‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

cessaires. Voyez la taupe, Tanimal fouisseur par excellence : ce museau pointu et dur, ce corps allongé et plat, ces membres bas et rompus en dehors, ces éoigtA écartés, aigus et vigoureux, n'est-ce pas là un animal né pour creuser? et ce qu il y a de mieux, il agit comme s*il le savait, il a une impatience, comme une fièvre de creoBer. D'autres émigrent : quand doit venir le froid, ils vont au midi, quand doit venir le chaud, ils vont au nord, ou en sens inverse, pour revenir avec la chaleur et le froid, toujours ainsi cha* que année, à travers les airs, les terres et les mers, voyageant avec une sûreté merveilleuse , que tout Tart humain, avec ses boussoles, ses cai tes et ses cal* cute, n*a pas dépassée encore; ils font mieux que de s'orienter vaguement vers le nord ou le midi : ils touchent des lieux précis; et nous le savons, d'autres printemps nous ramènent les mêmes hirondelles.

Il 8*agit de se nourrir et de se défendre. Ceux qui ne peuvent pas se mouvoir, la nature leur a])porte leur aliment : les huîtres, attachées à leur rocher, ne meurent point. Ceux qui se meuvent ont la sorte de mouvement nécessaire |)Our atteindre leur iiourrituie : ils mai*chent, ils rampent, ils volent, ils nagent, selon qu'elle se trouve sur la terre, dans Tair ou dans l'eau ; ils ont les instruments nécesssdres pour la saisir; ils la cherchent où il convient avant de l'avoir vue, ils la reconnaissent la première fois qu'ils la voient ; ils se fient à la force, s'il faut la force, à la ruse, s'il faut la ruse; en fait de ruses, ils tendent toutes sortes de pièges, avec un art qui suppose une connaissance exacte de l'animal à prendre, de sa forme, de ses habitudes, et la connaissance exacte aussi des moj^ens qu'il faul employer pour le prendre, le cboîx des matériaux et la disposition où il faut les

ESSAI SUR LA PilOViDElHCE.

mettre. Qr, cet animal, ils ne le connaissent point et ne le connaîtront peut-être jamais. Nous passons près d'une toile d'araignée, et quand nous sommes disposés à admirer^ nous admirons Tart du tisseraod qiii a ourdi cette toile ; mais il y a là une bien autre science, celle à laquelle on ne songe pas. Si on faisait raisonner cette araignée, comme Montaigne fait raisonner son chien, voici ce qu'elle devrait se dire : « Ma proie vole, et moi je marche, donc il faut lui » tendre un piège et le tendre en Vair ; elle n*est pas )i faite comme moi, sinon nous nous prendrions au n même piége, ou nous échapperioij5 toutes les deux : n des mailles d'un fil fin et élastique empêtreront ses » jambes courtes, tandis que j'y marcherai à mon » aise ; ce fil est celui que je produis ; elle est petite » et faible, ma toile est donc assez forte; cette toile, » dès qu'elle sera touchée, remuera, et le mouvement » arrivera au centre, je vais donc me placer au centre » et attendre que la toile remue. » Voilà quelquesuns des discours que l'araignée devrait tenir, si elle savait ce qu'elle fait, et encore, une fois la mouche prise, elle devrait sa\ oir que sous l'enveloppe extérieure il y a du sang qu'elle veut, et qu'en piquant et aspirant, le sang viendra. Que celui qui voudra bien prêter à une aiaignée ces beaux raisonnements le dise. Un petit insecte s'enfonce dans un trou, et iaisant bascule avec sa tête, quand sa proie passe^ il la précipite au fond; un autre, le fourmi-lion, creuse en dessous le sable, ne laissant qu'un plancher trèsmince, qui s'^oule sous sa proie.

Quant à la force , la nature est un arsenal bien pourvu. Voyez les cornes du taureau, les bois du cerf, le front du bélier, le nez du rhinocéros, les défenses du sanglier et de l'éléphant, la scie de f espadon, k

CKAVmiS VI.

trompe de T^éphant, la dent du croeodUe, les suçoirs

du poulpe, Tongle du lion, les pinces de l'écrevisse, les bras de Tours, les anneaux du boa, la batterie de latorpiUe, les pmntes du porc-^pic, F éperon de la vive, la queue du requin, le dard de la guêpe, l'ergot du coq, le pied du cheval; ils savent tous où est leur arme, et s'en servent sans hésiter; quelquesHins même l'essaient avant quelle soit venue ; ils ne les échangent point. Les faibles ont d'autres défenses; la nature quelquefois en Mi tous les trais : elle donne à cert^ns animaux la couleur des objets parmi lesquels ils luibitent,ou bien ils ont la peur et la vitesse; ils ont des malices, ils contrefont les morts et se raidissent ou se laissent tomber ; ils s'enduisent d'une liqueur dégoûtante, ils jettent une encre qui trouble l'eau et les dérobe, ils iont des feintes, se tapissent dans des cachettes.

Si toutes les ressources deviennent à un moment inutiles, si la saison enlève à l'animal sa nourriture, ou bien il la suit en émigrant, ou il est paralysé par le froid, et, tant que manque la nourriture, manque le besoin.

Ajoutez que chaque espèce, en même temps qu elle a les moyens d'attaque et de défense, et l'instinct de s*en servir, est pourvue des sens qu'il faut pour les seconder, pour deviner son ennemi et sa proie : l'œil de l'aigle aperçoit sa proie du haut des airs, le chien la sent et la suit à la piste, tandis que le lièvre, avec ses oreilles longues et mobiles, entend son ennemi de loin. Où l'odorat n'enseigne pas assez, le goût supplée, et tous deux conduisent les animaux qui vivent de grain et d^herbe à leur aliment propre, à travers les grains et l^s herbes empoisonnés.

La création est une grande gume : force ccmtre

ESSAI Sim LA P1U>¥1D£NGB.

force, msc contre ruse; nul combattant n'y vient saiis arme et sans art ; et ainsi, chaque espèce vivant d'une autre, qui vit d'une autre à son tour^ nulle ne meurt ni ne détruit le reste, et, à travers ces morts des individus, Téquilibre des espèces se maintient, et h \\q universelle chemine*

Une multitude d'animaux sont solitaires, et se défendent chacun pour son compte contrôla faim, les éléments et leurs eimeoùs ; il eu est qui subsistent en commun, formant des sociétés plus ou moins parfaites. Alors il y a chez eux, à côté du soin de Texistence individuelle, le soin de 1 existence de la communauté, ou plutôt ils ne songent à eux-^mèmes que comme parties de l'ensemble. Il y a des sociétés élé- mentalités, dont les membres n ont d'antre lien que de vivre sur la même feuille ou dans la mên^ prairie, de savertir du danger et de se presser l'un contre Fautre, ou de fuir ensemble, d'émigrer ensemble à la saison ; il y a des sociétés plus savantes, vraiment organisées. Ici on construit ^semble, on va à la provision pour tous, on attaque et on se défend en com--. mun, on obéit à un chef, on a des adiesses nouvelles pour empêcher que la société ne se rompe, une politique. La taupe et le renard se creusent une demeure à leur fantaisie, Tabeille suit un plan, le mieux entendu pom* la construction conmiune. On peut ad** mirer la solidité de sa cellule, bâtie sous le meilleur angle que la géométrie enseigne : la solidité se trouve ailleurs, dans des travaux isolés ; mais s'il y a une ligure qm, répétée, économise l'espace et permette d'appuyer exactement cellule contre cellule, sans aucun vide, c'est celle-ci, c'est l'hexagone quelle choisit. De même, quand les castors cpastruisentleurs digues, il ne font pas tous uniformément le

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