L'ÉGLISE ET LE MONDE
Plusieurs l'ont déjà dit, nous Tavons dit avec eux, Dous y voulons revenir, parce qu'on n'y saurait trop insister : l'Eglise chrétienne méconnaît sa position, elle oublie sa tâche et s'expose à des jugements qui ne sauraient être une condamnation irrévocable, mais qui pour un temps menacent d'être bien sévères, et dont l'effet semble avoir déjà commencé. Tandis qu'appelée à convertir le monde entier, elle envoie au loin ses missionnaires, elle perd du terrain journellement sur le sol qu'elle occupe, sur les peuples qu'elle a civilisés, qui se sont longtemps nommés de son nom et qui en ont déjà perdu l'habitude.
J.e schisme, hélas ! trop motivé, du XVI« siècle lui a fait une plaie qui s'envenime au lieu de se fermer. Quelques symptômes favorables apparus çà et là depuis
peu de temps n'autorisent point à contester cette vérité douloureuse.
Eveillées déjà par la résurrection des lettres anciennes, l'observation critique, la raison raisonnante ont poussé la sonde beaucoup plus avant que nos plus hardis Réformateurs. On a nié Tinlervention personnelle de Dieu dans l'histoire et rejeté comme apocryphes tous les prétendus miracles qui semblaient la démontrer.
Le christianisme historique, la religion positive en général ont été mis au rang des superstitions par un nombre de baptisés toujours croissant, et finalement par la majorité des gens instruits sur le continent européen. Quant à la morale chrétienne, on a des respects pour elle et peut-être la pratique-t-on aussi bien qu'autrefois, mais la conception morale du temps présent n'est plus celle que propose la religion. On prétend cependant avoir gardé l'idéal des vertus évangéliqu'^s, à l'exception de l'humilité, qui ne passe plus pour être méritoire, bien au contraire. Nur die Lumpen smd hescheideji, disait, dans un idiome qu'il n'est plus besoin de traduire, l'un des Pères de l'Eglise moderne, le conseiller intime de Gœthe, grand admirateur de Napoléon. Les éditeurs de la simplification morale que nous constatons ne semblent pas s'être rendu compte de tout ce qu'entraîne cette élimination de l'humilité. Celle-ci naît du sentiment d'une tâche inaccomplie, d'une insuffisance à s'acquitter de son devoir. Si l'idéal moral s'est allégé de l'humilité, c'est donc que nos contemporains pratiquent les autres vertus chrétiennes bien plus exactement que ne faisaient les croyants d'autrefois, ou bien que l'idéal moral s'est effacé, terni, ravalé dans son ensemble.
Tel est donc l'état présent des choses : la foule des lettrés, suivie avec dévotion, parfois devancée par la
masse des ouvriers, ne tient plus au christianisme que par quelques cérémonies purement conventionnelles que les familles autorisent à l'égard des nouveau-nés et sur les défunts. Le Monde le dédaigne, le Peuple le hait. Le nombre de ceux qui croient ou qui pensent croire est considérable encore dans quelques paroisses du pays où nous écrivons ; il l'est assez dans quelques villes pour y frapper l'attention des étrangers qui les visitent, mais c'est un bien petit coin de terre. Pour la France, ce que nous disons de la condition du christianisme n'a certainement rien d'exagéré. Il y tiendrait moins de place encore s'il n'était pas en butte à des tracasseries parfois assez semblables à la persécution. Et parmi ceux qui arborent la croix, combien n'en font-ils pas un étendard politique, combien ne voient pas dans l'enseignement, duement remanié, de l'Ami du pauvre qui n'avait pas un lieu pour reposer sa tète, une sauvegarde pour leur opulence ! De la religion comme religion que reste-t-il au pays des croisades, dans la patrie de Pascal, de Jeanne d'Arc et de saint Louis? Il y avait plus de christianisme en France au temps du cardinal de BéruUe et de M. Vincent qu'au temps du cardinal Dubois et de Massillon, plus sous le Régent que sous Barras et sous Bonaparte. Aujourd'hui, dans cette fin de siècle où le cléricalisme est pourtant signalé comme l'ennemi public, il paraît superflu « d'écraser l'infâme », l'incrédulité peut rester tranquillement au bénéfice de la possession. Ceux-là même qui sentent le plus vivement le besoin d'une épuration des mœurs et ne comprennent la possibilité d'un tel travail que sur le fondement d'une croyance, ceux que ne satisfait ni le positivisme, indifférent aux questions suprêmes, ni l'évolutionnisme athée, ni la stérilité du Credo bourgeois remis en dogme, sous le nom de spiritualisme, par le maître à penser de la
quasi-légitimité, ces âmes naturellement chrétiennes craignent, peut-être avec raison, d'effaroucher et de compromettre dès ses débuts leur œuvre digne (k toute louange, en l'offrant directement à Celui quij voulut mourir pour le salut de l'humanité. Peut-être aussi, dans nos Eglises, ne trouvent-ils pas tout ce qu'ils cherchent, ou le trouvent-ils compliqué de choses qui ne vont point à leur propos.
Demanderons-nous ce que devient la vérité qui doit affranchir le monde, dans la Belgique et dans les pé ninsules latines, où les populations se partagent en cléricaux et libéraux? Chez ces dernières, du moins, on comprend que la religion ne soit pas en très bonne odeur, lorsqu'on songe à l'état où ce qu'on y appelle religion les a réduites.
Enfin la patrie de Luther, la grande, la savante, la puissante Allemagne, où le catholicisme paraît plus vivant que la Réforme et prêt à dicter la loi, où les clergés, intruments du pouvoir politique, s'enferment dans l'immobilité d'un confessîonalisme étroit, et où la piété s'enveloppe de bigoterie dans des communautés minuscules, centaines disséminées, comme les silei dans la craie, parmi des millions de Germains éclairés pour qui la religion n'est que le souvenir d'un temps lointain et d'une conception dépassée {eines ueherwundenen Standpunktes).
Sans parler de la foi du cœur et de la vie intérieure qui n'ont jamais foisonné, la profession sincère du christianisme n'est donc plus, dans les pays dits chrétiens, que le fait d'une minorité dont, à travers quelques fluctuations, l'importance parsdt toujours décroissante. L'existence de cultes salariés, nommés improprement Eglises nationales, auxquelles le peuple tient par habitude, que les gouvernements conservent par politique, et qu'une majorité parlementaire supprime-
rait sans difficulté, masque cet état de choses aux yeux de ceux qui n'y regardent pas ou qui tiennent à leurs illusions. Mais le voile est transparent, tout observateur impartial dira que le christianisme s'en va de l'Europe. La foi du chrétien ne le défendra pas contre cette évidence : le flambeau de l'Evangile ne s'éteindra pas sans doute, mais il peut se transporter ailleurs et il s'y transporte. La Lybie, l'Egypte, l'Asie intérieure ne nous montrent-elles pas de belles et grandes provinces qui ont été chrétiennes et ne le sont plus? Le Croissant ne règne-t-il pas encore sur la cité d'où partait la convocation des conciles œcuméniques? Le tombeau de Christ n'est-il pas encore sous la domination des infidèles? Ici l'Islam n'est plus à craindre; on n'y menace le christianisme d'une fin violente que parce qu'il s'y meurt d'inanition.
Contre ce danger imminent que font les chrétiens ? Rien. Pour obéir à leur Maître, pour se ménager peutêtre une retraite au jour qu'on les expulsera, ils évangélisent les tribus sauvages; ils catéchisent encore parmi nous un assez grand nombre d'enfants, dont la majorité leur échappe dès qu'ils ont quitté l'école; ils attirent dans leurs chapelles quelques ouvriers des faubourgs, mais contre cette incrédulité des classes lettrées qui a déjà groupé les multitudes, ils ne tentent pas même de réagir. S'ils essayent quelquefois la réfutation des doctrines antireligieuses, c'est dans des chaires dont les libres penseurs ne s'approchent point;
s'ils publient quelques fragments de leur polémique, c'est dans des organes de leui-s Eglises dont la seule étiquette écarte les gens du dehors. En somme, Toeuvif d'apostolat que Jésus-Christ a commise à ses disciples n'est pas abordée vis-à-vis du siècle. Les Eglises n'y songent pas, à moins qu'elles n'affectent de n*y poiot songer. Se font-elles illusion sur les sentiments de la foule ; la superstition d'une religion nationale 1& abuse-t-elle, en face de leurs temples vides ou dan^ l'intimité de leurs petits oratoires, jusqu'à leur faire prendre les absents pour acquis à leurs croyances, bien qu'ils ne les pratiquent pas? Pareil aux mourante lueurs du crépuscule, l'effet persistant d'une doctrine d'élection autrefois inhérente à l'orthodoxie et qu'un respect croissant pour l'honneur de Dieu ne permet plus d'avouer, leur permet-il de suivre les foules en perdition d'un œil résigné, pour concentrer leur sollicitude sur le petit troupeau qui doit leur rester toujours? Ou enfin cet oubli de leur premier devoir ne viendraitil pas du sentiment secret de leur impuissance à s'en acquitter ?
Ces trois causes, avec d^autres peut-être que noa< ne discernons pas, nous semblent concourir à ce phénomène étrange d'une Eglise menacée dans son existence et qui ne se défend pas, d'une évangélisatioo portée au loin qui néglige le centre de la vie commune, le foyer où s'élaborent les idées, où se préparent les événements. 1
Des trois raisons mentionnées, la dernière est probablement la plus puissante. L'apologie appropriée aux besoins actuels de la pensée n'existe pas. i
Et pourtant elle est possible ! Il faut qu'elle soit possible si le christianisme est vrai. Cette religion a pour base des all^ations de faits dont le contrôle appartient à la critique, mais la valeur de ces faits, leur possibilité même dépend d'une conception du monde qui les a précédés dans l'histoire et qui peut être appréciée indépendamment d'eux, à titre de système, ou d'hypothèse explicative, en concurrence avec les autres façons de penser entre lesquelles sont partagés les esprits. Pour satisfaire à leurs obligations, les chrétiens devraient s'efforcer d'établir la supériorité de leur point de vue.
Gela ne semble véritablement pas si difficile. Le christianisme cherche dans une volonté morale subsistant par elle-même le principe unique de tout ce qui existe ; il enseigne la création d'un être libre destiné à réaliser une fin morale, et la corruption de cette créature, accident dont la possibilité ressort de l'idée même d'une créature morale, dont la réalisation effective lui paraît être un fait d'expérience et pour laquelle il pense trouver un remède dans la parfaite bonté du Dieu tout puissant. Les partisans de ce point de vue n'ont-ils pas beau jeu vis-à-vis de ceux qui ne veulent entendre à rien hors des faits palpables, pour leur montrer par l'histoire du monde, et par celle du positivisme lui-même, que celui-ci ne satisfait point aux besoins profonds de l'humanité lorsqu'il prétend régler tout par la science et qu'il interdit de se former une
opinion sur les questions suprêmes? Est-il si malaisé de faire entendre à l'évolutionnisme d'un Haeckel ou d'un Renan que, suivant sa propre logique, tout le développement du monde est renfermé virtuellement dans l'insaisissable point de départ de l'évolution, et qu'une pure virtualité ne saurait se concevoir comme indépendante ; de sorte que pour rendre l'évolution admissible il lui faut nécessairement subir au point de départ un être existant par lui-même, un être étemel, qui contienne les puissances de l'évolution, y compris celles de l'histoire, de la pensée et de la vie morale ? — Est-il encore besoin de rappeler au spiritualisme des écoles, feuillet arraché d'un grand livre, débris impuissant des croyances passées, qu'il ferme de parti-pris les yeux au jour et que sans une explication du mal égale à l'immensité du problème, le théisme ne saurait se tenir un instant debout ? * — Enfin n'avonsnous pas qualité, ne trouverons-nous pas une voix assez claire, assez forte pour faire entendre à ce dilettantisme agréable, maître du roman, du journal et de la revue, tout épris d'amusement sous prétexte d'art et de beauté, qu'en persiflant le sérieux, en se désintéressant des solutions, en laissant tout dans le doute, en professant l'indifférence, c'est lui surtout qui détruit les consciences et qui vide les âmes pour laisser champ libre à l'instinct animal, à la soif des jouissances et des moyens de jouir, lui qui, sans s'en douter peut-être, alimente le ruisseau de putréfaction dont la vie publique est inondée au point d'y rendre l'atmosphère irrespirable ?
1 Voir Raison et Christianisme, Lausanne. 1863.
On penge tout cela, on le dit, mais on ne le dit pas de manière à se faire entendre. Le Monde, qui se croit intelligent, nous hait bien un peu : c'est à peine un mal ; le pis de beaucoup c'est qu'il nous ignore. Belliqueuse ou pacifique, il n'y a pas de relation véritable entre l'Ëglise et le Siècle. Le christianisme n'a pas d'organe ; ce qu'il fait dans ses chaires et dans ses journaux ne compte pas. C'est dans un lieu découvert et bien en vue qu'il faudrait parler des intérêts de tout le monde dans la langue de tout le monde, et de manière à se faire écouter. Sans monter sur des tréteaux, sans parcourir les rues en costumes de fantaisie, ce qui peut être bon dans d'autres milieux, il faudrait forcer l'attention du peuple qui lit et qui cause, des bataillons qui écrivent, et finalement de l'état- major qui pense. Il faudrait en appeler de la sentence portée au xviiio siècle, avec assez d'énergie pour contraindre le tribunal à rouvrir le procès de la religion, ce qui est impossible si la moderne apologétique ne trouve pas un point de contact avec la moderne gentilité, s'il ne lui réussit pas d'asseoir ses constructions sur un terrain commun de vérités accordées. Il faudrait faire voir aux artistes qu'on n'est point insensible à la beauté. Quant aux doctrines, plutôt que d'en appeler à des évidences qui ne sont telles que dans le cercle où nous nous mouvons, il faudrait remonter à leurs sources, rendre justice aux éléments de vérité qu'elles renfer-
ment, se pénétrer de leur esprit, enfin les réfuter d faisant ressortir les contradictions internes dont elle soufifrent, les faits constants qu'elles nég^ligent ob qu'elles dénaturent, les suites inavouables qu'elles dissimulent. Si, dans cette attitude, nous faisant touti tous afin d'en gagner quelques-uns, nous savions nou? rendre assez intéressants pour qu'on nous éceutât pour qu'on nous lût, les systèmes irréligieux seraient contraints de réfuter nos objections avant de pouvoir passer outre, les consciences sellaient averties et nul m pourrait plus dire, comme tant de milliers le peuvent aujourd'hui: « Christ était là sans que j'en aie riec su. » Chacun serait en mesure de choisir; nous ne pouvons rien faire de plus.
C'est ainsi qu'au temps présent les chrétiens imiteraient vraiment leur Maître. Mais pour s'acquitter de ce devoir^ le plus urgent, le plus important de tous leurs devoirs, au moins dans le ministère de la parole, peut-être les dons, les talents nécessaires leur font-ils défaut. Il manque d'ouvriers à la hauteur de la tâche.
Ici la quantité ne saurait suppléer à la qualité. Nos frères de Rome ont eu Joseph de Maistre, avec son bourreau, qui leur a fait peut-être autant de mal que de bien. Ils ont eu Lamennais, dont l'Eglise a trouvé moyen de se faire un ennemi . Ils ont eu les disciple^i de Lamennais, Lacordaire, Montalembert, dont l'Eglise a condamné le dessein et paralysé l'influence. Ils ont eu l'éloquence pénétrante de Gratry, qui, jaillissant en
flots pressés d'un cœur plein d'amour, éveillait la sympathie avec une irrésistible puissance, Gratry que l'Eglise a forcé de se rétracter pour avoir lu dans un ancien bréviaire romain la condamnation d'un pape hérétique. Aujourd'hui M. de Vogué, s'il le voulait d'un ferme propos, s'il s'y mettait tout entier, ou, dirons-nous plutôt, s'il était pris tout entier, pourrait continuer ce travail utile entre tous. Parmi nous autres, Vinet seul a su se faire entendre de quelques esprits cultivés en dehors de nos chapelles. Au torrent bourbeux des lettres françaises il a mêlé quelques filets d'une eau pure et purifiante ; on le cite aujourd'hui plus que jamais. Ce dont nous aurions besoin c'est précisément d'une action pareille à la sienne. Mais Vinet s'est élevé lui-même, presque sans secours, dans un milieu terne. Il est mort avant cinquante ans et n'a pu que suggérer l'idée de ce qu'il y aurait à faire, esquisser le plan de la guerre à soutenir, dans des campagnes incessamment renouvelées ^ contre des adversaires qu'il a pressentis sans connaître les armes qu'ils ont fourbies depuis sa mort.
Que faire ? Uinsuffisance au point signalé compromet toute l'évangélisation. L'Eglise primitive a fait la conquête du monde alors civilisé, tandis que la civilisation moderne fait la conquête de l'Eglise, qui n'est bientôt plus une puissance avec laquelle on compte, malgré les dotations, les institutions et les édifices dont elle tire encore une grandeur apparente, un semblant d'universalité. Que faire ? Prier Dieu de nous accorder un second Vinet. Deux générations ont passé sans le voir paraître. Dans un milieu peu nombreux, ce milieu fût-il une élite, les grands esprits ne surgissent naturellement qu'à d'assez longs intervalles. Mais les adversaires eux-mêmes ne sont des colosses qu'à la mesure de Lilliput. Ministres ou laïques, il y a
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parmi nous des chrétiens qui peuvent comprendre les tendances de leur siècle, entrer dans ses philosophies, en saisir les défauts et les dire en français de France. J'en trouverais bien au moins trois dans la capitale, dont je ne sais à peu près rien ; puis autant peut-être dans notre Transjurane, où ne serait pas leur place, s'ils sont indispensables ailleurs Ce qui pourrait manquer à tel d'entre eux sur le chef de la rhétorique et des grâces du langage s'acquiert, j^imagfne, assez promptement lorsqu'on en a compris la nécessité dans une civilisation toute voluptuaire, et surmonté par l'amour un premier dédain. C'est affaire à ces jeunes hommes de se chercher, de se grouper et d'aviser, avec le concours de leurs amis, aux moyens de se faire entendre par l'essai didactique, par la conférence, par le journal, par les vers, par le roman, par le théâtre — oui, par le théâtre, où Polyeucte fait encore assez bonne figure — enfin par tous les moyens, sauf celui qui consiste à mettre une affiche à la porte pour dire aux gens du monde : « N'entrez pas ici. »
Au surplus il ne s'agit pas seulement d'utiliser les forces qu'on a sous la main ; il faut songer à renouveler, à multiplier ses forces. L'accomplissement du devoir auquel nous essayons de faire penser les Eglises ne saurait être l'œuvre d'un jour. Le préjugé qu'il faudrait arracher avant de pouvoir creuser les sillons et répandre la bonne semence a grandi pendant six siècles au moins. Il a pris racine le matin même où le
peuple laïque, entr'ouvrant les yeux, a vu la corruption du clergé qui l'exploitait et compris que Rome était un foyer d'intrigues. 11 a grandi par suite du schisme dans la papauté, de la lutte entre le saintsiège et les conciles ; puis de la Réforme, de ses divisions, des efforts tentés avec succès pour l'immobiliser dans des confessions de métaphysique obligatoire et pour en faire un instrument de r^ne, de la résistance, enfin, que tous les clergés ont constamment opposée aux progrès de la science et de la liberté civile.
Aujourd'hui nous nous flattons de comprendre la substance du christianisme : nous la plaçons dans la conversion de l'égoïsme à la charité par une grâce accordée au repentir, définition qui nous paraît claire, et dont pas un mot n'appartient à la langue en cours dans la société. Ce qui importe à nos yeux dans le monde, ce qui importe seul, c'est la qualité des âmes, la direction des volontés. Quelle distance infinie entre cette vue des choses et l'idéal de progrès dont s'enchantent les salons et les cafés du boulevard I Quelle distance aussi, non moins infinie, entre cette vue et telles conceptions de la religion traditionnelle admises partout autrefois et qui, de nos jours encore, ne manquent point de défenseurs ! Combien ne faudra-t-il pas de temps, combien d'efforts, combien d'éloquence, et d'œuvres surtout, avant d'avoir fait comprendre à la Libre pensée que le christianisme est bien ce que nous disons, avant d'avoir fait naître dans la foule des malheureux le désir que le christianisme parvienne à fournir ses preuves ! L'œuvre qui est là devant nous, l'œuvre dont instinctivement on se détourne est une œuvre de générations. Il n'est pas permis à l'Eglise de l'ajourner un moment de plus ; il faut donc lui préparer des ouvriers. Le même coteau nous donnera des pêches ou des figues, des raisins ou
des roses, suivant ce qu'on y a planté. Mais peut-être faut-il d'autres engrais, d'autres labeurs, que sais-je, pour les pêches que pour les raisins ; tandis que les rosiers nous enchanteront et nous parfumeront gratis, sans que leur fruit à la vérité serve à grand'chose. Nous formons des prédicateurs pour nos temples, des missionnaires pour les noirs, pour nos campagnards des colporteurs et des évangélistes, tous gens qui se flattent d'être crus lorsqu'ils parleront. Des apologistes en revanche, des hommes qui sachent se faire entendre du siècle, réfuter la sagesse du siècle, et montrer au siècle combien il a besoin du salut qui se trouve en Jésus-Christ, les Facultés de nos Eglises n'en fournissent pas. Leurs plans d'études sont conçus d'après l'idée que la même instruction doit rendre propre à toutes les besognes où le service de la vérité peut obliger de mettre la main. Il nous semble que c'est une erreur, qu'il faudrait spécifier les fonctions en quelque mesure, et peut-être aussi, dans la mesure du possible, spécifier les préparations. Formez les catéchètes, formez les apologètes que réclame l'état des esprits.
Pour s'acquitter de leur tâche héroïque : contraindre le monde à s'arrêter et à s'interroger lui-même, il ne leur sera pas inutile de savoir exactement l'histoire des textes hébreux, mais il leur importerait davantage de voir clair dans la formation des idées modernes et de bien discerner les causes du discrédit où notre croyance est tombée, puisqu'il s'agirait pour eux de l'en relever. N'étant pas du métier, nous ne savons pas si les cours d'apologétique sont à la hauteur du besoin présent ou s'ils partent encore de la fiction légale, de l'illusion commode que la foi règne encore dans le plus grand nombre des esprits et que le préjugé parle en sa faveur. Nous n'affirmons donc point que l'apologétique ait besoin d'être réformée, mais il
ous paraît infiniment désirable qu'elle prenne la prenière place dans le travail des candidats choisis, après xameD, pour agir sur le monde hors du temple oname dans le temple.
Ce n'est pas seulement à l'auditoire, c'est au lycée, ;'est dans les familles qu'une Eglise attentive aux >rdres du Maître irait chercher les sujets propres à )orter un jour son drapeau dans la bataille. Il s'agit l'utiliser toutes les forces ; nous n'en aurons jamais :rop. Il faut comprendre enfin un devoir négligé, méconnu peut-être, et se préparer à le remplir dans toute son étendue. La civilisation continentale passe à côté de nous sans nous connaître ; nos bras ne sont plus assez forts pour la diriger ni pour la retenir, notre voix ne s'en fait plus même entendre ; reconstituons d'abord nos forces par un bon régime et par l'exercice. Au temps des premiers Césars, dans la Palestine subjuguée et frémissante, où les espérances messianiques faisaient surgir chaque jour de nouveaux prophètes, Jésus pouvait parler de campagnes blanches, qui appelaient la faucille du moissonneur. Aujourd'hui la terre est épuisée ; la ronce, le chardon, le chiendent occupent un sol durci, que l'écroulement de roches fort élevées a couvert de pierres : il faut l'en débarrasser ; il faut le défoncer k la pioche et à la mine. Les outils manquent ; il faut les forger. Si l'Eglise, qui rayonne encore au loin, veut conserver son foyer, il n'est que temps de s'y mettre, car elle ne recouvrera pas en un jour la force requise pour biffer la sentence qui la déclare une chose morte. Si nous manquons d'hommes, faisons tout ce qui peut s'imaginer de raisonnable pour former ces hommes. Après cela nous pourrons dormir tranquilles ; l'événement n'est pas à nous ; mais décliner plus longtemps la tâche — et c'est la décliner que de pulvériser entre soi les incré-
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dules — serait avouer que le christianisme est incapa^ ble de réfuter les erreurs du siècle, c'est-à-dire que ie siècle n*est pas dans Terreur et que le christianisme n'est pas la vérité.
Enfin nous ne saurions oublier, sans détrimeDt pour la bonne cause, que les raisons de la foi déterminent l'objet de la foi. Dans un livre excellent, propre i grossir encore beaucoup le nombre de ses amis^ M. Naville fonde le christianisme sur le témoignage de Jésus-Christ. Il établit l'autorité de ce témoignage par la résurrection de Jésus-Christ et prouve la réalité de ce miracle par le développement de l'Eglise chrétienne, qui n'aurait pas pu s'élever sur une imposture très facile à démasquer. Dans sa parfaite simplicité œ raisonnement n'est point sans force. Il est certain que ceux qui admettent la résurrection de Jésus-Christ doivent reconnaître l'autorité de son témoignage et croire ce qu'il leur dit parce que c'est lui qui le dit. Il n'est pas moins certain que l'Eglise a sui^i trop rapidement pour qu'il soit aisé de ne voir qu'un tissu de fables dans les Evangiles et dans les Actes des apôtres ; certain encore qu'aux dates qui ressortent de ces récits Teffet produit par la prédication des apôtres s'expliquerait mal si la résurrection < de leur maître n'avait pas été un fait plus ou moins public.
^ Le témoignage du Christ et l'unité du monde chrétien, — Paris, librairie Fischbacher, 1893.
Cependant il résulte des récits évangéiiques euxmêmes qu'après être sorti du tombeau, Jésus ne vécut pas avec ses disciples comme il Tavait fait auparavant, et qu'on ne sait pas comment il vécut. Puis, si la pixmipte croissance de TEglisè chrétienne et son merveilleux épanouissement prouvent que son origine est surnaturelle, que penser de la décrépitude et de l'abandon où la voient ceux dont les yeux fatigués ne savent pas chercher la confiance au-delà des mers ? Le raisonnement de M. Naville est très bon pour moi, je l'accepte en plein, mais je n'y trouve pas le coin propre à fendre, le levier propre à déplacer l'incrédulité moderne. Il faut, pour arriver à s'entendre, avoir au départ une idée commune. Le Monde, évidemment, ne juge pas que l'existence de l'Eglise prouve la résurrection de Jésus-Christ. Serré de près, il dirait plutôt, avec feu Renan, dont la morale était la bonne, suivant le grand -maître de l'Université^, que rien de grand ne s'est jamais fait sans mensonge et que la sincérité est une vertu de petits bourgeois.
Mais sur ce dernier point le Monde n'est pas d'accord avec lui-même. Sans se reconnaître petit bourgeois, il estime la véracité supérieure à la fourberie. Il admire le bien moral, et quoi qu'on en dise, il ne se divise pas trop sur la question de savoir ce qu'il faut entendre par ce bien. On pourrait essayer de le con- Taincre que la pratique du bien moral n'est pas seulement louable, mais rigoureusement obligatoire. Un très grand nombre, sinon tous, trouveront en euxmêmes un avocat, peut-être importun, mais éloquent de cette vérité plus difficile à pratiquer qu'à reconnaître.
< M. Léon Bourgeois, ministre de l'instruction publique au moment où nous écrivons.
S'appuyant sur ce premier résultat, on pourrait faire voir que le caractère obligatoire du bien moral déclaré par la conscience reste inexplicable si l'on n'y voit pas la manifestation d'une volonté supérieure à nous et qui a le bien moral pour objets de sorte que la conscience nous donnant Dieu, l'obligation de conscience s'impose à nous comme un ordre de Dieu.
Ce second point gagné, le plus grand nombre ne fera peut-être pas difficulté d'avouer qu'il n'observe pas toujours ce que prescrit la conscience et que parfois il se livre à ce qu'elle interdit. Croyant en Dieu^ il craindra d'avoir offensé Dieu et d'avoir attiré sur lui ses châtiments. L'histoire nous montre combien cette manière de sentir est naturelle.
En s'observant quelque temps, plusieurs encore finiront par se convaincre qu'ils sont incapables d'observer fidèlement la loi de leur conscience. Néanmoins, sachant qu'elle est la loi de Dieu, ils ne pourront pas s'endormir sur cette triste découverte : se sachant malades, ils chercheront un remède à leur maladie, ils se mettront en quête du secours annoncé par l'Evangile ; ils s'avoueront qu'il serait infiniment désirable que les récits évangéliques fussent vrais ; et si la conduite de ceux qui pensent avoir été rétablis par l'Evangile les porte à prendre au sérieux ces guérisons, le cœur une fois gagné, la conviction de l'esprit suivra bientôt.
Ainsi nous essayerions de donner au grand édifice dont M. Na ville trace le plan une substruction dans la conscience. Il est clair d'ailleurs que si les fins de la religion sont dans la morale, suivant l'opinion de M. Naville, la religion effective ne saurait comprendre que des doctrines propres à servir directement ou indirectement aux progrès de la vie morale.
Sous cette réserve, les idées que nous venons de
rappeler pourraient aider à rouvrir la question de la religion dans l'esprit de ceux qui se croient sages parce qu'ils n'en font plus d'estime. Si la marche qu'on propose était jugée bonne, c'est à l'observation du cœur humain, à l'histoire, à la comparaison des religions et des philosphies que devraient s'appliquer les esprits courageux qui nourriraient l'ambition de ramener à la bergerie les troupeaux errants des civilisés. Ils devraient aussi cultiver avec soin l'art de parler et d'éerire la langue de ceux dont ils voudraient être écoutés. Leur principal effort serait sans doute de donner un corps, une forme à leurs idées. Les faire vivre est la grande affaire, car il y a tout un monde, hélas ! entre un programme et son exécution.
On pourrait suggérer d'autres méthodes et des méthodes préférables au jugement de personnes dont l'avis doit être pesé. Ce qui ne saurait faire l'objet d'aucun doute, c'est le devoir impérieux qui s'impose à nos Eglises de ne plus se prendre pour l'univers, mais d'ouvrir enfin leurs fenêtres, de songer à la foule qui passe et s'égare, de songer au nombre croissant qui voudrait entrer sans trouver la porte et qui s'éloigne au bruit aigre de leurs discords intestins, d'aviser sérieusement aux moyens de nourrir la multitude affamée, enfin de reconquérir la patrie que le Christ leur avait acquise et qu'elles n'ont pas su conserver.