CHAPITRE yi
même ouvrage, maïs ils s'unissent, quand il le faut, pour conduire une pièce de bois trop foi'te, et se séparait aussi .quand il le faut, pour divers travaux. Les fourmis vont^elles à la guerre , elles n'y vont pas chacune pour soi, uiais combattent en ti'oupos rangées : il y a des généraux et des soldats. Dans Tinté* rieur d'une ruche il y a une reine et des sujets; parmi les sujets divers emplois : les uns peuplent, les autres travaillent et veillent ; survientril unegénération nouvelle dans une habitatkm désonnais trop petite, l'ancienne ^nération part pour former une colonie ; la reine craint-elle de voir son autorité partagée par les enfants de sa famille qui vont naître, elle cherche à les détruire dans l'œuf, et si elle-même vient à périr, les sujets, pour que rautoiité ne vaque i)as, transportent dans la cellule royale des œufs d'abeilles communes, pour obéir à celle qui en nattra et restera maîtresse.
Les animaux ne sont pas nés uniquement pour vivre : la vie. qu'ils ont reçue, ils doivent la donner et perpétuer la race. La nature leur en inspire le désir
et les a créés de conformation différente pour cette fm; mais que deviendraient les œufs et les petits nouveau -nés, s'ils étaient abandonnés au hasard? Cela nest pas. Voyez quel nouveau souci et quel nouvel art paraît tout à coup dans les oiseaux : tout à l'heure ils volaient et chantaient insouciants dans les branches , maintenant les voilà préoccupés, ils ramassent des branches sèches, de la paille, du duvet, de l'argile, ils entrelacent, ils cimentent, ils construisent un nid, solidement attaché à quelque point fixe, arbre ou nmraille, s'il doit rester en place, libre s'il doit flotter ; ils lui donnent la grandeur, la forme convenable pour recevoir le nombre des csufe qu'ils
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n'ont t)as vus encore, des petits qnMls ne verront peut-être pas ; ils le placent en bon lieu pour éviter les éléments et les animaux ^nemis, ils rouvrent où il faut, autant qu'il faut, pour pouvoir passer, sans que les petits risquent de tomber; puis, une fois cette chaude demeure préparée et les œufe déposés, ils les couvent obstinément, comme s'ils savaient que la chaleur est nécessaire pour les faire éclore; les petits éclos, ils n'rnit plus de pensée, d'attention que pour eux, leur apportant dans leur bec la nourriture qu'ils ont cherchée; leurs enfants sout-ils menacés, ils se font tuer pour eux ; à un moment, ils les invitent à sorUc du nid, à voler, à essayer leurs forces ; enfin, quand les forces scmt venues et que les jeunes peuvent se suflire, on se sépare, on se méconnaît, et parents et entants deviennent étrangers les uns aux autres, vont chacun de leur côté à de nouvelles amours, former une nouvelle famille, qui ama le sort de la première. Quand les petits naissent vivants, ils subsistent par d'autres moyens, mais par des moyens aussi sArs. La mère ne les quitte p<Hnt une fois nés : pleine de tendresse poiu eux, elle les recueille dans son sein ; la nature a placé là leur aliment, elle leur a aussi enseigné l'art de le prendre, l'art de sucer le lait et de presseï avecleurs membres la mamelle qui le reniérme. Cependant les petits grandissent, la mère les forme aux exercices qu'ils essaient, et un jour cette famille si tendrement unie se disperse, ses membres ne se reconnaissent plus, se menacent, se battent, se tuent dans la rencontre, nourrissent à leur tour d'autres petits, qui à leur tour
■ les abandonnent.
Nous avons tous les jours sous les yeux ces spectacles qui nous touchent, nous les rech^hons avec
CBAPITBB VI.
attendrissement ; luais il faut bien savoir que la nature ne s* est pas astreinte à un seul art, elle a des ressources infiniment variées. Tandis que des oiseaux se donnent tant de peine pour construire un nid, d'autres profitent de leur travail et déposent dans ce nid étranger leurs œufs que la mère trompée couvera; les insectes qui construisent des palais transportent les lar%'es comumnes d'étage en étage et les soignent en commun ; l'animal qui dépose ses œufs sans les couver les met au lieu convensJ)le pour qu'ils puissent éclore et que les nouveau-nés subsistent : la tortue dans le sable du rivage, tels insectes dans le nid d'autres insectes que les petits mangçcont, ou dans les poils d'une chenille qu*ils dévoreront. Cependant, ' pour les mieux mettre à l'abri, l'arp:yronète, qui vit d'air, change d'élément : elle plonge sous Teau, y file une cloche, et, de voyage en voyage, apportant chaque fois une bulle d'air, elle en approvisionne sa demeure, désormais préservée du danger.
Voilà comment la vie s'entretient en ce monde; et ici tout est merveille. Dans chaque animal la fin estnette^ l'instrument bien fait, l'instinct infaillible ; de l'une à l'autre espèce c'est un autre instrument, c est un autre instinct, mais avec une convenance aussi juste ; puis, si on considère toutes les espèces ensemble, une même fin et tant de moyens divers, il paraît que la nature n'est pas aveugle et esclave comme l'instinct qui vient d'elle, attachée à une seule opération, mais qu elle est éjnancipée de son œuvre, qu'elle se plait à épuiser les possibles, et se joue dans la variété infinie des spectacles d'un monde enchanté.
Encore nous n'avons rien dit du règne vétrétal ; et pourtant l'action de la nature est visible là, car elle ' agit seule. Du reste, dans les productions inférieures,
U B88AI Srai LA nKIVIDSNGS
elle se montre telle qu'elle s'est montrée dans des productions d'un ordre plus élevé : elle s iiiiite, en grande artiste, il est vrai^ qui n'est pas asservie au modèle, et n'en copie que la perfection. Il serait curieux de voir les piaules respirer ri se uourrir, et la séve, qui est leur sang, circuler dans des masses énormes par d'imperceptibles artères, les racines choisissant les sucs de la terre, et les feuilles décomposant Tair pour s'en approprier ce qui leur convient; il serait cmieux de voir aussi comment la vie se transmet, par quels artifices divers la nature a pourvu à la fécondation, soit qu'elle ait réuni les organes contraires sur une même plante, ou surtout que les séparant, elle fasse transporter la poussière fécondante par les vents ou par les insectes ; enfin on verrait les plantes et les animaux se prêter tour à tour les gaz dont ils ont besoin, au lieu de se les disputer : Tuo absorbant l'élément que 1 autre a laissé libre, et recomposant sans cesse l'air qui fournit à tout Mais il faut avancer, et, puisque la création est immense, se contenter dénoter ce qu'on passe.
Nous avons considéré à loisir Tart de la nature conduisant les bêtes à leur fm ; considérons cet art appliqué â l'homme. L'homme est un animal, et comme tel il conserve sa vie physique et la tiansmet, mais chez lui, au-dessus de l'animal, il y a l'être qui vit de la vie intellectuelle et morale, pour la transmettre aussi. Qu'il ait cette destinée, cela est certain par la conscience, qui le dit, par la raison qui lui ordonne d'y tendre, par la satisfaction morale et le remords, qui le récompensent ou le punissent; au défaut de ces témoignages, il serait assez certain par sa constitution même.
Voulez-vous voir d'abord le corps d'un être fait
pour penser, voyez le corps de rhomine. Il a tous les
mouvements, il a toutes les qualités: force, souplesse, agilité; il pai'ait doue qu'il u est pas un iustrument pour une œuvre unique, instrument qui dompte Tou* vrier, mais un instrument à toutes œuvres. Pour les sens, il semble, au premier regard, disgracié : il n'a pas l'ceil de Taigle, Todorat du chien, Touîe dulièvre, la griffe du chat, mais, à la réflexion^ il semble mieux doué : il a une cei laine proportion, une certaine perfection de tous les sens réunis, et celle qui va non à un animal de proie, mais à un esprit : sa vue, plus resserrée , démêle finement entre elles toutes les diverses couleurs, son ouïe les sons, son odorat les odeurs, sons, odeurs et couleurs jusque dans leurs plus délicates nuances ; et cette main nue, ce pouce et cet index opposés et mobiles distinguent exactement les formes des formes, la dureté de la mollesse, la rudesse du poli ; en un mot, ses sens embrassent moins et apprécient mieux. Le corps qui porte ces sens, juges des choses, ne se meut point d'ordinaire avec la vitesse qui brouille la vue des objets et ôte le temps de les observer : il marche, il marche debout, et, dans cette allure, tandis que la bête endurcit ses mains contre le sol et penche la tète vers sa nour* riture, lui, il garde son toucher dclicat et promène sa vue par l'horizon, sur la vaiiété des spectacles du monde, fournissant éternellement à l'esprit son aliment, qui est la connaissance.
Rien qu à voir ce corps, on devine que celui qui l'habite est un esprit; observons cet esprit, à son tour. 11 a la perception, qui recueille des idées imiombrables des choses visibles et invisibles, la mémoire qui les retient, l'induction, le raisranement, qui, appliqués aux objets de la perception et