PROVIDENCE NÉCESSAIRE A LA VIE MORALE
La destinée de T homme est la libre perfection , le
moyen, l'épreuve. Cela se volt dans tout son être et dans tous ses mouvenicnts. Si ce n'était pas, pourquoi connaitriût-il la loi morale, pourquoi aurait-il le libre arbitre, pourquoi Tamour du bien, la hsûne du mal, et la paix intérieui*e et le remords, selon qu'il a buivi l'un ou l'autre, le contentement de soi-même, quand il va vite dans la bonne voie, et l'étemel mécontentement, tant qu'il lui reste du chemin à faire ? Le voilà donc tel que la vérité le montie : il part du néant et va à tout : de l'ignorance à la science, de Fapathie à la bonté, de l'innocence à la samteté, non point à quelque chose de médiocre, mais à la science,
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la liberté et la sûnteté la plus grande où une créature
puisse atteindre, sans empiéter sur la Divinité.
Pour accomplir ce voyage, sur quoi voulez-vous qu'il s'appuie ? Sur Torgueil? 11 n'est point Tauxiliaire de la vertu, il est le vice. Tandis que la perfection est au-dessus de nous à Tinfini, et que nous en sommes à una distance immense, Torgueil imagine une perfection basse, qu'il touche ou qu'il tient. Quelle vérité dans ce sentiment I Quelle juste idée de la iin humaine 1 Quelle exacte mesure de sa propre force, de la fermeté de ce libre arbitre que tout ébranle : le nuage qui passe sur le soleil, le rayon de soleil qui perce le nuage, la santé, la lièvre, la faim et la satiété, une ligne, un mot, un son, une image, un rêve ! Quelle merveilleuse excitation à combattre que la conviction d'avoir vaincu! à agir, que la conviction de n'avoir plus rien à faire 1 Ne sait-on pas que s'il y a une erreur, c'est celle-là ; que s'il y a un danger, c'est cehii-là; que s'il y a un crime moral, c'est ce crime, [)uisque, parle renversement le plus étrange, une misérable créature s établit dans la perfection et faitleDieu!
Regardera-t-on davantage comme vertu la poursuite unique du bonheur futur à travers T accomplissement de la loi morale ! Donnons-lui son vrai nom, c'est un calcul. Ce n'est pas sans doute cet égoîsme vulgaire qui veut jouir vite et achète son bonheur du mallieur (les autres hommes ; celui-ci est bienfaisant, il adoucit votre infortune dans ce monde pour être heureux dans l'autre ; on ne voit pas tout de suite quel fruit il retire de ses œuvres, mais au fond, le bien qu'il vous fait est un simple prêt, à gros intérêt, à long tenne, sans aucune chance de perte, car ce n'est pas vous, être pauvre et périssable, qui payerez cette , dette, mais
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
Dieu hii-mème qui se substitue à votre place et Tac-
quittera.
Qu'est-ce encore que cette prétendue vertu dictée par la crainte ? La crainte arrête et comprime : alors que la passiou s agite dans nos cœurs, elle nous pré— ^ sente les menaces de F avenir et nous glace. Dans les âmes où elle règne, rien de naturel, de généreux, partout un air de i^êne et de servitude ; c'est en effet l'esdave qui a l'œil sur son maître; la peur de la correction l'obsède et retient tous ses mouvements; ou si parfois il s'échappe et tente de s'émanciper, il se repent bientôt de sa hardiesse, et, la jouissance passée, rendu à lui-même, il retooibe dans ses frayeurs, renchérissant sur sa bassesse première, pour expier sa laute et détourner le cliàtiment mérité.
Fausse vertu qu'inspire Torgueil, l'amour des récompenses ou la crainte ! Vertu d'esclave, de trafiquant et de gladiateur I Y a-t-il quelque sentiment plus noble qui puisse soutenir la liberté?
L'amour est d'une saison; il est un instrument de bien et de mal, selon les rencontres, capable de développer Tàme, capable aussi de l'absorber. L'amitié, un peu Iaiijj;uissante auprès de cette passion maîtiesse, dme davantage ; mais aussi, quand on la veut sérieuse, honorable et agissante, qu'elle est rare ! et alors, fondée sur une estime réciproque, elle suppose justement les vertus qu'on lui demande de créer. Puis il y a telles irritations politiques ou religieuses qui rompent 1^ amitiés queîon croyait solides, ou du moins les refroidissent, et leur enlèvent, avec la ferveur, l'efficacité. Doit-on compter sans la mort ? £t enfin, outre les amis qu'on perd, ne perd-on pas Tamitié même ? Les aiTections de famille ne sont pa6 loiidé€9
sur le choix, ausSi elles ne soiu pas exccptioruielles Gomine Tâmitié, elles ne uaisseut pas des vertus, et . travaillent à les faire naître» elles sont capables de produire de grandes choses; mais la iiioit sépare les frères, les sœurs et les époux, puis, à mesure que la génération nouvelle s'élève, elle frappe Tandenne gé- nération, nous livrant à nous-mêmes, peut-être dans le moment où les passions s'ap^itent, à moins que, par un jeu cruel, elle a!>:itte le fruit et respecte l'arbre, qui languit dépouillé. Qu'on dise le bien qu'on voudra des alïections de faïuillc, on ne rendra jamais justice à €ette forte et salutaire iuilueuce, luais il est dangereux de les prendre pour unique appui, de leur remettre sa vie, car bien souvent ces appuis manquent en route, et il nous faut continuer uutie chemin tout seuls, la mort dans le cœur* La chaiité est toute-puissante dans certaines âmes
qui s'y donnent entièrement; par malheur, il est difficile qu'elle prenne une si grande place dans la vie occupée du monde, et souvent les ressources trahissent la bonne volonté. Pour la patrie, il tfest pas donné à tous également de la servir, et encore elle ne fait à ses serviteurs que de rares appels. L'humanité est trop vaste : nous pouvons à peine nous apercevoir dans son iumiense étendue, nos actions et nos pensées semblent se perdre dans son agitation, et nous ne voyons pas pourquoi nous sacrifierions des jouissances immédiates et certaines pour un résultat si éloigné et si douteux. Ce peut être la passion des hommes d'État, des hommes de génie, et de quelques esprits à qui l'histoire des faits et des idées a enseigné com* ment l'humanilé marche, mais c'est le petit nombre, et nous ne voulons pas que la vertu soit un privilège, Uamour de la vérité rendrait le monde meilleur si le
m&Àl SUA LA PBOVIDSNCE.
monde était composé de savants. l,*hnnimc qui travaille pour un si grand objet se respecte ; il sait que sa vie, sa santé ne lui appartiennent plus, que sa con-sidération même ne lui est plus persoTiiK lie, que Testime ou le mépris qu'il s'attire rejaillit sur la vérité qu'il défend, mais il y a des moments de doute, des moments aussi de découragement, alors que survient le sentiment de notre impuissance réelle ou imap^naire, ou la triste pensée que la vérité U*op combattue ne fera pas son chœiin* Puis comptes les hommes qui ont une pareille mission ! Quant à l'amour de la nature et de l'art, noble passion et de grande énergie, il veut une organisation particulière, dont 1& Provid^ce est avare. Ajoutez que presque tous les hommes sont condauuiés à s'enfeniier dans les villes loin de la nature, et qu'il ne suffit pas, pour inspirer une vie entière, de quelques rares émotions bientôt effacées.
Où donc trouverons-nous ce sentiment qui doit entretenir dans le bien notre volonté? Il sera fort, il sera pur, il sera accessible à tous les hommes, dans tous les temps, il s'attachera à un ol)jetqui ne meure pas, iuî-mèmene mourra pas d é{)uisement, il ne sera pas la prérogative d'une nature d'élite, dune certaine fortune, ceux qui sont déshérités des biens de l'esprit et du corps ne seront pas déshérités de ce bien, souvent même il les recherchera de préférence, il leur viendra comme une ample compensation, comme un précieux auxiliaire contre les maux qui les assiègent, jamais il ne manquera de les consoler, et quelquefois il leur tiendra lieu de la santé, de l'aisance et de la liberté, toute créature humaine découvrira en elle, quand elle la cherchera, cette source toujours jaillissante ; enfin ce sera le sentiment religieux.
CHAnni vu.
Certainemeat il est {hjf» puisqu'il est la passion de la pureté idéale, l'enthousiasme de la perfection su*
prême ; certainement il est universel et immortel. Doutez-vous qu'il soit fort, comptez les maityrs» et pour vous assurer que ce dévouement ne tient pas à un dogme ou a un pays, considérez qu'il y a eu des mai'tyrs dans toutes les religions. Certes il faut un grand fonds de courage pour affronter des tourments dont le seul récit nous révolte. Sans recourir à ces faits d'exception, la mort ne se présente-t-dle pas à chaque instant du jour et de la nuit, presque toujours atten* due et amère, souvent avec son cortège d'atroces douleurs ? De faibles créatures, qu'eiïrayait une lé-r g^e souffrance, ne s'abattent point sous ses terribles assauts, et meurent avec la constance du martyr, sans 1 enivrement du supplice. Qui les soutient dans cette lutte, si ce n'est le sentiment religieux? alors que les illusions de la durée s'évanouissant, parvenu au seuil de l' éternité, on voit en face Dieu qui y réside. £t encore ces supplices des époques ^ iolentes, et ces tourments que nous impose l'ordre de la nature, sont adoucis par la pensée de leur brièveté et du l>Oiiheur immédiat dont sera payé notre courage, le terme voisin et éclatant nous empêche de nous démentir; il est une épreuve pins dure peut-être, celle que tentent les religieux qui se condamnent à mourir toute leur vie, à un martyre sans fin. Briser son corps par la fatigue , lui épargner le repos , le sommeil, la nourriture ; se jeter hors du monde, vivre seul, tourment horrible l se retrancher toutes les affections qui peupleraient ou charmeraient la solitude, l'amom^ l'amitié, quel sacrifice ! et qu'il faut que l'amour de Dieu soit fort, pour soutenir un homme, pédant cinquante années peut^tre dans ce désert de
B88AI S|]A LA P&OYIDENGE.
la nature et de l'âme! £t il n'a pas opéré ce prodige une fois oa deux fois, en sorte qu'on y puisse voir une aberration singulière, une sorte de monomanie ; il Fa répété sans nombre, pour qu il soit bien visible que c'est là sa vertu : le christianisme et les religions de l'Inde, TOccident et l'Orient disputent de tête renoncements.
Cilierchons le secret de cette pui^^sance.
Toute loi réduite à elle-même obtient difficilement l'obéissance : on l'élude si on peut ; si on ne l'ose , eifrayé par le châtiment, on l'accompli t avec parcimonie, froidement et à contre-^xaur. Comme, de sa nature, elle restreint la liberté, elle sei*a reçue eu ennemie. Que faut-il pour qu'elle entraine les volontés? Qu elle se présente comçie le commandement d'un être qui a autorité sur nous. Autrefois elle ordonnait, maintenant elle se fait obéir. Ceci ne ^pplique-t-il pas à la loi morale ? N'est-elle pas une loi, et ne s'adresse-t-elle pas à des hommes? Si donc elle n'a sur nous qu un faible empire, nous connaissons déjà une des causes de cette faiblesse. Tant qu'elle demeure simplement une loi, il est inévitable qu'il en soit ainsi : car de quel diuit s'impose-t-elle à nous, prétend-elle régler notre vie? Je ne puis la nier, il est vrai, mais cette nécessité regarde mon intelligence; avant de lui soumettre ma volonté, j'ai besoin de savoir au nom de qui elle commande. Jusqu'à ce que je soi^ arrivé là, elle demeure une conception géométrique, un objet de spéculation, et ne passe point dans la vie; mais supposez que je remonte à Dieu d'où elle part, alors la loi revêt sa sanction, alors je sais qui me commande de me perfectionner, de développer mon esprit, de purifier mon cœur, au mépris des instigations du corps;
CBApmiB vn.
quand elle parle, c'est Dieu même qui me parle, avec rautorité légitime que possède 'sur des créatures
bornées le Créateur parfait ; je ne conteste plus, je m'incline et j'obéis. Tout àTheure j'avais une loi, à cette heure j'ai un mattre; et ce qui me révèle cet être vivant et gouvernant , c'est le sentiment religieux. Aussi voyez, dans les religions où ce sentiment s'exalte, quelles choses on opère avec ces mots magiques : Dieu le veut ; c'était le cri des croisades. Tantôt ils ont oiflonné le bien, tantôt le mal; ils ont fait ici des saints, là des bourreaux ; toujours ils ont dompté les individus et les peuples.
Voilà déjà un des secrets de la force du sentiment religieux. Mais ce n'est pas assez que le maître ordom^e, il faut enccm qu'il paraisse, qu'il frappe delà voix, du geste et du regard. Quel est celui qui, dans un combat, se sentant sous l'œil de son général, n'éprouve pas que sa vigueur se multiplie ? Si en outre û l'aime, plus rien n'est au-dessus de son courage. Puissance de l'œil du chef, qui, juge inflexible des bons et des mauvais, aiïranchit l'obéissance par le sentiment de l'honneur, et relève cette passion même, tro]) personnelle encore, par l'amour, qui fait des pensées du maître et du serviteur une seule pensée et de leurs volontés une seule volonté. La vie est un combat, de tous le plus rude. Or sait-on ce que peut sur une âme la conviction piolonde que Dieu la voit, œque peut sur cette âme, alors qu elle médite de déserter le bien ou qu'elle travaille à l'accomplir, le spectacle de cet œil toujours ouvert, tantôt caressant, tantôt irrité, conscience extérieure, qu elle tenterait en vain d'endormir ou de corrompre? Autrefois un memrtrier fut arrêté par ces mots : a Malheureux ! si ton père te voyait! » Eh bien! supposez que dans la