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Le siècle commence à pencher sur Thorizon. Il n'y a plus de témoins de l'ancien régime ; les derniers enfants de la Révolution descendent silencieusement dans la tombe ; le Consulat et le premier Empire sont notre plus jeune antiquité ; tout un monde d'événements, de découvertes prodigieuses nous sépare de la Restauraration. Depuis les romantiques le temps ne vole plus ; il se laisse traîner par la vapeur et ji'en fuit que plus vite. L'esprit, ne saisissant qu'avec peine l'enchaînement des faits accomplis, renonce à prévoir le lendemain , et pourtant la logique et l'histoire n'ont pas fait divorce, mais jamais peut-être les éléments complexes de la vie sociale n'ont été aussi enchevêtrés les uns dans les autres. Pour s'expliquer un seul ordi'e de faits, il faut absolument les interroger tous. Religion, politique, science, littérature, économie, tout est confondu. Rien, sinon peut-être le tout, ne s'explique du dedans et par soi-même.

Cherchant à démêler ce qu'on peut espérer et désirer aujourd'hui des lettres françaises, je n'essaierai donc pas de refaire le bilan de cette littérature du passé que nous nomr^'^"^ r»r»nore contemporaine. J'accepte le ju-

gement de Topinion commune, qui peut-être est déjà celui de l'histoire. Prenons le XIX™e siècle comme une période de décadence littéraire, riche en livres excellents, en vers admirables, mais sans œuvre imposante par ses proportions et d'un art achevé.

En un sens, le seul vraiment important, décadence est bien le mot propre ; le mouvement du siècle luimême est un déclin. Les deux grands prosateurs qui ouvrent cet âge ne comptent guère d'égaux parmi leurs cadets. On a chargé la prose poétique de Chateaubriand de couleurs plus fortes encore sans en retrouver la transparence harmonieuse ; et si, par l'invention, par l'art, par la flexibilité du style et par l'abandon de la forme, un autre génie féminin a surpassé M™« de Staël, Corinne l'emporte sur deux points essentiels même à la poésie, la vérité et la dignité. Ceci même est instructif que nos plus grands écrivains soient peut-être deux femmes. L'une et l'autre sincères, bienveillantes et passionnées, la première a subi son caractère qu'elle révèle avec candeur ; l'autre, traduisant ses erreurs en systèmes, s'est courbée sous le double joug de penchants indomptables et d'opinions d'emprunt, inférieures à sa grande âme. Le vice de l'intention première altère ses œuvres capitales, et légitime un préjugé injuste à bien des égards, mais, je le crains, ineffaçable.

Le mouvement lyrique, si vif sous la Restauration, semblait à peu près épuisé il y a quinze ans, lorsque cette Revue, à ses débuts, tentait pour le dernier recueil du plus admirable portraitiste, un effort inutile même dans la province où sa parole, chère aux meilleurs, excitait alors les controverses les plus animées^. Béranger, qu'à tort peut-être on croyait très populaire, nous semble aujourd'hui bien vieilli (l'allusion passe

* Voyez Revue Suisse, tome 1", p. 27, Les pensées d'août

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toujours si vite) ; mais un bon sens prudent a ménagé sa gloire et son repos comme il avait ménagé sa muse ; Béranger reste grand dans les souvenirs de ceux dont il charma la jeunesse, artiste cher aux artistes, le premier des poètes aux yeux de qui nomme poésie la pensée calculée, le trait lentement aiguisé, l'esprit condensé dans une brièveté savante. Il emportera son secret, qu'une infatigable patience aurait pourtant pu lui ravir, comme le secret de Paul-Louis.

Celui de Lamartine résidait tout entier dans le bonheur de sa nature. Le goût exquis qui mesurait des chants. involontaires, l'a complètement abandonné dans l'invention réfléchie du poème et du roman. ; — Avec bien plus de calcul et d'étude, M. Victor Hugo n'a pas déployé moins de richesses natives, mais c'est un or d'un moins bon titre, l'élégance des proportions disparaît sous la profusion des ciselures, les cristaux nuisent aux diamants. Chez lui le sentiment, quand il éclate, n'est pas moins vrai ; plus vif peut-être et plus profond, le plus souvent il est sacrifié aux tableaux. La sève se fige à l'instant; ce n'est plus la pensée qui prend corps, c'est le corps qui ensevelit la pensée. Et puis il manque à ce talent si énergique je ne sais quelle distinction qui l'eût rendu plus populaire, et qui l'eût préservé de sa grande hérésie, la confusion de l'art et de l'effet. Comment aurait-on compris l'art pour l'art, lorsque l'auteur de cette formule ne l'entendait pas lui-même? L'idée était l'art pour l'effet, et bientôt la pensée, la vie, Tâme et l'activité tout entière pour l'effet. Après tant et de trop grands sacrifices, n'avonsnous pas vu hier le poète exilé sacrifier à la vigueur pittoresque d'une phrase jusqu'aux intérêts de son parti politique? A qui pouvaient nuire, qui devaient servir les hyperboliques imprécations signées de sa plume flamboyante ? M. Hugo seul ne l'a pas compris,

tant, à la longue, l'homme de style a fini par prévaloir sur l'homme d'esprit et de sens.

A nos deux lyres il a manqué un autre idéal, une autre inspiration qu'elles-mêmes, sujet inépuisable sans doute et toutefois insuffisant. Une idée générale claire et ferme, une intime conviction, à défaut d'un but direct que l'art ne comporte guère, leur eût donné cette mesure qui soutient tout en retenant. Nous n'aurions pas vu les dons naturels prodigués, les défauts seuls cultivés et voulus, nous ne serions pas descendus des Méditations aux Recueillements et d'Hernani aux Burgraves. Triste chemin d'admirables talents, qui n'ont pas seulement assoupli le rythme, rajeuni la langue en l'enrichissant, mais qui ont élargi l'horizon de notre poésie. Leurs imitateurs sont nombreux, nous ne leur savons pas d'émulés. Un seul leur a succédé, élégant, débraillé, beau dans son nonchaloir affecté, puissant dans sa paresse naïve, sans modèle en France et parfois supérieur à son grand modèle étranger, le seul de ces jeunes fronts chauves ou grisonnants sous lequel il y ait vraiment quelque chose. C'est le plus récent académicien.

Quand Musset, recueillant sans y penser et comme un don naturel, tout le fruit du précédent labeur, essayait ces chants fiers et faciles, au vol hardi, qui se sont gravés tout seuls dans toutes les mémoires, un poète s'éteignait loin des montagnes paternelles ; il n'a rien donné, rien achevé, lui-même se cherchait encore péniblement, et pourtant ces quelques vers douloureux que vient de recueillir après quinze ans la piété d'une génération nouvelle*, sont si vrais, si purs, d'une touche si large et si grande, que le nom de Frédéric Monneron ne saurait plus s'effacer de nos annales littéraires. Cette voix s'est perdue au désert, celle de Musset

^ Poésies de Frédéric Monneron, Lausanne 1852.

reste muette. Les vers n'étaient déjà plus rien avant les catastrophes qui ont concentré l'attention publique sur les événements de chaque jour. M. de Laprade mériterait de les relever ; son travail y parviendra, s'il creuse assez pour atteindre le jet primitif, la grandeur simple et populaire.

Mais la vraie laitue d'un siècle d'affaires et de papier n'est pas la langue rimée. Le drame, l'idylle, l'épopée populaires, c'est le roman. Les courts chefed'œuvre de Chateaubriand, de Benjamin Constant, de M™o de Souza, de Xavier de Maistre charmaient les esprits délicats, tandis que la foule cherchait un mauvais plaisir aux récits de conteurs infatigables, vulgaires continuateurs d'une licence autrefois élégante. Cependant le romancier de toutes les classes de la société française, c'était celui de l'Europe entière, le vrai créateur de la moderne épopée. Un avocat écossais, qui avait commencé par traduire la Lénore de Bûrger et Gôtz de Berlichingen^ rassembla des éléments jusqu'alors dispersés, le charme du paysage, la grandeur de l'histoire, le drame des passions individuelles. Ses fictions éclairent la réalité ; avec lui, la poésie sort de l'abstraction et le romancier révèle l'histoire.

Les Barricades de M. Vitet, nées de cette inspiration, essayèrent d'unir, daguerrotype du passé, le roman, l'histoire et le drame : genre impossible et condamné dans ses premiers succès, car l'esprit, neutralisant les forces qu'il croyait combiner, y aurait perdu, sans atteindre une forme précise, toute liberté de ses mouvements. Le roman, le drame et l'histoire ne pouvaient pas se confondre, mais ils se rapprochèrent, ils se pénétrèrent réciproquement, et ce contact les remplit d'une vie nouvelle.

Pour soutenir le roman historique en France, il eût fallu plus de sensibilité à M. Mérimée, plus de mesure

à M. Victor Hugo et moins de luxe de parole ; Cinq- Mars est resté trop seul. Du reste, la description des mœurs actuelles n'avait pas moins à gagner que celle du passé à la découverte du paysage et de la peinture. Nodier, Jules Sandeau, M™® Ch. Reybaud, Emile Souvestre, y trouvèrent de grandes ressources ; une foule de récits charmants naquirent sous leur plume facile ; ils nous ont fait perdre bien du temps, mais qui pourrait leur en vouloir? Je n'ai plus à nommer M"® Sand, ce merveilleux et redoutable génie, incomparable dans la fusion de la passion lyrique avec la puissance inventive, amoureux d'art et de vérité, profond en dépit de sa philosophie ; le nom masculin qu'elle adopta restera la marque de sa faiblesse ; il résume toutes les critiques qu'élèvent la pensée, l'instinct et l'art lui-même contre ses œuvres immortelles. Sur un plan inférieur, Balzac, malgré ses affectations d'anatomie et de langage, captive l'intérêt et fait réfléchir par un talent d'analyse qui revêt d'une individualité très marquée les héros de ses récits.

Mais en passant dans les journaux, le roman a perdu peu à peu l'unité et la proportion qui le rattachaient à l'art. Le mérite cherché ne résidant plus que dans la valeur des scènes et des situations isolées, la besogne poétique a pu se diviser selon les aptitudes de chacun ; les chroniques et les mémoires fournissent les ébauches, un ouvrier dessine les paysages, un autre les portraits, tel fait mouvoir la narration, tel polit le dialogue, un finisseur diligent assemble le tout. En parcourant les milliers de volumes produits par cette industrie, vous y trouverez, à défaut de caractères, des situations saisissantes amenées par le plus grossier artifice, partout du mouvement, de l'entrain, de la vie, une érudition historique surprenante sans intelligence des époques et des hommes, un drame tout physique, mais puissant.

Ces livres-là ne se soucient point de la postérité, ils ne veulent pas qu'on les relise : produire vite et beaucoup^ tel est le métier auquel s'usent depuis nombre d'années des talents herculéens.

D'autres fabricants ont gagné récemment de belles fortunes à flatter la classe pauvre et à prêcher la guerre sociale par des tableaux sombres et heurtés, relevés d'un vernis de luxure. 11 est juste d'ajouter que les écrivains voués à peindre la vie élégante font de leur mieux pour justifier ces accusations. On n'idéalise plus que la courtisane. Des recueils considérés se parent de récits à la fois prétentieux et fétides, et sous les noms qui s'étalent avec le plus d'orgueil dans le monde littéraire, on voit publier des écrits plus immoraux que ces livres du siècle passé dont la vente est justement interdite.

Je néglige le théâtre, auquel les romans fournissent la plupart de ses succès éphémères, et qui, sauf quelques exceptions encore isolées, dont aucune ne révèle une originalité très puissante est devenu moins littéraire encore que le roman.

La science, comme on Ta beaucoup dit, le fut de nos jours avec plus de bonheur que la littérature ellemême ; peut-être le fut-elle trop. Quand il s'agit de l'homme et des choses humaines, assurément les deux domaines se touchent, mais la question est de savoir quel intérêt prédomine, si l'on est éloquent pour nnieux s'instruire, ou si les plus grands objets de la pensée sont choisis comme un thème propre à déployer les ressources de l'art.

Au commencement de ce siècle, Maine de Biran posa le fondement de toute psychologie raisonnable, en rappelant que l'essence de l'homme n'est pas sentir, mais vouloir. Biran cherchait et trouvait la vérité ; il écrivait assez mal. Royer-Gollard, dont le nom réveille les ç.^,„ — ;«« i^o pjyg glorieux de l'éloquence parlemen-

taire, reprit avec plus d*éclat Tœuvre commencée par notre compatriote P. Prévost, en opposant au sensualisme déclinant, déjà radouci par La Romiguière, l'analyse sobre et judicieuse des Ecossais. Avec lui déjà l'art commence à pénétrer la science, il met sa force dans l'exposition d'une pensée étrangère, sa personnalité nous impose, son influence fut considérable ; pour résumer ce qu'il fit en philosophie, une ligne nous suffirait. Cependant, disciple réservé de la plus modeste des écoles, Royer-Gollard est encore philosophe, il poursuit la vérité, et ce qu'il enseigne, il le prouve. La crise se décide en JoufFroi : ce génie de la préface ne se lassait point d'élucider les questions préliminaires sur lesquelles son esprit était depuis longtemps en règle avec lui-même, de poser et d'affermir le point de départ, parce qu'il ne sentait pas le moyen d'avancer et que son intelligence était trop loyale pour affirmer au-delà de ce qu'elle avait compris.

De plus illustres ont été moins sévères. Le résultat net de l'éclectisme, cette longue déception qui se résume dans le nom d'un écrivain et d'un parleur admirable, fut d'abattre la théorie sensualiste, mais en effaçant des esprits l'idée de la philosophie. Il n'est plus temps de rappeler les nombreuses métamorphoses de cette doctrine; ceux qui les ont suivies n'ignorent point qu'aucune d'elles n'essaya même de se justifier scientifiquement, comme résultant d'un mouvement nécessaire de la pensée de l'auteur; tout vient du dehors. On fît du panthéisme pour le compte de Topposition; on le désavoua le plus naturellement du monde, lorsqu'on fut à l'Instruction publique et qu'il fallut compter avec les prêtres et les familles. La même méthode, nommée cartésienne en dépit de l'histoire, par le patriotisme professoral, donna ainsi les résultats les plus contradictoires. Hélas ! la méthode cartésienne

'Xïï ESSAIS DK PHILOSOPHIE ET DE LITTÉRATURE

était aussi innocente des uns que des autres. Les solutions étaieit dictées d'avance par des motifs a d'ordre supérieur. 9 II ne s'agissait plus de créer. Dans la sphère morale les inventions furent bientôt déclarées impossibles ; les philosophes n'ont désormais d'autre tâche que de développer un thème fait.

Ainsi le rationalisme affranchi du XIX™« siècle renouvelait la scholastique du moyen âge, moins la vigueur juvénile, moins le christianisme, moins la sincérité de la foi. L'art avait triomphé, la philosophie était bien décidément une branche de la littérature. Des talents pleins de souplesse et de vigueur se sont vainement dépensés dans cette fausse position. Il ne leur restera de leurs efforts, impuissants à jQxer l'attention générale, qu'un perfectionnement du genre didactique et de fort beaux livres sur l'histoire de la philosophie. Mais cette histoire n'offre d'intérêt sérieux qu'avec l'espérance de trouver en elle ou par elle le mot de l'énigme du monde, cette immortelle ambition des esprits généreux et des siècles forts. Abaisser la religion positive aux pieds de la philosophie*, tout en décourageant la philosophie elle-même de vouloir ce qu'elle a toujours voulu, c'était écrire la malédiction de notre temps, c'était avant tout signer sa propre sentence. Je ne l'effacerai pas.

La raison impersonnelle de M. Cousin relève delà littérature comme la théorie de l'-^ssat sur Vindiffé-

1 L'incompatibilité entre la philosophie et la vérité de la religion positive et révélée, seal point sur lequel les partis qai se disputent en France le monopole de l'instruction publique aient paru d'accord^ est une thèse dont nous attendons encore la démonstration. De la part des philosophes, elle implique la supposition contradictoire que rimpossibilité d'une Révélation a été démontrée préliminairement, en dehors de la science. Dans la bouche du clergé, elle contredit tout le mouvement, toutes les aspirations de l'Eglise.

rencBy qui cherche le critère de la vérité dans le conseDtenaent universel, comme le Pape de Joseph de Maistre, comme déjà les obscures dissertations où M. de Bonald fondait l'autorité de l'Eglise sur la révélation du langage. Ne demandez pas à nos philosophes la féconde rigueur de la méthode, la production vraiment poétique de nouvelles idées. Partout l'application devance la théorie, le but est donné, il faut bien que la méthode y conduise, on ne l'a faite que pour cela. La méthode est un char traîné par de vives et fières intelligences, mais c'est l'esprit de parti qui tient les rênes. Ainsi nos métaphysiciens sont d'éloquents publlcistes, nous passons de plain-pied du système au pamphlet, et l'on me pardonnera si je les brouille quelque peu. Mais si nous supportons dans l'école ultramontaine ce défaut inséparable de sa donnée première, il nous choque comme une contradiction chex des rationalistes indépendants, et nuit à l'effet du meiU leur style'.

Les métaphysiciens socialistes nous ont montré l'extrême de la préoccupation signalée, sans le racheter par d'aussi beaux côtés. Il y a pourtant des idées nobles et fécondes dans le Traité de Philosophie de M. Bûchez, monument trop épais d'une secte plus modérée et plus généreuse que la plupart de celles qui ont concouru au tumultueux assaut du socialisme. Je ne

i Si la sévérité de notre appréciation paraissait déplacée aujoard'hui, qu'on veaille bien observer qne ces lignes sont écrites en Snisse et poar la Saisse. De l'antre côté du Jura, les circonstances imposeraient à la critique le devoir d'insister plutôt sur les mérites de l'école éclectique et sur les services rendus par son chef éminent. Mais ces services^ assurément considérables, intéressent plutôt le passé ; ce qui nous frappe surtout maintenant, c'est le tort fait à l'avenir par le dogmatisme superficiel d'un enseignement qui a dû conduire au scepticisme tous ses disciples un peu exigeants.

saurais parler ici incidemment d'une crise universelle que nous ne mesurons point encore ; je ne rappelle Tâpre éloquence du soi-disant antipode du socialisme, M. Proudhon, que pour signaler Tinconséquence où tombe un esprit si vigoureux, en mettant au service des opinions les plus exclusivement et les plus excentriquement révolutionnaires, une logique essentiellement destinée à démontrer la légitimité relative de tous les faits.

Aujourd'hui, le socialisme ne parle qu'avec permission ; la philosophie naguère officielle subit en silence la défaveur du pouvoir et l'oubli du public ; l'ultramontanisme, vainqueur épuisé, se voit réduit à demander un orateur et un philosophe à cette Espagne dont le nom l'accuse.

Qu'ils y réfléchissent, ceux qui ont encore du temps à vivre ou qui prennent souci de leurs enfants. Les <îauses principales de la guerre sociale ne sont pas matérielles, car la misère de notre société ne surpasse point celle des précédentes. Un mal de l'esprit ne peut être vraiment guéri qne par un remède spirituel. Eh bien ! demandez- vous où est la pensée de la France. Mesurez la force de ce courant qui emportait Déranger, Lamartine, Hugo, George Sand, Michelet, Lamennais, Chateaubriand peut-être, la chaire chrétienne ellemême. Calculez la portée de ces petits livres qu'opposait pendant le combat la sagesse académique aux brûlants sophismes des novateurs, relisez la Propriété de M. Thiers, la Démocratie de M. Guizot, demandez aujourd'hui les noms de ceux qui parlent encore, comptez ceux qui se taisent, songez au passé de la France, au passé de l'Europe, et puis vous jugerez vous-mêmes si les conditions de l'ordre moral sont vraiment posées, si les amis de M . Veuillot les connaissent; vous direz si, pour la pensée, est venu le

moment de dormir, ou si le rétablissement du calme extérieur n'est pas plutôt un signal de commencer tout de bon à chercher et à prêcher la vérité qui donne la paix.

J'ai nommé d'illustres historiens. Ils ont repris les travaux de leur jeunesse, après avoir longtemps gouverné leur patrie du haut de cette tribune dont les métaphysiciens et les poètes gravirent après eux les marches croulantes.

L'histoire, fille de l'épopée, muse des peuples vieillis, reste seule forte, grande, admirée au milieu du déclin universel. Partout les travaux d'exploration se sont ravivés, partout des sociétés se sont formées pour mettre au jour les monuments de notre antiquité, et les pays de langue française prennent une large part à ce mouvement universel. L'art a profité d'un réveil scientifique auquel son influence n'est point restée étrangère. J'ai déjà rappelé les romans de Wal ter Scott. Nos historiens les plus attrayants nous ont dit euxmêmes ce qu'ils doivent à cette lecture ; qui ne se souvient des aveux de MM. de Barante et Thierry?

Parmi les maîtres qui ont appris à notre siècle l'art de ressusciter le passé par une imagination savante, tout le monde a déjà nommé Jean de Muller. Il serait injuste de ne pas associer à son nom germanique celui d'un autre Suisse, moins artiste peut-être, trop imbu des idées de son temps pour reproduire exactement tous les traits du moyen âge, mais qui n'a pas moins fait pour la vérité et pour la popularité de l'histoire que ses sucesseurs les plus admirés. L'érudition de Sismondi était assez riche, assez loyale, pour fournir elle-même les moyens de la corriger au besoin. Il ne s'est pas contenté d'ouvrir les sources, d'extraire et d'ordonner les matériaux, il a su les unir dans un récit naturel et noble, relevé par des dissertations toujours

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intéressantes et dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre. Avant lui, la France ne possédait pas sa propre histoire ; les lettres, les leçons, les admirables fragments publiés depuis ne dispensent pas encore de recourir à son vaste travail.

Je n'essaierai pas de caractériser nos grands historiens ; je crains de prononcer tous ces noms qui démentent ma thèse ; chacun voit assez dans l'histoire la création du X1X"»« siècle, son œuvre d'art et de pensée, sa gloire et sa puissance. Peut-être en est- elle aussi la faiblesse et le danger. On lui avait prédit tout cela dès le berceau, et M. de Barante n'a rien négligé pour accomplir le beau côté de sa prophétie. Au moment où M. Thiers va nous ramener de Leipzig à Montmartre, M. Victor Cousin achève, d'un pinceau ferme et délicat, le portrait des personnages de la Fronde ; M de Rémusat ressuscite les grands théologiens du moyen âge ; M. Augustin Thierry se remet à dicter des lettres sur l'histoire de France; M. Guizot reprend, pour l'achever, le récit des révolutions d'Angleterre ; la plume éloquente de M. Mignet retrace les annales du XVI® siècle. Qui ne saluerait d'un espoir orgueilleux le nouvel essor de cette littérature virile?

De si beaux livres ont des privilèges; leur place étant marquée dans toutes les bibliothèques de l'Europe, ils trouveront encore un public à la fois nombreux et choisi. Mais si les études historiques sont assez fortes pour résister au vent délétère, elles en ont pourtant subi l'atteinte. Pourquoi M. Michelet a-t-il interrompu son histoire de France, si bonne et si belle, malgré le style agité qu'on y regrette? Ce noble talent serait-il vraiment perdu? L'histoire agit nécessairement sur le présent, l'écrivain ne saurait sans perdre toute gravité cacher tout à fait ses convictions personnelles, ni s'en dépouiller pour s'identifier artificielle-

ment avec les principes d'une autre société. Tout historien est publiciste en fait et même d'intention, mais s'il le veut trop, s'il l'affiche, il renonce à Tart et aux forces de l'art. U Histoire de dix ans est un long pamphlet, admirable de style et de passion. Les Girondins étaient un manifeste. Quand le premier volume en parut, bien des résolutions étaient sans doute arrêtées et déjà l'on comptait les jours.

Sous le gouvernement parlementaire, les journaux, devenus une puissance, absorbaient peu à peu toute la littérature. L'article politique, l'essai, la critique, étaient cultivés avec prédilection. De très belles réputations littéraires se fondent uniquement sur des travaux de ce genre. Les articles de M. Vinet, trop achevés peut-être, et trop nourris pour un journal, ont fait la réputation du Semeur et la sienne. Les célébrités dont il examinait les ouvrages n'ont pu s'empêcher de demander et de répéter le nom de cet esprit si ouvert à tous et si ferme dans ses principes, de cet écrivain si modeste et si supérieur. Le public l'apprit d'elles ; il ne l'oubliera plus. Depuis que ces critiques ont été réunies en volumes, leur beauté semble s'épanouir; elles rajeunissent des ouvrages presque oubliés, chacun veut les lire, et ceux qui croyaient les savoir par cœur y trouvent mille richesses nouvelles.

Aujourd'hui, le journal, comprimé par les événements, éreinté par les plumes de guerre^ languit malgré la brillante aisance et l'esprit généreux de M. Lemoinne. Les livres semblent appelés à profiter de ce discrédit ; mais il faudra du temps sans doute pour faire perdre aux lecteurs les habitudes qu'ils ont contractées pendant le règne des journaux ; peut-être le temps seul n'y saurait-il suffire sans «un changement dans la direction des esprits.

En somme, nous baissons. Sous la croûte super-

ficielle du XVIIÏ® siècle refroidi, la période napoléonienne nourrissait tous les germes que la Restauration vit éclore La Restauration, à son tour, préparait non seulement un changement de dynastie, non seulement le plein avènement du gouvernement parlementaire, mais toutes les tentatives, toutes les catastrophes dont nous avoQS été les témoins. Sous le règne de Louis- Philippe, si riche en progrès matériels de toute espèce, il surgit, au sein de l'anarchie intellectuelle^ une nouvelle littérature, informe, tumultueuse, hâtive et pourtant dès longtemps préparée. Le mot de socialisme en réâume confusément les tendances. L'esthétique doctrinaire s'épuisa rapidement, comme la philosophie libérale; ce qui ne tenait pas à l'esprit du socialisme semblait n'avoir plus de vie, tandis que l'élément vivant dans les consciences ne pouvait atteindre la forme de l'art, parce qu'il manquait de vérité. Le socialisme s'enterre sous ses drames et ses romans monstrueux comme sous ses révolutions impuissantes et malgré la profusion des talents, le champ de la pensée reste stérile. En résumant la succession des faits, j'en ai marqué la première cause. Il n'est plus besoin d'expliquer d'où provient le dépérissement des lettres. Dans les ouvrages de l'esprit, la forme et le fond sont dans un rapport nécessaire, comme la pensée et le regard. La première semence a donné sa moisson, qui nous semble, à tout prendre, assez belle. Les idées nouvelles n'étaient pas assez mûres, pas assez justes, pour produire un art véritable, une philosophie véritable. De loin, dans le vague, elles émeuvent, elles passionnent ; un examen attentif en dissipe le prestige. L'idéal socialiste devient ridicule aussitôt qu'il sort du nuage. Ses poètes sont enflés d'une grande pensée qui n'arrive pas. Et pourtant hors de là, il n'y a rien, rien que la crainte et la haine, rien qu'une impuissante négation.

On a opposé le christianisme au socialisme. Peutêtre, en effet, le christianisme a-t-il la puissance de réfuter toutes les erreurs, de résoudre tous les problèmes ; il la possède, s'il est la vérité. Mais pour se servir de cette arme, il faut la tenir. Pour qu'une société puisse se placer sous Tégide du christianisme, il faut que cette société soit chrétienne. Un littérateur excellent, qui a parlé jansénisme aux Lausannois avec une vive pénétration, félicitait M. de Montalembert sous la Législative, d'avoir, un peu tard, compris la religion dans son importance sociale, indépendamment de la foi personnelle, et d'appeler enfin catholiques tous ceux qui ne refusent pas expressément cette dénomination. Je n'ai pas retrouvé l'habituelle sagacité de l'auteur des Causeries dans la pensée qui a dicté cet éloge. Si M. Sainte-Beuve eût étudié le peuple avec la même attention que ses modèles, il n'essaierait pas de croire à la fiction en matière religieuse. Il se convaincrait plutôt que toute démonstration de piété ou de respect d'une sincérité équivoque déracine au lieu d'affermir.

Ce qui manque donc avant tout à la littérature comme à la société contemporaines, c'est une commune croyance, une substance, un fond moral assea ferme pour supporter et pour nourrir l'inspiration individuelle, une attraction assez puissante pour dominer et ramener toutes les excentricités du génie. L'idée sur laquelle repose une société ne doit pas se produire directement dans la forme de l'art (la poésie vit de ses propres créations), mais il faut que cette idée soit nettement présente à tous les esprits pour qu'ils parlent une même langue. Bien plus, sans cette conviction collective, l'individu même n'arrive pas à comprendre ce qu'il pense et ce qu'il veut. Voilà pourquoi les plus beaux talents retombent sur eux-mêmes, voilà pourquoi rien n'est vrai dans notre art sinon la musique, If

3li ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LITTÉRATURE

poésie lyrique, le drame des passions individuelles, la critique et l'histoire. La matière de l'art, l'idée collective, ou nous manque ou nous trompe.

Quand cette idée se d^agera, quand l'élément vrai des aspirations modernes se sera dépouillé de son alliage, la forme sera possible et la forme viendra. La Case de l'oncle Tom nous montre quelle éloquence revêt l'idée la plus déterminée, la plus pratique, dans un cœur convaincu. L'éclatant succès de cet ouvrage prouve que pour être littéraire, l'Evangile n'a pas besoin de cesser d'être l'Evangile, il suffît qu'il anime réellement une société, qu'il ait passé dans le sang, qu'il parle du dedans, que l'âme en s'en nourrissant, s'y retrouve libre.

Au lieu d'une vérité nette, restant au fond, nous avons vu des conceptions vagues et contradictoires monter incessamment à la surface : la glorification de tous les penchants, le travail sans la propriété, la perspective d'un bien-être universel et indéfini, l'explication de toutes les diflérences morales par la différence des conditions extérieures ; en un mot, la préoccupation constante de quelque idée fausse. Si la pureté de l'art est altérée par le seul fait qu'il se pose un but hors de lui-même, il trouve pourtant des ressources dans la vérité qu'il défend ; mais quand il plaide pour le mensonge, il peut exciter les applaudissements d'une foule prévenue, il ne saurait satisfaire l'esprit calme, l'esprit contemplatif, seul juge de la beauté.

L'art pour l'art était un écueil, si l'on entend par là non la fatuité matérialiste, cela va sans dire, mais simplement l'art sans principe. L'art pour la politique en était un autre. Cette soif d'application immédiate a beaucoup nui.

Une considération extérieure se présente ici trop r-' " ' oour la supprimer, malgré sa banahté.

Sous la monarchie de Juillet, la littérature et l'éloquence étant devenues le chemin des fonctions publiques, un grand nombre de talents ont été détournés de leur vocation ; les affaires y ont gagné peut-être, les lettres y ont perdu.

Tout se touche, tout se combine, comme je le disais en commençant. Je ne saurais énumérer ici les causes qui concourent à produire Tétat actuel de la littérature, et pourtant je suggérerais à mes lecteurs une idée fausse, si les côtés du sujet que j'indique ne laissaient pas au moins deviner les autres.

Je rappelle encore un fait qu'on a signalé sans doute, mais dont on ne tient peut-être pas assez compte. Pour apprécier les probabilités futures, c'est le plus important de tous. Je veux parler de la transformation matérielle du public. Jusqu'aux dernières années, les ouvriers lisaient peu, les écrits populaires formaient une branche de librairie à part, dont Talmanach, bon ou mauvais, était le fond. Les commotions politiques, les progrès de l'aisance et de l'instruction primaire ont changé cet état de choses. Hier encore on écrivait pour un public cultivé, et la citation latine fleurissait les discours sérieux. Aujourd'hui, Cicéron ne se montre guère qu'aux séances du palais, Horace et Virgile ne servent plus qu'aux périodiques ébats de M. Janin. Le public, c'est le peuple, non le peuple d'Athènes au temps d'Euripide, non le peuple de Madrid au XVI® siècle, connaisseur en césures aussi bien qu'en autodafés, mais le peuple de l'industrie moderne, le peuple de Rouen, de Limoges, de Genève, de la Chaux-de- Fonds. Si tous ne lisent pas, si tous ne concourent pas à former l'opinion, la fusion intellectuelle des différentes classes de la société ne s'accomplit pas moins beaucoup plus rapidement que la fusion de leurs intérêts. On trouve encore des intelligences supérieures,

des éducations privilégiées, des lettrés en abondance, mais un public d'élite, un public trié, il n'y en a plus. Le courant populaire entraîne les individualités dispersées, ou laisse en arrière les raffinés. L'aristocratie n'est qu'un beau souvenir, quand ce n'est pas une affectation. Partout où les intérêts ne se sentent pas directement en présence, le public cultivé subit l'influence de la masse. A-t-on oublié peut-être que la primeur des Mystères de Paris fut cueillie par la perspicacité du Journal des Débats 9 Hors les spécialités scientifiques, il n'y a plus de public du tout pour les ouvrages de l'esprit qui ne s'adressent pas au public tout entier, non que le nombre des bommes capables de les goûter ait diminué, mais parce que leur attention se porte ailleurs. Ils vont où se rend la foule, quittes à critiquer amèrement le spectacle. Ce sont des conditions qu'il faut accepter, car rien ne sert de lutter contre la force des choses. On doit s'en réjouir, on doit en bénir le Ciel, parce que cette révolution, quels que soient les inconvénients momentanés qu'elle entraîne, est en elle-même un progrès, le plus grand de tous les progrès ; elle marque l'émancipation d'une multitude, l'avènement d'une classe nouvelle à la. vie, à la liberté, aux joies de l'intelligence, à la moralité véritable, à la personnalité. Il n'y a personnalité que chez l'être responsable, qui sait pourquoi il agit.

En attendant, force est à l'art de changer avec le public. Le mélodrame a compris cela de très bonne heure, le mélodrame était à l'avant-garde de la littérature. Toujours l'instinct et la civilisation sont en raison inverse l'un de l'autre, mais la civilisation développe à son tour certains instincts. La commotion démocratique que tous les nerfs ont ressentie, n'a foit que troubler la littérature savante, préoccupée de t de forme. Les talents élevés, pour qui l'art

sera toujours quelque chose, ont été jetés hors de leurs voies ; les plus délicats se sont tus. La littérature marchande a seule bien compris son siècle. Ne visant qu'au succès, elle a trouvé le chemin du succès, où bon gré mal gré Tart doit la suivre. La tâche est de concilier les règles absolues du beau et du vrai avec les exigences d'un public nouveau. Le problème n'est point insoluble, car l'état moyen du public est toujours chose relative, celui d'Athènes même était fort éloigné de la perfection, et certes qui voudrait nier, après examen, que nos ouvriers sont à bien des égards plus civilisés que les grands seigneurs de la cour de Louis XIV ? 11 faudra faire son deuil des allusions fines, des nuances, des rajeunissements ingénieux du discours. Le drame veut du spectacle, le récit de la matière. L'invention comptera beaucoup plus que l'esprit ; mais tout cela n'exclut point l'art. Les obstacles surmontés deviennent des richesses. Pour frapper juste et fort tout ensemble, il n'y a qu'à choisir, des vérités simples, et c'est la voie où l'on entrera, car il ne faut pas que l'art périsse. Toute notre civilisation courrait les dangers les plus graves si les lettres ne regagnaient pas le terrain qu'elles ont perdu, s'il ne surgissait pas une culture esthétique correspondant au rapprochement des divers peuples et des diverses classes, à la diffusion des richesses, à l'immensité du développement industriel et commercial. Le travail des mains affranchit les corps, c'est à l'art et à la religion d'affranchir les âmes. Il nous faut de nouvelles humanités^ une culture c^assigue et pourtant fondée sur les langues modernes, sur l'histoire moderne, sur l'intelligence du monde chrétien. Nous nous trouvons dans une transition difficile, l'espèce de stérilité du présent tient en partie à cet embarras, mais le défilé sera franchi. Il est assez grand, assez beau, l'avenir de la littérature française, si nous le mesurons à la grandeur des besoins.

3i6 ESSAIS DE PHILOSOPHIE ET DE LITTÉRATURE

L'augmentation du nombre des lecteurs modifie déjà, non seulement les formes et les moyens littéraires, mais elle influe sur le choix des sujets. Probablement ne tardera-t-elle pas beaucoup à produire dans la librairie un mouvement partiel de décentralisation. Ce public de nouvelle date ne tient pas beaucoup, il est vrai, au moins la classe agricole, à retrouver dans des livres le tableau de son existence journalière. Il va de préférence à des objets nouveaux, et s'il est possible aux plus grands. Mais pour en être goûté il faut le connaître ; pour le connaître, il faut l'étudier ; ces études deviennent un sujet d'inspiration. Les campagnes s'intéressent aux mœurs des villes, les citadins se plaisent aux récits villageois. L'intérêt du peuple pour les lettres et celui des lettrés pour le peuple correspondent nécessairement l'un à l'autre. La société des salons est partout plus ou moins la même, et sait aussi toute l'Europe au point de vue des salons. Elle est cosmopolite en littérature comme dans ses mœurs. Les classes plus humbles ne connaissent que leur nation, les dernières que leur endroit. En multipliant ses productions, en se perfectionnant dans le sens du vrai, une littérature qui pénètre dans toutes les classes, doit nécessairement se particulariser, et s'attacher aux différences provinciales, locales. Le besoin de sujets nouveaux la pousse dans le même sens. La société n'ignore plus l'existence du peuple. Malgré tous les antagonismes, elle commence même à s'y intéresser, à l'aimer, au moins par l'imagination. Or le peuple est éminemment divers. En prenant possession du globe par le télégraphe et la vapeur, l'humanité prend possession d'elle-même par une littérature sympathique : la Forêt noire de Berchtold Auerbach, les Flandres de ïlendrik Gonscîience, la Suède de Frédérique Bremer,

^'*ymerbiet de Gotthelf, sont partout l'objet d'une

DES LIVRBS BT DBS LECTBltRS EN ISa^t 347

curiosité pleine d'intérêt, comme l'Angleterre de Charles Dickens, comme la Bretagne de Brizeux et de Souvestre, comme le Berry de Georges Sand ; et si notre ami Buchon le veut bien, le pays des JouiTroi, des Quinet, des Victor Hugo et des Montalembert aura son tour de v(^e. L'un n'exclut pas l'autre. Il y a là un grain de bonne semence. L'intérêt pour le prochain conduit à l'idée de Dieu. La charité remplit les interstices de ta passion. La littérature s'essaie à devenir pratiquement chrétienne.

Cependant la nature maintient ses droits ; personne ne nous porte intérêt aussi sincèrement que nousmêmes. Quoique nul prophète ne soit accueilli dans son pays, c'est à nous pourtant qu'il appartient d'apprécier les tableaux de notre pays.

Si la littérature, en se rapprochant du peuple à la suite du mouvement qui a réveillé dans le peuple l'intérêt aux choses de l'esprit, tend forcément à devenir locale, provinciale, par certains cdtés; si, comme je voudrais l'avoir fait sentir, ce changement est nécessaire au développement sain et régulier de notre civilisation, il faut que les provinces y donnent la main. Toutes y ont le plus grand intérêt et surtout celles qui ont à sauvegarder, outre le progrés général, leur individualité religieuse et leur indépendance politique. Je ne voudrais pas médire de Paris, séjour préférable à tout autre, sans doute, pour assouplir et stimuler la pensée ; mais il faut convenir que les avantages de la centralisation intellectuelle "" —-■'■-• excessivement cher. Si la province savait re quelque chose de cette vie propre qu'ellt jusqu'à la Révolution, la source des lumières considérablement accrue ; Paris lui-même y { Combien de talents s'éteignent sans alimi excitation, faute d'arriver à la capitale. Et

qu'elle attire, combien s'y gaspillent, combien s'y corrompent, combien de vies s'y consument dans une lutte impuissante. La faute en est moins encore aux institutions qu'aux babitudes. Que la province ait le courage de vivre, elle vivra. Qu'elle se donne au moins une critique, pour choisir dans la littérature parisienne ce qui convient à ses besoins, au lieu de la subir tout entière sans discernement. Qu'elle encourage ses enfants sans engouement et sans faiblesse, mais avec bonté, et qu'elle les retienne auprès d'elle. Que, par sa faveur, une modeste carrière littéraire redevienne possible loin de Paris, sans les éditeurs de Paris. La littérature frivole y perdra, mais les livres honnêtes se multiplieront, et s'il s'en produit d'excellents, ils finiront bien par se frayer leur route. La popularité universelle lentement acquise aux Nouvelles genevoises en fournit une preuve certaine. La forme souffrira-telle de ce changement ? Je ne sais ; ce qui est sûr, c'est que notre commune littérature y gagnerait de nouveaux motifs, de nouvelles inspirations, de nouvelles idées. Elle reproduirait mieux sous tous leurs aspects la nature et la civilisation des pays de langue française. Une telle littérature provinciale est nécessaire pour amener chaque population à se rendre compte de ce qui est en elle. Sans ce correctif, le goût des lettres, en se popularisant, effacerait bientôt les différences nationales, et le centre lui-même s'appauvrirait graduellement. Les nouveaux moyens de communication matérielle et spirituelle serviront au bien ou au mal selon l'intelligence et le bon vouloir des peuples : au mal, si la centralisation continue à prévaloir seule, en annulant la circonférence; au bien, si les membres savent user des facilités qui leur sont données, pour substituer à des rapports mécaniques et despotiques où tout s'altère, une circulation régulière, une réci-

procité d'échanges qui les fasse enrichir le centre, en vivant à la fois de la vie du centre et de leur propre vie. •

Par ses institutions indépendantes, par ses rapports étroits avec l'Angleterre et avec l'Allemagne, la Suisse française se trouve placée dans une situation particulièrement avantageuse, dont elle a toujours plus ou moins profité. Aujourd'hui encore, elle possède une physionomie, une vie intellectuelle à part. Mais on n'a pas constamment respecté cette vie. Pour se fortifier au dedans, il faut qu'elle rayonne au dehors. Elle aurait quelque chose à donner, il faut qu'elle le donne. Les difQcultés extérieures, les répugnances instinctives ou calculées ne prévaudraient pas contre des besoins réels, pressants et plus ou moins sentis. Mais de bonnes intentions ne sauraient suffire, il faut l'art et la science, des études sérieuses, un âpre travail. Ce travail, il appartient au public de l'encourager. Parmi nous aussi les lettres languissent, nos foyers ont été violemment éteints. Qui les rallumera? Voyez comme la pensée de Vinet agit aujourd'hui dans le monde entier ! Suivons de loin sa trace lumineuse. Rassemblons les tisons épars. Ne nous dispersons pas nous-mêmes ! Cherchons une forme digne d'elle à la vérité dont le germe a été déposé parmi nous. Ces efforts ne seront pas stériles, car ils tendent à satisfaire un besoin universel.

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