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QUESTIONS DE MÉTHODE

Jugeant le christianisme nécessaire à la société non moins qu'à chacun de ses membres, on s'est demandé comment il serait possible d'amener à lui ceux qui ne le connaissent point, et qui, suivant l'opinion répandue autour d'eux, ne sauraient y voir qu'une superstition démasquée et démodée. Nous avons répondu : Réveiller en eux le sentiment qu'ils ne vivent pas comme il faut vivre, en termes techniques la conscience du péché. Mais on s'abuserait étrangement si l'on pensait que cet éveil soit chose facile. Feu M. Renan, qui s'est beaucoup occupé de la religion et qui l'a présentée au public français sous des accoutrements fantaisistes, n'a rien éprouvé de semblable ; il se trouvait très bien tel qu'il était, opinion commune à beaucoup de messieurs et de dames qui n'ont ni le savoir, ni l'esprit d'Ernest Renan. Pour se sentir intérieurement au large, il suffit de n'avoir rien de bien grave à cacher au monde et de croire l'homme libre d'employer son

temps comme il lui plaît. La conscience ne paraît pas être un organe indispensable à la vie individuelle. Chez un petit nombre, vous la trouverez sensible, vigilante, inquiète, ardente au début même de la vie morale ; chez un nombre assez faible encore, elle est muette, ou plutôt elle est absente, ne se révélant par aucun symptôme malgré les plus pressantes sollicitations. Entre ces deux lignes passe la foule, qui se juge assez fréquemment, se condamne même quelquefois, mais toujours d'une âme indulgente ; tandis qu'elle épluche avec une austère sagacité les faits et gestes du voisin. Le jugement moral abstrait diffère de la conscience, qu'il surpasse beaucoup en développement. Sans faire de retours sur sa propre conduite et sans y attacher grande importance lorsqu'il en fait, chacun, dans un siècle et dans un milieu donnés, distingue entre le bien et le mal, et les conçoit à peu près de même. Qu'on absorbe la morale dans l'esthétique ou qu'on l'en déduise ; qu'on ne voie même dans ses préceptes que les conseils d'un intérêt bien entendu, chacun reconnaît qu'il est mal de tuer, de faire souffrir gratuitement, de voler et de tromper, sinon de mentir. Les fautes même dont on se vante et que le Gode punit dérisoirement, lorsqu'il les punit, on avouera quelquefois qu'il serait mieux de ne pas les commettre. Et si de fait, le devoir, au sens le plus bourgeois du mot devoir, n'est pas la règle de notre vie, nous admettons généralemenè qu'il devrait l'être, et même, abstraction faite des êtres trop grossiers pour concevoir ou même entrevoir cette idée, nous ne la trouvons subordonnée en principe à d'autres intérêts que chez un petit nombre de systématiques et de raffinés.

La connaissance du bien et du mal fournit donc un point fixe et solide pour ébranler la conscience. Quand nous serons préoccupés sérieusement de notre devoir.

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il faudra bien nous demander si nous l'observons ; et quand nous nous en ferons une idée précise, nous serons bien contraints d'avouer que nous somm^ fort loin de répondre à cette exigence. Alors, voulant faire mieux sans y réussir, nous chercherons une aide hors de nous, et nous deviendrons naturellement des candidats à la religion. Reste à savoir comment attacher Tesprit d'un homme à la considération d'un devoir qu'il croit bien connaître et qui probablement l'ennuie. Un bon moyen, à défaut d'autres, ne serait-il pas de le décider à s'en occuper pratiquement et de se joindre en un travail à d'autres hommes poussés par le même désir? Quelques mystiques enseignent que nos progrès dans la connaissance sont proportionnés à la fidélité dont nous faisons preuve dans la pratique de la vérité que nous possédons.

Telle est la substance des réflexions présentées à l'occasion de ces compagnons de l'union morale qui se sont associés, sans égard à la diversité de leurs opinions dogmatiques, pour travailler au bien moral de leurs concitoyens. Si ces hommes-là ne possèdent pas tous la vérité religieuse, ils nous semblent avoir pris le bon chemin pour l'obtenir

Ces considérations ne sont pas sans quelque portée dans la question toujours actuelle du fondement qu'il faut donner à l'enseignement religieux. Suivant les uns, c'est la tradition ; selon d'autres, le texte d'écrits inspirés, ou certaines portions de ces textes, et particu*

lièrément des récits évangéliques ; les derniers venus en appellent à leur conscience religieuse. Mais la consci^ice dont ils relèvent n'a-t-elle pas été formée par les écrits que les précédents allèguent, et la croyance à l'inspiration exclusive de ces écrits ne vient-elle pas à ceux-ci de la tradition ? Ne nous laissons pas enfermer dans de tels cercles. Le chrétien qui a le sentiment de sa condition ne saurait oublier un seul instant qu'il est missionnaire, puisque son privilège consiste dans la faculté de faire du bien. Sa doctrine doit donc être telle qu'on puisse en établir la vérité dans un esprit droit par des moyens légitimes. En d'autres termes, le dogme ne doit renfermer que ce que peut démontrer l'apologie. 11 faut songer aux âmes, avant de chercher le moyen d'enceindre et de clore une Eglise destinée à rester ouverte. Comment donc ferez-vous admettre l'infaillibilité du vicaire de Jésus-Christ à l'homme de sens qui ne reconnaît point encore la divine mission de Jésus lui-même? L'autorité de la Bible est un moyen bien insuffisant d'assurer la conformité des croyances, puisqu'elle est invoquée également par les opinions les plus opposées. De là vient la nécessité sentie universellement par les Eglises de formuler leur foi dans des confessions. Mais d'abord comment prouver l'inspiration et l'autorité de la Bible dont ces confessions devraient résumer la doctrine, sinon par des mérites internes dont la conscience reste juge et dont la valeur probante se borne aux passages où la conscience a trouvé ces mérites? Jusqu'ici nous ne voyons que des conventions, des combinaisons artificielles pour assurer tant bien que mal une apparence d'unité, nous ne découvrons aucun moyen de faire naître la conviction dans l'esprit qui ne sait rien encore, sinon son ferme propos de ne rien admettre sur la foi d'autrui . Reste donc la conscience, hors de laquelle il n'y a

rien à faire. La doctrine de la foi, ne pouvant s'attester qu'à la conscience, doit trouver sa base et son critérium dans la conscience. Nous ne parlons pas de la conscience chrétienne, ce qui serait un cercle vicieux, nous parlons de la conscience morale et religieuse en général, s'il en existe une. Pour suivre une marcke réellement scientifique, il faudrait sans doute avoir expliqué préalablement comment cette conscience dont nous parlons s'est formée et constituée ; mais s'il ne s'agit que de produire une conviction effective, il suffît que la conscience du disciple et celle du maître se trouvent d'accord.

Au surplus, et c'est ici le point sur lequel nous voudrions insister aujourd'hui, pour arriver à s'entendre sur la méthode à suivre dans l'enseignement de la religion, il serait à propos de savoir exactement en quoi la religion consiste. Ceci n'est point un détail sans importance, bien qu'on semble avoir parfois négligé de s'en enquérir.

La religion est-elle une science, comme le disait le catéchisme qu'on m'a fait apprendre; consiste-t-elle dans un ensemble d'opinions sur le système des choses divines et sur les rapports généraux entre le Dieu défini de la sorte et le monde visible, auquel appartient l'humanité ; bref, la religion consisterait-elle en doctrines que la théologie aurait pour office de découvrir, de formuler, d'enchaîner et de justifier le mieux possible?

Il est manifeste que l'Eglise le comprend ainsi depuis

fort longtemps, sinon depuis son origine : ses divisions mêmes le prouvent et le terme courant d'orthodoxie en fait foi.

Cependant cette conception ne nous suffit plus. On parle fréquemment d'une orthodoxie morte, ce qui suggère l'idée que la religion doit exercer une certaine influence sur notre vie, c'est-à-dire sur la direction de notre activité. L'enseignement religieux traite subsidiairement de la conduite ; il y a une morale religieuse, et pour être un homme religieux, il faut connsdtre cette morale, sinon forcément s'y conformer.

Dans la grande société religieuse où la confession auriculaire est prescrite, la théologie morale comprend une énumération consciencieuse de tous les péchés possibles. Habituellement, l'absolution n'est accordée que sur la promesse de s'en éloigner ; mais dans l'ignorance où nous sommes des secrets professionnels, l'histoire nous montre par l'exemple des plus illustres personnages qu'on peut rester en bons termes avec cette Eglise sans renoncer aux satisfactions qu'elle condamne. Pratiquer la religion ou pratiquer tout court (ce neutre est une ellipse technique) ne signifie pas observer fidèlement les règles de la morale chrétienne dans tous ses rapports avec le prochain et avec les choses du monde, mais accomplir les rites prescrits. Puis, le dogme étant un très grand édifice, où il est presque aussi facile de s'égarer que dans les escaliers et les corridors du Vatican, il suffit de pratiquer, dans la conviction qu'en toute chose l'enseignement de l'Eglise est conforme à la vérité. La foi au pape ou au curé constitue nécessairement la somme de la religion pour \f^ plus grand nombre des fidèles lorsqu'on la fait consister dans les opinions. Seulement à Rome il n'y a qu'un seul pape, tandis qu'ailleurs le nombre en varie.

Ceux qui placent le siège de la religion dans le sentiment et qui en mesurent la valeur aux émotioDS qu'elle procure, font preuve d'une certaine délicatesse dans le choix de leurs plaisirs, mais ils s'exposent à des dangers, parmi lesquels nous ne vo«lons relever que celui de se mettre en contradiction avec la morale publique et avec les lois. Inutile d'insister sur une manière de voir très répandue dans un monde où tout se mesure à l'étalon du plaisir, mais probablement étrangère aux lecteurs de ces lignes.

Plus sérieuse est la pensée, plus utile est l'existence de ceux qui voient dans la religion une affaire de conduite et de volonté. Indépendamment de la religion rituelle, dont les actes n'ont de valeur que par les sentiments qu'ils devraient exprimer, et ne peuvent être imposés sans leur attribuer en eux-mêmes une valeur arbitraire, il existe une religion de la bienfaisance digne de tous les respects. Seulement cette activité, qui doit se régler sur une croyance et qui se nourrit de nos meilleurs sentiments, court à son tour le risque, en s'attacbant d'une manière exclusive aux résultats extérieurs, de laisser la pensée inactive et le sentiment superficiel.

La religion ne relève d'aucune de nos facultés plus particulièrement que des autres ; elle veut nous poss^er tout entiers . La religion est une vie ; îrien n'est plus banal que ce mot, mais rien n'est plus vrai ni plus important. Il faut en tirer les conséquences et s'y soumettre sans biaiser.

Si la religion est une vie, rien ne peut entrer dans la religion, rien n'appartient à la religion qui ne puisse être vécu et qui ne concoure à la vie. C'est ce qu'avait clairement compris notre ami paternel, le bienheureux Vinet. On commence à le reconnaître aujourd'hui, mais, de son temps, les meilleurs ne l'entendaient pas. Si tout ce qui appartient à la religion doit pouvoir être vécu, nulle conception des choses divines qui s'adresse à la seule intelligence, à plus forte raison nulle formule enveloppant un problème qui ne touche que l'intelligence, ne saurait faire corps avec la foi, que le respect de cette indéniable vérité tendrait grandement à simplifier.

Ainsi, la divinité de Jésus-Christ peut et doit s'appeler un dogme religieux dans ce sens que Jésus-Christ est en fait, pour le chrétien, un objet d'adoration. L'anthropomorphisme, inhérent à toute religion vivante, se légitime et se satisfait en Jésus-Christ. Avec lui, s'il faut en croire le témoignage de nombreux chrétiens. Dieu devient un objet d'expérience au sens universel de ce mot. La représentation qu'on s'en fait reste un produit de l'imagination, mais c'est une imagination qui n'a plus rien de flottant ni d'arbitraire; la fidélité de l'image nous est garantie. Il est clair que la religion de ceux qui adorent Jésus Christ et celle de ceux qui ne l'adorent pas n'est point la même.

Pareillement rhumanité de Jésus-Christ est un dogme religieux, dans ce sens que Jésus-Christ doit pouvoir nous servir de modèle, non par manière de parler mais réellement, et que nous ne serons devenus ce que nous sommes appelés à devenir dans cette vie qu'en revêtant les sentiments de Jésus-Christ, pour agir comme il eût agi dans la circonstance où nous nous trouvons. Jésus ne saurait évidemment nous servir de modèle, si, par un effet de notre nature, nous étions incapables d'agir comme lui.

L'affirmation simultanée de l'humanité et de la divinité du Christ est essentielle à la religion qui porte son nom, parce que l'une et l'autre sont impliquées dans la vie chrétienne, dans la complète union du fidèle à Christ qui comprend également l'adoration et l'imitation. La conciliation des deux termes est un problème que l'intel- Jigence devait naturellement se poser, problème assurément difficile, et parfaitement insoluble pour ceux qui l'abordent en partant de définitions de l'humain et du divin conçues en dehors du christianisme, mais problème dont la détermination n'intéressant pas la vie chrétienne, n'est pas de sa nature article de foi. Ce point, qui a provoqué les schismes les plus anciens dans l'Eglise, n'aurait pas même été discuté par ses conducteurs si l'idée de la religion n'avait pas été préalablement altérée dans leur esprit. Aussi bien aucune des définitions avancées ne s'impose-t-elle. On en pourrait imaginer d'autres encore ; libre à chacun de choisir entre elles, s'il éprouve le besoin d'en avoir une, pourvu que sa formule n'ait rien de contraire au double besoin d'adorer Jésus et de le prendre pour modèle.

De même le salut par le sang de Jésus-Christ est un dogme religieux, comme la vie à venir et le Dieu personnel, c'est-à-dire accessible à nos prières. Nous

éprouvons le besoin d'être pardonnes parce que nous nous sentons coupables. Mais indispensable à l'existence de la société, l'idée de justice, quelle qu'en soit l'origine, préside à notre éducation et s'accompagne en nous d'un sentiment très vif : nous ne saurions admettre que le coupable soit traité comme innocent ; le pardon nous est donc nécessaire, et la gratuité du pardon nous déconcerte. Ici les motifs internes et les raisons externes de la foi, la conscience et l'autorité se rejoignent et se pénètrent. Cherchant comment justifier un pardon que nous espérons malgré tout, parce qu'il nous est indispensable, nous entendons Jésus déclarer qu'il donne sa vie pour ses amis et nous l'en croyons sur parole ; il ne saurait nous tromper puisqu'il est saint, il ne s'abuse pas puisqu'il est divin. Le salut par le sacrifice de Jésus-Christ n'est pas une affaire d'opinion qu'on puisse indifféremment admettre ou rejeter, c'est le fondement de notre assurance, c'est un sujet de gratitude et de joie infinies. Jésus-Christ n'est pas seulement la manifestation de Dieu sur la terre, il n'est pas seulement le parfait modèle de notre conduite, il est notre Sauveur, nous lui devons tout. Il semble impossible, il faut la profondeur insondable de notre égoïsme, il faut toute la distraction, il faut l'inexprimable légèreté qu'engendre trop souvent l'habitude, pour avouer cela sans que son amour devienne le constant objet de notre pensée et notre reconnaissance envers lui le premier mobile de nos actions. En effet, dans ce sacrifice, Jésus est encore le modèle du chrétien. On a remarqué depuis longtemps que la poursuite du bonheur est inséparable de la vie. Un peu de réflexion nous fait comprendre qu'il ne saurait en être autrement ; vouloir une chose, y mettre son cœur, y trouver son plaisir sont des expressions synonymes. L'esprit chrétien consiste à trouver son plaisir

dans le don de soi, dans le sacrifice. Cette disposition singulière s'explique par Tamour que Jésus inspire à ses disciples. Pénétrés du sentiment qu'ils lui doivent tout, ils l'aiment, ils aspirent à l'aimer avec toute l'ardeur possible, à pénétrer en lui, à se pénétrer de lui, à s'identifier avec lui, et s'identifier avec lui c'est l'imiter dans sa mort et dans sa vie. On peut, hélas I comprendre qu'il doit en être ainsi, sans en avoir personnellement fait l'expérience.

La croyance au salut par les mérites de Jésus-Christ a donc pour efifet naturel de modifier nos sentiments et les mobiles de nos actions. Par effet naturel, j'entends effet raisonnable, effet normal, non pas certes effet nécessaire. Nous l'avons déjà rappelé ; tous les cœurs ne s'ouvrent pas à la gratitude. On peut se réjouir à la pensée qu'on est sauvé par l'acte généreux d'un autre, et n'en poursuivre que plus gaiement des satisfactions toutes personnelles. Mais il n'est pas bien que l'esprit se sépare ainsi du cœur. La doctrine du salut par le sacrifice de Jésus-Christ entre donc, ou du moins peut entrer profondément dans la vie. Dès lors c'est un dogme de la religion.

Mais ce dogme, pareil aux autres, pose à la pensée des questions peut-être insolubles. Si nous jugeons avec saint Anselme, sans partager toute son espérance, qu'il sied aux fidèles de chercher à comprendre ce qu'ils croient, en revanche nous n'estimons pas que ce docteur illustre ait éclairci le mystère de notre salut en enseignant que, par ses souffrances et par sa mort, Jésus a payé notre dette à Dieu le Père. Cette explication, dont nous avons trouvé le germe dans notre cœur nous paraît néanmoins reposer sur une confusion du droit civil et du droit pénal dans une matière où ni l'analogie du droit civil, ni peut-être celle du droit pénal, ne sauraient être invoquées. La souffrance

et le mal moral ne sont pas choses du même ordre pour que l'une compense l'autre. Dieu n'est pas un créancier ; une faute n'est pas une dette. L'ordre altéré par la faute n'est pas rétabli par la punition, mais par le redressement de la volonté coupable. Et quand il en serait autrement, encore ne serait-il pas rétabli, mais le désordre plutôt aggravé par la souffrance d'un tiers innocent, que ce tiers soit homme ou qu'il soit Dieu, que sa peine lui soit infligée ou soit volontaire. Je puis payer la dette de mon voisin parce que l'intérêt et le droit positif du créancier sont uniquement de rentrer dans une somme dont il a l'emploi. Pour que la douleur d'un innocent pût être une satisfaction offerte à Dieu, il faudrait qu'il eût l'emploi de cette douleur, il faudrait qu'il trouvât son avantage ou son plaisir dans la souffrance en elle-même, ce qui contredit absolument notre idée de Dieu. D'autres explications avaient été proposées, avant celle-là, d'autres l'ont été depuis sans conquérir l'assentiment général. A nos yeux le mystère reste mystère, et son impuissance à le sonder n'empêche pas l'âme d'étreindre son libérateur.

Inutile de poursuivre. Ces deux exemples font comprendre notre pensée et notre désir : nous voudrions voir la communauté religieuse se fonder sur la vie religieuse ; nous considérons comme appartenant à la religion les points de doctrine naturellement propres à déterminer l'état du cœur et la direction de la conduite. Nous en exclurions en revanche les théories destinées soit à préciser, soit à systématiser ces points vitaux dans le but de les rendre intelligibles, aussi bien que des vues quelconques sur les sujets même les plus élevés dans lesquels nous ne trouvons rien de propre à modifier nos sentiments et notre activité.

Si la distinction que nous suggérons était admise et strictement observée, les divergences d'opinion concernant la source et la garantie de la vérité religieuse perdraient quelque chose de leur importance. Les discussions sur ce sujet ne peuvent plus s'élever que dans les Eglises de la Réforme ; mais tous doivent y prendre garde, tous y sont intéressés.

Historiquement, officiellement, la Réforme s'est appuyée sur l'autorité des Ecritures, quoique Luther ait déjà pris des libertés assez grandes vis-à-vis du volume sacré. Cette base conventionnelle s'est effondrée. L'inspiration littérale prête un caractère divin à des propositions contradictoires. Le patois d'Eglise est parfois absurde. Gomment peut-on appeler Parole de Dieu la prière qu'un pécheur adresse à Dieu ? Pour ceux qui fondent leur croyance sur l'autorité de certains textes bibliques saos admettre l'inspiration de la Bible entière, ils s'attribuent à eux-mêmes le discernement de la vérité religieuse. La vérité réside en eux, ce qu'on pourrait leur accorder s'ils ne refusaient pas le même privilège à leurs adversaires.

Ceux-ci placent dans la conscience la source" et le critère de la vérité. Peut-être n'est-il pas facile de rester dans cette position jusqu'au bout sans rien accorder à l'autre partie. La conscience ne nous enseigne pas de faits historiques ; elle ne sait rien de Jérusalem ni de ce qui a pu se passer dans cette ville. Pour que les discours, la vie et la mort de Jésus-

Christ exercent une action sur elle, il faut qu'on ait pris connaissance des évangiles et qu'on leur attribue une valeur historique, ce qui ne saurait être exclusivement l'œuvre de la conscience, car malheureusement la beauté morale- d'une histoire n'en saurait garantir l'authenticité. Certains que Jésus est bien un personnage historique, si leur conscience et leur expérience leur font trouver dans son excellence morale quelque chose de surhumain, ils seront portés à croire au témoignage qu'il rend sur son propre compte, et se trouveront dès lors soumis à son autorité, même s'il ordonne à ses disciples de le croire sur parole. Gomment voir en Jésus-Christ son Sai.veur sans y voir son Maître, et comment l'accepter pour Maître sans s'incliner devant l'autorité qu'il s'attribue à lui-même au point de frapper ses auditeurs d'étonnement ? La foi d'autorité tend donc en quelque mesure à se greffer sur le témoignage de la conscience. D'ailleurs cette conscience du civilisé s'est formée par l'enseignement séculaire du christianisme, qu'il le professe encore ou qu'il s'en soit détourné.

Mais si la foi chrétienne est bornée aux points qui touchent le cœur et déterminent la conduite, l'autorité ne lui imposera jamais rien seule, en se séparant de la conscience dont elle procède. Le fidèle trouvera le salut dans la croix, parce qu'il a besoin d'un Sauveur et que celui qui se donne pour tel ne lui paraît pas capable de le tromper ni de s'abuser lui-même. A la considérer froidement, cette raison n'est pas tout à fait péremptoire. En un certain sens, il faut bien reconnaître que la foi crée son objet, ainsi que le disait Ernest Renan. Mais la science expérimentale crée aussi son objet en assignant une cause extérieure à la sensation, et, lorsqu'on y réfléchit quelque temps, on finit par s'apercevoir que les dernières raisons de se

fier aux résultats de rinvestigation dans cet ordre valent aussi pour Tordre moral. S'il n'y avait pas une harmonie entre notre monde intérieur et l'univers, toute connaissance serait impossible. La suprême finalité veut que nos légitimes aspirations soient satisfaites.

Quelle que soit l'opinion qu'on se forme sur la meilleure méthode à suivre pour rendre à Christ les pays qu'on appelle encore quelquefois chrétiens, les Eglises n'ont certainement rien de plus important ni de plus urgent à faire que de l'essayer. Nous sommes allé jus qu'à dire que ce devoir prime tous les autres : au risque d'importunité, nous y revenons encore. Que les chrétiens s'occupent de leur propre édification ; certes, les en détourner serait coupable, mais s'ils s'y appliquent sérieusement en s'éclairant de Texpérience, ils se convaincront bientôt que pour vivifier la religion d'une communauté, rien n'est comparable à la solidarité d'une œuvre chrétienne. Asiles, hôpitaux, sociétés préventives, missions étrangères, c'est par ces ouvertures encore étroites que l'air du ciel pénètre dans nos foyers. Aimez vos missionnaires, connaissez-les, priez pour eux, envoyez-leur les produits de votre travail : ils forment quelques chrétiens dans leurs stations lointaines, et quel ardent espoir ne s'attache-t-il pas à ces prémices I Mais à chaque noir qu'ils baptisent, il faut, pour mesurer leur œuvre

effective, joindre les enfants de leur propre pays qu'ils élèvent à la charité. De Genève « la puritaine » est parti un mouvement pour combattre l'ivrognerie, dont le succès modeste encore a cependant excité l'heureuse émulation des catholiques du voisinage. Ce mouvement s'est produit sous l'impulsion de la piété. Des considérations fort pressantes, d'ordre terrestre, ont suggéré d'autres tentatives pour lutter contre le fléau, mais le succès appartient aux dévots de la Croix- Bleue, parce que, sociables jusqu'à l'excès, les malades qui veulent guérir ont besoin de compagnons, besoin de sympathie, besoin d'affection, et qu'ils trouvent tout cela dans le milieu bienfaisant de la fraternité chrétienne. Ils deviennent chrétiens en devenant sobres, et ceux qui soutiennent leurs pas, ceux qui les entourent et les encouragent, ceux avant tout qui vont les chercher, au risque d'être mal reçus, en deviennent de meilleurs chrétiens. C'est dans cette activité pratique, dans ces contacts avec le dehors, en un mot c'est par l'exercice effectif de la charité que se nourrit et s'accroît l'Eglise. La prédication du temple y concourt assurément, mais elle n'y suffirait pas. Les petites réunions d'initiés nous semblent d'assez médiocre importance, aussi longtemps qu'elles ne nuisent pas. Sous couleur de perfection, elles arrivent parfois à la perversion. On a vu le péché mortel du monachisme envahir des communautés protestantes : une séparation du monde qui laisse le monde aller son train, une contemplation du Créateur, dont nous ne saurions augmenter la félicité, s'exaltant jusqu'à faire oublier les créatures dont il nous a commis la charge.

Au reste les petits conventicules ne sont pas seuls exposés. Il est toujours mauvais pour l'Eglise de se replier sur elle-même . Dès qu'on en ferme les portes, l'air s'y corrompt. Ceci nous ramène à quelques points

touchés trop rapidement dans les pages précédentes. Dans certains milieux, dans certains journaux il est à la mode de tourner la logique en dérision, conime on n'oserait pas le faire si Ton parlait véritablement sous le contrôle du public. Quelques petits-fils de Calvin, par exemple, font com plaisamment observer que la croyance à la prédestination n'a pas éteint chez se adhérents l'ardeur missionnaire et l'activité pratique en général. En Amérique et ailleurs, ces fatalistes se sont montrés hommes d'action. C'est incontestable ; les musulmans déployèrent aussi dans les combats une singulière énergie et sont probablement encore aujour d'hui d'excellents soldats. Il n'y a rien là de contraire à la logique La prédestination n'en porte pas moins son fruit, et la logique n'a pas mérité les mépris dont on la couvre. Ce n'est point impunément que les pères des réformés ont fait longtemps de la prédestination le premier article de foi. Leurs héritiers n'osent plus avouer cette doctrine ; ils ont reconnu la vanité des efforts entrepris pour la mettre d'accord avec celle qui place en Dieu la source et la substance du bien naoral. Ils ne l'enseignent donc plus, mais les conséquences logiques du système abandonné pèsent encore sur leur esprit qu'elles obscurcissent. On ne saurait s'expliquer autrement qu'issus de la prédication évangélique et sensibles encore aux attraits de la charité, ils se sentent néanmoins libres de se constituer en cercles fermés, vivant entre eux, creusant avec passion d'insolubles problèmes et laissant le monde aller son chemin.

Bien que presque opposée et d'une origine très différente, l'illusion d'une religion nationale, en vertu de laquelle on tient pour chrétiens tous ceux qui ne s'en défendent pas, concourt au même assoupissement. Enfin, cause qui prime peut-être toutes les autres, la loi

de moindre résistance : on entreprend les œuvres où l'on espère quelque succès ; on se détourne des tâches qui paraissent trop difficiles et l'on réussit à n'y point songer.

On n'y réussit que pour un temps. Celui qui ne craint pas d'écarter les voiles, d'ouvrir les yeux et de s'interroger^ reconnaîtra que le premier de tous les devoirs pour les chrétiens, est, à notre époque, de travailler de toutes leurs forces à changer la direction de la pensée publique. Et si l'éducation religieuse, si l'instruction théologique en particulier ne sont pas à la hauteur de cette tâche, ce sont elles avant tout qu'il faut changer, car enfin, pris en lui-même, le christianisme est le plus fort. La faute est donc à nous qui reculons devant notre devoir et qui, lorsque nous nous risquons, ne savons pas nous y prendre. Peut-être des talents de premier ordre seraient-ils nécessaires pour commander l'attention du monde et peut-être serontils accordés à l'f^glise lorsqu'elle en aura fait Tobjet de son oraison.

S'ils viennent, ils se frayeront leur route eux-mêmes. Néanmoins il n'est pas sans intérêt de se consulter sur la marche à suivre. Nous avons émis l'opinion que le premier point h gagner pour poser la question du christianisme devant un esprit qui la croit vidée est de faire naître en lui le sentiment d'une culpabilité véritable ; tel est le rôle de la loi suivant l'apôtre; il faut donc.

avant tout, rallumer les lampes devant l'autel de la loi.

Le besoin moral est une évidence pour qui l'éprouve; la tâche du missionnaire consiste avant tout à réveiller ce besoin moral. On n'appelle pas le médecin aussi longtemps qu'on ne se croit pas malade, mais une fois qu'on cherche un médecin, il est naturel de songer à celui dont la parole a transformé le monde. Et si Ton a contre lui des préventions, que le spectacle de l'Eglise ferait assez comprendre, au moins voudra-t-on aller aux sources pour savoir ce qu'il a dit et ce qu'il a fait. Pour augmenter le nombre des chrétiens, Taffaire principale est donc de réveiller la conscience de ceux qui ne le sont point et qui n'éprouvent encore aucun besoin de le devenir. La conscience à laquelle il s'agit de parler, c'est la leur telle qu'elle existe en fait. On ne l'atteindrait pas en leur faisant voir qu'ils n'observent pas les préceptes d'une loi dont ils n'acceptent pas l'autorité. Il faut leur faire confesser une vérité que la première inspection ne découvre pas toujours, c'est qu'ils ne se conforment pas à leur propre règle de conduite.

L'idée du bien moral est la même en gros pour les chrétiens que pour les gens du monde. Eh bien, à défaut de l'art qui mettrait ma thèse en valeur, je la répéterai jusqu'à ce qu'on l'ait réfutée ou qu'elle ait prévalu dans la pratique : le premier point est de faire entendre à ceux qui n*y songent pas que l'observation positive de la loi morale est rigoureusement obligatoire. Il faut arriver à faire opérer en eux la conscience et, lorsqu'on s'adresse à des personnes cultivées, à d'honnêtes gens, à ceux qu'il importe le plus d'atteindre, parce qu'une fois convertis, ils feraient à leur tour des prosélytes, le meilleur moyen d'y parvenir paraît bien être celui que nous avons indiqué : vivifier l'idéal lui-

même en le présentant comme l'objet d'un devoir immédiat. Nul ne s'engage sérieusement dans un travail de charité sans éprouver bientôt son insuffisance, surtout s'il s'agit d'exercer une action morale. Quel homme sincère pourrait, en effet, se mettre à prêcher la vertu sans éprouver aussitôt des remords?

En mesurant la distance qui les sépare de leur idéal, ceux qui auront fait ces expériences, verront d'abord qu'ils sont fort éloignés du but, puis, après un sincère effort, qu'ils sont incapables de l'atteindre. Alors, sentant le besoin d'un Sauveur, ils examineront avec in* térêt les titres de celui qui s'est présenté comme tel, dont la parole et la destinée ont produit de si grands effets dans le monde et qui conserve encore des disciples convaincus. Mais, encore une fois, si l'homme capable de réflexion ne peut être conduit à la religion que par le réveil de sa conscience, il ne saurait faire entrer dans sa religion que ce qui dit quelque chose à sa conscience, que ce qui peut influer sur sa vie intérieure et modifier son activité. Pour sublime qu'en soit l'objet, une doctrine qui ne parle qu'à l'imagination et peut-être à l'intelligence, ne saurait être accueillie en vertu de la seule autorité qui s'impose au néophyte. Et s'il n'est pas possible d'en établir à .^es yeux la vérité, c'est quMl n'en a pas besoin.

Ceux qui, subissant l'ascendant naturel d'une tradition vénérée, font entrer la métaphysique dans la religion ne manqueront pas de nous dire : Si vous tenez la chute et la rédemption comme l'unique moyen de vous expliquer vous-même à vous-même, d'échapper au désespoir et de reprendre avec confiance la tâche que vous assigne le verbe intérieur, vous devez la foi la plus entière à Celui dans lequel vous avez reconnu votre Sauveur, vous croirez tout ce qu'il a dit, parce qu'il l'a dit, et par conséquent ^ * ^7 tout ce

qu'ont enseigné les disciples auxquels lui-même a confié la prédication de son Evangile. — Cette déduction fort plausible, qui contient sans doute une grande paît de vérité, soulève plusieurs questions graves et délicates devant lesquelles nous sentons notre insuffisance, mais que nous pouvons heureusement nous dispenser d'approfondir, bien qu'elles soient agitées avec ajrdeur dans plusieurs Eglises. Inutile de consumer nos forces à rechercher le sens précis de quelques textes scripturaires ou de savoir jusqu'à quel point nous sommes obligés d'y conformer notre sentiment, lorsque le sujet n'en intéresse pas la pratique (dans laquelle nous comprenons naturellement la vie intérieure). On ne contredira pas, on s'abstiendra. Tout n'est pas d'un -^al intérêt même dans l'Ecriture ; le nier serait une affectation. Nous nous attacherons donc à ce qui est pour nous le plus important. Je suis loin de penser que l'observation de cette règle nous délivre de toutes nos difficultés, mais elle en réduirait le nombre, ce qui serait beaucoup de gagné. Reste à savoir si la règle est juste, ce que tous n'admettront pas.

La religion dans laquelle on nous baptise a subi fortement, longtemps, à plusieurs reprises, l'influence de quelques systèmes philosophiques ; il ne pouvait pas en être autrement : nous ne comprenons rien que par analogies, en faisant entrer nos perceptions, nos expériences dans le cadre d'idées générales que nous pos-

cédons, et ces idées, d'où qu'elles proviennent, sont xne manière de philosophie. Tous ceux qui possèdent une religion personnelle sont d'accord au moins pour reconnaître que .leur religion est leur bien le plus précieux. La* question de savoir ce qui entre dans la religion ou ce qui n'en fait pas partie intégi*ante recevra donc des réponses différentes suivant ce qu'on envisage :^omme la chose la plus précieuse, ou, en d'autres termes, suivant le but qu'on assigne à la vie , problème philosophique au premier chef. Sur ce point, les docteurs de l'Eglise ne tiennent pas tous le même langage. L.es uns, plaçant peut-être d'instinct, la substance de la vie dans le sentiment et dans la volonté, se souvenant que Dieu est amour, cherchent le souverain bien dans l'amour. D'autres, pénétrés de la grandeur de leur profession, nourris directement ou indirectement, le sachant ou sans qu'ils s'en doutent, à l'école d'Aristote, pour qui l'idée de Dieu se résume dans l'éternelle intuition de soi-même, placent la fidélité des élus dans la connaissance de Dieu. La notion de l'esprit, c'est-àdire, s'ils sont conséquents, la notion de l'être, se résume pour eux dans l'intelligence La théorie a le pas sur la pratique ; la science est le but, la vie un moyen. Le premier des biens ici-bas, la religion, se concentre donc à leurs yeux dans la science des choses divines. Cette conception du souverain bien était-elle de Thomas d'Aquin, dont le saint père a revêtu la philosophie de son autorité suprême et qui est sans doute aujourd'hui le plus commenté, le plus suivi, le plus influent de tous les penseurs ? La conception de saint Thomas n'importe pas à la seule Eglise romaine, la Réforme n'a changé la théolc^ie du moyen-âge que sur quelques chapitres, et lorsque Giordano Bruno, fugitif du cloître, vint frapper aux portes de Genève, Théodore de Bèze lui déclara formellement que dans

cette ville il n'était pas permis de s'écarter d'un iot d'Aristote en philosophie. Ainsi l'opinion qui fait con^ sister en doctrines l'essence de la religion, dont ell^ fait une forme de la connaissance, s'est conservée^ complétée et organisée jusque dans les temps moi dernes. La philologie et l'exégèse des textes reconnue sacrés par la tradition tenaient dans la Réforme k place de la spéculation métaphysique aux premiers siècles et du formalisme logique au moyen âge, exé gèse d'ailleurs dominée par les résultats de la spéculation antérieure.

Aujourd'hui cette manière de comprendre la religion l'expose aux plus grands dangers. Se contiposaiit d'un corps de doctrine, celle-ci devra satisfaire aux conditions de la science ; car d'opposer la science à la foi, dans ce sens que la foi consisterait à croire sans preuve, serait la décrier et la rendre incommunicahle. La vérité religieuse devra donc être établie sur des fondements que la raison puisse éprouver, et ne se distinguera point de la vérité scientifique. Mais ^i toute vérité n'est pas un résultat de l'expérience, ainsi que les ignorants ont coutume de le répéter, le trait distinctif de la vérité consiste en ceci, que directement ou indirectement l'expérience en fournit la confirmation. Or, les dogmes théologiques roulant sur des objets placés en dehors de toute possibilité d'expérience, la vérification n'en est pas praticable. Elèvera-ton la foi sur le témoignage, en opposant la certitude historique à celle de la science proprement dite ? Cette opposition n'a pas de valeur. Nous ne saurions percevoir ce qui est passé, et si nous croyons à l'existence de Jésus ou de Bonaparte, c'est assurément sur la foi d'autrui. Mais les témoins ne sauraient nous renseigner que sur ce qu'ils ont pu voir et entendre. Le témoignage n'est valable que dans des matières accessi-

bles à l'expérience, et les explications qu'on pourrait entreprendre des faits transmis échappant au contrôle de l'expérience, resteront fatalement problématiques : les donner pour certaines, les imposer à la croyance, c'est fausser l'esprit et c'est armer contre soi l'esprit, qui résiste à ces manipulations violentes. Il importe assez peu que la science légitime et cette sorte de croyance puissent ou non se concilier sur tel point particulier, l'impossibilité tient aux procédés employés pour obtenir la connaissance. Si la théologie était une science, elle serait la science unique : c'est bien ainsi qu'elle l'entendait aux jours de son règne. Le plus grand schisme qui ait déchiré l'Eglise chrétienne porte sur la question de savoir si le Saint-Esprit, troisième personne de la Trinité, procède du Père et du Fils ou du Père seul. Une bien longue réflexion n'est pas nécessaire pour comprendre l'impossibilité de vérifier la solution d'un tel problème, qui lui-même surgit de la solution donnée antérieurement h d'autres problèmes non moins invérifiables. Il n'en est pas besoin non plus pour se convaincre que le choix entre les deux opinions ne saurait exercer aucune influence sur notre conduite et n'intéresse point la piété. A la considérer sous ces trois points de vue, la question ne subsiste pas. Mais si la religion est la science des choses divines, qui se déroule en définitions, alors sans doute il n'est rien de plus important que d'être au clair sur la structure de Dieu. Et si cette science doit se développer rationnellement dans l'ordre objectif, la définition de la Trinité, cause universelle, est le fondement de cette science, ou, pour mieux dire, le fondement de toute science. Seulement on comprendrait, si l'on y réfléchissait quelques minutes, que la formule préférée, quelle qu'elle soit, ne nous donne réellement aucune lumière, parce qu'elle assemble des

mots que nous pensons désigner des réalités sans qui) y corresponde aucune intuition. L'idée que la religion est un système de vérités accessibles à Ymtelligence est donc incompatible avec la recherche de la vérité, puisqu'elle place à la base de cette recherche des propositions qui ne sauraient être démontrées et qui, le plus souvent, n'ont pas de sens discernable.

Le vice de cette conception se fait sentir cruellement dans la culture des clergés et par là dans celle du peuple. C'était bien pis encore avant que l'incrédulité croissante l'eût empêchée de produire ses effets les plus redoutables Car si la vérité religieuse est démontrable et si l'adhésion à cette vérité est la condition du salut, ceux qui la lui refusent sont des insensés et deà criminels : il faut leur fermer la bouche ; et dans l'intérêt de la foule incapable de se former un jugement elle-même, d ansl'intérêt des générations h venir, il faut imposer par la force la profession de la vérité. L'idée de la religion démontrable légitime et fortifie ainsi l'instinct profond d'unité qui nous fait un besoin de l'harmonie intérieure avec nos semblables. Il n'y en a point de plus puissant, il faut le satisfaire à tout prix. Si nous pensons ce que Dieu veut qui soit pensé, nous devenons ses champions en forçant les autres à penser de même. De là les guerres de religion, les persécutions sanglantes où toutes les communions chrétiennes ont trempé, et ces lumineux actes de foi,

nille fois plus attrayants que la corrida la plus émouvante, ces innombrables bûchers si longtemps la joie et 'orgueil du peuple dévot entre les dévots, cette immense Babel enfin de crimes et de foliesqui contraignent la piété -nême à se demander si, tout balancé, la religion n'est pas la malédiction de l'humanité. Ce passé lamentable a'est d'ailleurs point si passé qu'on aime à le croire ; on peut s'en assurer à Saint-Pétersbourg auprès du procureur du saint Synode. Au centre de l'Afrique, des protestants s'essayaient naguère à faire comprendre qu'ils n'ont pas trop dégénéré. Chacun se plaît à reconnaître dans le saint-siège infaillible la plus grande puissance morale qu'il y ait sur la terre, et Ton n'a pas oublié que le Syllahus de 1864 déclare anathème ceux qui proscrivent la contrainte en matière de religion*. Non, la vérité n'est pas là: le principe dont procèdent logiquement ces conséquences est un principe faux ; la religion n'est pas une science ; le salut ne dépend pas de l'adhésion à des formules, qu'elles soient comprises ou qu'elles ne le soient pas ; l'amour est supérieur à la connaissance, la pensée n'est pas la substance de notre être, mais l'organe de la volonté. La religion est la vie du cœur, c'est la règle de la conduite, et la foi vraiment religieuse ne saurait comprendre que des notions propres à diriger la conduite, à fortifier la volonté, en offrant au cœur un pur aliment.

Circonscrite en ces termes, la question des titres respectifs du témoignage et de l'évidence intérieure à lui servir de fondement se résout à peu près d'ellemême. Il y a place pour tous les deux et leur collision

^ Cette question rentre-t-elle dans le domaine où l'infaillibilité da pape est de croyance obligatoire depuis 1870 ? De bons catholiques ne le pensent pas^ mais leurs intentions nous semblent supérieures a leur logique.

n'est pas à craindre. De certitude scientifique on n*e demandera point ; l'évidence exclut la foi qui est tc lontaire. Quoi qu'en pensent les raffinés, et quelqu bruit méprisant que fassent entendre leurs nombreu: échos, la gageure de Pascal est une démarche légitime Nous avons besoin d'un Sauveur, ceci est certain, e l'auteur du Sermon sur la montagne, l'auteur de l'En faut prodigue a mérité d'être cru sur sa parole.

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