XIV
cher A la religion nouvelle par de beaux spectacles Ces variations du dogme ne sauraient nous étonner ; elles sont dans la nature des choses. Le dogme n’étant qu’une explication du sentiment religieux, il a bien fallu qu’il obéît aux lois qui président à la marche et au développement de tous les systèmes, et qui se remarquent surtout dans l’histoire des systèmes philosophiques. Une fois engagée dans la voie où l’entraîna, en Orient, la philosophie platonisante qui y dominait, et en Occident l’esprit gouvernemental et réglementateur de la race latine, la doctrine chrétienne a subi une évolution progressive et, en somme, logique. Les dogmes se sont appelés, si je puis ainsi dire, les uns les autres. La doctrine de la divinité absolue de Jésus-Christ demandait comme son complément naturel la doctrine de la divinité absolue du Saint-Esprit. Le système de l’épiscopat, tel que l’entendait déjà saint
cossu lemporis ajiqunndo fulurum esset, ut sua sponte ad honosliorem et accuratiorem vilæ rationem transirent, f'ita Gregorii thaumalurg.
1 « Pour agir sur les Barbares, dit M. Guizot, c’était surtout à leurs sens, à leur imagination qu’il fallait s’adresser. Aussi voiton, à celte époque, augmenter beaucoup le nombre, la pompe, la variété des cérémonies du culte ; des chroniques prouvent que c'était surtout par ce moyen que l’Église agissait sur les Barbares ; elle les convertissait par de beaux spectacles. » Histoire de ln Cicilis. en Europe, ïi° leçon, p. Ï8.
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Cyprien, devait inévitablement conduire, dans les pays latins, au système d’une monarchie ecclésiastique, au triomphe duquel travaillèrent constamment avec autant d’habileté que de ténacité tous les évêques de Rome, depuis Léon le Grand. Ainsi encore la doctrine de l’absolution était une conséquence forcée de la croyance que le clergé est l’intermédiaire entre Dieu et lés hommes et son représentant sur la terre.
Ajoutez encore que les dogmes ont été en grande partie déterminés par les besoins et par la culture générale du moment où ils ont été formulés. La doctrine de la trinité par exemple aurait été autrement exprimée, elle n’aurait probablement pas été au delà d’une sorte de sabellianisme, si elle n’avait pas été consacrée en face et en opposition de la théorie de la série décroissante des êtres intermédiaires des gnostiques qu’il fallait repousser, sous peine de laisser envahir l’Église par le gnosticisme, et de la théorie de la trinité descendante des écoles philosophiques païennes qu’il importait de condamner, pour tracer une ligne de démarcation infranchissable entre le christianisme et la philosophie.
L’influence qu’ont exercée sur la dogmatique les différents milieux dans lesquels elle s’est formée, éclate à chaque page de l’histoire des dogmes. C’est
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danfc l’Église d'Orient dès la seconde moitié* du second siècle, c’est-à-dire, dans des lieux et à une époque où l’ancienne philosophie grecque jette un dernier et brillant éclat, que se formulent tous Ips dogmes métaphysiques, la doctrine de la trinité, celle de la création, l’angélologie. Les dogmes anthropologiques , si je puis ainsi les désigner , je veux dire ceux qui concernent la nature humaine, le péché originel, la grâce, la prédestination, sont le produit de l’esprit pratique d’hommes de race latine. Tertüllien parle déjà d’un vitimn originis , d'un tnalum naturelle, que les pères transmettent à leurs enfants*, sans établir cependant sur ce point de doctrine certaine; car il déclare tout aussi formellement que l’enfant, exempt de péché, n’a pas besoin de pardon 3 . Cyprien et Hilaire s’expriment encore sur le péché originel en termes assez vagues. Mais dans ses discussions avec Pélage, Augustin donna à ce dogme tout son développement, et, à vrai dire, nous pouvons l’en regarder comme l’auteur. Enfin c’est au commencement du moyen âge, au milieu d’hommes incultes, mais subtils, que se formulent ces dogmes
* Ti rtullien, De lestimonio, 3. De jejunio, 3. De anima, U.
* Teitullien, De anima, 21. Erhort. easlil., î et 3. De hnjttiemo, 18.
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qui, tels que la doctrine juridique de la satisfaction et la croyance à la transsubstantiation, manquent de ce caractère idéal qui devrait appartenir à toutes les conceptions religieuses.
Qu’on me permette de présenter une dernière observation qui me paraît également propre à faire distinguer la religion et le dogme. On exalte, non sans raison, l’action bienfaisante que le christianisme a exercée, qu’il exerce encore sur la société. Est-ce comme religion ou comme dogme qu’il a contribué au développement du sens moral, à l'adoucissement des mœurs, au triomphe croissant des tendances spiritualistes? Ce n’est pas certainement comme dogme. Les seules doctrines qui agissent réellement sur la conscience, et qui ont eu une influence sociale, sont des doctrines pratiques : je veux parler de celles de la régénération, de la justification, de la sanctification ; et ces doctrines tiennent plus du sentiment religieux que de la science théologique; elles n’occupent qu’une bien petite place dans les discussions dogmatiques; ce n’est pas sur elles que l’esprit des théologiens s’est plu à s’exercer; elles n’ont jamais soulevé des orages dans l’Église. Quant aux autres, à celles en particulier qui ont dans presque tous les temps si vivement agité le monde théologique, je conviens qu’elles ont pu satisfaire les l*>soins scientifiques des théolo-
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giens, qu’elles ont pu répondre à la légitime curiosité de la raison qui aime à se rendre compte des idées qui la frappent. Mais en dehors de l’école et des conciles, qu’ont-elles fait pour le bonheur du monde ? Il est fort difficile de le voir.
Le caractère abstrait des unes les retient forcément dans le cercle des théologiens; en dehors de l’école, elles ne sont que des formules que la masse des fidèles peut bien répéter des lèvres, mais dont elle 11e comprend pas le sens. Je n’entends ni en affirmer ni en contester la vérité ; je me demande seulement comment des doctrines telles que celle de la trinité, utile, j’en conviens, à quelque construction métaphysique, peut avoir quelque prise sur la conscience humaine?
Les autres, quand elles sont sorties du champ de la piété, où elles auraient dû rester, pour passer sur le terrain de la vie pratique, ont servi trop souvent de prétexte à l’oppression des consciences. Je veux parler ici principalement du dogme du péché originel. Renfermé dans le sanctuaire de l’âme, aussi longtemps qu’il n’exprime et qu’il n’explique que le fait général et incontestable de la faiblesse morale et des défaillances continuelles de la nature humaine, il peut avoir une action heureuse sur la moralité. Mais hors de là, à quelles funestes théories ne l’a-t-on pas fait servir? On l'a pris pour
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point de départ d’un système qui l'onde le despotisme sur le mépris de l’homme. Que vaut donc, s’est-on dit, cet être dégradé? Gomment forceraiton sa nature perverse à l’obéissance de la loi, si ce n’est en la courbant sous un joug de fer ? Et pourquoi épargnerait-on dans cette vie un coupable destiné, après tout, aux peines étemelles ?
Le dogme n’est donc, dans la vie religieuse, ni l’élément primitif, ni l’élément constant, ni l’élé— raènt le plus actif et le plus propre à agir sur tous les hommes indistinctement. Le sentiment religieux le précède toujours; il en reste constamment la base; spontané de sa nature, comme tous les autres sentiments, il a une généralité que ne saurait avoir le dogme qui est le produit de la réflexion ; il est accessible à toutes les âmes, tandis que l’exercice et l’habitude de la réflexion ne sont propres qu’aux esprits arrivés à un certain degré de culture.
Ce n’est pas que je veuille contester l’utilité, je dis plus, la nécessité du dogme dans le champ des choses religieuses. 11 est impossible qu’il ne se produise pas dans l’esprit de tout homme pieux qui est en état de réfléchir sur le sentiment religieux qui le possède et sur les objets auxquels il se rapporte, c’est-à-dire, [d’un côté sa faiblesse morale et de l’autre la miséricorde divine, les deux termes toujours eu présence dans lu pitlti chrétienne. 11 n’est
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pas moins utile que. nécessaire. 11 précise le sentiment religieux, toujours un peu vague de sa nature, comme tous les autres sentiments, et, en le précisant, il lui donne de nouvelles forces. Il fait plus encore, il l’empêche de s’égarer, de dégénérer en un vain quiétisme qui conduirait au dédain de la vie active ; de se perdre en de séduisantes superstitions qui le corrompraient. La science religieuse doit être forcément le couronnement de toute religion qui veut se comprendre elle-même. Mais cette science n’est pas la religion, et ne saurait," dans aucun cas, la remplacer.
Cette science est nécessairement variable. Le sentiment chrétien ne saurait changer, sans cesser d’être le sentiment chrétien ; le dogme peut changer, parce qu’il n’est qu’une explication de ce sentiment et qu’une explication dépend toujours du point de vue de celui qui la propose. C’est ainsi que, le sentiment du juste restant toujours le même, les législations qui n’en sont que des explications, qui le prennent toutes pour base, n’ont qu’un caractère relatif, dépendent de l’état des mœurs au moment qu’elles sont rédigées et peuvent s’améliorer sans cesse à mesure que la culture fait de nouveaux progrès.
ESSATS
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