‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 6 sur 27 · ESSAIS I)E PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

ESSAIS I)E PHILOSOPHIE

Déjà Diodore de Sicile, qui avait été frappé de ce fait constant, que toutes les législations primitives se présentent sous la forme de révélation, avait eu l’idée d’en chercher une explication psychologique. Tout en reconnaissant que les anciens législateurs auraient bien pu emprunter les noms des dieux pour donner une plus grande autorité à leurs lois dans l’esprit des peuples, il ne tient pas pour impossible qu’ils aient regardé leur intelligence, mise au service de l’humanité, comme animée d’un souffle divin et surnaturel *.

Leurs conceptions dépassaient, en etfet, à un si haut degré le niveau commun de leur temps, qu’elles les remplissaient eux-mêmes d’étonnement et d’admiration. Peu exercés à l’analyse, ils ne pouvaient suivre les termes moyens par lesquels ils y étaient arrivés.* Elles leur apparaissaient comme des idées en quelque sorte étrangères à leur esprit, à la production desquelles ils ne sentaient pas qu’ils avaient pris part. Ils se croyaient forcés, par conséquent, de les rapporter à une puissance supérieure et de les tenir pour les résultats de communications divines. Cette voix de la conscience, dans laquelle l’homme habitué à la réflexion reconnaît sa propre voix, même quand elle l’accuse et le condamne, qu’elle s’élève contre ses faiblesses, qu’elle lui est impor-

* Diodore de Sicile, i, § 04

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tune, cette voix était pour les hommes des temps primitifs, moins exercés et plus naïfs, la voix même de Dieu. Et, à vrai dire, nous ne sommes pas aussi loin d’eux qu’il le semblerait au premier aspect. La seule différence qui nous sépare, c’est qu’ils rapportaient immédiatement à la cause première ce que nous ne lui rapportons qu’en passant d’abord par des causes secondes.

Ce n’est pas, toutefois, que les anciens législateurs fissent quelque distinction entre l’élément surnaturel et l’élément humain. La voix de Dieu et

la voix de la conscience se confondaient pour eux en une seule voix. Zoroastre en appelle sans cesse au bon sens ; ceux qui ne sentent point qu’il convient à l’homme de vivre dans la pureté, sont aveuglés par une sorte de folie’. C’est parce qu’ils enseignent aux hommes à suivre les lois du bien, qui sont celles de leur nature, que les législateurs primitifs savent qu’ils fout l’œuvre de Dieu, qu’ils sont ses organes et ses mandataires ; comme aussi c’est parce qu’ils ont adopté des habitudes d’ordre, de décence, de pureté morale, que ceux qui se sont rangés de leur côté, sont les enfants de Dieu et le peuple élu.

L’établissement de la théocratie n’a pas été,

* Mart. Haug, Die (îàthan des Zaratluistra, I rn partie, p. 120 et 121.

comme on le croit d’ordinaire, l’œuvre de castes sacerdotales. Les législateurs primitifs n’ont été nulle part des prêtres. Il est même certain, on peut l’affirmer du moins pour ceux des peuples antiques dont des documents positifs nous permettent de reconstruire en partie les âges primitifs, qu’il n’existait chez eux, avant la transformation qui les fit entrer dans la vie policée, ni prêtres, ni castes sacerdotales.

On sait très-bien comment les familles de pasteurs, issuesde Jacob, se transformèrent en un peuple d’agriculteurs. Ce changement s’opéra, après la sortie d’Egypte, par les soins de Moïse, ou, si l’on aime mieux, par les efforts réunis d’un certain nombre de législateurs, dont l’œuvre collective s’est personnifiée dans celui qui fut peut-être le plus éminent d’entre eux, ou peut-être encore qui donna à leur idée religieuse et sociale sa forme dernière et parfaite. Avant cette époque, il n’y avait point de prêtre en Israël. Chaque père de famille célébrait le culte dans sa maison, entouré de ses enfants et de ses serviteurs *. Ni Moïse, ni aucun des chefs du peuple qui l’aidèrent dans son entreprise, ne se donnèrent pour des prêtres ; ce qui ne les empêcha pas de célébrer eux-mêmes les cérémonies qu’ils établirent ou qu’ils tenaient de leurs ancêtres ;

• Genèse , vin, 20, xv, 9 et suit., xxn, 2, 13, xxxv, 1, 3, 7.

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c’était un droit qui avait appartenu jusque-là aux pères de famille et qui leur resta longtemps encore après l’établissement du peuple d’ Israël dans la terre de Chanaan 1 . Ce qu’il j a de plus étrange, c’est que la famille à laquelle fut confié le sacerdoce chez les Israélites ne fut pas celle qui s’opposa le moins aux plans du législateur *.

Le mazdéisme prit naissance et s’établit dans d’autres conditions que le mosaïsme ; mais il ne fut pas plus que lui l’œuvre d’un sacerdoce. Zoroastre nous est donné par la tradition antique pour un sage et non pour un prêtre. Un sacerdoce puissant se forma plus tard au milieu des mazdéens ; il n’existait pas avant la réforme religieuse et sociale qui fit de quelques-uns des clans de la famille aryenne un peuple de cultivateurs. Il n’est pas question des mages dans les partie les plus anciennes de l’Avesta. Tout au plus la formation d’une caste sacerdotale chez les mazdéens daterait-elle du père du m?'^ • on a cependant de bonnes raisons de

c Uni fut postérieure 3 .

lus portons les yeux sur les origines de I des Indous, nous serons témoins d’un ^ ilogue. Le lüçBféda, la base première

Si, 26,

xil, 4 cl

*rmnni(j.

2, 5; Sam. y vi, 47, 4-6, 21-25.

de cette civilisation, ne parle ni de prêtres, ni de caste sacerdotale. Le sacerdoce prit plus tard une prépondérance énorme parmi les peuples de l’Inde; mais ce n’est pas sous sa direction qu’ils firent les premiers pas dans la vie civilisée. Les brahmanes se sont donnés pour les descendants et les héritiers des poètes dont les chants ont été recueillis dans le Rig-Véda ; peut-être l’étaient-ils, en effet, quoiqu’on n’en ait aucune preuve ; mais ces poètes étiaent des guerriers et des chefs de famille ; ils n’étaient pas des prêtres ; ils n’appartenaient pas à une caste sacerdotale ; la division en castes était inconnue de leur temps.

Chez les Hébreux, comme chez les mazdéens et les Indous, les origines de la civilisation remontent au delà de l’époque qui vit se former une classe de prêtres. L’analogie nous autorise à supposer qu’il en fut de même chez tous les autres peuples de l’antiquité dont la civilisation n’a pas été le résultat d’une importation étrangère.

Il est un fait qui peut servir de contre-épreuve à la thèse que je soutiens ; c’est que les peuplades sauvages ou barbares, au milieu desquelles se trouve un sacerdoce dont elles subissent plus ou moins l’influence, lie se sont jamais élevées à la vie civilisée. On ne pourrait en citer une seule à laquelle ses •prêtres aient cherché à donner une éducation supérieure, et qu’ils aient tirée delà barbarie. Ce n’est

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pas seulement parce que leur crédit est borné, précaire, accidentel, que les jongleurs, les sorciers, en un mot, les hommes qui, de quelque nom qu’on les désigne, remplissent ou s’attribuent le droit de remplir les fonctions sacerdotales parmi les sauvages et les barbares, n’ont rien entrepris pour la cause de la civilisation. Ce n’est pas même parce qu’ils ne sont guère moins ignorants que le reste de la tribu qu’ils veulent tenir sous leur empire. Les peuplades nomades qui, en devenant agricoles, sont entrées dans la vie civilisée, ne sont pas parties d’un état plus élevé, et les hommes qui les ont conduites dans cette voie avaient, en commençant leur œuvre, encore moins d’influence sur leurs clans ou leurs tribus que les jongleurs n’en ont sur les hordes au milieu desquelles ils vivent. S’il ne s’est produit dans le sein des associations sacerdotales des peuplades qui sont restées sauvages ou barbares aucun personnage capable d’entreprendre l’œuvre d’un civilisateur, la cause n’en est pas difficile à découvrir. Elle est dans le fait môme de l’existence d’un sacerdoce. Par nature, autant que par position et par intérêt, tout sacerdoce est conservateur. Il n’a pas d’autre puissance que celle que lui donnent les traditions religieuses ; elles font son unique force ; c’est sur elles que se fonde son existence. Son intérêt est de les maintenir.

Que s’il venait à s’élever dans son sein quelque

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