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LE DEVOIR PRESSANT

Dans une brochure dont le retentissement nous parut un heureux présage, M. Paul Desjardins ^ établit entre les hommes qui pensent et qui parlent une division très simple : les positifs et les négatifs^ nommant positifs ceux qui se croient nés pour quelque chose, dans la conviction qu'il y a un bien et qu'ils doivent se consacrer à réaliser ce bien ; tandis que les négatifs, suivant cette terminolc^ie, jugent qu'il est loisible à chacun de passer son temps comme il lui plaît, dans les limites que tracent les codes et les convenances de la société. L'idée qui fournit la base de ce classement est donc celle du devoir, ou ce qui revient tout à fait au même, le caractère absolu du devoir.

Positif, l'auteur invite ceux qui partagent sa simple croyance à s'unir pour la mieux pratiquer, c'est-à-dire avant tout pour la répandre ; en quoi, ce nous semble,

i Le devoir présent, par M. Paul Desjardins. — Paris, Armand CoUn, 1892.

il est conséquent : toute œuvre procédant de la volonté, la meilleure œuvre possible est sans contredit la multiplication des volontés bonnes.

De divers côtés, cependant, on a fait observer que pour répandre de concert l'amour du bien, il faudrait, au préalable, s'être mis d'accord sur ce qu'on veut placer sous ce terme vague. Tous ne l'entendent pas de même façon. Tels peuples, par exemple, se font un devoir de mettre à mort, avec le moins de souffrance possffle, les vieillards à qui l'existence ne saurait plus rien ofiFrir d'agréable, etCy etc, un nombre infini d'et cœtera. Bref, la théorie avant la pratique : une communauté de croyance est jugée indispensable à la communauté d'action.

C'est du milieu des Eglises constituées que cette objection s'est fait entendre avec le plus de force. Dans son article des Cigognes^ ^ le vicomte Eugène-Melchior de Vogué, qui ne veut point permettre à l'opinion de le confondre avec ces oiseaux de passage a déclaré bien nettement que, hors de Rome, il n'y a rien à faire. Pas de puritanisme surtout, le puritanisme et le relèvement moral sont choses inconciliables. Rien de praticable sans le moine et son triple vœu. Qui pourrait montrer au propriétaire comment il doit user son revenu pour faire œuvre utile, sinon celui qui ne possède rien? Qui comprendra dans leurs délicatesses les rapports entre l'époux et l'épouse, la mère et ses enfants, sinon celui qui a fait vœu de célibat après avoir passé son enfance et sa jeunesse aux séminaires? Qui nous enseignera l'art de nous gouverner nousmêmes et de porter dignement le nom d'hommes libres, sinon celui qui a résigné dans les mains d'autres hommes son être moral et sa volonté ?

* Revue des Deux-Mondes, " ■" " " ^92.

LA CRISE dj: la reugion 9

Ce n*est pas Tinvasion du puritanisme que redoute M. Francis de Pressensé*. Il lui semble que l'auteur du Devoir présent en use à la façon de ces chœurs d'opéra qui répètent indéfiniment : « Partons! partons I sans bouger d'un pouce... «Personne, dit-il, n'a mis dans une lumière plus implacable... l'impuissance de notre idéal moral. Et pourtant c'est... avec cet idéal impuissant que M. Desjardins veut guérir la coriuption des mœurs. Entreprise vouée d'avance à l'insuccès et que le bon sens seul, à la lumière de l'histoire, suffirait à condamner .. » M. Desjardins veut « guérir les défaillances de notre temps par l'action, et cette action, il ne la met pas seulement avant la foi, il la met au-dessus de la foi.» La foi seule peut fournir « le levier que M. Desjardins met précipitamment en mouvement... La foi dont il s'agit... c'est le sentiment primordial de la nature humaine. C'est la conscience du moi en acte, quand elle révèle, à la lumière d'un seul et même éclair, notre existence personnelle et lexistence de Dieu, le mal qui est en nous, le bien qui est en Lui, en un mot le péché et la loi...» Tel est « le point de départ nécessaire de toute vie, et il est parfaitement vain, pour ne pas dire absurde, de répéter sur tous les tons à l'humanité : Vis, mais vis donc, tant qu'on lui refuse ce moyen élémentaire de sortir delà mort...

« Il ne faut pas de méprise, et surtout il ne faut pas de diplomatie. Un chrétien... a le devoir de saluer avec sympathie les premiers balbutiements timides d'une réforme morale : il n'a pas le droit de s'associer à une pareille entreprise sur le terrain mal défini d'une sorte de neutralité religieuse... Le port n'est plus à chercher, il est au pied de la croix. La

* ((Prophètes et petits prophètes ». Revue chrétienne, mai 1892.

force n'est pas à demander à telle ou telle combinaison, plus ou moins artificielle, d'éléments intellectuels et moraux, elle réside tout entière dans une personne, la personne du Christ, j»

Les deux critiques s'accordent à penser qu'on ne saurait travailler à la réforme des mœurs que sur la base d'une conviction religieuse bien arrêtée : pour l'un c'est l'autorité de l'Eglise et la fonction du prêtre, pour l'autre la conviction personnelle du péché, le besoin de grâce et l'acceptation d'un salut obtenu par le sacrifice de Jésus-Christ. Ni l'un ni l'autre ne vont jusqu'à dire que les précisions d'une théorie philosophique ou théologique soient indispensables pour se faire Tidée du but à poursuivre; ils reconnaissent dans la société moderne la présence d'un idéal moral avoué du plus grand nombre des esprits. Ce qui paraît les frapper l'un et l'autre, surtout le dernier, qui est peutêtre le plus sérieux, c'est l'impuissance de cet idéal à déterminer une action féconde. N'y a-t-il pas un peu d'exagération dans ce jugement? Nous ne voulons pas l'examiner. Nous acceptons la sentence dans toute son étendue. La maladie morale dont souffre notre société ne peut être guérie que par le christianisme ; pour panser, pour sonder ses plaies, il faut absolument être chrétien .

Ce principe admis, efforçons-nous d'en mesurer les conséquences. On n'établit pas d'opposition entre la vie chrétienne et l'idéal moral généralement accepté ; on ne décline pas le devoir chrétien d'aimer son prochain comme soi-même, et l'on n'a pas oublié, nous voulons le croire, la réponse de Jésus au curieux qui lui demandait : m Maître, qui est mon prochain? :» Puisque le christianisme est l'unique fontaine de vie, le devoir de ceux qui sont abreuvés sera manifestement d'abreuver la soif, et tout d'abord d'exciter la soif chez

LA GRISE DE LA RELIGION y 11

ceux qui ne l'éprouvent pas encore. Le devoir des chrétiens est d'amener les âmes à Christ. Le même problème qui se f)osait aux croyants à l'ordre moral sous cette forme : Gomment répandre dans la société le respect de la loi morale ? se pose maintenant devant les chrétiens en ces termes plus précis : Comment raviver, comment rétablir dans notre société moderne la croyance aux vérités évangéliques et à l'autorité de la Révélation ? Et puisque les opinions se forment par la discussion, par l'audition des discours et par la lecture, il est clair que pour amener au salut un grand nombre d'âmes il importe essentiellement de persuader ceux qui parlent et qui écrivent. Puisqu'une âme apparemment en vaut une autre, et que le seul bien véritable à faire est d'en conquérir, le bon sens, dont il n'est pas permis de négliger les instructions, prescrit aux chrétiens d'attaquer avant tout ceux qui font partager leurs sentiments par un grand nombre et dont les opinions vont former le préjugé populaire pour une suite de générations. Présenter l'Evangile aux classes cultivées de la société contemporaine de manii'^re à contraindre leur attention, à pénétrer dans leur conscience, à les forcer au moins de répondre, tel est le devoir pressant^ le premier devoir des Eglises et de chaque fidèle en particulier, pour peu qu'il en soit capable. Et si, pour s'en rendre capable, il a besoin d'une préparation, son devoir est de l'acquérir ou tout au moins de la poursuivre avec toutes ses forces.

Cette obligation manifeste semble peu comprise, car on ne fait à peu près rien pour s'en acquitter. Des temples sont ouverts, et des chapelles, mais quel moyen d'y faire entrer les gens de lettres, les gens d'affaires? Et si d'aventure quelqu'un d'entre eux y venait un moment s'asseoir, combien de fois y enten-

drait-il un mot qui puisse atteindre son esprit? Jamais ou presque jamais ; car par sa position même, par la forme consacrée de son discours, le prédicateur doit se fonder sur une autorité méconnue et supposer ce qui est en question. Le catéchisme s'adresse aux enfants, pour qui le surnaturel est tout simple et sans la crédulité desquels toute éducation serait impossible, mais sortis de l'école ou du presbytère, combien d'entre eux garderont-ils la foi du premier âge? En France, en Allemagne^ quelle est dans la classe lettrée, sans parler de la classe ouvrière, la proportion des hommes faits qui adhèrent à l'enseignement de leur Eglise et de ceux qui le repoussent ou qui en font complètement abstraction? Les premiers ne forment évidemment qu'une faible minorité numérique. Favorable jadis à la foi chrétienne, le préjugé parle donc aujourd'hui contre elle, et, comme toujours, le grand nombre cède au préjugé. Le christianisme historique n'est d'ailleurs plus seul en question. On demandait autrefois s'il était possible d'être athée, aujourd'hui, comment on peut croire à l'existence d'un Dieu personnel. Et si quelques-uns commencent à s'apercevoir que ni le naturalisme ni le doute absolu ne satisfont à tous les besoins, s'ils sont broyés par le mécanisme universel, s'ils cherchent une conception des choses qui donne un fondement rationnel à la loi morale dont ils subissent l'autorité ou dont ils comprennent au moins la prodigieuse utilité, force est pour eux de construire par un labeur personnel l'édifice de leur croyance. Et si cette maison de leur esprit doit porter une croix pour qu'ils y puissent vaquer à leur tâche, avec quels matériaux la bâtiront-ils? L'ancienne apologétique est entièrement ruinée. On ne prouvera pas que Moïse est l'auteur du Pentateuque, on ne prouvera pas que Dieu lui-même ait parlé sur le Sinaï, on ne prouvera pas que Jésus-

Christ soit ressuscité. Ne s'étant montré qu'à ses disciples après son supplice, il parait avoir voulu lui-même empêcher l'administration d'une telle preuve. Dieu nous préserve de tenir pour solidement établies les thèses contraires à celles que nous venons de mentionner. Tout ce que nous avons voulu dire, c'est qu'après le travail de cette critique historique dont Bossuet a tenté vainement d'empêcher l'irruption, on ne saurait faire entrer la foi chrétienne du dehors, de par l'autorité des faits historiques, dans des esprits façonnés par notre culture scientifique et littéraire.

Aussi bien ne l'essaie-t-on pas. Oubliant l'ordre positif de leur Maître, et sourds à la voix de la charité, les chrétiens se sont bornés longtemps, et parfois se bornent encore, à s'édifier entre eux. Aujourd'hui, sans doute, ils comprennent mieux leur devoir. Catholiques et protestants rivalisent de zèle lorsqu'il s'agit de porter l'Evangile aux païens, sur lesquels ils peuvent encore mettre en œuvre avec succès les procédés d'évangélisation dont ils disposent. A l'intérieur, ils excitent l'intérêt de la foule ignorante par des moyens variés, parfois discutables, et ne laissent pas d'y faire un certain nombre de prosélytes; mais ils n'entreprennent pas de propagande dans les milieux où l'on ne les croirait pas sur parole et où la véhémence des adjurations ne saurait balancer la faiblesse des arguments.

Mais difficile ou non, compris ou non, le devoir n'en subsiste pas moins d'apporter l'Evangile à ce siècle. Nous n'en connaissons point de plus urgent, de plus impérieux, de plus sacré. Ceux qui, pouvant concourir si peu que ce soit à son accomplissement, s'en laissent distraire, encourent une responsabilité qui nous épouvante ; ceux qui laissent entrer dans leurs conceptions religieuses ou dans leurs systèmes ecclésiastiques des

éléments de nature à contrarier cette œuvre d 'apologie font preuve de fanatisme ou d'une myopie qui approche de la cécité .

Comment donc vous y prendrez-vous pour faire briller aux yeux de ceux qui se disent libres penseurs la flamme qu'ils se flattaient d'avoir éteinte? Gomment obtiendrez- vous d'en être écoutés? Comment imposerez- vous le christianisme à leur attention ? L'autorité ne vous sert de rien ; inductif ou déductif, le raisonnement vous laissera sans armes au bout de quelques pas, tandis qu'il en fournira de puissantes à vos adversaires. Pour faire agréer le christianisme, il faut tout d'abord le faire désirer. La raison n'y suffit pas, il faut le cœur. Bon gré, mal gré, votrç unique ressource est de vous adresser à la conscience. Nous arrivons à ce « sentiment primordial de la nature humaine, la conscience du moi en acte », qui, suivant M. F. de Pressensé, « révèle à la lumière d'un seul et même éclair notre existence personnelle et l'existence de Dieu, le mal qui est en nous, le bien qui est en Lui, en un mot le péché et la loi ». Oui, pour amener un homme capable de penser par lui-même à considérer la possibilité d'un salut pareil à celui qu'annonce l'Evangile de Jésus-Christ, il faudrait d'abord réveiller en lui le besoin d'un tel salut. Le désirer n'est point y croire, mais pour qu'il devienne possible d'y croire, il faut qu'il soit désiré. Le salut, c'est l'affranchissement du péché ; la condition indispensable, sinon suffisante, à l'acceptation du salut, le point décisif, c'est la conviction du péché. Le censeur des « petits prophètes » le sait et le dit mieux que personne.

Mais cette conviction, comment se fait-il que les libres penseurs, que les gens du monde ne l'avouent pas, et que très fréquemment ils ne la possèdent pas ? La conscience du moi ne serait-elle jamais en acte

chez eux ? C'est impossible. Il faut quelque chose de

plus.

^ Le problème que cherche à résoudre un compagnon

de la vie nouvelle se particularise de plus en plus, ' sans toutefois changer d'objet. C'était d'abord : Com- ^ ment améliorer les mœurs ? puis : Comment propager

le christianisme dans les classes cultivées? C'est main- ^' tenant : Comment y faire naître le sentiment de leur • insuffisance, de leur impuissance et de leur culpabilité ■"morales?

'^ Pourquoi donc ce sentiment n'existe-t-il pas déjà •• chez elles? 11 ne suffît pas de répondre « qu'il est par- '^ ticulièrement pénible à la nature humaine ». Si tel "était le dernier mot de notre savoir là-dessus, nous ■'' n'aurions qu'à croiser tristement les bras, ou, mieux ^' encore, à prendre bravement notre parti du malheur

■ des autres. Un homme de bien, prédicateur excellent,

■ dont la tradition n'est pas tout à fait perdue à Genève, -^ exaltait devant une dame de mes amies le surcroît de •' reconnaissance et de joie que doit inspirer aux élus la ^ comparaison de leur bonheur avec le sort des multitu-

■ des'qui en sont exclues. Cette réflexion pieuse ne pro- ^ duisit pas l'effet attendu. Œuvre de charité, le salut '^ est au fond le don de la charité même. Nous ne pouvons nous sanctifier qu'en travaillant au bien des autres. L'accomplissement du devoir ne saurait être

- impossible, nous sommes strictement tenus à tout faire pour restaurer l'âme de nos contemporains ; il existe donc*quelque moyen de les amener au christianisme. Aucun d'eux ne s'y tournera s'il ne se sent pas d'abord coupable. Comment donc se fait-il que tant de gens n'éprouvent rien de semblable, comment peuvent-ils se tromper ainsi sur eux-mêmes, car certainement ils se trompent, si le christianisme est la vérité?

Poser la question nettement c'est la résoudre. De la meilleure foi du monde, qui n'est peut- être pas très bonne, ils se trouvent bien tels qu'ils sont, parce que leur idéal de conduite est vague, obscur ou mesquin, parce que leur sentiment du devoir est faible. Pourvu qu'ils soient en règle avec le code, ils sont contents. Ce n'est pas que la vertu les laisse absolument froids, le dévouement les ravit au théâtre ; des hommes tels que saint Vincent de Paul, Livingstone ou de Brazza, des filles comme Jeanne d'Arc excitent leur admiration. Prenez votre appui dans ces sentiments naturels, faites-leur comprendre — parfois vous y parviendrez — que le bien moral n'est pas un mérite surérogatoire, quelque chose qu'on peut à son gré prendre ou laisser comme un pardessus en automne ou comme une bague à son doigt, stimulez chez eux l'impératif endormi ; montrez-leur — c'est chose, hélas ! trop facile — que la société meurt de ses vices ou, plus exactement, meurt de nos vices, et qu'un intérêt pressant s'unit au devoir pour nous conseiller, pour nous prescrire de nous vouer à l'œuvre du sauvetage. Enrôlez ces conscrits sous le drapeau de la vie nouvelle^ mettez-les à l'œuvre, et la pratique leur enseignera le sérieux du devoir mieux que tous les discours n'auraient jamais pu le faire.

Une fois pénétrés de la simple foi des positifs^ que nous vivons en vue d'un but, et que la poursuite de ce but est la seule véritable vie, ils s'efforceront de l'atteindre en effet... et ne tarderont pas à trouver la tâche pénible ! Affermis dans le propos de vivre pour le devoir et non suivant leurs caprices, ils constateront avec honte et douleur que chaque jour ils s'écartent de leur propos, ils constateront leur insuffisance, leur impuissance, leur inconséquence, leur duplicité; ils sentiront, en un mot, leur esclavage, et se demanderont avec in-

quiétude s'il n'existe aucun moyen de s'en affranchir. Se sachant malades, ils feront appel aux médecins : quelques-uns iront au prêtre, qui, nous l'espérons, leur fera du bien ; d'autres, croyant en Dieu, prieront Dieu. Ceux qui, jusqu'ici, ne pensaient pas qu'il y eût un Dieu capable d'entendre et d'exaucer les prières, se verront contraints d'examiner à nouveau la question qu'ils avaient préjugée, par l'impossibilité de concilier ces deux faits désormais constatés par leur expérience intérieure : l'existence du devoir et l'impossibilité de s'en acquitter. N'essayant plus de se soustraire à l'anxiété qui les gagne par des poursuites vulgaires ou par de frivoles amusements, ils s'enquerront peut-être de ce Christ dont ils ont entendu parler dans leur enfance, surtout s'ils ont la trop rare fortune de rencontrer de vrais chrétiens, marchant dans la droiture et dans la sérénité. Le problème de la religion se posera pour eux de lui-même, et ils l'aborderont avec le désir d'y trouver un remède à leur maladie, une force dont ils ont besoin pour s'acquitter de ce qu'ils savent être leur devoir.

Dans la discussion que nous venons de reprendre, tous sont d'accord pour avouer que la société contemporaine a besoin d'une régénération morale. Nous concédons aux censeurs du Devoir présent que les seuls chrétiens peuvent s'y employer d'une manière vraiment utile, d'où nous concluons naturellement que l'affaire la plus urgente est d'augmenter le nombre des chrétiens, jusqu'ici presque imperceptible, dans les milieux qui forment l'opinion. Nous constatons que dans le siècle présent, pour qu'un homme cultivé plie son esprit à la foi chrétienne, il est indispensable, avant tout, qu'il se sente personnellement faible, malade, coupable, afin qu'il éprouve le besoin de pardon, de force, de guérison. Ce n'est pas un dogme qu'il

s'agit d'admettre, c'est une expérience personnelle qu'il s'agit de faire.

Nous constatons que cette condition n'est pas remplie chez le plus grand nombre, et nous comprenons sans la moindre difficulté que, s'ils se trouvent bien tels qu'ils sont, c'est qu'ils ne croient pas sérieusement au devoir ou qu'ils se font du devoir une idée trop faible et trop basse. La logique la plus élémentaire nous montre, en effet, que, suivant ce que sera le devoir à nos yeux, nous jugerons si notre conduite y est conforme ou ne l'est pas . La première démarche à tenter pour amener à Jésus-Christ de nouveaux disciples est donc de réveiller le sentiment du devoir autour de nous, d'en tracer un juste programme et de pousser nos amis à l'œuvre. C'est en contemplant l'idéal que nous mesurerons la distance qui nous en sépare ; c'est en nous ébranlant pour franchir cet espace que nous constaterons notre faiblesse et le besoin d'un secours d'En-Haut ; c'est en nous interrogeant sur la cause possible de cette impuissance que les prémisses du christianisme commenceront à s'éclairer pour notre esprit et que la question sera véritablement posée.

Aussi ne pensons-nous pas être absurde en mettant l'iiction avant la foi, suivant en cela l'indication que nous fournit Jésus-Christ lorsqu'il dit : « Si quelqu'un veut faire Sa volonté, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu. » (Jean vu, 17.)

Nous ne savons pas si M. Paul Desjardins se propose réellement pour but dernier d'amener des brebis au bercail de l'Eglise, ainsi que plusieurs l'ont soupçonné, mais il nous semble que celui qui en aurait conçu le dessein n'aurait pas pu suivre une marche plus conforme à la saine apologétique.

Et s'il met l'action au-dessvs de la foi, nous ne saurions pas le lui reprocher bien sévèrement. La foi nous

paraît être un moyen pour Taction, moyen indispensable, mais moyen jusque dans la dernière intimité de la vie spirituelle et contemplative Sur ce point nous avons un bon garant. « Voici, dit l'apôtre Paul, ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, la charité, mais la plus grande est la charité. » Que ses instruments soient le bras, la bourse, les lèvres ou le seul cœur, la charité c'est toujours l'action. Aussi, loin de refuser au chrétien le droit de s'associer à d'autres personnes pour travailler à la réforme des mœurs sur le terrain de la neutralité religieuse, lui en ferionsnous plutôt un devoir si nous ne savions jusqu'où va l'esprit de secte et quels dangers l'invasion d'un puritanisme affiché ferait courir à la généreuse entreprise. Dans l'accord pour faire œuvre charitable, cette neutralité religieuse au point de départ, qui ne saurait exclure longtemps une discussion fraternelle, nous remplit d'une belle espérance pour la religion. L'esprit souffle où il veut, quoi que puissent en penser les corporations qui se flattaient de l'avoir capté. Nous mettons dans le cœur des Eglises de tout nom la mission en Europe aussi bien que la mission en Afrique et la mission auprès du peuple des bureaux, des amphithéâtres et des salons aussi bien qu'auprès du peuple des mansardes et des chaumières. Nous les conjurons d'examiner où sont les obstacles qui les arrêtent dans l'accomplissement du plus urgent de tous leurs devoirs.

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