JUSTE OLIVIER
Notre cher poète Juste Olivier a été l'orgueil et l'amour de la génération qui s'épanouissait en 1830. Je Tai connu très intimement vers cette époque ; nous nous sommes vus souvent avec beaucoup d'affection durant les huit ou dix dernières années de sa vie, mais une lacune, comprenant presque tout l'âge mûr, me rend incapable de le dépeindre et de le raconter d'après mes observations personnelles. Le temps manque d'ailleurs * pour grouper les éléments de son œuvre littéraire, assez complexe. Je n'ai pas la liberté d'esprit nécessaire pour un tel travail, obsédé que je suis d'un contraste qui attristait notre ami, même avant son retour au pays natal : le contraste entre sa popularité joyeuse durant ses années d'études, non seulement parmi ses camarades, mais dans toute notre société lettrée, entre la faveur marquée qui accueillait ses petits poèmes datés de Neuchàtel, entre l'ascendant contesté mais très réel qu'il conquit ici comme professeur il y a quarante ans, et l'oubli dans lequel il est laissé par la génération contemporaine. Rien n'est moins connu des jeunes Vaudois que l'histoire du canton de Vaud ; un gouffre nous sépare de notre passé, les ténèbres s'épaississent autour de lui, et l'on ne peut en rappeler le souvenir sans exciter aussitôt le soupçon et la colère.
Cependant le contraste douloureux qui me frappe ne tient pas seulement à ces causes extérieures, il tient au développement d'Olivier lui-même, à ce qui en fait le mérite particulier aussi bien qu'à ce qui peut lui
* Cet article a ^'té publié dans la Gazelle de Lausanne du 20 janvier 1^74-, à Toccasion de la mort de Juste Olivier.
XiH KSSAJS I)K PHILOSOPHIE ET DE LITTERATURK
manquer. On eût passé sur les défauts si les beautés mêmes étaient restées populaires : ses meilleurs ouvrages n'ont pas trouvé le même écho que ses premiers essais Pour être vraiment agréé dans un petit pays où les termes de comparaison manquent, où peu de voix dirigent l'opinion, il faut être honnêtement médiocre ; on est compris de tous, et l'avis du petit nombre, qui voudrait davantage, n'empêche pas le succès; — ou bien il faut conquérir au dehors une réputation qui revieone et qui s'impose : alors chacun sachant qu'il doit admirer, s'applique à comprendre, et s'il n'y réussit pas, il n'admire peut-être que plus fort, pour ne pas laisser soupçonner son intelligence et son goût. Dans un grand pays, le poète original, dès qu'il a percé, se crée un public de ceux dont il exprime les tendances^ il ne songe pas aux autres, qui ne songent pas à lui. Sur un très petit théâtre, le nombre de ces esprits sympathiques est trop restreint, et ceux qui n'applaudissent pas, raillent ou murmurent jusqu'à ce que le silence soit rétabli.
Au siècle dernier, nous ne formions pas un Etat, les éléments principaux de notre société remarquablement cultivée étaient des hommes qui avaient habité longtemps l'étranger comme militaires ou comme précepteurs dans de grandes familles. Les premiers vers d'Olivier correspondent au moment où l'idée d'une culture nationale commençait faiblement à poindre, tandis que la poésie française renouvelait ses formes et prenait un nouvel essor. La voix jeune et sonore de notre ami attira vivement l'attention d'un auditoire encore neuf et modeste dans ses exigences. Ses premiers poèmes d'une forme aisée, gracieuse, un peu indécise, mais animés d'un souffle nouveau et très supérieurs à tout ce qui était éclos chez nous jusqu'alors, étaient aisément accessibles à tous ceux qui goûtent en quelque mesure le charme des vers. Et le nombre en était plus