‹ Essais de philosophie et de littératureChapitre 13 sur 18 · KANT ET L'ORTHODOXIE PROTESTANTE · texte numérisé non relu

KANT ET L'ORTHODOXIE PROTESTANTE

Au nom de la justice due aux morts comme aux vivants, souffrez qu'un laïque, votre ancien collaborateur, réponde quelques mots à la condamnation sommaire prononcée contre Kant par un de vos correspondants dans votre numéro de mars^

Votre correspondant de France voit dans Kant un mauvais génie, ou a le mauvais génie d auteur de la déphilosophie.

Sans m'arrêter au dernier mot, que je ne comprends pas bien, je crois que votre honorable correspondant se méprend lorsque, d'une manière générale, il attribue à Kant une influence pernicieuse sur le développement des idées chrétiennes .

11 ne s'agit pas d'opposer théologie à théologie ; je me mets, sans trop d'efforts, au point de vue qui me semble celui de votre correspondant : celui de l'orthodoxie ou du Réveil ; mais, partant de ce point, je fais observer d'abord que l'influence de Kant est bien anté-

* Cette lettre, parue en avril 1894 dans une revue religieuse, est un des derniers écrits de Fauteur.

rieure au Réveil. Elle s'exerçait déjà sur la théologie protestante à la fin du siècle dernier. Pour l'apprécier équitablement, il ne faudrait donc pas se demander si le courant de la pensée religieuse nous paraît s'éloigner ou se rapprocher depuis trente ou cinquante ans de ce que nous croyons la vérité, nnaissi l'enseignement des facultés et l'état religieux du peuple qui se groupe encore autour des Eglises vaut moins ou mieux dans notre siècle qu'il ne valait au siècle passé.

Votre correspondant n'a-t-il pas pris garde ou bien croit-il que les philosophiés rivales de Wolf et de Condillac fournissent à la pensée religieuse un meilleur appui que la déphiZosophie? L'utilitarisme d'un Paley lui paraît-il répondre mieux à l'intimité du sens chrétien que l'idée d'un commandement intérieur absolu? C'est possible, mais nous osons croire qu'il ne serait pas suivi jusque là par le plus grand nombre de ses amis.

Maintenant, la question de justice historique écartée, comment devons-nous estimer l'influence de Kant sur la eonception et sur la destinée du christianisme positif? A moins de voir un miracle dans l'admission, même purement intellectuelle, de ses doctrines, on est obligé de convenir que la dogmatique ne peut rien asseoir légitimement au-delà du champ couvert ou plutôt conquis par l'apologie. Sur quoi fonderez- vous donc l'orthodoxie? Sur l'infaillibilité des Ecritures. Et qui prouve l'infaillibilité des Ecritures? Seraient-ce les miracles? Nous tombons ici d'une chute qui ne cessera qu'à la rencontre d'une vérité évidente par elle-même, et cette vérité ne peut être qu'un tait intérieur. Ceux même, parmi nos contemporains, qui ont affirmé le plus énergiquement l'infaillibilité des Ecritures, ou, plus conséquents peut-être, l'infaillibilité de l'Eglise, l'ont fait en vertu d'un fait intérieur, immédiat, incontestable : le besoin qu'ils éprouvaient

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d'une autorité qui produisit en eux la certitude relativement aux choses divines.

Mais ce besoin de certitude est-il purement intellectuel, est-ce une simple affaire de curiosité? Votre correspondant nous semble incliner assez fortement dans ce sens; nous doutons cependant qu'il allât jusqu'à répondre par l'affirmative. En tout cas, ce n'est pas le sentiment général dans l'orthodoxie. Au fond du besoin de connaître la vérité sur notre origine et sur notre destinée, elle trouve le besoin d'éviter un danger dont elle se sent menacée. A ses yeux comme aux nôtres, la question religieuse par excellence est celle-ci : Que faut-it que je fasse pour être sauvé? Les questions spéculatives se rattachent donc à la question pratique, tous les^ problèmes que tranche le dogme ont leur centre dans^ le problème du salut. La Trinité, par exemple, est essentiellement une manière de s'expliquer la divinité de Jésus-Christ, et l'affirmation de la divinité de Jésus- Christ est essentiellement un moyen de comprendre sa fonction de médiateur. On peut admettre, et plusieurs pensent, en effet, qu'une croyance correcte est la condition nécessaire et suffisante pour obtenir le salut, mais le salut reste toujours le point capital. Et maintenant d'où peut-il provenir lui-même, ce besoin de salut qui s'est produit partoutet toujours dans l'humanité? D'où, sinon du sentiment que nous ne sommes pas tels que nous devrions être, que nous ne faisons pas ce que nous devrions faire, soit, pour employer le mot technique, du sentiment du péché?

Ce sentiment à son tour, comment pourrait-il naître, si nous ne savions pas de science certaine qu'il y a des choses que nous devons faire et d'autres que nous devons éviter simplement parce que nous devons faire les premières et nous abstenir des secondes?

En résumé, le centre des besoins religieux est le be-

soin du salut ; le besoin de salut ne saurait naître sans la conscience du péché, et la conscience du péché sans la certitude qu'il existe pour nous un devoir.

Mais, si le sentiment du péché est commun à tous les peuples, il est bien loin de se manifester paiement chez tous les individus. Le plus grand nombre peutêtre ne réprouvent pas distinctement; plusieurs se trouvent très bien tels qu'ils sont. Le devoir luimême, je dis le devoir dans sa généralité, dans son abstraction, n'est pas présent à tous les esprits. Non seulement plusieurs de ceux qui en reconnaissent l'existence ne suivent en réalité que leurs instincts ou leurs habitudes, mais un grand nombre poursuivent bur plaisir ou leur intérêt sans connaître d'autre frein que la loi civile.

On ne contestera pas ces faits.

Quant à l'exercice du saint ministère, il ne suffît plus, on l'accordera, d'enseigner aux enfants d'autorité un ensemble de faits et de jugements auxquels ils continueront à se plier par habitude ; il faut combattre et surmonter l'incrédulité répandue aujourd'hui dans toutes les classes. Quel point d'appui donnerezvous au levier qui doit la déraciner, si vous ne pouvez pas réveiller le sentiment du péché; et comment c^nvaincrez-vous de péché l'âme où la place du devoir est vide?

Cette question nous place au cœur de notre sujet, l'influence naturelle de Kant sur la théologie.

Kant, sans s'arrêter aux objections spécieuses de l'expérience, qu'il connaît pourtant très bien, pose en fait que tout homme rentrant en lui-même y trouve une loi qui lui commande péremptoirement de faire aux autres, coûte que coûte, ce qu'il voudrait que les .autres lui fissent, ou plus précisément de se conduire

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d'après les règles dont robservation générale lui paraîtrait dans l'intérêt général. Ce fait souverain, dont la portée métaphysique, à nos yeux tout à fait capitale, ne saurait être discutée ici, prouve la réalité du libre arbitre. Nous pouvons, du moins en principe, observer notre devoir ou le négliger. L'obligation morale exclut la nécessité : étant sujets du devoir nous sommes libres. Du fait de la loi morale Kant déduit encore la réalité certaine d'une vie à venir où le crime sera puni et la vertu récompensée ; enfin l'existence d'un Dieu qui accomplisse effectivement toute justice. Kant tire ainsi de la conscience morale une religion naturelle qui ne saurait assurément pas tenir lieu de la religion positive, mais qui, loin de la contredire, semble décidément l'appeler.

Et d'abord, en réveillant la conscience du devoir, en établissant le caractère absolu du devoir avec une conviction communicative, Kant pousse tout cœur droit à se demander s'il lui obéit constamment, il le convainc de péché et le conduit à chercher quelque moyen de délivrance que sa religion naturelle ne lui fournit pas. Kant ensuite ne se borne pas à mettre en lumière le principe et la condition de tout examen de conscience, il procède lui-même à cet examen. Dans un volume dont nous ne saurions trop recommander la lecture, la Religion dans les limites de la seule raison, il constate et nous contraint d'avouer, qu'en fait nous n'observons pas la loi dont nous ne saurions méconnaître l'autorité, mais que, d'habitude, nous subordonnons le bien général à notre intérêt particulier. Il ne peut expliquer ce mal radical que par un acte volontaire qui affecterait toute notre existence icibas.

Enfin il admet la possibilité d'en revenir par une détermination contraire, il voit chez plusieurs l'indice

d'une conversion dans leurs efforts continus, quoiqu'insuffisants, pour obéir à la loi morale.

Le philosophe ne nous mène pas plus loin; mais nous ne trouvons dans sa doctrine rien d'incompatible avec la possibilité d'une religion positive ou d'une révélation de Dieu dans l'histoire. Il semble plutôt en faire sentir le besoin et mettre l'âme en disposition de la recevoir.

D'autres, parait-il, comprennent Kant autrement et pourraient en faire un mauvais usage ; peut-être aussi ne l'ai-je moi-même pas bien compris; mais, au temps ou nous vivons, rien ne me semblerait plus propre à faire accepter TËvangile de la grâce qu'une sérieuse méditation de la Critiqite de la raison pratiqua et de la Religion dans les limites de la seule raison.

Voilà ce que je tenais à dire ; c'est l'excuse de mon indiscrète réclamation, dont vous pardonnerez la longueur.

Voici trois ans que Sainte-Beuve a cessé d'écrire, mais personne ne Ta remplacé. De quelque temps, suivant l'apparence^ personne ne le remplacera. Son esprit est présent, actif au milieu de nous ; son nom illustre promet de grandir. Naturellement il n'est pas de ceux qui décroissent, et si nous n'avons pas le bonheur de nous tromper en ce point, le contraste, qui lui sert déjà, le rehaussera longtemps encore. Le déclin de la pensée, où nous trouvons une des causes principales des récents malheurs de la France, n'a pas été suspendu par ceux-ci, mais plutôt précipité. Dans les lettres comme dans l'Etat et dans l'E^glise, les premiers rôles appartiennent à des vieillards qui ont dépassé le terme ordinaire de la vie humaine. Nous avons interrogé l'horizon pour voir si quelqu'un ne venait pas, il ne vient personne. Les hommes de la Restauration et de 1830 nous tiennent lieu de génies, leur groupe fait déjà l'effet d'un dernier grand siècle littéraire. Eclairé de sa gloire, Sainte-Beuve toutefois

s'en détache pour s'approcher de nous. Les sentiments qu'il a professés ces derniers trente ans sont aujourd'hui très à la mode, et leur infécondité même servira sa réputat on.

Le célèbre critique portait calotte, le dernier de ses secrétaires lui trouvait l'air d'un cardinal. Pourquoi ce patriarche du « grand diocèse, "» c'est son expression, n'y resterait-il pas comme un patron et comme un Père de l'Eglise? Pourquoi ses appréciations n'y recevraient-elles pas force de loi? Pourquoi sa philosophie ne deviendrait-elle pas une autorité, car enfin les lettres françaises ont besoin de lois, et les libres penseurs ne sont jamais, que je sache, allés longtemps sans autorités? Une façon de Voltaire, n'est-ce pas à peu près cela ? Une réduction sans doute, mais non à des proportions si minimes qu'elle ne puisse figurer encore dans une niche ou sur un autel. Ecrivain délicat, critique équitable et pénétrant, travailleur infatigable, la richesse de ses informations biographiques et littéraires, le scrupule consciencieux qu'il mettait à ses recherches en font un guide assez sûr dans les matières de fait pour qu'on l'écoute également avec déférence sur le chapitre des idées et des principes. Qu'il y fût maître ou non, qu'il ait suivi son siècle ou qu'il l'ait inspiré, que ses opinions fussent les fruits du tempérament, de l'accident ou de l'étude, il n'importe; le culte de la gloire a cet effet que celui qui est maître dans un domaine devient par là compétent dans tous les autres. C'est pourquoi Thénard et Victor Hugo, par exemple, ont été pairs de France, c'est pourquoi le grand critique lui-même était sénateur.

Les opinions de Sainte-Beuve sur l'univers et sur les choses humaines jouissent donc d'un crédit considérable ; cependant elles ne régnent point encore sans conteste. Leurs adversaires trouvent dans les récentes

catastrophes de nouveaux arguments pour les attaquer. Dès lors il est plus intéressant que jamais d'ajouter des noms nouveaux aux grands noms dont elles se réclament. Tout indique la convenance d'installer Sainte-Beuve au rang des penseurs. L'opération n'est pas si difficile. En effet, il en est de la philosophie pure comme du dogme, nul n'y touche plus. Pour la faire agréer des écoliers, on la masque de rhétorique, suivant les recettes de Gicéron et l'exemple de Victor Cousin, mais les hommes faits, que dégoûtait sa native amertume, la trouvent nauséabonde sous ce déguisement, tout exercice régulier de la réflexion excède notre âge, les philosophes selon son cœur sont des gens d'esprit qui expriment d'un mot vif et bien frappé des sentiments conformes aux siens, et qui les soutiennent par des saillies ; les génies sont à ses yeux les hommes célèbres sous le nom desquels on abrite telles prédilections qu'il eût été gênant d'avouer sans cela. L'égoïsme et la sensualité de Gœthe figurent parmi ]es marbres les plus choisis de son piédestal, sa boutade sur la croix et les punaises y brille comme une précieuse incrustation. Aujourd'hui ces tendances éternelles s'affirment aussi haut que jamais . Elles puisent un surcroit de popularité dans la façon dont on les attaque. Sauf quelques exceptions encore bien peu remarquées, la morale ne trouve de champions que dans le camp religieux, et que n'a pas fait celui-ci pour se rendre ridicule et haïssable ! Entre l'athéisme et l'idolâtrie, la religion de la conscience lutte dans un champ si resserré que le grand nombre n'en soupçonne point l'existence et n'en conçoit seulement pas l'idée. L'ultramontanisme en revanche, où de plus en plus on s'habitue à voir toute piété, bouleverse le monde entier pour le dominer : il flatte les Français dans leur espoir de vengeance, pourvu que la France consente à lui

servir d'iDstrument ; il obtient du pouvoir à peu près tout ce qu'il veut dans l'ordre des choses possibles ; sur les impossibles, il a des billets ; il a recruté M. Renan pour la prochaine campagne ; il est puissant, il est redoutable, il est déchaîné. Les frayeurs et les répulsions qu'il inspire se traduisent naturellement en hommages à la mémoire de celui qui l'a combattu le dernier avec un certain éclat. Qu'il ait enveloppé dans les mêmes antipathies la religion de la terre et la religion de l'esprit, qu'il ait préconisé le relâchement des mœurs, cela ne saurait nuire à sa réputation, bien au contraire. L'auteur des Causeries du lundi est donc en train de passer grand homme, il a toutes les chances raisonnables de le rester. En qualité de grand homme, il aura sa légende et déjà ses reliques' sont au marché. Dans un tel état de choses, l'histoire authentique de ses opinions prend une importance réelle. Les variations apparentes en sont bien connues ; il faudrait en mesurer la sincérité, il faudrait en démêler les causes. Celui qui pourrait établir d'une manière incontestable la complète vérité sur le fond de sa pensée et de sa vie morale, rendrait service aux prochaines générations, je dirai même à la France. Malheureusement, la chose est impossible. Ce ne sont pas les documents qui font défaut : les confessions directes et indirectes abondent bien plutôt dans les écrits du poète et du critique ; mais ces confessions se contredisent. Et quoique avec un médiocre talent d'analyse et quelque expérience de la vie il nous semble assez facile d'apprécier la valeur relative de chacune d'elles et d'en fixer le sens, on ne saurait arriver par ce nioyen qu'à se former une opinion personnelle, on ne réfutera pas les sentiments contraires, on ne surmontera pas les hésitations, on ne fermera pas la bouche à ceux qui ont intérêt à présenter les choses sous un autre jour.

En ébauchant un chapitre de cette histoire, ma seule ambition serait de placer une clef de Sainte-Beuve entre les mains de ses lecteurs attentifs et de les aider à former leur propre jugement par le contrôle de mes inférences Le cas de Sainte-Beuve est à mes yeux aussi clair que le jour , mais cette évidence ne peut pas s'imposer. Aussi n'est-il pas question d'épuiser les dossiers, entreprise inexécutable sur le papier qu'il nous est permis de couvrir ici. Le peu de textes que nous citerons ne prouveraient pas grand'chose s'ils n'expliquaient pas les autres et s'ils ne trouvaient pas dans ceux-ci leur confirmation.

Sainte-Beuve est bien connu en sa qualité d'incrédule et d'ennemi du catholicisme. Il est superflu d'énumérer ses titres à cette réputation. Sa dernière lutte contre les prétentions de l'Eglise n'intéresse que médiocrement notre sujet. Il aurait pu s'élever contre l'intolérance et l'ambition cléricales dans l'intérêt du christianisme lui-même. Tel n'était pas son point de vue, on le sait assez, ce n'était pas non plus l'indifférence du sceptique. Le christianisme proprement dit, que Sainte-Beuve connaissait assez bien, et que Rome a toujours persécuté, lui déplaisait au moins autant que Rome elle-même. Bien qu'en commerce avec beaucoup de protestants, il n'était point de ceux qui regrettent que la France ait rejeté la Réforme au seizième siècle. La France catholique et philosophe était beaucoup mieux à son gré qu'une France de huguenots. Toute méprise est donc impossible. Le christianisme lui répugne. Il en repousse non seulement les mystères, mais la tendance et la morale.

Il n'en a pas été toujours ainsi. A la vérité, ses premiers ouvrages, son Joseph Delormey son Tableau de la littérature française au seizième siècle, ses

articles du GlobCy sont francs de religiosité. Mais à partir de 1890, durant la période où il conquit dans les lettres la place élevée qu'il a su garder, l'ensemble de ses écrits présente un tout autre caractère. Le beau volume des Consolations , rempli d'effusions personnelles, Volupté j qui n'est point un roman, mais une confession plus ou moins arrangée, rehaussée de portraits^, Volupté que Balzac a prétendu refaire dans son Lys de la vallée, sans en avoir seulement compris le sujet ; les Pensées d'août, l'exécution des trois premiers volumes de Port-Royal et par dessus tout le choix de Port- Royal comme principal champ d'étude, tout le Sainte-Beuve de 1830 à 1842 (de vingt-six à trente-huit ans), tout, dirons-nous, en dépit d'une tache criarde et d'un refroidissement graduel assez sensible, tout est chrétien. Entendons-nous pourtant : je ne prétends pas qu'aucun des livres mentionnés semble d'un chrétien converti, moins encore d'un chrétien conséquent, je ne dis pas même qu'ils attestent un esprit convaincu, qu'ils soient l'œuvre d'un croyant ou de quelqu'un qui voudrait passer pour l'être ; non, mais ils manifestent de constantes préoccupations chrétiennes, des prédilections chrétiennes, le désir de croire, et l'espoir de trouver dans la foi moins le pardon du passé qu'un secours présent, une force pour se vaincre soi-même, pour lutter contre une tentation naïvement, peut-être indiscrètement, mais très humblement confessée. Voilà dans quel sens cette prose et ces vers sont chrétiens, non pas catholiques, mais chrétiens. Qu'à ce titre, ils déplaisent à M. Levallois *, je n'en suis pas surpris du tout : la foi de M. Levallois est plus robuste et plus exclusive que celle de son an-

^ En écrivant Volupté, qui est très peu un romarin j'écrivais d'après des caractères vrais, d'après des situations observées et senties. » (Port-Royal^ t. 1", appendice, p. 55U.)

2 Sainte-Beuve, par Jules Levallois^ an vol. ln-12, l8Ti.

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cien patron : rien en deçà, rien au delà. Qu'il condamne donc successivement les deux Sainte-Beuve, c'est son droit, mais quand il parle d'un catholicisme plaqué, qui dépare les Consolations, il commet une double injustice. £t d'abord l'inspiration de ce recueil n'est point catholique au sens propre du mot, puis elle est sincère, elle est intime et ne manque pas d'unité. Sainte-Beuve s'excuse des Consolations comme d'un péché de jeunesse, mais il n'a jamais essayé de les donner pour une gageure ou pour un jeu d'esprit, chose à laquelle il n'eût pas manqué, pour peu qu'elle eût été moralement possible. Durant la dernière période de sa vie, ce fut en effet sa préoccupation constante d'ôter au public qu'il voulait diriger dans de tout autres voies, comme aux beaux esprits de l'athéisme qui se groupaient autour de lui, le soupçon qu'il eût jamais pris le christianisme au sérieux et subi son ascendant à quelque degré que ce puisse être. Avoir donné quelque temps dans la foi de Pascal et de Michel- Ange lui paraissait une telle faiblesse que, pour s'en défendre, il n'a pas craint de se noircir lui-même. Il ne tiendrait pas à lui, dans certains moments, qu'on ne le prit pour un matérialiste de race, qui aurait élevé la théorie de l'art pour Tart à la hauteur d'une mystification complète et prolongée. Suivant cette donnée. Volupté serait apparemment l'analyse d'un état moral possible, Port-Royal une simple étude historique et littéraire où la personnalité de l'écrivain ne s'engagerait point; les Pensées d'août s'expliqueraient sans doute comme une suite d'études inspirées par la lecture des auteurs jansénistes et destinées par leur auteur à se perfectionner dans une manière, tout en s'exerçant pour les besoins du travail en chantier à s'assimiler les sentiments de ces messieurs. Au reste ces Pensées d'août étant fort oubliées et n'ayant jamais

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eu de succès, le plus court sera de n'eu point parler. Pour les Consolations, Sainte-Beuve les attribue sans varier à Tentraînement d'une passion dont le souvenir n'est point oublié. Celle-ci d'ailleurs se montre assez dans le volume pour i*endre toute méprise impossible. En 1862y Sainte-Beuve écrivait encore à son ancien ami Ulric Guttin^er : « Vous nous avez vus dans ces deux ou trois années de véritable ivresse, vous m'avez vu dans ces six mois célestes de ma vie, qui m'ont fait écrire les Consolations^». On tient à ces vers, où Ton retrouve sa jeunesse et son cœur, et l'espérance envolée, on ne veut pas les désavouer, on n'ose pas les soumettre au système.

D'assez bonne beure Sainte-Beuve a suggéré les éléments de la tbéorie suivant laquelle on expliquerait les inconséquences de sa vie littéraire comme un résultat du tempérament critique. Il est né critique et le critique est un miroir. Sans préméditation selon toute apparence, mais non, j'imagine, sans savoir assez bien ce qu'il voulait faire entendre, il trace en ces mots l'idéal de l'esprit critique, dans une étude remarquable sur Bayle, qui parut en 1835 :

(( L'indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses, . .

> Ce génie, dans son idéal complet, est au revers du génie créateur et poétique, du génie philosophique avec système ; il prend tout en considération, fait tout valoir et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt.

1 Sainte-Beuve, Souvenirs et Indiscrétions, publiés par son dernîpT^ ««««-ft*«î«^ ,,^ y^j iii.|2, p. 255.

Tout esprit qui a en soi une part d*art ou de système n'admet volontiers que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun quantà'Soi . Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance ; il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son académie ; il ne craint pas de se mésallier, il va surtout le long des rues, s'informant, accostant ; la curiosité Tallèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent. Il est jusqu'à un certain point tout à tous, comme l'apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme dans le critique véritablement 4oué. Mais gare aux retours I que Jurieu se méfie ! L'infidélité est un trait de ces esprits divers et intelligents, ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes *. »

Il est permis de supposer que Sainte-Beuve avait pensé faire ici son portrait, mais s'il en est ainsi, nous attestons qu'il s'abusait. L'image est trop incomplète pour rester fidèle. Sainte-Beuve ne fut jamais un pur critique ; il était lyrique et croyait bien l'être, il était personnel, il était passionné, il est toujours resté passionné, il a toujours pris parti pour ou contre tel ou tel homme. Seulement il a changé d'opinions comme il a changé d'amis. La théorie de l'esprit critique est hors d'état d'expliquer sa carrière.

Et d'abord elle échoue complètement devant Volupté ^ œuvre toute personnelle, subjective, autobiographique, dirons-nous, pour appuyer davantage, parce que le mot étant grec doit mieux s'entendre en français. En nous exprimant de la sorte, nous ne sautons point par dessus le mur Guilloutet à l'érection duquel le sénateur Sainte-Beuve s'est opposé ; nous ne commettons pas

* Dq géDie critique et de Bayle, Revue des Deux-Monde», t. IV.

d'indiscrétion, l'auteur de Volupté s'étant confessé lui-même à des époques différentes et très expressément des faiblesses dont son héros cherche à se corriger par la dévotion. Nous ne disons rien d'ailleurs qui ne soit évident pour qui veut lire et qui sait lire. En vue de ceux que le titre détournerait peut-être de ce moyen d'information par excellence, ajoutons enfin que Sainte-Beuve n'était rien moins qpi'un inventeur d'histoires, et que ce roman est à peu près son uniqae. On peut toujours faire un passable roman de sa propre vie, mais lorsqu'on n'a pas le talent épique on ne réussit qu'une fois. Ce n'est pas moi qui ai fait cette remarque, c'est notre auteur lui-même, ou je me trompe fort. Le système d'assimilation universelle dans l'universelle indifférence ne s'appliquerait donc qu'à Port- Royal. Mais encore ici le système est en défaut. Pourquoi Sainte-Beuve a-t-il choisi Port-Royal de préférence à toute autre station pour observer le grand siècle? Pourquoi a-t-il délaissé si longtemps cet ouvrage, dont les traits principaux étaient fixés du com • mencement à la fin dans le cours de Lausanne^? Pourquoi voit-il Port-Royal tout en beau dans les deux premiers volumes, et pourquoi dans les derniers, publiés quinze ans plus tard, s'applique- t-il à le dénigrer ? Est-ce parce que le jansénisme s'était altéré ? Oui sans doute, en quelque mesure, mais combien ne s'en faut-il pas que l'explication soil suffisante? Sainte- Beuve lui-même ne la donne point sans restriction. Qu'on nous permette d'insérer ici l'épilogue de Port- Royal du mois d'août 1857 : ces deux pages sont bien connues, mais elles tiennent de trop près à notre étude pour que nous puissions y rien retrancher :

« J'ai terminé cette Histoire commencée depuis si longtemps et dont je ne me suis jamais séparé au mi-

* Port-Royal, t. 1", appendice, p. 514.

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lieu même des distractions en apparence les plus contraires, cette description fidèle d'une tribu, d'une race sainte. Qu'aije voulu? qu'ai-je fait? qu'y ai-je gagné?

1^ Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des fleurs les plus cachées, je voulais surtout à l'origine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s'en exhalait. Mais à peine avais-je fait quelques pas que cette poésie s'est évanouie ou a fait place à des aspects plus sévères : la religion seule s'est montrée dans sa rigueur, et le christianisme dans sa nudité.

» Cette religion, il m'a été impossible d'y entrer autrement que pour la comprendre, pour l'exposer. J'ai plaidé pour elle devant les incrédules el les railleurs, j'ai plaidé la Grâce, j'ai plaidé la Pénitence ; j'en ai dit le côté élevé, austèrement vénérable, ou même tendrement aimable ; j'ai cherché à en mesurer les degrés, — j'ai compté les degrés de l'Echelle de Jacob Là s'est borné mon rôle, là mon fruit.

» Directeurs redoutés et savants illustres, solitaires parfaits, confesseurs et prêtres vertueux, laïques qui seriez prêtres ailleurs et qui n'osiez prétendre à l'autel, vous tous, hommes de bien et de vérité, quelque respect que je vous aie voué, quelque attention que j'aie mise à marquer vos moindres vestiges, je n'ai pu me ranger à être des vôtres. Si vous étiez vivants, si vous reveniez sur la terre, est-ce à vous que je courrais d'abord ? J'irais une ou deux fois peut-être pour vous saluer comme par devoir, et aussi pour vérifier en vous l'exactitude de mes tableaux, mais je ne serais pas votre disciple. J'ai été votre biographe, je n'ose dire votre peintre; hors de là, je ne suis point à vous.

» Ce que je voudrais avoir fait du moins, c'est d'amener les autres, à votre égard, au point où je suis moi-

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même ; concevoir l'idée de vos vertus et de vos mérités en même temps que de vos singularités, sentir vos grandeurs et vos misères, le côté sain et le côté malade (car, vous aussi, vous êtes malades) ; — en un mot, à force de contempler vos physionomies, donner et sentir l'étincelle, celle même qu'on appelle divinee mais une étincelle toujours passagère, et qui laiss, l'esprit aussi libre, aussi serein dans sa froideur, aussi impartial après que devant.

)) Il y aurait eu un proût plus grand peut-être à tirer de votre commerce, un profit pratique et tout applicable aux mœurs. Pendant que je vous étudiais, j'ai souffert, mais c'a été tout humainement. J'ai été plu» occupé des blessures de mon amour-propre que du fond même qui vous concernait. Je ne vous ai point imités, je n'ai jamais songé à faire comme vous, à mettre au pied de la croix (ce qui n'est que la forme la plus sensible de l'idée de Dieu) les contrariétés, les humiliations mêmes et les injustices que j'éprouvais à cause de vous et autour de vous.

ib J'ai eu beau faire, je n'ai été et je ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose. Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui leurre, il n'y avait point d'emploi plus légitime et plus honorable de l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les exprimer comme on les voit, de décrire autour de soi, en serviteurs de la science, les variétés de l'espèce, les diverses formes de l'organisation humaine, étrangement modifiée au moral dans la société et dans le dédale artificiel des doctrines. Et quelle doctrine plus artificielle que la vôtre I Vous avez toujours parlé de vérité et vous avez tout sacrifié à ce qui vous est ap-

paru sous ce nom : j'ai été à ma manière un homme de vérité,, aussi avant que je l'ai pu atteindre.

» Mais cela même, que c'est peu ! que notre regard est borné i qu'il s'arrête vitel qu'il ressemble à un pâle flambeau allumé un moment au milieu d'une nuit immense I et comme celui qui avait le plus à cœur de connaître son objet qui mettait le plus d'ambition à le saisir et le plus d'orgueil à le peindre, se sent impuissant et au-dessous de sa tâche, le jour où la voyant à peu près terminée, et le résultat obtenu, l'ivresse de sa force s'apaise, où la défaillance finale et l'inévitable dégoût le gagnent, et où il s'aperçoit à son tour qu'il n'est qu'une illusion des plus fugitives au sein de l'Illusion infinie^ i^

Tout ici est sincère, tout est exact et tout doit être pesé. « Je ne suis point à vous... JTai eu beau faire, je n'ai été qu'un observateur. Et même, à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose. »

Au commencement il voulait être autre chose et il croit y avoir pris peine. Il a voulu quelque temps être disciple de Port- Royal. Il en convient parce qu'il n'oserait faire autrement, tout en se ménageant dans le demi-jour des mots une porte de retraite. Il déclare que dans le temps où ces chrétiens d'élite étaient l'objet de son étude, il n'a point songé à les imiter. Nous nous en doutions bien, et nous soupçonnions qu'à cette époque le moment du désir même était déjà passé. Quand il prend congé des solitaires en leur disant : (( Je ne suis point à vous, "» quand il borne sa prétention « à donner et sentir une étincelle toujours passagère et qui laisse l'esprit aussi libre, aussi serein dans sa froideur, aussi impartial après que devant, d il enfle

« Port-Royal, t. VI, p. 241 .

un peu la voix pour raffermir, et sous son calme apparent on sent une vibration irritée. Sainte-Beuve a toujours estimé qu'il n'avait pas tiré « du commerce de Port-Royal un parti pratique et tout applicable aux mœurs, ib mais il ne s'en était pas toujours glorifié.

Toi qui les as coqdqs ces pieax solitaires,

lui demandait M. Antoine de Latour dans un sonnet charmant,

Qai soQs l'herbe as cherché leurs traces toujours chères. Tu sais ce que leur vie eut d'austères douceurs.

Ah I dis-nous si ce monde aux volontés flottantes Vaut leurs bois embaumés, leurs sources jaillissantes, Et le bruit de nos pas le silence des leurs.

Voici la réponse de Sainte-Beuve. Figurant dans l'édition Charpentier^ elle ne saurait être postérieure à 1840, et nous explique parfaitement la différence d'inspiration qu'on a si généralement remarquée et qu'il reconnaît lui-même entre les premiers volumes de Port-Royal et les derniers :

Demande-moi plutôt, ô I poète sincère,

Dans ta comparaison de notre vanité

A.vec la vertu simple et la fidélité

De ces cœurs qui cherchaient le seul bien nécessaire,

Demande-moi plutôt, en touchant ma misère.

Si j'aurai rien pris d'eux pour Tavoir raconté, Si le signe fatal, en ce siècle vanté, N'est pas autour des saints cette étude trop chère^

Le plus stérile emploi s'il n'est le plus fécond. Le plus mortel au cœur s'il ne le change au fond : Regarder dans la foi comme an plus vain mirage ;

Se prendre à la ruine, et toujours repasser.

Gomme aux bords d'une Âthène, à l'éternel rivage : Toucher toujours l'autel sans jamais l'embrasser I

A dix-huit ans d'intervalle, le même fait est constaté mais il n'est pas jugé de même. Cette différence d'accent me paraît bien-instructive. De la plainte sourde à l'aigreur du défi, quelle progression naturelle ! Toute l'histoire morale de Sainte-Beuve ne se lit-elle pas d'un coup d'œil dans le rapprochement de ces deux témoignages, et pourrons-nous désormais songer à la liberté de cet esprit « serein dans sa froideur, » sans lui donner une larme de compassion ?

Sur l'histoire même de ses rapports avec le christianisme, Sainte-Beuve n'a pas toujours tenu le même langage. Tantôt il présente ses variations comme pure affaire d'art et de forme, tantôt il reconnaît au contraire qu'elles appartiennent au fond de sa vie morale. Dans le premier sens, nous avons gardé le souvenir assez net d'un article au Journal des Débats^ déjà vieux de bien des années, dans lequel il donnait à entendre qu'il avait joué la comédie, ou quelque chose d'approchant. Nous en trouvons le passage essentiel reproduit avec une nuance d'aggravation dans l'appendice du second volume de Port-Royal * :

« Dans une de ces pensées tro'p véridiques que l'on devrait peut-être garder pour soi, mais qui s'échappent aisément, à certains jours, du portefeuille de l'homme de lettres trop indulgent à son génie, je me suis laissé aller à dire, tout à la fin de l'un de mes volumes de critique mêlée :

(L Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le XVIIP siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves

« Porl'Royal, vol. H, p. 513.

et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu Tair de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le saint-si monisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. En 4837, à Lausanne, j'ai côtoyé le calvinisme et le méthodisme, et fairdû rrCefforcer à Vintéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux (sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale. »

J'ai dû m' efforcer à Vintéresser est difficile à défendre. Un homme naturellement doué d'un sens moral délicat préfère donc se charger d'un tel rôle à l'imputation d'avoir penché du côté chrétien. Où la vanité va-t-elle se placer? Est-ce assez enfant? Est-ce assez triste? Heureusement pour l'humanité, la pensée « trop véridique » ne l'est pas du tout. Sainte-Beuve s'y calomnie. Nous en trouvons la preuve dans une note ajoutée en 1869 à son Etude sur la Rochefoucauld. Ce passage est cité par M. Levallois^, qui en a signalé l'importance. Ici les variations intérieures qu'on niait tantôt sont franchement avouées.

« Cet article sur la Rochefoucauld (s'il m'est permis de le faire remarquer aujourd'hui) indique une date et un tempsy un retour décisif dans ma vie intellec-

1 Sainte-Beuve, par Jules Levallois, p. 87.

tuelle. Ma première jeunesse, du moment que j'avais commencé à réfléchir, avait été toute philosophique, et d'une philosophie positive, en accord avec les études physiologiques et médicales auxquelles je me destinais. Mais une grave aflection morale, un grand trouble de sensibilité était intervenu en 1829, et avait produit une vraie déviation dans Tordre de mes idées. Mon recueil de poésies, les Consolations, et d'autres écrits qui suivirent, notamment Volupté et les premiers volumes de Port- Royal, témoignaient assez de cette disposition inquiète et émue qui admettait une part notable de mysticisme. L'étude sur la Rochefoucauld annonce la guérison et marque la fin de cette crise, le retour à des idées plus saines, dans lesquelles les années et la réflexion n'ont pu que m'aflermir. »

Quant à l'influence de ces idées plus saines sur sa façon d'entendre la morale, la précédente citation nous permet déjà de l'apprécier. On en trouvera d'autres marques à la fin de ce travail.

Sur le fait même d'un changement intérieur, il semble que notre démonstration soit terminée: la lumière a jailli. Voici cependant, en surcroît de preuves, quelques passages de Port-Royal difficiles à concilier avec la prétendue impartialité de l'historien. Ils ne rentrent pas dans l'idée d'une exposition, pas même dans celle d'un plaidoyer, ce sont des jugements personnels, sur la sincérité desquels on peut différer d'opinion sans doute, mais non sur leur sens et sur leur portée naturelle :

« Dieu seul concilie en lui toutes choses, et les plus contraires en apparence, dans sa pleine grandeur, mais l'homme est sans cesse sujet à les séparer ^.»

Ce langage n'est pas plus d'un matérialiste que celui * Port-Royal, t. !•', p. 510.

i92 ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LITTÊRATCHE

des Consolations. Au surplus, le matérialisme primitif par lequel Sainte-Beuve cherchait à rétablir l'unité de sa vie n'est qu'une illusion. Nous ne voulons pas presser des passages tels que celui-ci :

Comme eax j'erre incertain, en proie an sens fongueux.

Cherchant la vérité, mais pins coupable qa'eux;

Car je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte:

Nourri de ta parole, élevé dans l'enceinte

Oà croissent sous ton œil tes enfants rassemblés.

Mes pins jeunes désirs furent par toi réglés ;

Ton souffle de mon cœur purifia l'argile;

Tu le mis sur l'autel comme un vase fragile.

Et, les grands jours, au bruit des concerts fréihissants,

Tu remplissais de fleurs, de parfum et d'encens i »

Il est permis de ne voir dans ces vers qu'une fiction poétique ou d'enfantines réminiscences, nous y consentons volontiers. Ne voulant devoir Sainte- Beuve qu'à lui-même, nous accorderons tout ce qu'on peut accorder. Mais ses lettres familières de 1828 ^ nous le montrent alors peu favorable à la philosophie sensualiste II l'y appelle sans scrupule de ce nom, contre lequel il a vivement réclamé plus tard, préférant avec raison la désignation de philosophie sensation naliste.

On dira peut-être que l'idée de la conciliation des contraires en Dieu d'où nous sommes partis ne messied pas après tout dans la bouche d'un sceptique et n'affirme pas l'existence de Dieu . L'auteur lui-même essaye de tourner ses paroles à ce sens dans une note qui ne figure point dans la première édition :

0. C'est ce qui a fait dire à un moderne, sous une forme plus hardie : « Dieu est la projection à l'infini de toutes les contradictions qui passent par une tête

* Consolations, p. 207.

« Sainte-Beuve, Souvenirs et Indiscrétions, p. 162.

humaine. » Est-il besoin d'ajouter que ce Dieu de lointain, qui pourrait bien n'être qu'une sublime illusion de perspective, n'a rien à faire avec le Dieu chrétien, le Dieu vivant ? »

Cette note même trahit le repentir * ; mais n'insistons pas, nous avons les mains pleines ; la difficulté n'est que de choisir. Lisez par exemple les dernières lignes du deuxième livre :

« La foi parfaite (dit Pascal), c'est Dieu sensible au cœur. » De sorte qu'aux philosophes spéculatifs, et qui n'étudient que pour étudier, à ces chrétiens d'opinion si communs de nos jours et qui, selon le mot de Saint Gyran, ne veulent que découvrir des terres nouvelles, à ceux-là, pour les rabattre et les humilier dans leur science même et sur le trône si creux de leur intelligence où ils se complaisent, il suffit de dire avec saint Augustin, avec Jansénius, avec ceux qui parlent des enfants de Dieu, étant eux-mêmes de ces enfants :

y> On ne comprend (absolument, à la limite et dans la plénitude), on ne comprend que ce qu'on croit.

}!)0n ne comprend que ce qu'on aime.

))Ce qui revient encore à dire; on ne comprend que ce qu'on pratique 2. »

Est-ce le langage d'un historien ou celui d'un prédicateur qui veut faire entrer et qui voudrait entrer lui-même?

Je continue à feuilleter ces volumes toujours aimés, malgré le mal qu'on s'est donné pour les rendre désagréables. Après avoir cité longuement l'entretien

^ Poor voir jusqu'à quel point les sentiments de Sainte-Beave ont changé^ rien n'est tel que d'interroger ces repentirs en comparant les éditions. Voir notamment les additions aux notes primitives séparées de Tancien texte par un trait.

« Por^Royal, 1. 11^ p. 122.

294 KSSAIS DE PHILOSOPHIE £T DE LITTÉHATURE

célèbre de Pascal avec M. de Saci sur Epictète et Montaigne, Sainte-Beuve le commente en ces mots :

«Quel beau dialogue! quelle magnifique entrée en matière de Pascal à Port-Royal 1 Fermeté de tour, conduite et dessein, Tart, après coup, eût-il mieux trouvé? La portée surtout m'en frappe. . . Sous deux chefs toutes les philosophies y passent, et toutes celles d'alors, et toutes celles qui, depuis, ont essayé d'autres noms.

» Epictète et Montaigne, on les peut donc prendre au moral comme les deux chefs de file de deux séries qui, poussées jusqu'au bout, ramassent en effet tous les philosophes :

» Epictète chef de file de tous ceux qui relèvent l'homme, la nature humaine, et la maintiennent suffisante. »

» Qu'ils soient ou stoïciens rigides^ ou simplement pélagiens, sociniens, déistes; croyant à la conscience avant tout, comme Jean- Jacques, au sentiment moral des Ecossais, aux lois de la raison pure de Kant, ou simples et humbles psychologistes, comme tel de nos jours entre nos maîtres, que nous pourrions citer ; tous ils se viennent ranger, bon gré, mal gré sous E{)ictète, eu ce sens qu'ils s'appuient tous sur le moi,

» Puis Montaigne, sergçrU de handCy comme il dirait, et des sceptiques et de tous ceux qui ne s'appuient pas sur la grandeur morale intérieure, sur la conscience une et distincte ; en ce sens il préside non seulement aux sceptiques purs (Bayle, Hume), mais à tous les autres qui infirment l'homme et lui contestent son point de vue du moi central et dominant : ainsi les matérialistes empiriques, qui vivent au jour le jour et nient autre chose que l'expérience des sens (Gassendi) ; les athées, qui supposent l'homme s'en tirant comme

il peut, en ce triste monde, moyennant des lois artificielles qu'il s'impose et qui sont nécessaires à sa pauvre espèce pour ne pas s' entre-manger (Hobbes) ; les naturistes comme d'Alembert et Diderot, qui, tout en étant dans la bienveillance (d'Alembert), ou dans l'enthousiasme fréquent (Diderot), n'admettent de loi morale qu'une certaine affection, une certaine chaleur muable et propre à la nature de chaque animal; les panthéistes et spinosistes (dont est déjà Diderot), qui tout en admettant un grand ordre général et une loi du monde, y perdent l'homme comme un atome et un accident, comme une forme parmi une infinité de formes, lui nient sa liberté, et que son mal soit mal, que sa vertu soit vertu absolue. Et notez que ce panthéisme et spinosisme, que je range sous Montaigne, comme absorbant la nature humaine et le moi, rejoint pourtant à certains égards le stoïcisme, qui commence la série opposée. Le cercle des systèmes est accompli. « Mais n'est-il pas beau, et n'est-ce pas une figure parlante, de voir ainsi Pascal posant dès l'abord ces deux colonnes d'erreur (si l'on peut appeler Montaigne une colonne), et entre elles deux, l'une de pierre et l'autre de fumée, après qu'il en a donné la mesure, passant de la philosophie à la religion, pour être reçu à l'entrée par l'humble, fin et irréfragable M. de Saci *».

Ceci n'est pas le style, on en conviendra, ce n'est pas l'accent d'un homme qui inclinerait au matérialisme, au panthéisme et qui se réserverait d'y revenir ; ce n'est pas même celui d'un vrai sceptique, il accuse des prédilections positives, mais enfin ce n'est qu'une exposition où la personnalité du professeur n'était pas absolument engagée. Ce passage à lui seul ne prouverait rien, il n'a de valeur qu'à sa place. Il conduit à Montaigne :

« V(yrl-Royal, t. 11, p. 371-373.

€ Il y a du Montaigne en chacun de nous, dit Sainte- Beuve. Tout goût, toute humeur et passion, toute diversion, amusement et fantaisie, où le christianisme n'a aucune part et où il est comme non avenu, où il est non pas nié, non pas insulté, mais ignoré par une sorte d'oubli facile et qui veut se croire innocent, tout état pareil en nous, qu'est-ce autre chose que du Montaigne? Cet aveu qu'à tout moment on fait de la nature jusque sous la loi dite de Grâces cette nudité inconsidérée où Ton retombe par son âme naturelle et comme si elle n'avait jamais été régénérée, cette véritable Otaiti de notre âme, pour l'appeler par son nom, voilà proprement le domaine de Montaigne et tout son livre. Ne nous étonnons pas que Pascal ait eu tant de peine à se débarrasser de lui, Montaigne étant encore moins la philosophie que la nature : c'est le moi. »

La suite, où l'auteur, dénonçant ce Montaigne en chacun de nous, le poursuit entre autres chez Labruyère, chez Huet et chez François de Sales, est d'un directeur de conscience, mais d'un directeur qui s'amuse et qui soigne son tour. Nous pouvons sacrifier ce passage, mais la conclusion nous en intéresse, surtout en raison de la note qui le termine, et des surcharges de la note :

« Tous ces auteurs, ces hommes qui s'oublient à quelque goût humain, à quelque humeur personnelle, qui se prennent à l'un de ces pièges dressés en lui comme en nous à fleur de ierre, je prétends que, sincères et peut-être religieux d'ailleurs, ces hommes sont inconséquents sur ce point, qu'ils échappent par cette tangente à l'exact christianisme et retombent plus ou moins à la bonne loi naturelle^. y>

i Port'^'^'-' ♦ " p. 419.

Et en note :

a Allons plus au fond :queveux-je faire en tout ce Inculquer le jansénisme et le plaider? Oh ! non ( Mon but est surtout historique, on le sait ; mais il philosophiqueaussi, qu'on me permette de le dire, j philosophique peut-être qu'il ne parait. Je tien faire ressortir et à montrer, tantôt le côté abrupt, ti tât le côté plausible du point de vue Janséniste, à diquer l'état et le remède chrétien, s'il se peut, rr au moins, mais au pis, à noter le mal humain démasquer la fourbe humaine et l'iiiconséquei presque universelle. C'est ce que je crois de plus vi après tout ; aux moments mêmes où j'ai le tnalht de ne pas espérer la réparation et le mieux, c'est < core dans ce sens réel que ra'apparaît en fait la géi ralité des choses. »

Plus tard il ajoutait :

B Entre Montaigne et Pascal, serré Ici que n( sommes, toute ambiguïté cesse ; lâchons le mot : r n'est plus voisin d'un chrétien à certains égards qu sceptique, mais un sceptique mélancolique et qui h pus sûr de son doute. J'aurais encore atteint mon 1 quand mon travail sur Porl-Royal ne serait que l'I toire d'une génération de chrétiens écrite en toi droiture par ce sceptique-là, respectueux et contrist

Enfin, dans la dernière édition :

« N'était-il point un de nos pareils, celui qui a d « Je suis assez profondément sceptique pour ne craindre par moments de paraître chrétien, s

La courbe est bien dessinée. L'homme qui par n menta avait te malheur de ne pas espérer, devient sceptique mélancolique et qui n'est pas sûr de i doute, puis un sceptique assez profondément sceptif,

i98 ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LITTÉRATURE

pour ne pas craindre par moments de paraître chrétien. Le sonnet à M. de Latour nous donne le secret de cette progression.

Sainte-Beuve parlait en chrétien bien plus qu'en sceptique lorsqu'il concluait sur Vauvenargues par ces mots :

« Vauvenargues recherche dans la nature les bons principes pour les relever et les proclamer, il corrigea par Teffet de son observation sereine et bienveillante l'amertume sans mélange de la Rochefoucauld, l'anaertume non moindre, bien que plus couverte, de Labruyère. Eut-il raison ? S'il avait causé avec M. de Saint- Gyran au temps de M. Séricourt, avec Pascal bientôt après, n'aurait-il pas appris d'un mot et, comme on disait alors, par l'oreille du cœur, que cette idée amère de la nature humaine n'est, après tout, qu'une stricte vérité, mais une vérité de la terre qui atteint son nécessaire complément, son couvercle et comme son ciel, dans l'embrassement supérieur de la vérité chrétienne, de telle sorte que chaque point du mal observé, chaque endroit de poussière et de boue, et rien que de poussière et de boue si l'on y demeure, disparaît, se transforme, si on le rapporte à son point d'opposition en haut, et correspond dans son zénith spirituel à quelque étoile lumineuse? Vauvenargues ne conçut jamais bien cela, et son noble talent, dans ses velléités chrétiennes, comme dans ses générosités naturelles, tâtonna toujours *. »

Le sceptique reparaît bientôt, mais le sceptique mélancolique et qui voudrait croire s'il le pouvait :

a L'amour divin, comme tous les amours, a ses excès et ses égarements, mais n'est-ce pas le cas à bien plus d'excuses, s'il n'est que le plus vrai des amours?

1 Pc 408.

» Et s'il n'était (dois-je Poser dire ?), s'il n'était, comme tout, qu'une illusion encore, où serait donc la plus grande folie? Et la nature humaine, à ne la voir qu'en elle-même en ce triste aspect ne serait-elle pas au tond si misérable et si dénuée, qu'il n'y aurait plus de chaleur et de grandeur morale qu'à la tromper et à en vouloir sortir? * »

La dernière phrase, jetée en note de la première édition, et d'ailleurs assez mal tournée, mérite d'être pesée attentivement, elle ne semble point écrite pour le public. Nous y trouvons la mesure exacte des sentiments de l'auteur, l'expression réfléchie de son rapport personnel avec le christianisme, expression confirmée d'ailleurs par toute son attitude à ce moment de sa vie, où nous l'avons bien connu. Il ne croyait pas encore, ou peut-être ne croyait-il plus, mais il jugeait encore désirable une foi envers laquelle il n'a témoigné plus tard que des antipathies rarement tempérées par le respect de ses propres souvenirs.

La même note vibre dans la page suivante, qui termine un chapitre sur les Provinciales :

« Entre chrétiens sincères, il semble qu'il y aurait lieu, nonobstant les formes qui séparent, de concevoir en idée cette communication par l'esprit, ce rendezvous de famille, dont on a une noble ébauche commencée par Bossuet et par Leibnitz. Mais qu'est-ce? Ici les dissidences, à y bien regarder, sont plus tranchées encore, les répulsions plus criantes. Ne verrons- nous pas Arnauld, proscrit et fugitif pour cause de jansénisme, applaudir contre le calvinisme aux mesures violentes des édits? — Non, il faut bien se l'avouer, toutes ces unions finales ne sont qu'un beau songe, un vain mirage qui se joue un moment à l'horizon^ au gré des

» Pori'Royal, t. I", p. 413.

imaginations bienveillantes. Pour nous-méme, dans la vie, et dès que nous agissons, les répugnances se retrouvent.

Réunis désormais, voas avez enteDdu,

Sur les rives du fleuve où la haine s'oublie,

La voix du genre humain qui vous réconcilie.

)) Un poète a dit cela en parlant des grands hommes divisés de leur vivant. Mais ce fleuve où s'oublie la haine diffère-t-il beaucoup, ô poète, du fleuve dorniant où tout s'oublie? Ces réconciliations chères à la pensée ne savent donc même pas où atteindre ceux qui en sont l'objet ; elles n'ont de fondement que la vapeur de nos rêves. Oh ! qu'il y aurait profit et douceur, cependant, à croire qu'elles sont possibles en réalité quelque part, qu'elles ne sont ici-bas qu'ajournées^ et qu'elles s'accompliront à la fin au sein du seul nœud qui soit un vrai nœud, au sein de Celui qu'on aura aimé et qui est éternel !

^ Tout le reste ne mérite que d'être agité, heurté comme il l'est, et entre-choqué comme poussière *. »

L'intelligence sympathique n'a rien à faire avec ces jugements et ces vœux personnels. Si l'on n'y doit voir que de l'art, jusqu'où faudra-t-il descendre pour trouver l'homme, et si l'écrivain réussit à faire admetti-e la froideur toujours sereine de son esprit, que resterat-il de son caractère?

Quelques citations encore achèveront de montrer à quel prix s'établirait le mythe du critique impartial et amusé :

« Un des plus aimables et des plus modernes anciens, Pline le Jeune, a écrit une lettre pour faire remarquer que nous valons mieux quand nous sommes malades...

1 Port'Royal, t. III, p. 310.

}» Cette lettre de Pline nous conduit pour ainsi dire aux limites de la sagesse païenne : Etre tels en santé que nous nous Tétions proposé durant la maladie. Faites un pas de plus, et vous êtes en plein christianisme, -et vous en atteignez le grand précepte : Vivre à chaque instant en vue de la mort.

1^ Mais ce pas de plus est tout : s'il se fait, il renverse la vie, et l'on n'en a guère l'idée sans je ne sais quelle secousse qui vous transporte, qui vous enlève à vousmême et à la nature. Car autrement qu'arrive-t-il ? et cet agréable précepte de Pline, qu'en fait-on en réalité, dès qu'on se sent guéri ? Ce projet de vie tranquille et à l'aise, innocente, mais inutile, qu'est-ce autre chose que de vouloir perpétuer la convalescence et prolonger la langueur } Mais la convalescence est finie, le sang circule plus chaud et plus vif; on se remet à aimer ce qu'on aimait, à le désirer avec plus ou moins de passion. La nature en nous redemande la vie pleine et généreuse. Qu'a-t-on à lui opposer, à lui appliquer de fixe, à moins d'un grand but, d'un but sans cesse rappelé, qui frappe et domine? ^ i>

A quelques pages de là, Sainte-Beuve, après avoir cité le trait connu de Pascal malade, qui voulait avoir un pauvre soigné comme lui dans sa maison, ajoute :

« Voilà, une fois encore, assez ouvertement, les deux philosophies, ou plutôt la religion et la philosophie, en présence avec leurs fruits à la main. Que vous en semble? A quoi servent ces veilles, ces jeûnes, ces retranchements, toutes ces choses qui font dire à Montaigne : € Est-ce pas un misérable animal que l'homme? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher? »

1 Port-Royal, U III, p. 328.

» Tout cela sert (quand c'est Tesprit qui y tient la main) à ce que le misérable animal dont parle Montaigne et dont il veut faire simplement un heureux anim^alj sorte de son habitude et presque de sa nature, s'élève au-dessus d'un apitoiement passager, et arrive à des énergies de compassion, à des surcroîts de vertu et d*humanitéj qui seraient autrement sans motif, tout à fait inexplicables et inouïs .

» On a beaucoup disserté, à propos de Pascal, sur le scepticisme, sur le mysticisme; le vrai titre du chapitre à son sujet devrait être : De la sainteté. Heureux qui serait digne de l'entreprendre !

-» La sainteté est un état habituel de l'être en élévation vers l'Ordre infini, en harmonie avec l'ordre du monde. Cet état, si on le considère en lui-même et en le dégageant des enveloppes diverses dont il est revêtu, apparaît comme indépendant, jusqu'à un certain point, des croyances qui sont le plus faites pour le nourrir. Ck)nfucius ne connaissait pas le paradis, l'enfer, la récompense, mais l'homme sur terre lui semblait avoir des émotions saintes, des joies, des occupations saintes, et il priait beaucoup. Il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme ; il croyait en Dieu, en la sainteté ; il avait des ravissements comme Pascal ; il chantait sa foi et sa mélancolie ; douceur tendre, et triste en effet I car il est triste de ne croire qu'à une sainteté aussi courte que la vie de l'homme.

» L'idée de sainteté, dans l'antique bouddhisme, apparaîtrait comme bien réelle encore, et de plus en plus dégagée pourtant des croyances qui sembleraient devoir en être le support naturel et l'appui. Conçoit-on qu'il se trouve encore des saints là même où il n'y a peutêtre plus de Dieu ? Mais laissons cette sainteté hors de prise, s'évanouissant dans l'océan sans bornes où elle se perd.

» 11 y eut une fois dans le monde une race heureuse, héroïque, à qui il a été donné de prendre la vie par son plus noble côté, de suivre au soleil la vertu, la gloire, et, durant des siècles, d'y rester fidèle, depuis TAchille d'Homère jusqu'à Philopœmen, jusqu'à Cléomène. Sur cette terre de force et de franchise, on aimait hautement ses amis, on haïssait ses ennemis sans détour, on louait avec générosité ses adversaires ; il entrait de la grandeur naturelle en toutes choses. Certains vices même n'allaient pas jusqu'à flétrir; ils^ se relevaient et s'associaient aisément à l'héroïque La santé de l'esprit et celle du corps s'accordaient, et ne se démentaient pas. Et puis, on mourait comme on avait vécu ; le javelot était reçu aussi hardiment qu'il était lancé. La beauté de la mort, chez les Epaminondas,. égalait et couronnait la splendeur de la vie. Sans doute nous ne savons pas tout ; à cette distance bien des dessous échappent, et la lumière de l'ensemble voile les inévitables ombres. Mais ce qu'on peut dire en toute certitude, c'est que pareille race, en de pareilles conjonctures, ne s'est jamais retrouvée depuis. La force humaine, déployée alors seulement dans toute son énergie et toute sa grâce, a toujours paru ailleurs plus ou moins refoulée sur elle-même, et l'âme humaine s'est repliée.

» L'idée du saint, au plus beau moment de cette race heureuse, refleurit comme une tige d'or par les mains du divin Platon ; elle fut oflerte de loin, comme un phare lumineux, sur le plus serein des promontoires.

» Cependant une race forte et rude, et qui se peut dire grossière auprès de l'autre, fit son avènement ; les pâtres des Apennins, les Sabins laboureurs, descendirent en armes et jetèrent sur le monde leurs mains encore lourdes de la charrue : les Mummius pillèrent Corinthe ; mais l'antique frugalité n'en revint pas*^

Il se fit plutôt une corruption inouïe, résultat de la Dature puissante et gloutonne des vainqueurs, et de la dextérité sans pareille des vaincus.' Des excès sans nombre souillèrent la lumière dans le court intervalle des calamités sombres ; l'humanité ne s'en releva jamais

» Au cœur de ces excès, et pour les combattre, que pouvait la fleur divine, exquise de Platon? Le christianisme vint ; il apporta une idée du Saint plus profonde, plus contrite, sans plus rien de la fleur d'or, avec les seules racines salutaires, avec le breuvage amer et les épines sanglantes. Pour se préserver, pour expier et se guérir, une portion de l'humanité s'arma, durant des siècles, du froc et du calice, sans oser un seul instant s'en dépouiller. On s'enfuit dans les cavernes, on se courba dans le confessionnal. La maladie, la souff'rance devinrent l'état naturel du chrétien, et le prix de l'humaine rançon. C'est à l'extrémité de cette longue série de siècles, où s'accumulèrent toutes les rouilles et toutes les barbaries ; c'est comme chargé encore de leur poids et de leur chaîne que Pascal nous arrive, le dernier vraiment des grands saints et déjà grand philosophe.

"» Est-ce donc là, en eflet, la dernière forme de sainteté pour le monde? Cet enchantement des émotions religieuses, ce mystère d'élévation que l'homme porte en lui, et qu'il n'a jamais plus hautement atteint qu'au sein et à l'aide du christianisme ; cet étal supérieur et intime de la nature humaine ne saurait-il retrouver désormais sa première fleur, et reparaître, dans sa perfection acquise, délivré des appareils compliqués que le droit sens désavoue? Ne saurait-on retenir seulement le côté durable, éternel, celui qui tient aux instincts les plus tendres et les plus généreux du cœur, fans se forger des douleurs gratuites, et sans exagérer

l'épreuve par elle-même si rude? En tout, ne sauraiton avoir le Socrate sans les démonerieSy comme dit Montaigne? Ce qui est trop évident, c'est que jusqu'ici les modernes philosophes (à commencer par Montaigne), qui ont essayé de relever Thomme et de le faire marcher par ses seules forces, ont bien imparfaitement réussi. Voyez Rousseau tout le premier, avec ses fiertés gauches, ses retours fastueux à Théroïsme et ses sordides souillures ! Un moraliste amer, voulant exprimer cet empêchement, ce rabaissement selon lui, de la vertu moderne, s'est échappé à dire : « L'humanité antique n'avait pas encore été pliée dans la pénitence et dans le deuil ; depuis elle s'est relevée ; mais en se relevant elle a gardé le pli et la roideur dans le pli. » Le mot est dur, et je l'ai adouci encore, mais il donne à penser*. La franche pureté première, la simple beauté de l'être moral se peut-elle jamais reconquérir? A cet âge avancé du monde, l'élite des cœurs voués au culte de l'Infini n'aura-t-elle pas toujours sa dure maladie incurable et son tourment ? En attendant la forme inconnue (s'il en est une) de cette sainteté nouvelle, qui perpétuerait le fonds de l'ancienne en le débarrassant de tout alliage, qui consacrerait les pures délices de l'âme sans les inconvénients et les erreurs, et qui saurait satisfaire aux tendrasses des Pascals futurs en imposant respect au bon sens malin des Voltaires eux-mêmes ; en attendant cette forme idéale et non encore aperçue, tenons-nous à ce que nous savons ; étudions sans impatience, admirons, même au prix de quelques sacrifices de notre goût, ces derniers grands exemples des hommes qui ont été les derniers saints; admirons-les, quand même nous sentirions avec douleur que leur religion y leur foi ne saurait

^ Ceux qai reliront tout ce chapitre (il en vaut la peine) remarqueront ici la note, an peu longue, et le repentir de la note.

plus être la notre ; ils nous offrent de sublimes sujets à méditation. »^

Ce texte est complet. Les réserves y sont précises. Si l'auteur ne parle pas en son propre nom, ce qu'il dit n'a point de sens. S'il n'est pas sérieux dans ce moment, il ne le sera jamais. Encore une fois, il n'est pas chrétien, il le dit bien, mais la sainteté lui impose une admiration qui ne peut se tourner qu'au désir, à l'amour ou bien à la haine. L'impartialité sereine ne saurait être ici qu'affectation pure. En tout cas, elle fait défaut.

Enfin, dans ses restrictions mêmes et ses soulignés (qui sont de l'auteur) la note suivante est décisive :

<r Depuis la venue du Christ, la moralité humaine a fait un pas dont les incrédules eux-mêmes sont forcés de tenir compte ; le nouvel idéal d'une àme parfaitement héroïque a été trouvé et proposé devant les hommes. Ceux qui le nient absolument en portent la peine. Prenez les plus grands des modernes anti-chrétiens, Frédéric, Laplace, Goethe ; quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose. ))*

Nous trouverions la trace des mêmes sentiments dans les derniers volumes, mais ils y sont habituellement contrariés, parfois persiflés. Ces contradictions, qui n'apparaissent d'abord qu'au pied des notes de l'édition la plus récente, gagnent peu à peu le texte, qu'elles finissent par obscurcir. On s'explique ces tiraillements lorsqu'on se rappelle que l'auteur, toujours passionné, mais emporté dans un sens contraire à son

* PorURoyal, t. III, p. 336 et soivanles. » Porl-Royal, t. III, p. 451.

inspiration primitive, travaillait sur le manuscrit du cours de 1838. Il en résulte d'étranges dissonances. Mais le contraste entre la première et la seconde partie de son Port-Royal serait bien plus complet encore si ce manuscrit n'avait pas existé. Seulement, il y a lieu de croire que dans ce cas l'ouvrage n'aurait jamais été terminé. Jusque dans les dernières pages nous y trouvons des aveux significatifs. N'est-ce pas un aveu, par exemple, que ces mots :

« Je puis dire que du Guet est un des hommes vers qui je me suis senti de tout temps le plus d'attrait, et avec qui j'ai tout bas le plus vécu . » *

Surtout lorsqu'on les rapproche du jugement qui les suit de près :

Ki Dans les rôles chrétiens, il ne saurait y avoir de partage. Bossuet et Fénelon ont la gloire, et la mieux méritée ; prenez garde pourtant : tout est-il de charité là où est la gloire? Tout est-il la voix de Dieu, là où entre si fort la rumeur flatteuse des hommes ? Combien en est-il parmi ceux qui parlent si haut de Fénelon et de Bossuet, qui profitent chrétiennement de Fénelon et de Bossuet? Parmi ceux qui parlent bien de du Guet, il en est très peu qui n'en profitent pas 2. »

Sainte-Beuve appartenait sans doute à ce petit nombre qui parlent bien de du Guet et qui n'en profitent pas. Il s'en confessait en 1838, plus tard il l'a proclamé, mais s'il a médité cet auteur, s'il a tant vécu avec'lui, c'était, au moins à l'origine de ce commerce, avec le désir et l'espoir d'en profiter. Du Guet, pour délicat qu'il soit, n'aurait point attiré le Sainte-Beuve de 1850. Son épilogue le dit en termes exprès.

* Port-Royal, t. VI, p. 21.

« Port-Royal, t. VI, p. 51.

Voici maintenant, toujours à propos de du Guet, un trait de la nouvelle rédaction :

«c Elle (Madame de Lafayette) était de celles qui voient les choses comme elles sont ; mais une sensibilité de femme, et dans un siècle religieux, ne s'accommode guère de soutenir jusqu'au bout une vue stoïque. Elle se tourna par degrés vers Dieu ; elle consulta du Guet, qui se recommandait plus que tout autre à ses yeux par un coin d'indépendance, et elle s'ouvrit sans réserve à lui *. »

Elle était de celles qui voient les choses comme elles sont, mais incapable de soutenir cette vue, elle se tourna vers Dieu : cette brève profession d'athéisme jetée en passant n'appartient pas à la première rédaction. Elle était impossible devant le public qu*on voulait intéresser « en ce temps déjà bien ancien, écritil, en ces années que je pourrais, moi aussi, appeler heureuses, où je parlais pour la première fois de du Guet devant des auditeurs si préparés à l'entendre, devant des maîtres en ces matières intérieures, dans cette Lausanne alors si florissante dans sa simplicité, la Lausanne des Manuel, des Yinet et de leurs disciples ^. p

Cest une miséricorde infinie et qui n'est connue qus de 'peu de personnes que de retrouver son cœur après qu'il s'est évanoui y disait le pieux directeur dans une lettre que Sainte-Beuve cite avec une juste admiration. Lui-même n'a pas éprouvé ce bonheur. 11 s'était desséché, il est resté sec. Il était malade, nous le croyons bien, lorsqu'il vint se réfugier dans les ruines du sacré monastère, mais il était plus malade encore après sa guérison, et je m'abuserais fort s'il ne s'en est pas toujours douté.

' Port-Royal, t. VI, p. 33.

« Port-Royal, t. VI, p. 48 et 49.

Ceci du reste est une question de sentiment personnel. Celui de nos lecteurs probables se rencontre sans doute avec le nôtre. Un autre public se prononcera différemment, rien n'est plus juste. Ce qui nous importe ici, c'est le fait. Contre les beaux esprits de l'école de Sainte-Beuve, et contre la théorie du parfait critique qui entre dans tout sans s'attacher à rien, contre Sainte-Beuve lui-même à certains moments, nous voulions établir deux points :

Le premier, c'est qu'il rie s'est point borné à plaider le christianisme en critique désintéressé, dans le seul but de le faire entendre, mais qu'il a déclaré ses sympathies personnelles sous une forme d'autant plus sérieuse en apparence qu'elle était plus réservée, tellement que si, matérialiste dans l'âme ou simple indifférent, il eût parlé de la sorte pour intéresser son public helvétien, il aurait agi d'une manière ignoble. II plaisante agréablement çà et là sur les tentatives de conversion dont il fut l'objet à Lausanne et sur les espérances qu'il donnait alors ; le sujet y prêtait en quelque mesure. Mais sa réputation religieuse, fondée sur les Co7isolations et sur Volupté^ l'avait si bien précédé que son appel dans le canton de Vaud y excita les violents murmures du parti libre penseur, déjà très puissant. Aussi bien ses leçons étaient-elles parodiées chaque soir dans un cabaret fameux par un gros jeune homme qui gagna là ses éperons pour arriver aux affaires. Enfin, son cours de Port-Royal fut l'un des griefs qui amenèrent à courte échéance le renversement du gouvernement qui l'avait fait donner. Pourquoi n'a-t-il pas ajouté ces détails, qu'il ne pouvait ignorer ? La plaisanterie y eût gagné.

Le second point, c'est qu'en voulant se dégager, Sainte-Beuve se calomnie, et cela non seulement dans la confession véridique quMl regrette et qu'il reproduit,

310 ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LnTÉRÂTURE

mais aussi dans son épilogue. « L'étincelle en quelque sens divine » fut passagère, sans doute, et le laissa « aussi froid qu'auparavant, » plus froid même, et c'est bien naturel, a Impartial^ » en revanche, impartial à l'endroit du christianisme, il ne le fut jamais. Nous n'en cherchons assurément pas la preuve dans ses analyses de la grâce, qui sont en effet une œuvre d'art, mais une œuvre d'art assez mal réussie et trahissant trop l'homme du dehors pour faire longtemps illusion. Nous la trouvons dans les Consolations^ dans Volupté, dans les nombreuses pages de Port-Royal^ semblables aux fragments que nous avons transcrits tout à l'heure. Les préférences, les aspirations qu'elles accusent se sont manifestées pendant treize ans, de 4829 à 4842. Ces préférences étaient sincères et les aspirations le furent aussi, du moins en quelque mesure et pendant quelque temps. Chrétien, Sainte- Beuve ne le fut point, nous l'accordons, mais désintéressé, pas davantage. Il inclina vers le christianisme dont il devint plus tard l'ennemi déclaré. Telle est la vérité tout unie et patente, qu'il est invinciblement puéril et petit de vouloir déguiser.

Quelle fut l'origine de cette attraction, quelle fut la cause de cette impuissance à saisir et de cette aversion finale? Dédaignant les anecdotes et les noms propres, nous chercherons la réponse à ces questions dans les œuvres mêmes de l'illustre académicien. Nous la dirons aussi sobrement qu'il nous sera possible, mais avec candeur.

Rappelons d'abord le sujet de Yolwpté, Ce livre, a qui est très peu un roman, » raconte l'histoire d'un jeune homme abandonné aux amours faciles, qui, s'étant épris d'une femme mariée, distinguée par son esprit et par son caractère, s'efforce, pour l'amour d'elle, de purifier sa propre vie, et cherche un secours

à cet effet dans la religion. Je crois que cette histoire fut un moment, d'intention du moins, Thistoire de Tauteur lui-même. Tout dans Touvrage est calculé pour suggérer cette pensée et tout s*y rapporte au dehors.

Joseph Delorme est tout grouillant de Roses, de Fannys et d'Adèles, le suicide y fait signe en souriant à la lascivité. Les Consolations sont plus chastes ; mais à chaque page le poète y confesse, en gémissant, sa faiblesse, partout la même faiblesse :

tf Non, jamais, non, Tamour, Tamour vrai, sans mensonge, Ses purs ravissements en un cœur ingénu, Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge, Et le choix éternel..., je ne l'ai pas connu.

Et si, trouvant en moi cet ennui que j'évite, Retombé dans le vide et las des longs loisirs, Pour dévorer mes jours et les tarir plus vite, J'ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs ;

Si^ touché des cris sourds de la chair qui murmure, Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil et frais, J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture, Comme un enfant glouton^ pour m'assoupir après ;

Pardonne à mon délire, à l'affreuse pensée D'une mort sans réveil et d'une nuit sans jour^

Ce ne sont pas toujours les mêmes regrets, mais ce sont toujours les mêmes aveux, la même préoccupation constante. Hors ce point, tout reste un peu vague. Négligeant vingt passages pareils au premier, je cite encore un fragment d'une pièce assez belle, où le poète revendique la sainteté de Tart contre les repentirs de Michel-Ange :

Salomon pénitent, à qui son Dieu révèle Les parfums lumineux d'une Sion nouvelle^ Et qui, les yeux remplis de l'immense clarté,

* Consolations j p. 213.

IM'Î ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LiTTËRATURK

Ne voit plus ici-bas qo^ombre et qae Yaaité^ Loi qai nomme en pitié chaque chose friToIe, Appelle-t-il jamais le vrai temple une idole ? Oh ! non pas, Salomon, Tidole est dans le cœar ; L'idole est d'aimer trop la ngne et sa liqoenr, D'aimer trop les baisers des jeones Salamites ; L'idole est de bâtir an dien des Edomites, De croire en son orgueil, de conronner ses sens. D'irriter, chaque jour, ses désirs renaissants. D'assoupir de parfums son âme qu'on immole ; Mais bâtir au Seigneur, ce n'est pas là Fidole ^

Il est impossible de lire le recHeil aimable que nous citons sans y reconnaître l'accent de la sincérité et les préoccupations naïves d'un jeune bomme qui veut se ranger. Souvent il y appelle de ses vœux un honnête mariage. Ceci pourrait sans doute, à la rigueur, n'être qu'un caprice d'artiste, un rôle voulu. Quelqu'un pourra même alléguer, à l'appui de cette interprétation, une curieuse épître à Villemain, dans les Pensées d'août, où Sainte-Beuve expose les motifs qui lui ont fait chercher son originalité poétique dans les tableaux d'intérieur et dans la vie intérieure. Mais lui-même n'a jamais essayé d'expliquer ainsi les Consolutions, dont il s'excuse du mieux qu'il peut, nous l'avons vu. Elles marquent une grande époque dans sa vie ; c'est un fait qu'il a toujours reconnu sans varier.

C'est alors, « dans ces années d'ivresse, » dit-il, et nous ajouterons de repentir, qu'il se mêla au groupe de Lamennais, et dans ce groupe, c'est la piété personnelle qui l'attirait. C'est alors qu'il mit à la Revue des DeuX'Mondes cet éloge du protestant Vinet, qui lui valut tant d'amitiés, qui lai causa tant de déboires, et dont il n'eut jamais, lui, le triste courage de se repentir. C'est alors qu'il se plongea décidément dans Port-Royal. Quand, annoncé par son travail sur notre

SAINTK-BEUVE ET LE CIIHISTUSISME 3'-

nmi, il vint rédiger les matériaux de ce grand ouvra à Lausanne, il était tout plein de l'abbé Gerbet, qu prenait à cœur de révéler aux réformés, comme avait annoncé Vinet aux mondains et aux catholiqui En abordant Port'Roijal, son intention était donc au religieuse que le permettait « la curiosité des fleï cachées n et le soin « d'en recueillir la poésie intime ' profonde ». Son unique souci n'était pas là, et d'aillei cette poésie elle-même ne se révèle qu'au désir 1 moment au moins Sainte-Beuve avait été sérieu il avait voulu guérir de son mal, du mal d'Amaur mais soit qu'il ait manqué de patience ou d'énerg qu'il ait différé les indispensables sacriQces, ou q le motif même qui lui faisait désirer un changeme de vie ne fût pas absolument pur, il resta malade se lassa bientôt d'un inutile effort.

Il n'avait pas encore repassé le Jura, comblé remerciements, entouré de prières par les amis qu'il raillés depuis, — qu'il faisait paraître dans la Bev des Deux-Mondes un récit nommé, je crois, Madar de Pontivy, qui n'est pas plus un roman que Volup\ C'est le cri d'un jeune homme qui se replonge av triomphe dans l'adultère, après avoir essayé de s'i arracher Chacun comprît cet adieu.

Depuis ce moment, je pense bien que l'inspiration Port-Rayal ne fut pas franche, je soupçonnais mèir sans qu'd nous l'eût dit, qu'une telle application de si esprit, loin de le rapprocher de la piété, l'en éloign et, si l'on me permet cette eipression, l'endurcit. M: il n'en tirait pas encore vanité, son sentiment s cet état moral était celui qui se révèle dans le sonc à M. de I^tour que nous avons transcrit.

M. Levallois fixerait à 1S40 l'époque de la rév< lution qui s'accomplit en Sainte-Beuve. A son avis, premier volume de Port-Royal serait seul écrit da l'esprit du sujet, avec pleine sympathie. Notre impn

sien est différente. Les passages \m plus décisif que nous ayons rencontrés dans le sens d'une adhésion à ridée et aux mœurs chrétiennes appartiennent aux deux tomes suivants. C'est vers le milieu du troisième, ainsi vers 18^, que le ton nous paraît changer. On serait tenté de rapprocher cette altération du regain d'ardeur et de vie chamelle signalé par quelques observateurs au moment où la jeunesse prend congé de nous. Sainte-Beuve lui-môme revient maintes fois sur la crise de quarante ans : elle a marqué dans sa vie. Mais tout en signalant l'inflexion décidée, il faut reconnaître du tiraillement dès l'origine. L'accent chrétien de PorURoyal vient de la rédaction première, à Lausanne. Et même on ne prétend point savoir ce que l'auteur éprouvait en faisant son cours, et Ton doit lui rendre cette justice : il ne disait rien dans le particulier pour encourager les dévotes espérances sur le compte desquelles il a tâché de s'égayer. Tout ce qu'on afûrme, en parfait accord avec ses propres dires, c'est qu'il se porta primitivement vers le christianisme sous l'impulsion d'un besoin personnel, et dans l'espoir d'en tirer parti pour lui-même*.

^ Nos indactions se trouvent confirmées, sans sabir aucnne modification, par les deux correspondances de Sainte- Beave qae M. Morand, de Boulogne-sur-Mer, vient de publier sons ce titre : Les jeunes années de Sainte-Beuve, et qae nous recevons avec nos épreuves. On y voit que les vers de Sainte-Beuve sont autant et sans doute bien plus encore que ses récits de jeunesse des souvenirs personnels^ exacts et précis. On y voit entre antres que la piété et les pratiques de son enfance dont il parle dans les Gonso» laliona n'ont absolument rien de fictif, et que c'est là son véritable point de départ, auquel il n*a fait que revenir en 1829, après (^a'il s'en fut écarté une première fois pendant ses études de médecine. On y voit aussi que la religion fut bien pour lui, dès cette époque, un intérêt personnel et pratique et non point une simple curiosité de l'esprit. Sa correspondance avec M. Tabbé Barbe, son ami d'enfance, ne laisse aucun doute sur ce point. On y mesure d'aillears, à la réserve croissante, le dernier changement de ses opinions. Néanmoins. Sainte-Beuve resta toujours fidèle à Barbe, a l'abbé Gerbet, à Vinet.

Ce qu'on ose inférer d'aveux multipliés sur un point précis, rapprochés du vague et du silence sur tout le reste, c'est qu'il se dégoûta principalement de la religion par la difficulté d'y conformer sa conduite.

En 1848, voulant se blanchir d'une accusation puérile et sans fondement, relative à de l'argent qu'il aurait indûment reçu du gouvernement tombé, le bibliothécaire de la Mazarine écrivait au saint des sectes alors puissantes, Jean Reynaud, une note confidentielle où nous lisons :

« J'ai eu mes faiblesses, je vous l'ai dit, ce sont celles qui donnaient au roi Salomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverti mon cœur*, d

A côté de ce Salomon, qui remplit la mythologie orientale et dont le nom s'était emparé de son esprit comme un symbole, je ne puis m'empêcher de placer une note de Port-Royal^ assez bizarrement mythologique. On la chercherait en vain dans la première édition :

(( Là connaissance des lois mécaniques, chimiques et physiologiques de l'univers est souvent le plus grand obstacle à la croyance du chrétien ou même à celle du métaphysicien théiste. C'est là un obstacle plus fort et plus insurmontable que celui de la conduite relâchée et des mœurs ; c'est l'obstacle intellectuel et non plus charnel, c'est l'objection la plus impossible peut-être à déloger d'un esprit où elle s'est une fois installée et comme naturalisée. Quelqu'un qui s'y connaissait a dit sous une forme originale : « Les grands ennemis de Christ, même pour ceux qui ont vers lui une incli-

* Sainte-Beuve, Souvenirs et Indiscrétions ^ p. 206.

Dation de cœur, les ennemis encore vivants et éternellement persistants, c'est le dieu Priape, et c'est le dieu Pan, ces deux formes de la nature. On vient encore à bout de Priape, mais Pan est le plus rebelle» et il ne meurt plus pour ceux qui l'ont une fois compris. * »

Ce passage est d'autant plus décisif en £siveur de nos conclusions, que l'homme qui s'y connaissait les voit distinctement se dresser devant lui et qu'il cherche à s'en défendre. Observez seulement que Pan est le dernier venu. Sur l'impossibilité de concilier les sciences naturelles et le théisme, Sainte-Beuve n'a jamais rien dit d'original, de clair, de précis, rien qui soit à lui. Ses objections sont d'emprunt, elles ont été les bien accueillies sur la foi de leurs autorités lorsque le cœur s'est porté vers elles parce que depuis long-temps la glace en avait étouffé les gémissements, et que la nature exigeait enfin un accord tel quel entre la théorie et la pratique. — Pour le reste, nous verrons bien *.

* Port-Royal, t. Il, p. 479, note.

s Sainte-Beave s'est exprimé on peu légèrement, je ne sais plus où, sur le compte des philosophes de profession, qui s'enveloppent dans des mots obscurs, pense-t-U, mais qui ne savent en realité rien de plus que le commun des martyrs. 11 avait raison, sans doute, au sens qu'il entendait ; les philosophes ne prouvent rien sur ce qu'il aurait voulu savoir. Les philosophes, depuis Socrate, savent pourtant beaucoup mieux que lui qu'ils ne savent rien. Ils se rendent un compte beaucoup plus net que ne faisait Sainte- Beuve des opérations de la pensée, et leur esprit fonctionne autrement que le sien. Ils peuvent abstraire, généraliser, raisonner. Contrairement au préjugé^ ils savent mieux ce qu'ils disent que le peuple des beaux esprits. Cet article était déjà chez l'imprimeur lorsqu^un honnête et curieux journal, la Critique philosophique, nous a remis sous les yeux une lettre de notre patriarche au plus naïf de ses diocésains, M. Louis Viardot. On^ ut ces mots solennels : « La création serait le premier des miracles. L'éternité du monde une fois admise, tout s en déduit. »

Mais l'éternité du monde, c'est l'infinité d'une durée actuellement révolue, c'est un carré rond, ce n'est pas le miracle, c'est rabsurde. Tout «•».»« aaa»i^

L'auteur des Consolations parle fréquemment d'une honnête femme et d'un honnête foyer comme du port désiré. Il est un peu froid là-dessus, ce qui se comprend sans peine, même un peu grossier, ce qui s'explique aussi, mais enfin c'est une note qui revient, la note du bon sens. Plus tard, le critique universel, sans attaquer philosophiquement l'institution du mariage, n'a témoigné pour elle qu'antipathie et mépris. Sa métamorphose religieuse, quelle qu'en soit l'origine, produisit des changements très caractéristiques dans ses conceptions morales. Faites si grande qu'il vous plaira la part de l'universalité de l'intelligence, de la mobilité du cœur humain : comprendrez- vous sans lesdates le même écrivain cherchant la sainteté nouvelle qui perpétuerait le fond de l'ancienne en la débarrassant de son alliage, et plaidant le droit à l'adultère avec l'irritation qui vibre dans les lignes suivantes :

« M. Eynard raconte la grande aventure de cœur de madame de Krudener, sa première faute éclatante, sa passion pour M. de Frégeville. « Je fus présenté au » général, dit M. Eynard. Je le vis s'attend rissant au sou-

Sainte-Beave termine son diplôme par cette phrase : « Vous êtes, mon cher ami, de la religion de Démocrite, d Ârislote, d'Epicnre, de Lucrèce, de Sénèque, de Spinosa, de Baffon, de Diderot, de Goethe, de Hamboldt... C'est une bonne compagnie. »

De la religion d'Ëpicure et de Sénèque I Et c%st Tingénieux commeirtateur de Virgile et des poètes ^recs qni fourre ces deux noms dans le même paquet, sans vouloir se rappeler qu'Epicure et Sénèque (ou ses auteurs) ont été les chefs aes deux grandes reliions, constamment opposées l'une à l'autre, qui se partageaient la seconde antiquité ? Mais à quoi bon ces distinctions minutieuses ? Epicnre et Sénèque étaient de la même religion dans ce sens, le seul important, le seul aperçu. Qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre d'une troisième. La pensée et le souci sont la même fleur, n'étant point la rose. C'est ainsi que juge la passion dans un esprit inculte. En philosophie, Sainte-Beuve n'était qu'un barbare. Cependant, à l'époque de sa maladie mystique, il voyait un peu plus clair sur ce sujet. S'inspirant alors de Pascal, il rangeait au moins Epicure et Sénèque sous deux bandes. (Voyez plus haut, page 294.)

318 KS8AIS OB PiBLOSOPUŒ ET DE LITTÉRATURB

» venir de madame de Krudener. Je me suis imposé uae » entière réserve sur des faits qui pouvaient bajudlier un » vieillard. » — Que l'excellent biographe me permette de l'arrêter ici pour un simple mot : humilier un vieil' lard I et pourquoi donc ? Je conçois le sentiment de discrétion et de délicatesse qui fait qu'on hésite à toucher à de vieilles blessures et à raviver les cicatrices d'un cœur ; mais ce mot humilier, en pareil cas, n'est pas français : tant que la dernière source, la dernière goutte du vieux sang de nos pères n'aura pas tari dans nos veines, tant que notre triste pays n'aura pas été totalement régénéré comme l'entendent les constituants et les sectaires. Il ne sera jamais humiliant pour un homme, même vieux, d'avoir aimé, fût-ce dans un moment d'erreur.... M. Ëynard me dira que c'est dans le sens chrétien qu'il parle ; je le sais ; mais je ne voudrais pas que dans une vie comme celle qu'il nous expose si bien, l'expression même la plus rigoureuse parût choquer une nuance sociale, une nuance féminine. » ^

A propos de la Sémiramis du Nord, le critique moraliste consacre et mesure les droits de la papillone :

d J'ai parlé de Louis XIV. Catherine eut comme lui des faiblesses ; elle les eut en public, avec montre et ostentation, et de plus, sans interruption ni cesse jusqu'au dernier jour. Elle passa et outre-passa la mesure. Entendons-nous bien : ce ne serait pas d'avoir eu, dans sa longue vie, quelques amis attachés et fidèles qu'on pourrait raisonnablement lui faire un crime ; le triste et le fâcheux, c'a été la succession et le renouvellement à l'infini, c'est la liste et la kyrielle. » 2

Il paraît que l'illustre académicien resta fidèle jus-

^ Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1849. Madame de Krudener et ce qu'en eût pensé Saint-Evremond,

2 Nouveaux Lundis, t. II, art. du 8 avril 1862.

SAINTE-BEirVE ET LE CHRISTIANISME 319

qu'à la fin à ses maximes. Son dernier secrétaire, M. Troubat, dépositaire de ses papiers et Tun de ses exécuteurs testamentaires, termine par le trait suivant son maigre chapitre d'indiscrétions :

« Dans la conversation, M. Sainte-Beuve, très-souffrant, dit à M. Lebrun: « Ecoutez, Lebrun, je n'ai Jamais osé vous inviter à dîner parce que vous êtes un homme respectable, mais si j'en relève, je viens de recevoir un panier de vins fins...2> 11 est bon de définir ce mot de respectable,.. Dans sa bouche, voici ce que cela voulait dire: M. Sainte-Beuve, vivant de son propre aveu en artiste et, comme il se plaisait à le répéter, un peu en bohème, vivant en un mot au grand air et librement, sans hypocrisie, mais ayant toujours eusoin d'éviter, de prévenir jusqu'à l'ombre du scandale, avertissait amicalement son confrère de ne pas s'étonner de rencontrer chez lui une famille improvisée. ^ *

Après avoir régalé le public de détails pareils sur un sénateur de soixante-quatre ans, est-on bien venu à se gendarmer contre J. Janin pour avoir osé dire, dans l'éloge obligé de son prédécesseur à l'Académie, qu'on regrettait « l'absence d'une épouse à son foyer? » — Les analyses de M. Janin n'ont pas grande valeur, je le veux bien, le rigorisme sied mal peut-être à son ton sémillant, mais ici pourtant il a touché juste, et son mot n'est qu'équitable. Sainte Beuve avait apporté dans le monde un inestimable trésor de conscience et de bon sens, il l'a jeté loin de lui. En deçà de l'héroïsme intérieur, qu'il sut admirer, il avait senti le prix d'une vie réglée. Au bout de peu d'années, aigri, pensonsnous, par quelque cruel désappointement, il cessa d'y tendre. 11 ne voulait pas faire au devoir le sacrifice de sa liberté et, par une conséquence inévitable, il resta

1 Souvenirs et Indiscrétions, p. 310, 311.

Tesclave de son caprice. Né sensible, affectueux et tendre, le plaisir, il nous Ta dit lui-même, tarit en lui Tamour et le priva du bonheur, mais il resta jusqu'à la fin bienfaisant et serviable. Sa conscience était naturellement droite et délicate, il la traita comme le baron Hulot traite son adorable femme dans le roman déplorablement vrai de son ennemi Balzac, et pour une cause pareille.

On sent partout chez lui Teffet de cette diminution, nous dirions volontiers de ce veuvage spirituel. Que le républicain du Globe et du National, l'auxiliaire alerte et courageux de Pierre Leroux soit devenu bibliothécaire public sous Louis-Philippe et sénateur sous Louis-Napoléon, passe encore ; son cœur n'était pas à la politique ; littérateur au sens étroit, il pouvait rechercher sous tous les gouvernements établis les loisirs nécessaires à son étude et la récompense d'un travail austère et fécond. La position d'impérialiste libéral qu'il voulut prendre s'expliquerait à la rigueur par une erreur de jugement assez excusable chez un homme qui avait compris combien il est difficile aux révolutions d'aboutir à la liberté. Cependant quand, rompant avec toute l'intelligence française, il se hâtait d'offrir au Deux décembre l'autorité de sa renommée et les services de sa plume, rien n'annonçait un libéralisme dont le mensonge vint si tard et dura si peu . Son article sur les salons mécontents, écrit au milieu des proscriptions, est une action déloyale et méchante, commise en pleine connaissance de cause. Dans les questions purement littéraires, la conclusion de Sainte- Beuve est d'ordinaire aussi juste que son coup d'œil est pénétrant. Lorsqu'il se trompe, c'est qu'il le veut bien. Quel nom donner par exemple à la fantaisie qui a poussé -ce critique sensé d'ordinaire et d'un goût très fin à jpatronner les affections immorales de M. Feydeau, si

€e n'est pas un rongeraent d*esprit, une secrète rancune, un éclair de haine contre le bien ? Balzac lui répugnait, mais il applaudit à M. Feydeau. Quel sujet de pitié ! Quelle leçon ! Avant le cours sur Port-Royal, Vinet i^emble avoir anticipé cette destinée, lui qui était si reconnaissant envers Sainte-Beuve, qui Taimait tendrement et dont il fut toujours aimé et honoré. N'est-ce pas un pressentiment de l'avenir qui prête à ses longs articles sur le roman de Volupté leur éloquence désespérée ? Il n'était pas besoin d'un don spécial de prophétie, il suffisait de connaître la nature humaine et d'être ému pour écrire ces lignes si noires :

« Tout est possible à Dieu : des pierres mêmes il peut faire des enfants à Abraham ; mais quelque chose est plus rebelle que les pierres, c'est le cœur du voluptueux. Loin de moi des classifications, des exclusions téméraires : je mettrais plutôt ma main sur ma bouche. Mais il me paraît certain que, selon la nature des choses, le cœur des voluptueux offre plus d'obstacles qu'un autre à la grâce régénérante. Oserais-je dire que, dans les autres pécheurs, elle se prend à quelque chose de plus vivant, elle se prend à une âme, du moins, au lieu qu'à un certain période de la vie du voluptueux, son âme a passé dans sa chair. Tout le système de l'Evangile sur la régénération suppose, dans le cœur à régénérer, une certaine capacité de croire et d'aimer ; elle est morte chez le voluptueux ; tous les ressorts sont brisés ; c'est tout au plus s'il y reste de la place pour la crainte et le désespoir. Les choses spirituelles n'ont plus pour lui ni couleur ni saveur ; il a perdu le sens par où l'on voit et l'on goûte, je ne dis pas les choses de la religion, mais les choses de l'âme ; tout est fadeur, tout est langueur dans son être ; il le sent, il sent qu'il en devrait gémir, et il n'a pas la force de

gémir ; il prévoit sa perte et il n'a pas la force de s'en efifrayer ; il se répète à dessein des mots terribles, et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb...

:» Lorsque l'idée divine descend dans l'esprit du voluptueux, l'intelligence l'accueille, la fait asseoir l'écoute ; mais l'hôte véritable, le véritable maître de la maison, qu'il lui importait d'entretenir, il est absent, il est mort ; et après un entretien avec l'intelligence, entretien qui peut être long, animé, intéressant, mais toujours infructueux, l'idée céleste se retire. »

Nous l'avons vu, le christianisme attira Sainte-Beuve, il en comprit le sens et la beauté, mais il recula devant ses exigences. Il était malade et le remède lui fut offert. Au lieu de le boire, il l'examina, il l'admira, et de la sorte il s'acheva par ce qui devait le guérir. Vous en avez entendu l'aveu sortir de ses lèvres attristées. Le comprit-il jusqu'au bout, je n'en sais rien.

La punition de Sainte-Beuve a commencé, nous y assistons. Si le miel du moraliste avait tourné, si la conscience du critique a subi de regrettables éclipses, celle de l'homme de lettres professionnel était restée intacte. Il voulait sinon des livres bien faits, du moins des volumes remplis, et ne trichait pas sur la copie. Eh bien, cet écrivain si réputé, si répandu, si riche en intimités de toutes sortes, a trouvé pour seul exécuteur de son testament littéraire, un secrétaire honnête, pensons-nous, et tout dévoué, mais sans style et sans goût, dont les rogatons, malgré l'excessive indulgence du choix, n'arrivent au semblant d'un volume qu'en abusant du gros caractère, de l'interligne, de la courte page et des répétitions.

En prose comme en vers Sainte-Beuve sut se borner^

[V parce qu*il sut se connaître. Il n'est pas sorti de l'histoire littéraire Avec son imagination de poète, son

^. âme sympathique, son génie curieux et menu, il excelle dans l'analyse des sentiments et des caractères, il

^ triomphe dans l'élucidation des détails biographiques, c'est un peintre doublé d'un bibliothécaire. Doué d'un sens juste et vivement impressionnable, il ne pouvait

,, manquer de goût : il a corrigé son style des aJDfectations premières, et dans les questions de rhétorique et de poétique, son avis doit être écouté ; mais son esprit ne va pas plus loin. Sur l'art en général, il n'a pas de vues propres, moins encore sur la politique et sur la philosophie, quoiqu'il puisse au besoin parler de ces choses assez dignement et faire plus ou moins figure en s'inspirant des auteurs. Il est entré dans un courant, puis dans un autre, en obéissant à des impulsions toutes personnelles où la question de vérité ne joue qu'un rôle bien accessoire, et ni dans sa première période, ni dans la seconde il n'est arrivé à se former un ensemble de convictions raisonnées, de sorte que sympathisant tantôt avec les chrétiens, tantôt avec les athées, il est réellement toujours resté incertain, faute de virilité mentale bien plutôt que par une suite de cette étendue d'esprit qui fait d'un coup d'œil le tour de tous les systèmes et discerne le faible de toutes les solutions possibles. Ses opinions résultent de son histoire, et son histoire est un produit de son tempérament. Voilà tout ce que nous voulions dire. Si nous l'avons prouvé, l'autorité de ses opinions se réduit à peu de chose.

Qu'on nous comprenne bien, nous ne généralisons pas. Nous n'essayons pas d'insinuer qu'après s'être approché du christianisme on ne puisse pas s'en éloigner par des considérations purement intellectuelles, ni que la négation de Dieu ne soit jamais la conclusion d'un travail tout spéculatif. Il s'agit uniquement du cas de

rillustre académicien, dont nous pensons avoir donné la seule explication possible. En effet, si l'altération considérable de ses sentiments tenait à des causes différentes, quelles qu'elles soient, on pourrait les démêler et constater leur influence dans la suite ininterrompue de ses écrits.

Cependant, malheureux et cher Sainte-Beuve, nous ne saurions vous quitter ainsi. Notre ami Vinet a dit quelque part qu'en sa qualité de protestant il réclamait le droit de nourrir des opinions catholiques. La formule de notre croyance n'est pas arrêtée au point d'interdire . une prière pour les morts, qui sont vivants, et dont l'épreuve dure peut-être encore. Un moment vous avez cru mater votre conscience, mais qui a mesuré vos douleurs ?

Et nous, complices du péché, compagnons d'infortune, soyons instruits ! Répétons-nous qu'il n'est pas permis de contempler le beau, le grand, le juste avec une curiosité désintéressée. Comprenons bien que cette abstraction de l'intelligence est mortelle au cœur. Et ne nous bornons pas à le comprendre : il le voyait bien lui-même et l'a dit admirablement sans en être plus avancé ; agissons plutôt, ne différons pas.

Et si nous ne trouvons pas la force de nous vaincre dans ce qui semblait propre à nous la communiquer (ce cas n'est pas rare, hélas ! il tient à diverses causes qui nous sont imputables sans doute, mais que nous ne discernons pas toujours), si nous péchons tout en priant, si notre croyance est trop faible pour nous porter à l'oraison, si nous nous sentons attirés par l'admiration sans atteindre à la croyance, si nous ne sommes certains que du devoir et que notre connaissance reste stérile, pour bas que soit notre échelon, tenons-nous-y cramponnés ; à défaut de l'énergie qui triomphe, usons de r -^s rester déchirés, et, tout en rougissant

de nos pleurs stériles, ne les séchons pas. Ne cherchons pas à rétablir l'unité dans notre vie en sacrifiant notre conscience. Tel qui, plus coupable que le poète, a gémi plus longtemps que lui dans sa lâcheté, finit après trente ans, après cinquante ans, par être secouru.

La loDgae nuit de sa triste langueur Blanchit aux feux d'une tardive aurore, Il sent enfin s'abaisser sur son cœur L'ami divin que dans Tombre il implore.

Quoi qu'il puisse arriver, quoi que nous puissions faire, n'appelons pas le mal bien et le bien mal. Restons au moins fidèles à la vérité qui nous condamne. Honteuse et désolante assurément, l'impuissance de nos larmes est une suprême bénédiction, au prix du rire sec d'un esprit qui a pris parti contre lui-même.

■^TTI

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