LE NÉO-CRITICISME
propre de la métaphysique de prendre les mots dans la plénitude et dans la pureté de l'idée qu'ils expriment, sans les restrictions, sans les négations de l'expérience concrète, sans les contradictions du fini ?
On nous répondra sans doute : — Ces contradictions du fini dont vous vous armez pour ébranler la confiance en notre logique ne sont pas contradiction dans le sens où nous l'entendons. Celle du nombre infini est une contradiction dans les termes, puisqu'un nombre est nécessairement un certain nombre ; celles que vous signalez sont des contradictions entre certaines idées et les réalités individuelles, soit les groupes de phénomènes qu'avec la connivence du langage vous voulez faire considérer comme appelés à les réaliser. Ainsi la coexistence de la mémoire et de l'oubli dans ma mémoire, qui ne serait pas une vraie mémoire. C'est la contradiction de l'idéal et du réel, que nous ne songeons pas à contester ; ce n'est pas une contradiction dans le même sujet. Nous ne connaissons pas la mémoire en soi y nous n'admettons pas la réalité de l'abstrait et de l'universel.
La réponse paraît péremptoire. Nous demandons cependant si la constitution du langage n'accuse pas la constitution de l'esprit? Et si le général n'est rien, d'où vient la nécessité pour la pensée de s'appliquer toujours au général? Nous n'attribuons assurément point aux universaux une réalité phénoménale, nous comprenons que ce qui nous oblige à penser par abstractions c'est le besoin d'embrasser un grand nombre de concrets d'un seul regard et de porter sur eux un seul jugement ; mais, dans la nature, le genre est le réel, tout au moins à titre de loi suivant laquelle certains êtres individuels se ressemblent et procèdent les uns des autres. La difi'érence du général au particulier n'est pas absolue et n'est pas la même dans tous les
domaines. Gomme Tanimal nous présente une collection de cellules hiérarchiquement ordonnées et solidarisées, l'espèce, individu supérieur, se réalise par la suite des générations. Et sur ce terrain, où il a pris naissance, l'évolutionisme s'autorise de faits trop significatifs pour qu'une induction légitime n'étende pas la même vue au monde organique dans son ensemble. L'expérience ne permet donc pas de prononcer par une sentence absolue et sommaire la subjectivité des universaux.
Cette question touche de près celle de la substance. On ne désigne pas bien sous le nom de phénomène ou de groupe de phénomènes un être dans lequel on voit la source d'un nombre indéfini de phénomènes possibles ; le nom de substance lui conviendrait mieux. Ceci n'est peut-être qu'affaire de mots ; mais pour arracher de la langue un mot qui y tient par tant de racines, il faudrait des raisons très fortes, que le criticisme français n'allègue pas. Sa condamnation de la substance porte sur l'idée d'une réalité qui subsisterait après l'élimination de toutes ses qualités et de tous ses modes, concept dont personne ne songe plus à prendre la défense aujourd'hui.
Le phénoménisme se corrigerait sur ce dernier point plus aisément que sur quelques autres. Sa façon de mettre en œuvre le principe de contradiction le conduit à procéder par alternatives tranchées, entre lesquelles il faut absolument prendre parti. Il arrive de la sorte à une représentation du monde conséquente, mais étroite, qui laisse bien des faits sans explication naturelle. D'autres manières de voir ont leur raison d'être, au moins dans la constitution de certains esprits. On ne les supprimera qu'en les remplaçant, c'est-à-dire en les absorbant. Le vaillant défenseur du phénoménisme fait bonne justice de la formule suivant
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laquelle tous les systèmes seraient vrais dans ce qu'ils affirment, faux dans ce qu'ils nient. Cette rhétorique prête une rigueur spécieuse au vague sentitoent qu'il y a dans toutes les doctrines capables de conserver longtemps l'adhésion d'un grand nombre quelques éléments de vérité que les autres oublient et qui les font vivre malgré leurs défauts, quelquefois peut-être concurremment avec leurs défauts. Cette opinion, nous sommes tentés de la partager.
Ainsi, pour nous en tenir aux quatre types de Victor Cousin, le matérialisme nous paraît s'appuyer sur ce fait qu'un travail chimique, une oxydation accompagne invariablement toute modification de la conscience, fait dont il tire assurément des conséquences abusives, mais dont on méconnaissait autour de lui l'importance et l'universalité, jusqu'à ce^ue son insistance l'ait fait prévaloir.
L'idéalisme, auquel nous rattachons le spiritualisme courant et le criticisme comme des espèces du genre, s'affirme en constatant que la pensée possède une activité soumise à des lois propres, que le mécanisme est incapable de produire la conscience, tandis que luimême n'existe pour nous, avec son objet la matière, que dans la conscience et par la conscience, comme une imagination de la conscience pour s'expliquer une partie des phénomènes qu'elle croit subir en les produisant.
Le scepticisme s'élève invincible sur le fait, reconnu de tous, qu'on peut se tromper, et sur la réflexion idéaliste qu'il est impossible à l'esprit de sortir de luimême pour vérifier la conformité de ses jugements avec la réalité des choses qu'il croit exister hors de lui ; si bien que leur vérité objective se réduit fatalement à l'assentiment de tous les esprits, assentiment qu'on n'obtient pas, qu'on ne saurait obtenir et qu'il se-
rait impossible de constater s'il se trouvait jamais obtenu.
Enfin, la légitimité du mysticisme s'impose à tout esprit méditatif. En rentrant en lui-même, il perçoit qu'il y a dans toute vraie pensée quelque chose qui en déborde l'expression logique. Il y a toujours plus dans notre désir que ne peut saisir la pensée. Le cœur a ses raisons, raisons ineffables. La lumière ne lui suffit pas, il a besoin de chaleur. Ce n'est point assez pour lui que l'existence de Dieu soit démontrée, il veut le commerce, le contact de Dieu, que les preuves ne lui donnent pas, si tant est que, hors de ce contact, il existe de telles preuves. Les religions positives se proposent en invoquant des autorités qu'on ne saurait apprécier sans une évidence intérieure identique au contact dont le cœur a besoin. La raison même ne permet pas d'admettre que cette soif reste à jamais inassouvie, car la raison n'est que l'affirmation d'une harmonie entre l'organisation mentale et l'ordonnance de l'univers sans laquelle toute connaissance resterait impossible. Nous avons dit la raison : logique eût été le mot propre, car la raison se confond avec la soif dont nous parlons. Et si l'esprit croit en avoir atteint l'objet, si des aperçus, si des jugements qui se forment en lui semblent résulter de ce commerce avec l'invisible, il ne saurait leur refuser sa confiance, bien qu'il ne puisse pas en prouver à d'autres la vérité. Il est évident à ses yeux, comme aux yeux de tous ceux qui réfléchissent sur la condition d'êtres contraints d'agir, et d'agir ensemble, que Tintelligence est avant tout l'œil et Poutil de la volonté ; d'où suit cette conclusion naturelle que les progrès de la volonté sont la condition essentielle des progrès réels de l'intelligence, en d'autres termes, que la facilité d'acquérir des lumières nouvelles se mesure à la fidélité dans l'obéissance à la vérité déjà connue.
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ce qui est la doctrine spécifique du mysticisme véritable. Le mysticisme légitime est le correctif, le complément naturel du scepticisme légitime. On ne prouve rien, dans ce sens que toute preuve se borne à montrer la conclusion impliquée dans une thèse antérieure, à laquelle il ne serait pas impossible de refuser son assentiment. On ne prouve rien, mais on voit et Ton croit. La Philosophie critique, abstraction faite de la Critique du jugement ^ qui fait entrevoir d'autres horizons, n'est-elie pas un scepticisme corrigé par le mysticisme ? N'est-elle pas sceptique, l'opinion que le monde conçu conformément aux lois de notre pensée n'est qu'un produit de notre pensée, tandis qu'il en existe un autre que nous ne connaissons point? Et V impératif catégorique, n'est-ce pas l'expression sommaire du mysticisme le plus pur ? 11 ne s'impose point à tous les esprits, le fait le prouve, il ne s'impose point, et se résout dans l'identité contradictoire de ce qui commande et de ce qui obéit, si l'on n'y voit Dieu nous parlant du dedans et constituant le fond le plus intime de l'être dans l'imperfection et la diversité des êtres individuels qui lui résistent.
Ainsi chaque système renfermerait une étincelle de vérité, et l'idée que le système vrai doit concilier ces vérités partielles ne mériterait pas le dédain. Dès qu'une opposition se produit, l'école qui veut être l'école critique prend parti résolument pour ou contre l'une des thèses ; mais s'il y a réellement du pour et du contre, c'est que l'option n'est pas nécessaire et que la vérité supérieure se trouve dans une synthèse à chercher. Cette dialectique de Fichte et de Hegel, Kant l'esquisse déjà, non seulement dans sa table des catégories, mais dans l'enchaînement de ses trois Critiques. Quant à nous, la vérité nous semble passer entre le procédé de Hegel et celui de M. Renouvier. La première des thèses annexées à la dissertation imprimée.
il y a cinquante ans, pour le concours à la chaire que nous occupons, est conçue en ces termes : « Dans la » vérité supérieure qui concilie les déterminations » contraires, les deux termes de l'opposition sont con- 1» serves, mais ils ne se maintiennent pas sur le même » dejçré, Tun des deux se subordonne. »
Loin d'accuser un esprit foncièrement critique, le phénoménisme rationnel nous semble procéder d'un tempérament dogmatique bien décidé, qui ne saurait rester longtemps en suspens. Comme Descartes, il part d'un principe évident, pour en tirer avec résolution toutes les conséquences. En vertu de ce principe, qu'il emprunte à la logique formelle, il ne voit dans le monde qu'un nombre déterminé d'êtres finis, sans souci de cet instinct de la raison qui réclame impérieusement l'unité de l'être en un sens quelconque II restaure ainsi la monadologie, en l'affranchissant de l'apparence émanatiste qu'elle conserve dans l'exposition officielle de Leibnitz, mais qui jure avec la définition de la substance donnée par ce philosophe, à moins d'admettre que des perceptions puissent percevoir à leur tour. Le phénoménisme rationnel est un monadisme franc, avec la liberté de choix et l'impératif cat^orique. Ceci constitue un progrès d'une valeur inestimable. Mais si noble et si loyale qu'elle soit, cette philosophie laisse trop de phénomènes sans explication, elle remonte des courants d'idées trop puissants,' trop constants et suivant nous trop légitimes, son portique, le commencement absolu, nous paraît trop inaccessible pour que nous puissions y voir la philosophie définitive, ni même une étape bien marquée dans l'itinéraire de l'esprit humain. On lui fera sans doute, on lui fait déjà de larges emprunts (l'auteur de ces lignes en sait quelque chose) . Son esprit généreux épurera, raffermira la conscience moderne, mais nous doutons
'^lle arrive à la subjuguer.