DE LA THÉOCRATIE
A une époque de critique historique telle que celle où nous vivons, il ne peut plus être question ni de célébrer la théocratie comme la seule forme sociale capable de maintenir les hommes sous la loi du ’ devoir, et de faire leur bonheur sur cette terre et dans l’éternité, ni de la maudire comme l’irréconciliable ennemie de l’humanité et l’unique opposition qu’ait rencontrée, dans tous les temps, le développement de l’intelligence et de la conscience. Elle a régné en trop de lieux, elle a été acceptée trop longtemps, pour qu’elle n’ait pas eu sa raison d’être et que, en certains moments, elle n’ait pas été un bienfait réel
pour les sociétés. D’un autre côté, les nations qui l’ont rejetée, pour se donner des institutions fondées sur un principe différent, ont brillé dans le monde d’un trop vif éclat; elles ont laissé trop loin derrière elles celles qui ont persisté à obéir à des législations théocratiques, pour qu’on ne soit pas forcé par l’évidence d’admettre qu’elle n’est ni la seule forme sociale, ni encore moins la forme sociale par excellence.
Nous plaçant en dehors et au-dessus de la polémique des partis, demandons-nous ce qu’est en réalité la théocratie, quel a été son rôle dans la marche de l’histoire, à quelle époque elle peut prétendre légitimement diriger les consciences et à quel degré de culture sociale elle correspond, enfin à quel point elle prend les sociétés humaines et jusqu’à quel autre point elle est capable de les conduire. Ce n’est qu’en l’étudiant à un point de vue historique, ainsi qu’elle l’a été pour la première fois dans un livre publié récemment 1 et auquel nous nous en référerons plus d’une fois, que nous pouvons espérer de nous faire une idée vraie et libre de passions d’une forme sociale, qui ii’a pas cessé encore de nos jours d’avoir des apologistes enthousiastes et des adversaires ardents.
I Etude» sur la théocratie ou de la confusion du spirituel et du temjsorel dans l'antiquité et dans les temps modernes, par Eus;. Klotard, docL en droit, ancien magistrat ; Paris, veuve Joubert, 1861,1 vol. in— 8.
ET D’HISTOIRE RELIGIEUSE
La théocratie, c’est-à-dire le gouvernement exercé au nom de la divinité par des hommes qui parlent en son nom et passent pour ses ministres, n’est pas un phénomène particulier au judaïsme et au christianisme. Elle se retrouve, sous des formes singulièrement analogues, dans l’histoire de toutes les nations qui ont pris part au grand mouvement de l’humanité. Elles Ont toutes, dès leur origine, quelques-unes pendant un certain temps seulement, le plus grand nombre jusqu’à leur heure dernière, obéi à des chefs inspirés et chargés par Dieu d’exercer l’autorité suprême et absolue en son nom.
Dans le monde antique, les Indiens, les Perses, les Éthiopiens, les Égyptiens, n’ont jamais connu d’autre forme de gouvernement. Les peuples les moins barbares du nouveau-monde, les Mexicains et les Péruviens, étaient régis par des monarques de race divine, soumis eux-mêmes à des collèges de prêtres qui les dirigeaient. Les peuples chrétiens, au moyen âge , se trouvaient, à peu de choses près, dans la même position sociale.
Si l’on a cru pendant longtemps que la Grèce an-
tique n’avait jamais été soumise à des législations théocratiques, c’est tout simplement parce qu’on ne savait pas remonter assez haut dans son histoire. Depuis que la science a réussi à soulever en partie le voile qui en couvre les âges primitifs, on s’est convaincu qu’elle n’avait pas fait exception à une règle qu’on peut regarder comme générale, et qu’elle avait, comme toutes les autres sociétés humaines, débuté dans la vue civilisée par des institutions théocratiques. « Entre le culte si simple et si grossier, ditM. Guigniault , entre l’adoration presque muette des antiques Pélasges, qui ignoraient jusqu’aux noms des dieux *, et les légendes développées, les fables religieuses si brillantes dans lesquelles Homère et Hésiode, les premiers, donnèrent à chaque divinité sa généalogie, ses titres et ses honneurs, ses attributs et sa figure visible, il y a nécessairement un état moyen qui a dû frayer le passage entre ces deux époques dont les caractères sont si opposés ». Or, cette époque intermédiaire est celle qu’on pourrait spécialement appeler la période du sacerdoce 3 , » c’est-à-dire l’époque théocratique.
Si l’on considère que la théocratie s’est produite partout invariablement dans l’enfance des peuples, qu’elle ne s’est maintenue qu’au milieu de ceux qui
1 Hérodote, u, § 52.
2 Hérodote , il, § 53.
3 Les lieliriions de l'antiquité, t. I, p. 3 et 4.
et d’histoire religieuse 5
n’ont pas dépassé un degré de culture comparativement élémentaire, tandis que le petit nombre de nations qui se sont élevées dans les sphères supérieures de l’intelligence, en ont au contraire brisé le cadre, devenu trop étroit pour la libre expansion de leur vie spirituelle, on n’hésitera pas un moment à reconnaître, avecM. Flotard, que, bien loin d’être le moule nécessaire et invariable de la civilisation, elle n’est que celle des formes sociales, qui, dans l’ordre des temps, se présente la première dans l’histoire des sociétés humaines, et par conséquent celle qui est la moins parfaite.
Mais, malgré cette imperfection relative, elle n’en remplit pas moins dans le monde une des plus grandes et des plus nobles missions. C’est elle qui crée et organise les peuples, qui introduit la civilisation parmi les hommes.
Quand on remonte à l’origine des nations, on les voit naître toutes, sans exception, de la transformation de peuplades nomades qui, renonçant à leurs habitudes grossières et violentes, et adoptant la vie sédentaire, se font une patrie et posent les premières assises des sociétés civilisées.
Cette transformation ne s’opère jamais qu’avec les plus grandes difficultés. Non-seulement la vie vagabonde a des charmes étranges pour la nature humaine, mais encore, comme le fait remarquer M. Flotard, « les instincts, les sympathies, les ha-
6 ESSAIS DK PHILOSOPHIE
bitudes du nomade répugnent essentiellement à toute innovation, à tout changement d’état. Le travail des champs lui est odieux, il doit apprendre à l’aimer : le labourage lui semble méprisable, il doit apprendre à l’honorer; habitué à vivre sous des tentes, il devra les quitter pour une demeure fixe : propriétaire orgueilleux de la terre entière, il devra se renfermer dans les limites de son domaine et respecter celles d’autrui *. » L’esprit d’ordre, de prévoyance, de calcul, vertus indispensables aux citoyens d’un État civilisé, est, je ne dis pas étranger, mais antipathique à des peuplades qui ont toute l’insouciance des enfants. Leur imagination mobile est incapable de se fixer un seul instant sur la même impression, leur humeur légère de s’assujettir à une règle. Les mesures de police les plus simples, les plus élémentaires dans toute société régulière, leur paraissent un joug insupportable. Parla grossièreté de leurs mœurs, ces peuplades tiennent plus ou moins de la bête *. On connaît leur imprévoyance : pour cueillir le fruit, elles coupent l’arbre qui le porte. « Elles ont, dit un voyageur qui les a étudiées avec soin, un amour désordonné de la variété, une inquiétude qui les force en quelque sorte de changer constamment de place, et une passion d’indé-
1 Flotard, Études sur la théocratie , p. 37.
2 Nouvelle* découverte* des Russes entre l'Asie et l'Amérique , tend, de t’amjl. de Core, p. 140, 180.
pendance qui ne connaît aucun frein. Les idées de décence n’entrent pas mieux dans leur tête que celle de gêne ou de règle quelconque *. » Les passions du sauvage ont la mobilité et la vivacité de celles de l’enfant 3 . Dominé par ses caprices, il agit sans réflexion; ce n’est que quand il médite une vengeance, qu’il est habile à calculer et à combiner. La faim le rend vorace, cruel ; 'pour la satisfaire, tout lui est bon; il se nourrit d’insectes, de reptiles 3 , d’animaux morts de maladie, des restes de ceux que les bêtes fauves ont déchirés dans les bois *. De là des infirmités sans nombre qu’une hideuse malpropreté aggrave encore 5 .
Sous quelle influence s’opère le passage de la vie errante à la vie sédentaire , condition indispensable de la civilisation?
Il n’est pas le résultat de la contrainte. M. Flotard fait remarquer avec raison que sur des peuplades nomades, vivant au jour le jour, libres de changer à chaque instant de résidence et de se soustraire ainsi au joug auquel on voudrait les soumettre, la force est sans action. Les Kourdes et les Arabes du désert
* Voyage autour du Monde en 1800-1804, par J. TurnbuU, trad. de T angl., p. 8î.
i Relation des voyages de découvertes par ordre de Sa Majesté britannique, t. IV. p. 48 etsuiv.
3 Lèrit., xi, S0, 13, 41-44.
* Erode, xxn, 31.
3 Voyage d'une femme autour du Monde, Paris 1858, p. 87. Encyclopédie moderne, par Courtin, t. XX, p. 547 et 548.
ont été vaincus bien souvent ; mais le vainqueur n’a jamais pu les contraindre par les armes à renoncer à leurs habitudes nomades. Les populations chasseresses de l’Asie et de l’Amérique ont toujours reculé devant la conquête; elles ont été parfois anéanties par les nations civilisées voisines; on n’a pas réussi par la violence à les attacher au sol *. La conquête aurait-elle d’ailleurs apporté une fois la civilisation au milieu de peuplades barbares , il resterait toujours à expliquer comment les conquérants avaient eux-mêmes été civilisés.
Voudrait-on en faire honneur à la réflexion, et prétendre que des familles nomades, fatiguées de leurs misères, auraient un jour associé, par un contrat, leurs intérêts et leurs efforts, et auraient ainsi créé les premières sociétés civilisées? Cette hypothèse, soutenue par Hobbes et par les philosophes du siècle dernier, ne résiste pas à l’examen. L’histoire n’a conservé aucun souvenir d’associations semblables; elle nous montre partout les hordes barbares en état permanent d’hostilité ; et, si parfois elles s’unissent ensemble, ce n’est que momentanément, dans un but déterminé : dès que le but est atteint, le lien qui les avait rapprochées se brise, et chacune d’elles rentre dans son isolement primitif.
* Klotard, ibid., p. 45 et 49. Montesquieu, Esjrril des Lois, 1 iv. xvni, cbap. 14.
ET D’HISTOIRE RELIGIEUSE
Depuis plus de trois siècles que des voyageurs européens ont occasion de visiter et d’observer des peuplades sauvages, on n’en a jamais vu aucune sortir d’ elle-même, par ses seuls efforts, par suite d’un travail raisonné, de son état de dégradation. Comment n’ayant aucune notion ni de la vie civilisée, ni par conséquent des avantages qu’elle procure, pourraient-elles concevoir le dessein de faire le sacrifice de leur indépendance et de se soumettre à des lois communes, pour atteindre un but qui leur est entièrement inconnu?
Le spectacle des bienfaits de la civilisation n’en a pas môme séduit une seule, et ne lui a jamais inspiré le moindre désir d’améliorer son sort. Les hordes
sauvages ou barbares qui vivent depuis plusieurs siècles à côté de peuples avancés dans l’industrie et dans la culture intellectuelle ne leur ont emprunté que leurs vices ; elles ont constamment repoussé leurs vertus, leurs sciences et leurs arts, qu’elles paraissent même ne pas comprendre.
L’éducation n’a eu aucune prise sur les sauvages, quelque favorables que fussent les circonstances dans lesquelles l’expérience en a été tentée, Turnbull raconte qu’un particulier, plein d’humanité et de douceur, essaya d’élever dès l’enfance un garçon et une fille pris dans une peuplade sauvage. Ils furent instruits et soignés avec toute l’attention nécessaire ; on ne négligea rien pour les former aux habitudes euro-
ESSAIS DK PHILOSOPHIE
péennes. A peine eurent-ils atteint l’âge fixé pour le terme de leur éducation, qu’ils s’affranchirent de toute dépendance, et, jetant les habits auxquels on les croyait accoutumés, ils s’enfuirent dans les bois pour reprendre la vie de leurs amis et de leurs parents 1 . On sait avec quel empressement et quelle satisfaction les divers habitants des îles de l’Océan pacifique amenés en Europe, soit par Cook soit par Bougainville, reprirent les mœurs et les habitudes de leur pays, dès qu’ils y furent rentrés. On peut citer bien d’autres exemples de sauvages de la Nouvelle-Hollande qui ont préféré de souffrir la faim et de s’exposer à toute l’inclémence d’un climat rigoureux plutôt que de s’astreindre aux usages des peuples civilisés.
La religion seule est capable de dompter l’indépendance irritable et soupçonneuse des tribus primitives, et d’agir assez fortement sur leur imagination pour les subjuguer et les plier à des mœurs nouvelles. Tout autre sentiment que la crainte des puissances supérieures à la nature humaine, et le désir égoïste de s’attirer leur faveur, resterait sans action sur des hommes qui ne diffèrent des enfants que par la violence de leurs passions brutales; ou du moins nul autre sentiment n’aurait une force suffisante et n’exercerait un effet assez continu pour les
• Voyage autour du Monde en 1800-1801, par J. Tumbull, trad. de Fangl., par Lalicmant, p. 5S.
ET D’piSTOIRE RELIGIEUSE il
retenir clans une vie régulière, contre laquelle leurs instinct^ grossiers se révoltent *.
Que les peuplades nomades qui sont devenues plus tard de grandes nations ne se soient fixées au sol et n’aient courbé la tête sous l’empire de la loi que vaincues par la religion, c’est ce que prouve l’histoire, principalement ce double fait : d’un côté la forme des législations primitives qui, toutes, se donnent elles-mêmes pur un enseignement direct de la Divinité, et d’un autre côté les traditions antiques qui s’accordent partout à attribuer aux dieux l’invention de l’agriculture et des arts utiles. La civilisation a ainsi ses racines dans la religion et se présente comme un bienfait divin.
Il n’est pas une seule législation primitive qui ne s’attribue une origine surnaturelle et divine, et qui ne se prétende l’œuvre même de Dieu.
Les lois de Manou sont mises dans la bouche d’un être divin : c’est ce qu’elles ont soin d’annoncer elles-mêmes, dès leurs premières lignes : « Manou » était assis, ainsi commence ce Code, la pensée
* Flolard, ibid., p 47.
» fixée sur un objet unique, quand les grands » Richis ', s’étant approchés de lui et l’ayant salué » avec respect , lui tinrent ce discours : Être sou- » verainement puissant, daigne nous révéler, selon » l’ordre dans lequel ils doivent être exécutés, les » devoirs qui concernent toutes les classes primitives » et ceux des classes mêlées. Toi seul, ô le premier » des êtres, tu connais le véritable sens de ces de- » voirs universels, existant par eux-mêmes, insai- » sissables dans tous leurs détails pour la pensée » humaine, incommensurables. — Ainsi interrogé » par les sages magnanimes, Celui dont la puis- » sauce est infinie, leur répondit en ces termes : » Écoutez *, » et il leur expose la législation tout entière, qui est ainsi donnée pour une révélation et qui porte le nom de son divin auteur.
La législation mazdéenne dérive également de Dieu. Ormuzd l’enseigna lui-même à Zoroastre I * 3 : le législateur n’eut pas d’autre maître 4 . Cette législation est exposée dans le Vcndidad sous la forme d’un dialogue entre Zoroastre et Ormuzd. Le premier interroge le second sur tout ce que l’homme qui veut lui plaire doit croire et doit faire, et les ré-
I Les grands richis sonl dans le brahmanisme les saints d'un ordre supérieur,
î Lois de Manou , liv. i, § 1-i.
3 Jesrhts-sadè, § 18.
I Yarna, ha xxix.
et d’histoire religieuse 13
ponses du père de la création pure renferment nonseulement les divers articles de la croyance de ses fidèles adorateurs, mais encore les règles de leur vie tout entière.
On sait que dans l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, livres qui contiennent la , législation hébraïque, c’est Jéhovah lui-même qui dicte ses lois à Moïse, et qui les fait connaître au peuple d’Israël par l’intermédiaire de ce législateur. Pour qu’il n’y ait pas d’équivoque possible et qu’il soit bien entendu que les lois mosaïques viennent de Dieu, un grand nombre d’entre elles sont précédées de cette formule : « L’Éternel parla à Moïse *. » d’autres sont suivies de ces mots : « Telle est la loi que l’Éternel recommande à Moïse a . » ou de ceuxci : « Comme l’Étemel lui avait commandé 3 . »
Les lois qui régissaient l’Égypte passaient aussi pour être d’origine divine. « La constitution ancienne, dit Diodore de Sicile, fut faite, selon la tradition, sous le règne des dieux et des héros. Le pre-. rnier qui engagea les hommes à se servir de lois écrites fut Mnévès, homme remarquable par sa grandeur d’âme, et digne d’être comparé à ses pré-
« Licit., I, 1, iv, 1, v, 14, VI, 1, 8, 19, 24, vu, 22, 28, VIII, 1, etc.
2 Licit., vu, 57,58, xi, 46, xxiv, 23, xxvii, 46, xxvm, 34. Nombr., ix, 23, etc.
3 Licit., viii, 17, 21, 29, 31, ix, 7, 10, 21, x, 13, 18. Nombr.
I, 54, in, 51, etc.
décesseurs. Il fit répandre que le3 lois qui devaient produire tant de bien lui avaient été données par Mercure *. » Lès lois qui furent promulguées dans la suite, sous Sasychès, Seroosis et Bocchoris, ne furent que des conséquences et des développements de cette antique législation.
Telle est la forme constante de toutes les législations primitives. Elles ont été établies au nom de la Divinité; c’est elle-même qui les a révélées aux hommes *. Cette forme est une preuve manifeste que la religion présida à l’établissement des sociétés antiques et guida leurs premiers pas dans la carrière de la civilisation. Ces législations auraient certainement revêtu une toute autre forme, si la naissance des sociétés avait eu pour cause et pour mobile soit, comme Hobbes le suppose, le besoin de l’ordre et de la sécurité, soit, comme le veut Rousseau, le désir d’une assistance réciproque.
On arrive à la même conclusion, quand on considère que l’invention de l’agriculture et des arts utiles, conditions indispensables de la vie civilisée, est également rapportée à la religion.
Il y a peut-être quelque exagération à soutenir
1 Diodore de Sicile, i, § 94.
2 Ce fait n’a pas échappé à Diodore de Sicile. Après avoir rapporté que les anciennes lois égyptiennes avaient été attribuées & un dieu, il ajoute qu’il en est de même des législations de toutes les autres nations de l'antiquité. Diodore de Sicile, t, § 9t.
et d’iustoire religieuse 15
avec Vico que la terre fut le premier autel et l’agriculture le premier culte. Mais il est certain que, chez tous les peuples primitifs, l’agriculture se rattache à la religion par les liens les plus étroits. Les hommages rendus à là Divinité ont, dans les cultes antiques, une relation directe avec les travaux des champs. Dans l’Inde comme dans la Judée, chez les Perses comme chez les Grecs, les fêtes religieuses et nationales, — et, dans le principe, toutes les fêtes étaient à la fois religieuses et nationales, — se célébraient à l’époque où les champs reverdissent, au temps de la moisson et au moment des vendanges. En plusieurs lieux, le sens primitif de ces fêtes se perdit d’assez bonne heure ; mais, dans les âges primitifs, elles étaient des commémorations des principaux événements de la vie agricole ; elles n’avaient pas d’autre but que de se réjouir des nouveaux bienfaits de la terre et de remercier de leur libéralité les puissances divines.
Déjà Aristote avait observé que les fêtes des anciens se célébraient après la moisson et les vendanges, qu’on se rassemblait alors à des jours et à des lieux fixes, pour offrir aux dieux les prémices des biens qu’on leur devait, et qu’on mangeait et buvait, dans des repas publics, des fruits nouveaux de la terre *. Dans les temps modernes, Court de
1 Ethique ù Nicomaque, liv. VIII, cbap. 9.
Gebelin, quelles que soient d’ailleurs les erreurs de son système sur les religions antiques, a fort bien établi que les nations agricoles seules eurent dans le inonde ancien des fêtes fixes, et que ces fêtes se rapportaient aux travaux des champs *. Enfin on ne saurait plus douter aujourd’hui, après les travaux des érudits allemands, que les grandes fêtes des Hébreux n’aient été également instituées en vue de l’agriculture. *
Les cérémonies religieuses de l’antiquité portent la marque de cette origine. Chez les Hébreux, on déposait, chaque sabbat, sur une table d’or, dans le lieu saint du temple, douze pains, selon le nombre des tribus d’Israël 3 . A la Pâque, on apportait au sacrificateur la première gerbe mûre ; ce n’est qu’après cette cérémonie que la moisson des blés était officiellement ouverte *. A la Pentecôte, qui avait lieu cinquante jours après le commencement de la moisson , les Israélites présentaient au temple un gâteau nouveau et deux pains levés, comme signe de reconnaissance pour la récolte des blés heureusement terminée 5 . Enfin, à la fête des Tabernacles,
* Court de Gebclin, Le Monde primitif, t. IV, p. 21 4 et suiv.
* On peut consulter surtout J. F. L. George, Die altéré judierhen Feule, Berlin, 1835, in-8, p. 196 et suiv.
3 Nombr., iv, 7. Lévit., xxiv, 5-9. Exode, xxv, 30, xxxv, 13, xxxix, 36.
* Lérit., xxin, 10.
5 l.èrit., xxtii, 15, Exode, xxm, 16. Nombr. xxvm, 26-28.
ET D’HISTOIRE RELIGIEUSE
qui se célébrait après qu’on avait cueilli les fruits des vergers et de la vigne, les Hébreux se rendaient au temple, portant dans leurs mains des produits des plus beaux arbres, des branches de citronniers, de palmiers, d’arbres fruitiers *.
On rencontre des cérémonies analogues chez la plupart des autres nations de l’antiquité. En Égypte, c’était une pratique fort ancienne, usitée encore du temps de Diodore de Sicile, que, dans' le temps de la moisson, les premiers épis étaient donnés en offrande. Les habitants battaient cette première gerbe de blé en invoquant Isis. « Il y a quelques villes, ajoute Diodore, où, pendant les fêtes d’Isis, on porte avec pompe, parmi d’autres objets, des corbeilles chargées de froment et d’orge, en mémoire des bienfaits de cette déesse 2 . »
Dans l’Inde, les lois de Manou prescrivent d’honorer les Mânes en leur offrant des gâteaux de riz 3 . Aussitôt que la moisson est terminée, il est ordonné de faire une offrande de grain nouveau *. Un brahmane qui désire vivre de longues années ne doit pas manger du riz nouveau, avant d’avoir offert aux dieux les prémices de la récolte 5 .
1 Livit., xxiii, 40; Nombr., xxix, 1î;Deutèr., xvi, 43-15.
2 Diodore de Sicile, i, § 14.
3 Lois de Manou, lu, 211 et suiv.
* lltid., iv, 26.
5 Ibid., iv, 27.
Les cinq grandes oblations de l’anacliorète consistent en grains, en herbes potagères, en racines et en fruits 1 .
Les fruits de la terre figuraient dans presque toutes les fêtes religieuses de la Grèce *. Aux fêtes de Minerve, des jeunes filles portaient des pains appelés Nastoï, et des jeunes garçons des branches de vigne chargées de fruits 3 . Aux grandes Panathénées, les vieillards avaient à la main des branches d’olivier 4 . Des vases remplis de vin, de lait, d’huile, étaient portés, aux Eleuthéries, par des jeunes gens choisis dans les meilleures familles 5 . Les Pyanepsies, qui se célébraient en Novembre , étaient terminées par le chant d’un hymne dans lequel on demandait à Érésione une abondante récolte de figues, de blé, d’huileetde vin 6 .
Les rapports de l’agriculture et des religions positives se montrent plus clairement encore dans les traditions des divers peuples de l’antiquité. Elles sont unanimes à attribuer à des êtres divins l’invention et la propagation parmi les hommes
* Ibid., vi, b.
- Maury, llisl. des relig. de la drice antiq., t. Il, p. 180 et suiv.
3 Court de Gebelin, Monde primit., t. IV, |>. 410 el 441. 'Court de Gebeün, ibid., t. IV, p.' 445; Maury, ibid.. t. II,
* Court de Gebelin, ibid., t. IV, p. 4b1 .
6 Court de Gebelin, ibid., t. IV, p. 452.
et d’histoire religieuse 19 (les différentes parties des arts agricoles. En Égypte, Isis, une faucille à la main, présidait aux travaux de la moisson. C’est d’elle que les habitants des bords du Nil avaient appris à filer le lin et à le tisser, à planter l’olivier et à extraire de ses fruits une huile savoureuse*. Cérès fut pour les Grecs ce qu’Iâis était pour les Égyptiens. Elle inventa l’agriculture, constitua la propriété des terres, établit les diverses lois nécessaires à la sécurité et à la prospérité des populations agricoles *. L’invention de la culture de la vigne et de la fabrication du vin était rapportée, en Égypte à Osiris I * 3 , dans la Grèce à Bacchus 4 . Daprès les légendes phéniciennes, recueillies par Sanchoniaton , un des fils d’Uranus fut l’inventeur de la charrue 5 .
La religion des anciens Perses est une glorification de l’agriculture. Rien n’est plus agréable à Ormuzd que la culture de la terre. Celui qui
I Flotard, ibid., p. 78.
* Court do Gebelin, ibid., t. IV, p. 574-579. Isis était aussi appelée Thesmophore (législatrice) comme Cérès, parce qu’elle avait également « donné des lois d'après lesquelles les hommes se rendent réciproquement justice et font cesser l’abus de la force et de l’injure par la crainte du châtiment « : Diodore de Sicile, r, Sj U- L’établissement de la vie agricole et l'établissement de la vie policée furent un seul et même fait , en Égypte comme dans la Grèce, comme partout ailleurs. ,
3 Court de Gebelin, ibid.,l. IV, p. 516 ctsuiv.
* Court de Gebelin, ibul., t. IV, p. 56 J et suiv.; Maury, ibid., t. Il, p. 87, 199 et 200.
3 Court de Gebelin, ibid., 1. 1, p. 59.
fait produire du blé et qui cultive les fruits des champs, celui-là cultive la pureté, est-il dit dans le Vendidad : il avance la loi divine autant que s’il offrait cent sacrifices 1 . « Quand les champs » produisent des fruits, alors les Daëvas (les mau- » vais esprits) sifflent; quand les rejetons des plantes » poussent, alors les Daëvas toussent; quand la » tige du blé s’élève, alors les Daëvas pleurent ; » quand les épis sont entassés, alors lesDaêvas pren- » nent la fuite. C’est dans les maisons où se trouvent » les épis que les Daëvas sont le plus battus 2 . » Dans la législation de Zoroastre, l’agriculteur est représenté comme un homme pur, un ami d’Ormuzd; le nomade, au contraire, comme un homme impur, un soutien d’Aliriman, le père du mal. L’agriculture y est considérée comme inséparable de la sainteté et du culte pieux 3 ; dans la pensée du législateur, elle favorise les bonnes mœurs; elle est la compagne du bon ordre, dans les champs, dans la maison, dans l’àme de celui qui l’exerce; elle est le moyen le plus efficace, ou, pour mieux dire, le seul efficace de rétablir la pureté primitive de la création, troublée par la méchanceté d’Ahriman.
Plus tard les choses changèrent de face chez les
Perses : les prêtres et les guerriers s’élevèrent par
1 Vendidad. Fagard, li, 96-103.
• 2 Vendidad. Farg., ni, 97-109.
3 Vendidad. Farg., ni, 6-14.73-79, 80, 87-93.
et d’histoire religieuse 21 la marche même des choses au-dessus des agriculteurs. £>n peut suivre presque à la trace les principales phases de ce changement. Dans ce qu’on pourrait appeler le mazdéisme moyen, le prêtre, le guerrier et le cultivateur sont mis sur la même ligne : on les appelle tous les trois ensemble la plus grande force, les plus puissants soutiens de la loi mazdéenne * . Mais, dans le mazdéisme primitif, il n’est question que de l’agriculteur. C’est à l’établissement de l’agriculture au milieu des clans aryens, que Zoroastre consacre tous ses efforts : il ne paraît pas s’être proposé d’autre but que d’attacher les peuples aux travaux des champs, dans l’intention bien manifeste de faire régner dans son sein, avec les mœurs simples et paisibles, inséparables de la vie agricole, le culte d’un Dieu de pureté morale.
Le législateur des Hébreux n’eut pas un autre dessein. Le culte qu’il donna aux enfants d’Israël, aussi bien que l’ensemble de ses institutions, sont dans une relation évidente avec la vie agricole. Les offrandes qu’il veut que l’on présente à l’Éternel , aux grandes fêtes nationales , sont , comme je l’ai déjà dit, les fruits des champs. Le Sabbat lui-même est établi en vue d’une population d’agri-
1 Yaçna, xiv, 9; Vispered, ni, 16, 28 et 29; Vendidad. Farg., xiv, 26 et suiv.
culteurs. La suspension complète du travail au septième jour a pour but en effet de ménager un repos nécessaire aux bestiaux, aux esclaves et aux mercenaires, afin, comme s’exprime le texte sacré, qu’ils réparent leurs forces *. Il est toujours parlé au point de vue agricole, jamais autrement, de la contrée dans laquelle Moïse conduit les tribus d’Israèl et qu’il veut leur donner pour patrie. Elle est sans cesse présentée à leur imagination comme « un pays de blé, d’orge, de vignes, de » figuiers et de grenadiers; un pays d’oliviers * qui portent de l’huile, un pays de miel, un » pays où le peuple mangera du pain , sans » crainte de la disette *. »
L’agriculture a donc été dans les temps primitifs intimement unie à la religion. La vie agricole a été regardée comme une manière de vivre spécialement agréable à Dieu. C'est pour lui plaire, pour se conformer à ses ordres, que les peuplades nomades renoncèrent à camper sous la tente, et fondèrent des établissements permanents. C'est eu leur persuadant que la culture de la terre a quelque chose de divin, que les premiers législateurs les arrachèrent à leurs mœurs grossières, il leur existence vagabonde et, en les attachant
i Exode, xxm, 12, xxxiv, 21.
i Erode, ni, 8; Nombr., xm, 28 ; Deulir., vin, 8 et 9.
au sol, les rendirent accessibles à la civilisation.
Tout nous ramène ainsi à voir dans la théocratie la mère des sociétés régulières et policées.
Ce n’est pas à dire cependant que toute espèce de religion se trouve capable de donner naissance à la civilisation. Je n’en veux d’autre preuve que l'état de sauvagerie dans lequel ont persisté une foule de tribus qui ont cependant une religion, un culte et des prêtres qui se prétendent aussi en rapport avec des puissances supérieures. S’il suffisait d’une théocratie quelconque pour que la vie policée s’établit, il y a longtemps que les hordes barbares qui errent ou qui végètent encore dans les forêts et dans les déserts, se seraient fait une patrie, et seraient devenues à leur tour de puissantes nations.
La religion ne devient un principe de civilisation que du moment qu’elle se fonde sur le sentiment moral. Aussi longtemps que les dieux ne sont conçus que sous la catégorie de la force, c’est-à-dire uniquement comme des êtres plus puissants que l’homme, leur pensée ne peut exercer la moindre influence salutaire sur la conscience. Ces dieux s’inquiètent peu que leurs adorateurs soient bons ou
mauvais, bienfaisants ou cruels. Qu’on tremble devant eux et qu’on s’acquitte des redevances qui leur sont dues, cela leur suffit, ils n’en demandent pas davantage; tout le reste leur est indifférent. Et leurs adorateurs, de leur côté, ont rempli tous leurs devoirs envers eux et se sont assurés de leur protection, quand ils ont rendu hommage à leur puissance et qu’ils ont déposé des offrandes sur leurs autels.
Il en est tout autrement, dès que les dieux apparaissent, non plus seulement comme des êtres puissants, mais aussi comme des êtres purs et justes. Il ne s’agit plus alors, pour mériter leurs bienfaits, de les séduire par des présents et des flatteries ; le devoir de leurs adorateurs est de les prendre, en un certain sens, pour modèles, et de chercher à être purs et justes comme ils le sont eux-mêmes. Sous l’impression de cette conception de la Divinité, les actes violents et cruels sont condamnés comme coupables, et les mœurs brutales et grossières comme inconvenantes, tandis qu’une vie paisible, décente, régulière, est regardée comme agréable aux dieux, et par conséquent comme nécessaire pour leur plaire et s’attirer leur faveur.
Quand cette cohception morale de la Divinité s’est emparée de la conscience d’un homme, la civilisation a un apôtre qui, tôt ou tard, la fera triompher. Comment pourrait-il ne pas consacrer sa vie
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tout entière à la propagation, à la réalisation d’une idée dont la vérité le presse et qui, d’ailleurs, comparée aux grossières croyances de ses contemporains, lui paraît si riche en applications bienfaisantes? Sans doute, cette conception s’alliait encore dans l’esprit des législateurs primitifs à une foule de ces superstitions qui sont propres à l’enfance de l’humanité. Mais elle était suffisamment claire à leurs yeux pour leur donner un idéal comparativement élevé de la vie humaine, et c’est d’après cet idéal qu’ils entreprirent de transformer les peuplades auxquelles ils appartenaient. Si Moïse prescrivit aux Israélites d’étre saints, c’est, il nous le dit lui— môme, parce qu’il concevait Dieu comme saint. Zoroastre n’imposa à ses disciples la pureté dans leurs pensées, dans leurs paroles et dans leurs actions, que parce qu’Ormuzd était pour lui un être pur par excellence.
Le point de départ des législateurs primitifs étant une conception de la nature morale de la Divinité, leur œuvre fut nécessairement empreinte d’un caractère éminemment religieux. C’est pour la cause de Dieu qu’ils combattirent; ils furent les interprètes de sa volonté auprès des hommes ; ils se regardèrent, tous sans exception, comme appelés par une vocation d’en haut à faire triompher l’ordre moral au milieu de leurs concitoyens. En vérité, on ne saurait dire qu’ils fussent le jouet d’une illusion.