M. EDOUARD ROD
ET
De forme et d'inspiration pareilles, la Course à la Mort et le Sens de la Vie font évidemment partie d'une même œuvre, d'une trilogie sans doute, dont Vouloir et pouvoir, annoncé comme en préparation, formerait la conclusion et le couronnement. Ce n'est pas, ou du moins ce ne doit pas être une confession personnelle ; ce n'est pas l'histoire intime d'un individu, c'est l'âme moderne que M. Rod veut analyser : le journal intime n'est ici qu'une forme littéraire, l'auteur a complété les découvertes qu'il a faites en luimême par l'observation de ses alentours et, sans manquer aux convenances, nous sommes autorisé à dire tout ce que nous pensons de son héros. Liberté décevante ! Liberté redoutable ! Mais qu'y faire? Il n'est plus temps de reculer.
La Course à la Mort nous dit les expériences d'un écolier des bords du Léman, d'un Vaudois, semble-t-il, M. Rod, peut-être, qui est venu tenter à Paris la fortune littéraire et qui y a perdu les croyances de sa jeunesse pour lesquelles il n'éprouve plus qu'un mépris souverain. Il a fait la connaissance d'une jeune fille apparemment fort distinguée, il l'admire, il l'étudié, il l'aime à peu près, mais il répugne à s'engager, le mot
décisif n'est pas prononcé. Jl cherche dans Téloignement à recouvrer la liberté de son âme, il revoit les bords du Rhin, la petite ville universitaire où il a passé quelque temps et va, sans grand succès, demander la paix à la solitude, près des ruines de ce couvent d'Heisterbach qu'aimait tant Amélie de Lasaulx, cette chrétienne énergique et douce que sa vocation d'infirmière « avait hantée comme un péché ». — Au nom de Heisterbach, M. Rod n'évoque pas le souvenir de sœur Augustine, c'est nous qui risquons ce rapprochement. — De retour à Paris, le jeune sceptique apprend un beau jour la mort de celle qui l'avait intéressé quelque temps et qu'il n'avait pas revue. Le suicide serait la conclusion logique d'une analyse que l'auteur a reprise pour son propre compte après les pessimistes spéculatifs, mais pour cette suprême démarche un moment vaut autant qu'un autre : l'auteur du journal ne se tue pas et pour la moralité dramatique, sinon pour la vraisemblance du récit, on est presque tenté de le regretter. Sans foi, sans amour, la vie ne vaut pas ce qu'elle coûte, mais l'on ne se donne ni la volonté, ni la foi, ni l'amour ; telle est implicitement la conclusion de ce premier acte, si du moins nous l'avons compris
Le Sens de la Vie est une amplification du même thème sur un mode moins lugubre et plus pénétrant. Il y a des joies naturelles, des sentiments spontanés, indépendants des croyances et de la volonté, mais ils ne suffisent pas et ne s'expliquent pas. L'auteur vient d'épouser une cousine à laquelle il était attaché dès l'enfance. C'est bien le même personnage que le héros du premier livre, ainsi que nous l'apprend, aussi tard que possible, la vision de celle qu'il avait oubliée. Les époux s'aiment, ils sont libres, ils sont heureux. Une lune de miel assez prolongée se termine paisible-
3o2 ESSAIS DK PHILOSOPHIB ET DB LirrÉRATURE
ment à Nervi, près de Gênes la superbe, qu'on dédaigne de visiter. Quelle œuvre d'art pourrait égaler des yeux chéris où l'on se contemple soi-même? On revient à Paris, le travail recommence. L'événement que désire Madame, Monsieur le craint, néanmoins il arrive et nous ne reprochons rien au détail avec lequel il nous est rapporté : c'est du réalisme assurément, mais c'est le sérieux de la vie, dont il est bon de se pénétrer. L'auteur est jaloux de son enfant; il supporte fort mal les mille contrariétés qu'entraîne sa présence, il est accablé de la responsabilité de cette existence nouvelle, car tout en contestant le devoir, il reste au fond soumis au devoir : bref il tient l'enfant pour un malheur jusqu'à l'inévitable moment où il se trouve conquis par sa grâce. Alors, naturellement, il en devient l'humble esclave, mais il ne subit son joug qu'en murmurant. Ici, nous ne parvenons pas à supprimer quelques critiques. Nous entrons en plein dans les sentiments qui ont agité l'àme du père, mais nous en trouvons le dénombrement incomplet et nous n'en comprenons pas l'expression. Que notre héros (drôle de mot!) ait eu peur de l'avenir qui s'ouvrait devant lui, c'est naturel ; que cette émotion ait été la première, cela nous semble l'être moins. Gomment ne s'est-il pas trouvé sur ses deux genoux, non pour adorer la bien-aimée, non pour remercier d'une bénédiction équivoque le Dieu dont il s'est dépris, mais à genoux devant une présence invisible, devant la chaîne des existences, devant le mystère d'éternité? Si la jeune femme n'a mis que huit jours à paixionner le vilain mot médical rapporté page 408, c'est qu'elle possédait des trésors d'indulgence d'une profondeur peu croyable ; et quand, après que l'enfant a conquis une certaine place dans le cœur de son père, celui-ci «acharne à montrer à sa femme que, malgré tout, ils
étaient plus heureux à deux qu'ils ne sont à trois, il a beau s'en accuser comme d'un jeu cruel, son aveuglement nous confond à tel point que nous nous deman> dons si l'âme moderne est encore ici l'àme humaine. Il est certain de porter une incurable blessureà celle qu'il aime, est- il sûr que la blessure ne la tuera pas ou ne changera pas son amour en antipathie ? Observateur, il a vu la petite fille habiller et bercer sa poupée, penseur, il n'ignore point que sans l'invincible instinct de la maternité, notre espèce aurait disparu depuis bien longtemps. On pense, hélas, quelquefois, ce qu'il a dit^ on ne l'exprime pas, ou si l'on a eu le malheur de commettre cette sottise, on n'en instruit pas le public, car il y a des convenances du livre comme il y a des conventions du théâtre. Les hypocrites les plus francs sont encore de francs hypocrites ; on se pardonne à soi-même infiniment plus qu'on ne pardonne aux autres. Lui qui pressent la femme dans un enfant qui n'a pas encore marché, peut-il oublier qu'en entrant dans son sentiment, une femme aurait cessé d'être femme? A nos yeux, une telle conversation était impossible, elle ne doit pas subsister.
Mais c'est trop peser sur un détail. Un danger couru par l'enfant fait mesurer au père l'affection que sa grâce a conquisç et l'amour de l'enfant le conduit à l'amour de l'humanité, l'altruisme Comment un déhcat, un artiste en langage tel que M. Rod a-t-il pu s'accommoder d'un vocable aussi mal venu? Altérisme serait à peu près dans l'analogie, autruisme serait au moins d'une formation conséquente, mais altruisme réunit à peu près tous les genres de défauts. Serait-ce, par le goût qu'il fait, l'explication de sa fortune? Si le mot est laid, la chose est belle. Il ouvre dignement ce nouveau chapitre, le souvenir de Mademoiselle, cette vieille amie de l'adolescence qui avait donné tant de
354 KSSAIS DK PHILOSOPHIE ET DE LITTÉRATURE
son cœur aux Russes qu'elle avait servis, qui aimait tant les articles philosophiques de la Revue des Deux- Mondes, qui était si honne à chacun, qui aurait Eût un si bel emploi de son épargne et qui supporte si bien la ruine et la maladie... « Aimer et se faire aimer à tra- )> vers tant de douleurs, n'est-ce pas le dernier mot de V vivre... Sa Bible a mille fois raison, heureux les » simples ! à eux le royaume des Cieux, — s'il existe, » — à eux en tout cas la paix sur la terre... » C'est un premier pas dans la bonne voie que de devenir attentif aux misères humaines; mais la pitié n'est rien sans l'action, et que faire? ce Nous avons des devoirs envers les déshérités ou nous n'en avons pas : si nous n'en avons pas, ne songeons point à des misères dont le spectacle gâterait nos joies ; si nous en avons, ne croyons pas les remplir par un sacrifice partiel. C'est tout entier qu'il faut nous donner. » Soit, mais que faire encore un coup ? Pour se dévouer tout entier à l'avenir de l'humanité, il faudrait au moins croire à ses progrès. Ainsi, de quel côté qu'on parte, tout vient aboutir à la foi. En bannissant Dieu du ciel, on rend impossible le règne du Bien sur la terre. C'est d'apôtres dont les hommes auraient besoin.
Accablé par les misères du présent et par la contemplation des dangers qui menacent notre fin de siècle de maux plus terribles encore, la guerre sociale, la guerre internationale et les extrémités de violence et de barbarie qu'elle promet, la poète s'efiforee de leur échapper en se réfugiant dans la montagne, dont les mœurs se dérobent à son analyse. Il en redescend avec le ferme propos d'entrer dans la vie active, et il assiste à des réunions d'ouvriers dont il excuse la haine, cette haine qui paralyse l'effort de ceux qui voudraient les aimer et les livre aux hurleurs qui se haussent sur leur misère. Dans le sentiment de son
impuissance, il retombe sur lui-même et sur les affections de famille, qui lui suffiraient, n'était la certitude de la mort et l'incertitude sur ce qui la suit.
Toutes les raisons de croire à la réalité d'un ordre providentiel quelconque lui semblent mauvaises, parce qu'à ses yeux la démarcation entre le Bien et le Mal, le Faux et le Vrai, le Juste et l'Injuste n'est pas franche, comme l'imaginent les esprits vulgaires (parmi lesquels je crains bien qu'il ne faille me compter). Seulement sans cette foi pas de bonheur possible pour l'individu, pas d'assiette possible pour la société. Il convient donc d'agir comme si l'on croyait, même si l'on n'a pas trouvé le moyen de croire. Sous l'empire de la même évidence et des mêmes besoins, un ami de l'auteur a voulu croire et dit qu'il a cru. Sans être convaincu, l'auteur l'envie, entre dans une église, il essaye de prier, ses objections s'amalgament à son oraison, ses reproches à ses actions de grâces. Il s'efforce de les refouler et finit en balbutiant : « Notre Père qui es aux cieux. »
Nous demandons grâce pour cet incomplet résumé d'un livre naïf et puissant, écrit d'un style qu'on n'abrège pas. Avec M. Rod, nous pensons que l'expérience est athée et que notre vraie raison pour croire en Dieu, c'est le besoin que nous en avons, mais nous trouvons assez de traces de finalité dans l'univers pour que cette raison nous suffise. La différence du Bien et du Mal nous semble assez claire, bien que, dans les cas particuliers, la démarcation puisse n'être pas assez tranchée. M. Rod lui-même l'aperçoit fort bien et nous ne désespérons point du salut de l'âme moderne. Ijb Sens de la Vie est un livre de bonne foi, et aussi un livre d'art. Les questions posées au chapitre V (p. 25-34) n'ont pas reçu de réponse précise. Ce qu'on nous a montré, c'est une conscience avec ses aspirations et ses contradictions.
Nous la voyons jusqu'au fond, grâce à la puissance d'une langue souple, nerveuse, dont on ne saurait dire assez de bien. Nous ne lui reprochons pas les néologismes, dont elle use assez sobrement ; nous en élaguerions seulement deux ou trois qui n'étaient pas néces* saireSy aUirancej par exemple, qui, bien qu'un peu plus déterminé, ne dit rien de plus qu'attraction. Mais ce sont des riens qu'on rougit presque d'avoir notés dans un ouvrage si riche et si fort.