‹ Essais de philosophie et de littératureChapitre 11 sur 18 · LE NÉO-CRITICISME · texte numérisé non relu

LE NÉO-CRITICISME

raison, car où serait cette raison pour devenir s'il n'y a rien. Le père universel c'est le vide ou le hasard, autre nom du vide. Il faut l'entendre, en efï'et, le néocriticisrae est un dogmatisme, bien que sa pudeur s'en défende.

La critique, en philosophie, a pour objet la portée et la compétence de nos facultés. On comprendrait sans effort qu'elle arrivât à conclure de cet examen que nous ne saurions réussir à sonder les origines, que nous ne remonterons point à la source du fleuve dont le courant nous entraîife et que le commencement du monde où nous sommes plongés restera toujours mystérieux. Le respect du nom qu'elle porte, le sentiment assez net de l'impression qu'elle va produire, poussera l'école criticiste à prendre effectivement cette attitude; mais la logique formelle, cette maîtresse impérieuse, ne lui permet pas de la conserver. Dire : au-delà d'un moment, assignable ou non, c'est le mystère, c'est l'abîme, — reviendrait à dire que nous ne pouvons pas savoir s'il y avait au delà quelque chose ou s'il n'y avait rien ; — peut-être aussi qu'on ne peut pas savoir si le principe de contradiction vaut ou ne vaut pas pour cet au delà, deux alternatives qu'elle s'est fermées. S'il nous était loisible d'admettre la possibilité d'une sphère où le principe de contradiction ne régnât pas, il ne serait pas la règle absolue de notre pensée. Et si l'on pouvait supposer qu'avant le commencement de l'ordre phénoménal il y eût quelque chose, on admettrait la possibilité du nombre infini. Ainsi l'abîme du néo-criticisme, c'est le néant, le pur néant. Avant une certaine minute il n'y avait rien.

L'impossibilité psychologique de nous placer à ce point de vue nous pousse involontairement à mettre en question le principe dont il procède. Est-il bien sûr que les contraires ne puissent jamais coexister? Ne

subsisteraient-ils pas en se limitant les uns les autres? Le réel, le fini, ne résulterait-il pas constamment de cette limitation réciproque ?

Ainsi M. Renouvier, par sa logique implacable, nous rejette sur Hegel, dont il s'est dégagé lui-même. Son phénoménisme si conséquent, si vigoureux, et si pur dans ses intentions, nous paraît trop mince. S'il n'y a rien derrière ce qu'on voit, tout est surface, car l'œil n'aperçoit que deux dimensions. Oserions-nous penser que la profondeur manque ici ?

Disons plutôt qu'il y a plusieurs sortes de profondeur. La diversité des systèmes est une suite inévitable de la diversité des esprits. Pour le néo-criticisme tout est contingent ; il n'y a de nécessité que dans des rapports réglés par des lois dont l'existence est contingente. Ce n'est peut-être point à nous qu'il sied d'y contredire, mais il nous devient bien difficile d'aller jusqu'au bout dans cette voie. S'il nous est impossible d'accorder que tout puisse venir de rien, sans raison quelconque, nous avons encore bien de la peine à comprendre qu'il pût ne rien exister. Vis-à-vis de la contingence, la nécessité nous semble avoir des droit<^ sur nous. Au risque de réchauffer la scholastique, nous voudrions, sans nous contredire, concilier la nécessité de l'être avec la liberté de Dieu. On nous répondra sans doute que la nécessité de l'être impliquerait son éternité, c'est-à-dire l'absurdité du nombre infini. Cependant l'opposition du temps et de l'éternité ne nous paraît pas aussi vaine qu'aux apôtres du criticisme*. Il se peut qu'on ait tiré du temps la notion de l'éternité , pour notre compte, nous voudrions nous y élever par la considération de l'esprit. Une mémoire sans oubli, une prévision claire, certaine, complète, ne serait-ce pas la duraiio tota simul ? Et n'est-ce pas le

* Voir V Année philosophique pour 1890, p. 179.

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