‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 8 sur 27 · ESSAIS DE PU 1L0S0PHIE · texte numérisé non relu

ESSAIS DE PU 1L0S0PHIE

sou père. Il ouvrit les temples, permit les sacrifices, et devint aussitôt ,1e modèle des rois, du moins au jugement de la caste sacerdotale. « De tous leurs rois, dit Hérodote, il est encore aujourd’hui celui dont les Égyptiens célèbrent le plus les louanges*. »

Plus tard, le prêtre Sethos s’empara du trône et enleva à la caste militaire les possessions qui lui étaient* assignées; aussi refusa-t-elle de le servir contre Sennaehérib, roi d’Assyrie*. Plus tard encore, dans le partage de l’Égypte entre douze rois, celui qui se sépara de ses collègues pour se remettre à la merci des prêtres 3 , obtint bientôt la souveraineté de tout l'empire, qu’il s'était résigné à ne régir que d’après leurs ordres. 11 est remarquable cependant que ce Psamméticus, qui avait dû sa victoire sur la dodécarchie à sa soumission au sacerdoce, chercha pourtant à préparer la ruine du pouvoir sacerdotal, tant en s’appuyant sur des troupes étrangères qu’en ouvrant les ports de l’Égvpte aux commerçants grecs *.

Des luttes analogues ont aussi ensanglanté à diverses époques les autres contrées où a dominé la

théocratie. Les traditions des Perses parlent’de plu-

* Hérodote, n, £1 i9.

* Hérod., n, § Ht.

3 Hérod., il, g 1 17-15*.

* Benj. Constant, De la Iteliijion, t. II, p. 178-181.

et d’iiistoire religieuse G3 sieurs massacres des mages. Les guerriers luttèrent donc également, dans la Perse, contre le pouvoir théocratique. Mais celui-ci finit toujours par reprendre le dessus. Le sacerdoce mazdéen était tout puissant sous la dynastie des Sassanides. •

L’Inde antique a également combattu, et combattu avec énergie, pour retirer son âme et sa vie des mains de la caste sacerdotale. A une époque à laquelle il n’est pas facile d’assigner une date précise, mais qui remonte probablement à une dizaine de siècles avant l’ère chrétienne, la caste des guerriers, celle qui, après le sacerdoce, tenait le premier rang et possédait le plus de lumières et d’énergie, entreprit de se délivrer de la tutelle des brahmanes. Ce fut entre les deux castes un duel à mort : celle des kchatryas y périt presque tout entière. Les traditions brahmaniques rapportent que le brahmane Para-Surannu, dixième avatar de la race de la Lune, attaqua les guerriers, les défit en vingt et une batailles rangées, et remplit de leur sang des lacs entiers. Telle fut la rigueur implacable de la caste sacerdotale, que les prêtres eux-mêmes ne peuvent s’empêcher de gémir de l’immense et effroyable destruction dont ils furent cependant eux-mêmes les auteurs. Le triomphe des brahmanes fut dû, en grande partie, au secours que leur prêtèrent les castes inférieures, aveuglées par l’ignorance et la superstition, et qui se hâtèrent de

courir à la défense de la religion, attaquée dans la personne de ses ministres * ?

Les effets de cette victoire durèrent vraisemblablement plusieurs siècles, pendant lesquels la caste sacerdotale gouverna sans opposition sérieuse son docile troupeau. La lutte recommmença six cents ans environ avant l'ère chrétienne. Par quels abus de pouvoir fut-elle amenée? par quelle série d’événements fut-elle préparée? On l’ignore; mais on Sait que l’opposition éclata au nom de l’égalité de tous les hommes devant Dieu. C’était une négation absolue du système des castes et par conséquent des orgueilleuses prétentions du sacerdoce. Ce fut un kchatrya qui se mit à la tête du mouvement; mais, loin d’imiter les guerriers des siècles précédents, qui n’avaient combattu les brahmanes que dans l’intérêt de leur propre caste, le Bouddha appela à la liberté spirituelle tous les hommes, sans distinction de rang, d’origine et de nationalité. Ce fait est l’indice d’un profond travail qui s’était accompli dans la nation tout entière. L’appel fut entendu par la caste des vaisvas (les marchands et les agriculteurs). Elle avait pris parti autrefois pour les brahmanes contre les kchatryas. A ce moment, [dus éclairée sansdoute sur ses véritables intérêts, elle se déclara pour le réformateur, qui revendiquait pour

1 Flolard, ibùl., p. 479.

. ET D HISTOIRE RELIUIEUSE 65

tous les hommes les privilèges réservés jusqu’alors à la caste sacerdotale.

Jamais la théocratie brahmanique n’avait couru des dangers plus sérieux. Pendant quatorze siècles, repoussée par les princes et par la classe moyenne, elle n’eut qu’une existence éphémère. Elle ne périt pas cependant. Soutenue par la caste inférieure des soudras, qui lui était restée fidèle, elle finit par ressaisir le pouvoir. Mais elle dut la victoire moins à ses propres vertus qu'à l’inintelligence de son adversaire.

Le bouddhisme commit la faute énorme d’être infidèle à ses principes. Sorti de l’idée de l’égalité spirituelle de tous les hommes devant Dieu, il fut assez inconséquent pour reconstituer à son profit une nouvelle théocratie. Ce fut, il est vrai, sur une autre base que celle du brahmanisme, et sur une base plus rationnelle en un sens ; mais, dans la pratique, les résultats étaient les mômes. Il créa une aristocratie de la piété, si l’on peut ainsi dire ; les religieux ou « deux fois nés » formèrent une classe supérieure au reste de la population, et s’arrogèrent le privilège de diriger les consciences. Il y eut ainsi, encore une fois, au nom de la religion, des maîtres spirituels et des êtres inférieurs, pour lesquels l’obéissance était le premier des devoirs. Puisqu’il fallait toujours être esclave, autant valait le joug brahmanique, qui avait du moins le prestige de l’antiquité,

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Los brahmanes profitèrent do ces ilisjirtsitions ; et. a ver. l’aiile *le la |iii|iulace ignorante et abjecte. sur laquelle ils avaient maintenu leur domination, ils chassèrent les bouddhistes de l'Inde.

Le résultat de cette victoire tut l'anéantissement de la caste des vaisyas et des restes de celle des kchatryas, c’est-à-dire de la meilleure partie de la nation. Il ne resta dès ce moment dans l'Inde que la caste des brahmanes et celle des soudras, des maîtres absolus et des esclaves abrutis par vingt siècles d’abjection et de servitude.

Ce ne fut pas tout. « Le triomphe des brahmanes dans l’Inde, dit M. Flotard, n’eut pas seulement de funestes conséquences sur l’ordre social et politique : il eut pour résultat d’altérer la religion elle-même, et de dégrader le culte sacerdotal. Après s’être appuyés, pour vaincre les guerrière, sur les commerçants et les laboureurs, et ensuite, pour vaincre la caste des vaisyas, sur les castes les plus grossières et les moins éclairées, les prêtres durent faire à celles-ci de nombreuses concessions. Le culte de Brahma, trop pur, trop élevé pour l’intelligence des soudras, fut abandonné ou complètement dénaturé. De hideux fétiches, sous la forme desquels les castes inférieures personnifiaient la Divinité, prirent place au premier rang du Panthéon indien; les - monstrueuses divinités de Siva et du Lingain rem-

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pliMviviit U-s dieux védique*. Le bienfaisant V i« • 1 1 — non. seul des anciennes divinités. continua il recevoir mi culte ; mais son caractère fut modifié et altéré [iar ses nouveaux adorateurs. Le principe de la religion ainsi défiguré, toutes les autres branches de la doctrine et de la science sacerdotale, ne tardèrent pas à subir la même dégradation : le sacerdoce se corrompit de plus en plus, et n’usa de son influence que pour exploiter et avilir les basses castes, qu’il domina sans contestation et sans intermédiaires. Aussi les voyageurs font-ils de ce peuple le plus triste tableau, tout en affirmant qu’il y a plus d’énergie, de vie et moins de superstitions grossières dans les contrées où, comme chez les Birmans et dans le royaume d’Ava, l’influence de la caste guerrière balance celle de la caste sacerdotale L »

Dans l’Égypte, comme dans la Perse et dans l’Inde, le triomphe définitif de la théocratie fut la ruine de la nation. La tentive des guerriers pour lui enlever le pouvoir est une preuve certaine qu’elle avait accompli son œuvre , qu’elle n'était plus capable de rien faire pour la prospérité publique et le développement des intelligences, et quel’heurede la retraite avait sonné pour elle. Victorieuse , elle ne songea plus qu’à prévenir les périls qu’elle avait courus ; elle ne travailla plus dès lors qu’à se rendre

* Flotard, ibid. f p. 180.

inattaquable, en abaissant les caractères, en affaiblissant les intelligences, en abusant les esprits par des superstitions puériles ; et tel fut le succès de cette œuvre do ténèbres, que les hommes dégénérés de ces contrées n’ont pu jamais, depuis ce moment, se relever sous une forme nouvelle.

Vf

Les institutions théocratiques n’ont disparu, en aucun temps ni en aucun lieu, devant des attaques à main armée. Dans l’antiquité, on vient de le voir, le sacerdoce finit toujours par avoir raison de ses adversaires. Il traversa sans doute bien des jours mauvais ; mais il réussit sans cesse à se relever. Au moyen âge, les querelles de l’Empire et de la papauté se sont également toujours terminées à la honte des empereurs et â l’avantage des papes.

Au fond, il n’y avait rien ü gagner à la victoire de la caste des guerriers sur celle des prêtres. Ce n’était pas pour le bien public que les kcbatryas dans l’Inde, les rois en Égypte, les nobles au moyen âge , poursuivaient la tyrannie sacerdotale ; ils n’avaient pas d’autre but que leure intérêts particuliers ; et leur domination, s’ils avaient triomphé, n’aurait été ni moins inintelligente ni moins pesante

et d’histoire religieuse 09 que celle du sacerdoce ; elle aurait été môme plus odieuse, parce qu’elle se serait exercée avec plus de brutalité.

Il n’y avait pas d’ailleurs de raison pour que la théocratie succombât sous les coups d’une force encore mal organisée et ne représentant point un intérêt général. La théocratie répond à un certain état des esprits. Aussi longtemps que cet état persiste, il est dans l’ordre des choses que la forme sociale qui en est l’expression se maintienne. La violence peut en suspendre l’action ; mais la violence ne saurait avoir une durée indéfinie ; elle tend peu à peu à s’user elle-même, et, comme elle n’a nul souci d’élever ou même de modifier le milieu social, elle laisse, quand elle s’éteint, les esprits au même point où elle les a pris ; ils rentrent naturellement alors dans l’ancien système, et le régime théocratique se trouve rétabli, sans qu’il ait eu besoin d’aucun effort pour ressaisir le pouvoir. Aussi longtemps que la théocratie tient les âmes, elle est assurée de se relever tôt ou tard, et de survivre à la violence qui peut momentanément la réduire à l’impuissance. En Égypte, comme dans l'Inde et dans l’Europe du moyen âge, la masse de la population était avec la caste sacerdotale et lui donnait une force morale qui devait finir par triompher de la force brutale des rois et des guerriers.

Il en est tout autrement, quand cette force mo-

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raie vient à manquer à la théocratie. Elle est perdue et perdue sans retour, dès que, par une cause quelconque, l’état intellectuel s’est élevé au-dessus du jK)int de vue général qui lui est propre. Quand la routine a fait place il l’habitude de la réflexion, et la foi naïve à un exercice légitime de la ra : son, il se fait sentir des besoins nouveaux, auxquels la théocratie ne peut donner satisfaction, et qui sortent du cercle dans lequel elle se meut. Les esprits cherchent alors leur nourriture dans un ordre différent d’idées, et se créent, par la marche même des choses, sans qu’ils s’en rendent compte, pendant longtemps peut-être sans s’en apercevoir, un nouveau milieu social qi n’a plus rien de commun avec les ' nstitutions théocratiques.

Aussitôt que ce travail latent s’est accompli, il sr lit du moindre choc pour que l’édifice théocratique s’affaisse sur lui-même et ne soit plus en un moment qu’un amas de ruines. 1 tans la t livre antique, la révolution qui brisa la théocratie s accomplit avec une telle rapidité qu il n’est resté aucune trace des luttes qu elle dul provoquer. Itans l'Inde, le bouddhisme se substituait la théocratie brahmanique en un instant , du moins dans les lieux où il prit naissance. Le court espace de la vie d’un homme a suffi, au xvi c siècle, pour faire disparaître à jamais de l’Allemagne du nord la théocratie catholique du moyen Age. Celui qui ne sait pas voir au delà de

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l'apparence des choses . peut s’étonner «te la rapidité de cette chute. Elle ne surprend pas quiconque a pu se convaincre «pie toute forme sociale «*st le produit d’un certain état général «les esprits, qu’elle naît avec lui et qu’elle doit aussi disparaître avec lui.

C’est ainsi que finit la théocratie. Elle se maintient partout où l’homme, incapable de réflexion, ne se sent pas la puissance de se conduire lui-même et a besoin d’un directeur de conscience. Elle disparaît nécessairement partout où l’individu, arrivé ù la possession de lui-même, et mis en état de se rendre compte de ses pensées et de ses actes, n’a que faire d’une main étrangère pour le guider dans les sentiers difficiles de la vie. Des institutions qui n’ont pas d’autre but que de suppléer, pendant l'enfance des nations, au défaut de développement de la conscience et de la personnalité, tombent •l’ellos-niémes. dès «pu* le peuple au milieu duquel •■Iles dominaient, se sent assez fort . assez sûr de lni-méine pour marcher sans le si murs des lisières qui soutinrent ses premiers pas.

Je ne saurais admettre avec M. Flotard «pie la chute de la théocratie soit la règle, et son triomphe l’exception C’est le contraire qui a eu lieu d’ordinaire. du moins jusqu’à ce jour. L’histoire le prouve

• Flotard. ihid., p. 18ï.

suffisamment. Pour un peuple op deux qui ont réussi, après avoir profité des bienfaits de la théocratie, à en secouer le joug, quand cette forme de gouvernement no fut plus qu’un obstacle à leur libre développement, combien n’en est -il pas qui ne sont jamais sortis de l’état d’enfance dans lequel le sacerdoce les a tenus jusqu’à la fin ? L’Égypte et tous les grands empires de l’Asie n'ont jamais pu s’affranchir de la tutelle de la caste sacerdotale. Elles l’ont tenté en vain à plusieurs reprises. Leurs efforts impuissants n’ont servi qu’à les courber sous une tyrannie plus pesante.

11 en est des sociétés humaines comme des individus. Ce n’est jamais qu’un infiniment petit nombre d’hommes qui, après s’ être fait une claire conscience du but de leur existence, s’efforcent volontairement de l’atteindre. Tout le reste , enfant jusqu’aux dernières limites de la vieillesse, n’arrive jamais à la pleine possession de soi-même et suit aveuglément la tradition, sans s’inquiéter même ni d’en rechercher la valeur, ni de s’assurer au moins qu’elle est un guide sûr et désintéressé. Là oû elle est le plus dégagée de préjugés, la foule n’a d’autre mobile qu’un sentiment vague ; elle agit par des entraînements spontanéset presque jamais par suite de réflexions bien dirigées. Que ce sentiment la conduise aussi au bien, que ces entraînements soient le fait d’une nature généreuse, je le veux bien ; mais il est

et d’histoire religieuse 73 évident que l’idéal moral réclame autre chose que ces mouvements irréfléchis, dont l’agent est incapable de se rendre compte et qui ne remplissent pas certainement toutes les conditions contenues dans la notion du devoir.

Il n’en est pas autrement des sociétés humaines. La plupart d’entre elles ne s’élèvent pas plus que la grande majorité des individus, au-dessus de ce degré de la vie morale, dans lequel tout est du domaine de la spontanéité et du sentiment vague. Les nations que la fermeté de leur génie, la lucidité de leur intelligence, leur caractère bien trempé, et presque toujours aussi quelque heureux concours de circonstances, mettent en état de se posséder et de se rendre capables de se gouverner librement elles-mêmes, sous l’impulsion «réfléchie de la conscience et de la raison, sont comparativement aussi rares que les hommes d’élite qui suivent la loi morale, le sachant et le voulant, sous leur propre responsabilité et avec un entier désintéressement. Ces nations sont les seules qui ne soient pas condamnées à une enfance éternelle. Le monde antique n’en a connu que deux, je veux parler de la Grèce et de Rome.

De tous les peuples de l’antiquité, les Grecs et les Romains ont seuls parcouru la carrière complète de l’existence sociale. Avant de tomber, comme tout ce qui est humain, dans la caducité, ils ont eu

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un âge viril, dont l’histoire excitera toujours l'admiration. Aucune des autres nations antiques ne peut nous offrir un spectacle analogue. Tandis que nous regardons celles-ci presque du même œil que nous considérons des êtres informes qui nous apparaissent comme des jeux de la nature, nous retrouvons l’homme tout entier, tel que nous le concevons, dans le Grec du siècle de Périclès et dans le Romain des beaux temps de la république. Nous n’éprouverions aucune répugnance â être leurs concitoyens ; nous ne concevons pas même la possibilité de nous faire â la vie des' Chaldéens ou des Egyptiens de l’antiquité. 11 manque à ces peuples théocratiques une foule de choses dont, à notre jugement, l’homme ne peut se passer, sans renoncer â ce qui .fait la gloire et le bonheur do sa nature. Ges lacunes ne nous frappent pas au même degré, tant s'en faut, chez les Grecs et les Romains. Ce serait. j<* h* reconnais, une exagération do les prendre pour l'expression dëlinitive. absolue de l'idéal de l'humanité: mais du moins I humanité s' est élevée en eux au plus haut point de perfection qu'il lui fut |missible d’atteindre dans les temps et dans les circonstances. au milieu desquels ils vécurent.

Les Grecs surtout nous remplissent d’un sentiment d’admiration, pur et sans mélange, par le tableau qu'ils nous présentent d’un développement harmonieux de toutes les facultés de la nature hu-

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inaine. Les Romains leur sont inférieurs sous plusieurs rapports, soit que leur génie propre ait été moins complet que celui des Grecs, soit encore parce qu’ils ne se dégagèrent ni aussi vite ni aussi rad : calement que ces derniers, de toute empreinte théocratique. La Grèce eut le bonheur de s'affranchir de la tutelle de la théocratie et même de l’influence des souvenirs qu’elle laissa à Rome, précisément au moment oh, après l’avoir formée à la vie policée, les institutions sacerdotales n’auraient plus eu désormais d’autre effet que de retenir, que d’étouffer ses admirables facidtés. Ce fut grâce à cet heureux affranchissement, autant au moins qu’aux dons brillants qu’elle avait reçus de la nature, qu’elle doit d’être devenue la nation la plus remarquable de l’antiqu’té par ses arts, ses lumières, sa civilisation, laplushbérale, la plus spirituelle, la plus attrayante, la plus véritablement sympathique et humaine peutêtre qui ail existé depuis le commencement du monde, la patrie d’Homère, de Phidias, de Sophocle. de Platon. d'Aristote

Si. par quoi que lâchoux concoiirsde circonstances, la théocratie n’avait pas fait place, dans la Grèce, â une civilisation d’un ordre supérieur, laissant à la raison humaine la facilité de se développer librement, le génie grec, qui s’est montré, au plus haut

* Flolard, ibid.. p. 155,

degré, capable de sentir et d’exprimer les sentiments les plus vrais et les plus nobles de la nature humaine , retenu dans les puériles conceptions de l’enfance, enfermé dans une sphère d’idées de convention, arrêté par les entraves des institutions sacerdotales, n’aurait produit, au lieu des oeuvres si remarquables de pureté et de maturité qu’il a léguées à l’admiration delà postérité, que des ouvrages plus semblables h des rêves discordants qu’à des créations d’un esprit maître et sûr de lui-même. A la place des chants immortels de l’Iliade et de l’Odyssée, les poètes de la Grèce thôocratique n’auraient composé que des poèmes informes dans le genre des poésies du Cycle de Charlemagne : Platon n’aurait pté qu’un Patandjali ou qu’un Duns Scot parlant grec, Aristote, qu’un Simon deTournay, ou qu’un Roger Bacon ; la trilogie de Prométhée d’Eschile n’aurait pas dépassé la hauteur des mystères du moyen âge ; Hérodote et Thucydide nous auraient laissé des chroniques dans le genre de celles des religieux de Saint-Denis ou du Spéculum historicité de Vincent de Beauvais.

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