CHAPITRE y II. d
rage par la force de Texemple. Et ce n'est pas ici une simple spéculation que les faits démentent, je me sois appuyé sur les faits eux-mêmes impartialement observés. Du reste, voilà quatre siècles qu'autour de nons se fait une grande expérience que sans doute on ne contestera pas* Car comment expliquera-t-on le succès immense de Y Imitation du Christ ? Une mode ne dure pas quatre cents ans. Ce n'est pas la conformité de ce livre au génie d'une certaine époque qui le soutient : depuis qu'il a paru nous avons bien changé ; il y a donc en lui quelque chose de profondément humain , qui fait que, malgré les accidents des caractères, pourvu que subsiste la nature humaine, il ne manque pas de s'y appliquer. Beaucoup s'imaginent que c'est sa morale. Eh ! sans clou le elle est souvent excellente, quoiqu'elle tende visiblement à substituer à la vie commune et véritable la sévérité étroite de la vie monastique ; mais la morale fût-elle parfaite, elle ne se suffirait pas. D'autres atuibuent son influence à ce qu elle propose un exemplaire divin, en s'appuyant sur le titre, et ils n'ont pas complétemeiit lalsou, car l'ouvrage n'est pas Je inoins du monde un récit de la vie du Christ, accompagné des moralités auxquelles elle se prête ; mais observez la forme du livre, que voyez-vous? un discours du Chiist au fidèle, et plus d'une fois une conversation du fidèle avec le Christ» Remarquez de quel ton parle le Christ : il parle en père, c'est-à-dire avec la triple autorité de la raison, de la puissance et de railection, avec une autre autorité encore qu'il ne revendique pas, mais que le iidèle lui reconnaît, l'autorité de f exemple. De pareils entretins qu'appellent la solitude, la lutte, la souffrance, se renouvellent souvent, et forment entre l'homme et son Dieu une forte habi-
9% ESSAI SUR Lk PaOVIDENCE.
tude, une constante société. Ainsi les caractères qui donnent âu sentiment religieux son énergie, et dont un seul suffit à le rendre fécond, dispersés dans d'autres livres se réunissent tous dans le petit livre de X Imitation; et voilà justement ce qui en fait le prix. Cest la vertu de la Bible exprimée, c'est la nourriture préparée à ràme chrétienne, tandis que les protestants la cherchent eux-mêmes, extrayant de la Bible, chacun pour son usage, ce qu'elle a de sain et de fortifiant.
Si la raison ne s'accommode pas de cette association de deux natures si diiférentes, de cette distuiction des personnes en Dieu, de cette chute deFEtemel dans la durée ; si daiis 1 iionune elle ne peut plus apercevoir le Dieu, ou si dans le Dieu elle ne peut plus distinguer Thomme, si elle ne reconnaît plus la vertu des créatures dans une victoire sans combats, alors nous rappx'ochons encore de nous notre modèle, nous consentons qu'il soit moins grand pourvu qu'il luise de plus près, et nous nous proposons comme exemplaires les héros et les saints de l'humanité. £s1>-ce à dire que nous ne voulons plus de Dieu pour notre idéal? Non certes, mais éblouis par une perfection si sublime, trop laibles pour en soutenir la vue, nous poursuivons sur la terre son image et son reflet ; et nous ne prenons pas le reflet pour la lumière, l'image pour la réalité, les surprises et l'oubli sont impossibles, car l'enthousiaune qu'excite en nous l'humaine vertu nous porte par delà cette vertu même, ne nous émeut qu'à la condition de nous faire entrevoir quelque chose de meilleur encore : toute action généreuse vivement sentie est une aperception de Tidéal, une révélation de Dieu.
Sachons-le bien, notre force n'est ni en nous ni
autour de nous, elle est plus haut; ce n'est pas en touchant la terre, comme l'ancien Antée, que nous rq>rendrons notre énergie, c est en touchant le ciel« en nous élevant vers le lieu où réside la sainteté ; car telle est la nature de l'homme : il prend le caractère des objets où il vit, mobile et faible au milieu des choses qui passent, fort et constant par son commerce avec les choses qui demeurent éternellement. Oui, toute notre vertu est une paritci|)alion de Dieu ; il se révèle diversement, mais c'est toujours lui qui nous conmimiique les fécondes émotions. Tantôt la vaste étendue du monde, où notre regard se perd, nous fait paraître T immensité ; taixtôt ses bouleversements nous font sentir cette puissance qui ne connaît pas d'obstacles; tantôt son aimable beauté nous ravit ; ou bien c'est l'art qui réalise, autant que possible, la divine perfection, soit par la proportion des formes, soit par l'expression qu il sait leur donner; ou encore c'est r bouillie qui produit quelqu une de ces grandes actions qui brillent dans nos ombres comme une clarté d'en haut : que ce soit un de ces traits soudains et éclatants d'h^oïsme qui nous éblouissent, ou ces longs sacrifices qui demandent toute une vie pour s'accomplir, sacrilices moins éclatants que les autres, mais plus méritoires peut-être, qui n'ont souvent d'autre témoin que Dieu; ou bien enfin cest Tàme qui, sans s'aider d'aucune impression extérieme, s'élève directement jusqu'à l'Etre absolu et adore dans une contemplation sublime ses infinies perfections. De quelque façon qu'il se montre à nous, sans voile ou à travers des apparences diverses, n'est-ce pas toujours le même infini, le même idéal, le même Dieu qui, lursqu il descend dans notre àme, l'élargit et la remplit, et n' y souill e rien de bas et de méprisable i
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EfiflAi mm LA vwwmmcM.
Que ne sommes-nous toujours ce que nous sommes
dans ces inonieDts où Dieu se manifeste à sa créature î Poui quoi faut-il que cette émotion se dissipe ? Sans cela, quel beau spectacle présenterait Thumanité, quelle pureté dans nos insdncts, quelle noblesse dans nos aspirations, quel dévouement pour la vérité, quelle abnégation de nous-mêmes, quelle charité pour nos semblables, quelle sainte ardeur pour le bien ! HeureuseTnent, si cette émotion salutaire s'efface, il dépend de nous delà rappeler; nous n'en sommes pas réduits à attendre que des circonstances variables et incertaines nous relèvent, ni & craindre qu'en disparaissant elles nous laissent fatalement retomber ; Dieu a mis eu nous une faculté puissante, capable de nous arracher à la terre et de nous transporta* dans le monde meilleur où il habite. Alors, touchés de cette richesse inliaie et de notre misère, nous sentens humblement, nous désirons ardemment ce qui nous manque ; et cet humble sentiment et cet ardent désir sont la prière.
Il est des créatures d'élite que ces approches ont transfigurées : saint Augustin, sainte Thérèse, saint Bonaventure, (ierson, saint Fiançois de Sales, Fénelon, de ces âmes excellentes qui fuient blessées par l'amour divin,* mais tous nous éprouvons cette influence, quoique teus nous ne l'éprouvions pas au même degré, tous, dans nos cLbatlenients et dans nos luttes, nous nous élevons vers Dieu, et lui demandons de soutenir par un peu de sa force notre courage épuisé, et à la suite, nous avons senti notre vigueur renaître. La ]m^Te rafraîchit et ranime, elle est, comme disait Malebrancbe, un vœu de Tàme qui est toujours exaucé, et selon la belle et profonde expression des Alexaudiins, elle est la respiration de Tâme.
GHAmRB VU.
Notre grandeui* est en abaissement volontaire, la volœité se perd en présumant injustement d'elle-même; avec l'idée qu'elle peut tout, elle ne peut rien. Notre
vertu est bien à nous, mais une part revient au toutpuissant maître» qui nous a créés comme il lui a plu, à celui qui fait les terres ingrates et les terres fertiles, puis leur distribue sa pluie et son soleil, à Têtre excellent, qui, comme il est le modèle, est aussi la source de toute sainteté.
On se fait illusion je crois, et je le dis avec la conviction la plus sincère, quand on prétend rendre des hommes vertueux en leur prêchant uniquement la morale, sans les entretenir de Dieu. Bayle soutenant qu'une société d'athées est possible, et Voltaire proclamant sa maxime célèbre :
Qtt*oii soit Juste, il Sttfût, le reste est arbitraire.
ont eu, ce me semble, le tort de ne pas connaître l'homme assez complètement Sans doute il suffit
d* être juste, mais pour Têtre, ce reste est tout. Être juste est notre œuvre, mais où puiser la force pour l'accomplir? On ne me le dit pas, et j'ai grand besoin de le savoir. Or les maîtres de la vie intérieure me l'apprennent, et de plus ils font passer cette force en moi : ils m'enseignent que, pour pratiquer la justice^ il faut s'attacher par Tamour à l'idéal du bien, et combattre les inspirations d'en bas autant par la prière que par son énergie. D'antres connaissent l'essence delà justice, ils en connaissent le secret; j'empjrunterai à d'autres des systèmes et des préceptes de morale, mais j'irai leur demander le sentiment religieux, qui est Tàme de la vertu.
Diyili
tas £8SAl SOI LA PROVIDEKGE.
CHAPITIIE Vill.