l’univers 3 .

On n’a pas d’autres détails sur cette partie de leur système ; mais on ne s’éloignerait pas beaucoup de la vérité, ce me semble, en la supposant analogue à la théorie des séphiroth de la Kabbale et à celle des dons des gnostiques 4 .

Les anciens Hébreux croyaient qu’après la mort, l’homme, semblable à une ombre, habite un lieu

* Cette notion de la matière se retrouve aussi dans Philon, mais dans un sens moins tranché. Dans tous les cas, Philon n'est pas toujours d’accord avec lui-même sur ce point. Diihne, ibid., 1. 1 , p. 188elsuiv.

ï Guerre des Juifs, liv. n, ch. 8, § 7.

3 Philon, Quod oinnis probus, éd. Mangey, t. il, p. 438.

* Josèphe, Guerre des Juifs, liv. il, ch. 8, S 7.

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souterrain, ténébreux, semblable à YAdès des Grecs et à YAmenthi des Égyptiens. Ce lieu était appelé le Scheol. Des croyances plus consolantes entrèrent dans la théologie juive deux siècles environ avant l’ère chrétienne. Mais ici nous trouvons une différence entre la manière dont les Juifs de la Palestine conçurent le retour des morts à la vie, et les idées que les Juifs alexandrins et les esséniens se firent de la continuité de l’existence humaine après la mort.

Diverses circonstances, que je n’ai pas à rechercher ici , conduisirent les docteurs de la Judée à croire que Dieu rappellera un jour les morts à la vie; mais, peu capables de vues spiritualistes, ils regardèrent l’existence future comme soumise aux mêmes conditions que l’existence présente : le rétablissement de la vie au delà du tombeau, fut pour eux une résurrection des corps * .

La continuité de la vie humaine a sa raison, au contraire, chez les Juifs alexandrins, dans l’immortalité de l’âme. Philon ne connaît pas la doctrine de la résurrection des corps, et s’il l’avait connue, il aurait hautement protesté contre elle. Si la vertu consiste à fuir le corps pour rentrer dans notre patrie, qui est le monde des intelligences pures, comment pourrait-on croire que l’àme du juste puisse,

I îMaacab., vu,H;Cœlln, Biblitche Théologie, 1. 1 , p. 433-436.

dans un monde meilleur, être enchaînée à la chair '?

Les esséniens se rapprochent ici des Juifs alexandrins. Pour eux aussi, l’àme, tombée dans la prison du corps par suite d’une certaine séduction naturelle, doit travailler à se délivrer des liens de la matière, et quand elle s’est purifiée, elle s’envole dans les espaces de l’air î .

Ces différentes fractions du judaïsme se divisaient encore sur une autre croyance bien autrement importante dans la question des antécédents du christianisme. Le point central des croyances religieuses des Juifs palestiniens, dans le siècle qui précéda l’ère chrétienne, était l’attente du Messie. Il n’est pas de doctrine qui ait autant occupé les docteurs juifs de cette époque, et qui ait été étudiée et déterminée dans d’aussi minutieux détails. L’ouvrage de Bertholdt sur ce sujet est une riche mine de précieuses indications ; tout n’y est pas cependant ; M. Gfrœrer a recueilli un grand nombre de traits qui y manquent 3 .

Le libérateur qu’attendaient les Juifs de la Pales-

* Gfrœrer, Hist. Geseli, des Urchristenthums, t. i, p. 103 et suiv.; Dahne, Darsteüung der jüd.-alex. Heligiunsphilos., t. i, p. 330 et suiv.

2 Josèphe, Guerre des Juifs, liv. u, ch. là ; Antiquités, liv. xm, cil. 9, liv. xviii, c-li. 2 ; Dahne, Darstellung der jiidisch-eilex. lieligionsphilos., t. i, p. 483; Gfrœrer, Uas Jalirhundert des Heils, t. u, p. 335 et suiv.

3 Gfrœrer, üas Ja/irhund des Heils, jmss. . Cœlln, Biblisdie Théologie, t. i, pp. 48’ -5)1; ulterbeck, Neutest. Lelharbegr, 1. 1 .

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fine, devait descendre de David, de ce roi, dont le nom, comme le fait observer M. Gfrœrer, jouait dans les légendes de la Judée le même rôle que les noms d’Alexandre, de César et de Charlemagne dans les légendes des peuples de l’Occident '.Une étoile miraculeuse, venant de l’Orient, annoncerait sa naissance, et la Galilée serait le premier théâtre de ses actes merveilleux . Réunissant en lui les vertus de Moïse et celles de David, mais plus grand que l’un et que l’autre, jl marquerait son passage sur la terre par des prodiges et par des enseignements supérieurs à ceux du législateur hébreu, et par des victoires plus éclatantes que celles du roi prophète 3 . Les yeux des aveugles ne seraient plus fermés, les oreilles des sourds seraient ouvertes, la langue des muets déliée *. Il donnerait au peuple une nourriture miraculeuse, comme l’avait fait autrefois Moïse dans le désert, et, conformément à la prédiction d’Esaïe, il se chargerait luimême des douleurs de la nation pour l’en délivrer 3 . Enfin il confondrait le mal, ruinerait la ligue des rois conjurés contre la vérité et donnerait à Israël la domination sur toute la terre 6 .

* Gfrœrer, Dus Jahrund. des Heils, t. n, p. 231.

5 Gfrœrer, Ibid., t. n, p.. 358.

3 Gfrœrer, Ibid., t. il, p. 318 et suiv.

* Gfrœrer, Ibid., t. n, pp. 231 et 252.

3 Gfrœrer, Ibid., t. u, p. 207 et suiv.

6 Gfrœrer, Ibid., t. ii, p, 233 et suiv.; Bertholdt, Christologie, p. 188 et suiv.

Les docteurs juifs avaient arraché aux anciennes prophéties messianiques le secret de l’époque précise de leur accomplissement. Par un de ces rapprochements arbitraires, si chers à l’exégèse rabbinique, ils avaient vu dans le récit de la création une image de l’histoire du monde, et comme c’était un principe établi 1 que mille ans sont comme un jour devant l’Éternel, ils avaient admis que le monde, dans son état actuel, durerait six mille ans, correspondant aux six jours de la création, et se divisant ainsi : deux mille ans avant la loi, deux mille sous la loi, et deux mille depuis la venue du Messie jusqu’à son triomphe définitif; alors commencerait son règne proprement dit, règne qui durerait mille ans, pour représenter le jour du repos du Seigneur*.

Les avantages du règne du Messie étaient exclusivement réservés aux enfants d’Israël, d’après les enseignements des écoles de la Palestine. Tous les descendants de Jacob y prendraient part; ceux qui avaient été moissonnés par la mort ressusciteraient pour se joindre à ceux qui vivraient à cette époque, et, devenus semblables aux anciens prophètes par les dons spirituels 3 , ils goûteraient

1 D’après Psaume, xc, 4.

2 Gfrœrer, Dos Jahrhundert des Heils. t. Il, pp. 498-248. Cœlln, Bibl. Théologie , 1. 1 , p. 507 et suiv. Bertlioldt, Christol., pp. <93 et 494.

2 Gfrœrer, Ibid., t. u, p. 249. Joël, il, 28.

ET D’HISTOIRE RELIGIBU8E 331 tous ensemble les délices do la Sion céleste, tandis que les nations païennes, arrêtées à la porte, s’écrieraient à la vue de leur félicité : Heureux est le peuple qui jouit d’un si grand bonheur ' . Quelques docteurs, plus bienveillants pour les incirconcis, pensaient cependant qu'ils se convertiraient à la fin des temps, et qu’ils deviendraient prosélytes de la Porte. Mais, même alors, ils resteraient inférieurs aux enfants d’Israël. C’est là un trait essentiel du judaïsme palestinien. Un esprit national exclusif le pénètre jusque dans ses plus intimes profondeurs. Les promesses, les espérances, le salut, sont pour eux seuls ; les Grecs et les Barbares n’y ont aucun droit.

L’ensemble de ces croyances messianiques forme le fond de toutes les apocalypses, écrits d’origine palestinienne, destinés à peindre les événements qui doivent précéder la venue du Messie sur la terre, ceux qui doivent signaler sa présence, ceux enfin qui se rapportent à son règne. L’étude de ces singuliers ouvrages, poursuivie dans ce moment en Allemagne avec un vif intérêt, ne sera pas une des parties les moins utiles des recherches entreprises sur les antécédents du christianisme *.

Un autre ordre d’idées régnait chez les Juifs

1 Bertlioldt, Cliristol., p. 221.

2 Revue Germaniq., t. m, p. H9 et sujv.

alexandrins. Etrangers à la mère patrie, ne s’intéressant plus à ses destinées qu’au point de vue religieux, ils n’avaient que faire d’une doctrine inséparable de la vie politique du judaïsme, doctrine qui prend de nouvelles proportions chaque fois que la résistance à la persécution a besoin pour se soutenir de l’espérance d’un triomphe futur. L’idée du Messie s’obscurcit peu à peu chez les Juifs alexandrins, comme elle s’est presque éteinte partout où les débris de la famille d’Israël, trouvant tolérance et sécurité, se sont identifiés plus ou moins avec les peuples de race différente au milieu desquels ils sont dispersés et dont ils ont adopté les mœurs, les sentiments et en général la manière de penser.

M. Frankel est d’une opinion contraire. Il prétend que les idées messianiques se développèrent plus tôt et plus largement à Alexandrie qu’à Jérusalem, et qu’elles étaient peu répandues dans la Palestine, môme pendant la période des Machabées. Et la raison qu’il en donne, c’est que l’éloignement de la patrie, le désir d’y rentrer, et l’aversion pour les Grecs qui les méprisaient, attachèrent les Juifs d’Egypte à l’attente du libérateur promis par les prophètes 1 . L’histoire me paraît donner le démenti

1 Frankel, Neber den Exnflus s der paldstin. Exetjhe auf die alexandr. Hermeneulik., pp. 80 el 182.

et d’histoire religieuse 333 le plus formel à cette opinion. Il n’y a pas même une seule allusion aux espérances messianiques dans le livre de la Sapience ; elles sont étrangères à la philosophie de Philon. Elles remplissent, au contraire, les paraphrases chaldaïques et les apocalypses juives ; elles font le sujet d’une foule de discussions rabbiniques recueillies dans leTalmud. En un mot, elles abondent dans les documents palestiniens; elles sont absentes des écrits alexandrins.

Le nom de Jérusalem a perdu de son prestige auprès des Juifs d’Egypte : comment autrement auraient-ils, au mépris des prescriptions les plus positives delà loi juive, construit un temple à Léontopolis? 11 n’y a pas dans Philon un seul vœu pour la prospérité de la ville sainte. Ce ne fut qu’au point de vue religieux, et par horreur du polythéisme, que les Juifs alexandrins restèrent attachés à leur nationalité. Leur véritable patrie, c’est leur foi religieuse ; ils n’en connaissent pas d’autre. Au contact de la culture grecque, les aspérités du caractère israélite s’adoucirent ; le particularisme juif s'effaça presque entièrement et lit place à des vues plus humaines, plus libérales. Le monothéisme triomphera, il est vrai ; on en a une aussi ferme assurance à Alexandrie qu’à Jérusalem ; il se répandra parmi tous les peuples, chassant de la lumière de la vérité les erreurs du polythéisme et de l’idolâtrie ;

mais, pour les Juifs alexaudrins, ce progrès s’accomplira par le développement de la culture intellectuelle, par la propagation de la philosophie. Le rêve de la domination du monde par la nation juive ne leur est jamais monté à l’esprit. 11 y a un abîme entre les espérances de Philon et celles des rabbins de la Palestine*.

Quelle est donc, d’après la philosophie alexandrine, la prérogative des Juifs sur les autres hommes? C’est d’avoir reçu, par Moïse et les prophètes, la connaissance de la vérité, tandis que les autres peuples ont été obligés de la chercher péniblement, souvent sans la trouver. Mais ils y arriveront enfin, Philon le croit du moins, soit par leurs propres efforts, soit par la lumière que le mosaïsme est appelé à répandre parmi eux.

Les esséniens partageaient-ils les croyances de leurs coreligionnaires de la Palestine sur le Messie? Admettaient-ils avec eux que les enfants d’ Israël régneraient un jour sur toutesles nations du monde? Josèphe et Philon se taisent également sur ces deux points ; mais des inductions fort plausibles peuvent nous faire croire que, tout en tenant aux préjugés nationaux aussi fortement que les pharisiens, ils ne partageaient ni leurs espérances messianiques ni leurs illusions politiques.

* Cœlln, Biblische Theoloyie, t. !, pp. 484-487.

et d’histoire religieuse 335

J’ai déjà fait remarquer qu’ils se considéraient comme les véritables Israélites et- les seuls dépositaires fidèles du mosaïsme. C’est dans ce sentiment qu’ils s’étaient séparés du reste de leur nation qui, à leurs yeux, n’avait pas su garder sa pureté. Ils s’ abstenaient, il est vrai, d’assister au culte célébré dans le Temple; mais c’était seulement parce qu’il était souillé par la présence des Juifs profanes. Ils le tenaient pour une institution sainte *. Ne peut-on pas conclure de là que les préjugés de religion et de race étaient encore plus fortement enracinés en eux que dans les pharisiens? Après la ruine de Jérusalem, ils furent particulièrement odieux aux vainqueurs, qui les poursuivirent à outrance. Cet acharnement indique évidemment que, malgré leur horreur pour la guerre, ils avaient pris parti pour la cause nationale *. Quand, dans les temps antérieurs, on les voit apparaître dans l’histoire, on les trouve toujours du même côté que les pharisiens, zélés défenseurs de l’indépendance d’Israël 1 2 3 . Ils tiennent également le peuple en haleine, les uns par leurs prophéties, les autres par leur enseignement, peut-être aussi par leurs intrigues. Le sentiment national rapprocha donc toujours les essé-

1 Neander, Gesrhichte der christl. Heligion, t. p. 39.

2 Josèphe, Guerre des Juifs, liv. il, ch. <2.

3 Josèphe, Ibid., liv. i, ctiap. 3, § 5. Antiquités, liv. xv, ch. <0, § 4; liv. xvii, ch. 12, § 2.

niens des pharisiens, dont ils partagèrent, dont ils exagérèrent même probablement toutes les vues exclusives sur les privilèges du peuple élu. Sous ce rapport, ils s’éloignent d’autant des idées philosophiques et libérales des Juifs alexandrins.

Et cependant, ni les espérances messianiques, ni les illusions des pharisiens sur une prochaine domination universelle des Juifs ne peuvent se concilier avec l’ensemble de leurs croyances. La doctrine du règne du Messie est inséparable de celle de la résurrection des corps. L’établissement de ce règne suppose, en effet, que tous les enfants d’Israël y prendront part, et, par conséquent, que tous seront rappelés à la vie. La doctrine essénienne de l’immortalité de l’âme et de son passage, après qu’elle est délivrée des liens du corps, dans les plaines éthérées du ciel, est une négation et de la résurrection des corps et de la future réunion de tous les descendants de Jacob dans le royaume messianique. Une secte qui faisait consister la félicité future dans une vie purement spirituelle, dans un entier dégagement de la matière, ne pouvait partager les idées quelque peu matérialistes des pharisiens; elle devait entendre dans un sens allégorique tout ce qu’on enseignait dans les écoles rabbiniques sur la venue et le règne du Messie.

Telle n’est pas l’opinion de M. Ililgenfeld. Ce savant critique attribue aux esséniens la composi-

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tioa des apocalypses juives, ou du moins il les range parmi les Juifs qui s’occupèrent le plus des idées apocalyptiques '. La principale raison sur laquelle il se fonde, c’est que l’ascétisme et le prophétisme, caractères distinctifs de cette secte, conviennent très-bien aux auteurs de ces écrits. Ce n’est pas là une preuve suffisante. L’ascétisme ne fut pas le partage exclusif des esséniens; il y avait dans la Palestine, en dehors de leurs congrégations, des ascètes qui avaient la prétention de vivre à la manière des anciens prophètes hébreux. Tel était, par exemple, ce Bane, auprès duquel Josèphe raconte, dans son Autobiographie, qu’il passa trois ans. Il faut ajouter que ceux des pharisiens qu aspiraient plus particulièrement à la sainteté, s’adonnaient à des pratiques ascétiques; en général, dans leurs rangs, on attachait un grand mérite aux austérités et aux abstinences *.

Le prophétisme était trop répandu parmi les Juifs, pour être la marque particulière d’une secte ou d’une école. Les esséniens cultivaient sans doute la prophétie, et Josèphe nous apprend que leurs prédictions s’accomplirent souvent ; mais le Talmud en dit autant d’une foule de docteurs juifs

1 Hilgenfeld, Die jüilisrhe Apolalyplik, p. 8î et suiv.; Zeittchriffl fiir trmen.ichaftl. Théologie , 1 . 1 , p. 134 et suiv.

3 Matlh., vi, 1(3; ix, 14; xxm, 14; Mare, il, 18 \Luc,

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