OBJECTION HISTORIQUE* — RÉFUTATION
L'histoire semble nous donner tort et montrer que
le sentiment religieux est souverainement indifTérent à la vertu. Ou a répété à satiété que les païens étaient vertueux en adorant des dieux infâmes. Pour mieux combattre, choisissons un terrain étroit, et ne pailoiis que des païens de noti e coimaissauce plus proche, des anciens Grecs.
D'abord, lorsqu'on juge le paganisme, on a le tort de ne mentionner que la religion vulgaire, et de passer les Mystères sous silence ; pouitaut ils valent bien la pdne qu'on ne les oublie pas. «Fondés ^ vers la » fin du quinzième siècle ou le commencement du » seizième avant notre ère , ils ont accompagné la » religion visible dans toute sa durée» et, quolqne » supérieurs à elle, comme elle, se sont développés » avec le temps. Ils se célébraient à Eleusis, avec le » coucoms de toutes les villes grecques, qui y en- » voyiuient des députés, et d'une foule d'initiés, car I) on craignait de mourir avant d'être initié. C'était M une institution de la plus haute importance, ratta- » chée à TEtat par des liens étroits, tellement qu une » juridiction spéciale avait été établie contre les vio- » lations qui s'y adj-essaient, et que dans les tril)uh naux quieii connaissaient siégeaient les Eumolpides » elles Géryces, familles privilégiées qui fournissaient » les quatre prêtres de la classe supérieure. Les pro- D cès d'Alcibiade, de Diagoras de Melos ci uuueâ,
> Des religtons de Tantiquité par MM. Creaxer et Guigiilaut, t. III, part. 2.
csapubb viu. lOS
» témoignent du caractère public et de la grande » autorité des Eleusinies* »
Or qu'y enseignwt-on î La haute doctrine spîritaa-
liste rie rEp:ypte et de l'Orient : uti Dieu unique, éternel* partout présent, connaissant tout, tout-puissant, souverainement sage et juste, providence constante de TuDivers, ami des bons, ennemi des méchants, réservant à ceux-là des récompenses, à ceux-ci des punitions dignes de leurs œuvres ; l'univers temple de la divinité; TLomme composé d'un corps fragile et d'une âme immortelle, libre et raisonnable, fait pour imiter dans ce monde la vie céleste, et se préparer par de longues épreuves à la partager un jour. Tel est le sens profond de ces légendes, de ces fables aimables, qui sorties de là, sont venues jusqu'à nous : Narcisse qui se consume dans l'amour de lui-même, Pfeyché, l'aventure de l'âme innocente qui brûle de savuii' et souffre d'a\ dir su, et par l'épreuve et l'amour retrouve le bonheur peidu. Voilà ce qui était enseigné dans les Mystères qu'on décrie si légèrement. Ce n'est pas nous, il faut bien nous le dire, qui avons inventé la raison; avant notre sagesse, les Grecs étaient sages, mais ils Tétaient à leur manière, d'une manière charmante et à jamais regrettable.
Laissons les Mystères et suivons la religion à découvert, la religion vulgaire, qu'on apprenait dans les poètes. Les hommes, dit-on, sous des dieux mauvais étaient bons, preuve que sous des dieux bons ils seraient aussi bien mauvais, et que le sentiment reli- ^eux est indifférent à la. morale. Cette thèse est .spécieuse, elle n'en est pas moins un sophisme que voici : il ne s'agit pas de savoir ce que nous parait la théologie païenne, mais ce qu'elle paraissait aux païens, et, comme cette religion a Icmg-
BSSAl 81IR LÀ PROYIDEKCË.
temps vécu, ce qu'elle paraissait aux païens à des époques diverses. Par là seulement on pourra juger avec exactitude de son influence, bonne ou mauvaise, et le procès sera bien instruit. Or traduire les dieux d'Homère devant notre raison, pour confondre tout le paganisme, c*est traduire les Grecs d'Homère devant nos tribunaux, et supposer qu'ils n'ont pas changé d'Homère à Plutarque.
D'abord un Grec de l'Iliade n'est pas un philosophe français dressant le syllogisme qui suit, ou un pareil : il ne peut y avoir deux inliiiis, car ils se limiteraient l'un l'autre; donc il n'y a qu'un seul Dieu; et ce Dieu, en tant qu'infini, est parfait, éternel, d'un pouvoir, d'une sagesse sans bornes, affranchi des misères de l'humanité* A cette époque, on n'avait pas disserté encore sur le fini, l'indéfini et l'infini, sur leurs rapports et leurs dillerences, sur l'esprit et la matière et leur incompatibilité ; on était beaucoup moins métaphysicien. La nature, pensait-on, et la société se soutiennent, mais elles ne peuvent se soutenir toutes seules : un £tat sans gouvernement aurait bientôt péri ; le monde est donc gouverné par un être supérieur, et toutes les puissances qui résident dans la nature sont ramenées par lui à T harmonie. Ensuite, cet être étant corporel, ainsi que toutes choses,* et habitant un certain lieu, pour administrer son empire, il lui faut des intermédiaires, des minisUes, qui exécutent ses décrets dans l'étendue de l'espace. Il a donc besoin de ces puissances pour agir, comme elles ont besoin de lui pour agir avec ordre ; elles lui sont nécessairement associées. Or le peuple qui raisonne aind est un peuple enfant, nouveau à la vie intellectuelle ; il donnera donc une âme à toutes ces puissances, il leur prêtera une iii^ntiou, une volonté;
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ajoutez encore qu'il est merveilleusement ai liste , doué au plus haut d^ré de cette faculté qui personnifie tout ce qui se conçoit et le fait mouvoir avec sa forme, sa physiononiie, son génie propre; dès lors ces puissances ne seront pas des forces vagues, mais des êtres semblables à l'homme, pourvus d'organes comme lui, chacun avec sou caractère et ses traits distincts. Comme elles ne meurent pas, et comme leur action est irrésistible, forpiidable et décisive pour nos destinées, ce seront autant d* êtres d'une nature supérieure, de divinités; comme elles concourent au gouvernement du monde, elles sercmt le conseil du souverain maître dont elles formeront la cour ; et cette société d'eu haut sera semblable aux sociétés humaines, pleine d'ambitieuk, de mécontents, partagée par des intérêts divers, maïs maintenue par une vo- > lonté plus forte que les prétentions individuelles et les intrigues des partis. Les Grecs ne pouvaient pas la concevoir autrement : de même qu'ils ne compre^ naient pas Faction sans la vîe, ils ne comprenaient pas la vie sans le mouvement, et le mouvement sans la lutte. Où nous fidsons un traité de physique, ils fai-* saient un drame. Le ciel sera donc une représentation agrandie de la terre.
Nous nous récrions là-dessus : quelle folie de regarder counne des dieux des êtres qui partagent nos défauts et même les exagèrent! Sans doute, folie pour nous, mais pour ces Grecs, c'est selcm ce qu'ils entendaient par divinité et par moralité. Un dieu est-il, à leur avis, un être étemel, un être qui est présent partout, qui sait tout, qui peut tout? Nullement, car les dieux naissent, hsd)itent un certain séjour, ils ignorent, et un seul est tout-puissant. Que ieste-t41 donc qu'ils possèdent en commun et qui
ESSAI Sia LA PROYiD£!SGË.
constitue leur titre? l'immortalité. Mourir, voilà la déplorable nécessité de notre condition et coonne la marque de Thumamté. Qu'est-ce en eflfet qui caracrtérise essentiellement l'homme? La maladie? Beaucoup jouissent de la santé, quelques-uns d'une santé inaltérable. L'ignorance? Mais n'y a-t-il pas des artistes, des lég^teurs, des philosophes m grands qu'on ne voit rien au delà, et qu'ils sont appelés divins? La puissance ? Quelques-uns la possèdent telle qu'elle nous éblouit La pinidence, le courage? Le vaillant Achille est semblable aux dieux, Ulysse et Nestor sont d'une sagesse incompaiable. Vous prendrez toutes les qualités les plus désirables, vous les chercherez parmi les liojumes : elles iiiMiirjueront ici, vous les trouverez là et dan§ un degré éuunent, mais il en est une que vous chercherez en vain« Ces êtres si heureux, si grands par l'esprit, par le caractère, par le pouvoii% meurent un jom' ; de quelque lieu, de quelque fortune qu'ils partent, quelque carrière qu'ils aient parcourue, ils se rencontrent là r Agamemnon avec Thersite, Achille avec Briséis, et se reconnaissent comme membres de la même famille. Si donc c'est la mort qui fait les hommes, c'est l'immortalité qui fera les dieux, et comme les hommes, égaux par la lin, se distinguent entre eux par les qualités, chez les dieux, égaux par la prérogative de ne finir jamais, il s'établira une pai cille distinction; et s'il est un de ces immortels qui surpasse les autres par la qualité qui sur terre fait les chefs de peuples, la puissance, celui-là aura l'empire; de même qu Agamemnon est • le roi des rois, il sera le dieu des dieux.
J'entre dans la considération de la moralité des dieux du paganisme. Nous leur reprochons de n'être pas d^s saints. J'imagine un Grec du temps d'Homère
G0AP1TBB VIII
écoutant ce reproche, il en serait fort étonné et ne le couipiendrait guère. Il demanderait sans doute ce que c'est qu'un saint : on lui répondrait : c'est un homme qui fait peu de cas du corps, en méprise les a\ant<ages et le traite sévèrement, s'imposant d'ètx'e chaste et sobre, un homme attentif à son perfectionnCTœnt moral, qui s'abstient du mensonge et de la ruse, et rend le Lien pour le mai. Notre Grec ne reviendrait pas de sa surprise ; lui, il est enthousiaste de la beauté et de la force ; il ne comprend pas qu'on soit un homme, si on n'aime les plaisirs physiques et
on n'en use largement; l'étude de soi-môme, la gymnastique de l'âme s' exerçant à modérer les désirs, lui paraît une fable ou une folie; il n'a pas peur du mensonge ou de la ruse, même Ulysse est son héros de prédilection ; eiiiin il pense qu'il n'y a pas de justice hors de l'axiome : tu rendras à ton ennemi autant de mal qu'il t'en aura fait, et il pratique en consc'u^iice la loi du talion. Tels sont les saints de l'Iliade, des temps barbares, d'un ])euple sensuel et subtil. Qr tel est alors l'idéal de l'homme, tels sont les dieux : des héros ampUliés.
Les choses devaient se passer ainsi : avant de connaître le dieu sage, l'humanité devait connaître le dieu fort. En effet étudiez, comme il convient, l'humanité dans les lionnnes. Ce qui frappe l' enfant, c est la force physique : à ce signe seul il reconnaît voti*e supériorité; l'inteUigence, la sagesse, sont choses trop délicates pour cet être qui vit seulement de la \ie ïoatéi ielle, et chez qui l'intelligence et la sagesse sommeillent encore. Voyez dans quel c^cle il se meut : d'un cdté il est en butte aux coups des agents extérieurs et découvert à leurs atteintes, agréables parfois, souvent douloureuses; de l'autre il se porte
Uigiiizeo by LiOOgle
ESSAI SIR LA PROVIDENCE
à des objets divers avec une hnpatieiiee extrême,
changeant de désirs, mais désirant toujours. Soit doue que les êtres physiques vienueut le trouver 011 qu il marche vers eux, qu'ils lui s^portent du i plaisir ou de la peine, il faut (ju'il lutte pour les re- | pousser, les attirer, les retenir, qu'il se mesure avec | eux, qu'il prouve sur eux sa puissance. Ou ils cè- ; dent ou ils résistent, voilà ses inférieurs et ses mat* très; il les considère à proporlioii qu'ils exigent plus ou moius d'ellbrts, et ceux-là sont au dernier ou au premier rang, qu'il remue avec la moindre fatigue ou qui triomplient de sa vigueur. Et la foule juge comme les enfants : l'action paisible d'un sage législateur, l'obstination du savant qui arrache à la nature ses secrets, le travail de Fhommesur lui'-même, discipli* nant ses passions, ne la frappent guère : son oreille : est pleine des noms des conquérants et des monarques terribles. La puissance chez les autres nous frappe vivement, et le désir de la posséder est une de nos passions les plus violentes. Le mouvement qui pousse I et entrâdue les hommes, qui les fait aspirer sans re- I Iflche à une condition supérieure, relève les couches de la société, porte au faiie des honunes de condi- ' tion basse et obscure, ébranle les nations comme les individus, il part de là. Et ce n'est pas étonnant : rhonune se sent libre, par sa liberté il connaît qu'il est un^ personne, infiniment au-dessus des autres créatures, et il tache de s'agrandir par ce c6té, il croit étendre son être avec sa domination.
Ainsi les Grecs barbares, dans les combats, où la force du corps est souveraine, et où la vie intellectuelle et morale ne s'apprend point, dans un état de société où la victoire donnait la légitimité, les Grecs . devaient estimer avant tout la puissance, et Thoiiurer
cyAPiiHi:. viu. 109
par-dessus tout où ils la rencontraient. Thersite se lève dans l'assemblée: avant qu'il ait dit un mot, ou le méprise, car il est laid, et, quand il a fini son discours, battu par Ulysse, il y a une chose qu'on ne lui pardonne pas, c*est d'être batla. Ils veulent dans les bouinies non pas des vertus morales, mais des vertus viriles ; hommes de guerre et artistes, ils ne gôutent pas les passions douces ou la mesure dans la passion, qu'apprécient les peuples civilisés ; ils veulent des passions de feu , emportées, indomptables, dramatiques dans leurs explosions. Etant tels, que peuventils faire que transporter dans l' Olympe les qualités qu'ils admirent dans leurs villes et dans leui-s camps? Ciunsidérez les divinités les plus actives de r niiule : cesont Junon, Vénus, Mars, ou s idéalisent la lierté, famour et Tardeur des batailles. Minerve représente la puissance par la i)rudence ; elle est la protectrice d'Clysse et lui donne parfois des conseils plus habiles qu'honnêtes. Quant à Jupiter, un jour que les divini-* tés se révoltent il leur expose dui'ement les titres qu'il a à l'empire. « Oui, dieux , connaissez ^ ma puis- » sance ; essayez de suspendre au haut des cieux une » chahie d'or, attachez-vous tous à cette chaîne, et » vous et les déesses, jamais vous ne })ai viendrez à entraîner sur la terre le maitre et l'arbitre du 0 monde; tous vos efforts y échoueraient* Moi, s'il » iiie plaisait d'y jiorler la main, soudain j'entralne- » rais avec vous la tei rc et la mer, puis je lixemis la » chaîne au sommet de l'Olympe, et l'univers entier » serait suspejidn dans les airs, tant ma force est au- » dessus et de celle des dieux et de celle des homn mes. » Jliinerve répond : « Jupiter, père des dieux
* Uiad, viii, 18 8eq.'
lit BS8AI M Là taoVIDBNGI.
» et souverain des hommeB, nous le savons^ ta forai
» est invincible. » Et plus loin, Junon le lui répète.
C'est ainsi que les Grecs envisageaient la perfectioi\. Descend-on dans le détail, <(n trouve que beaucoup d'actions^ à nos yeux criminelles^ étaient autorisées chez les (irecs du temps d Homère, et que les prétendus vices des dieux et du mattre des dieux étaient alors ou indiflCèrentsou légitimes, et nullement choquants pour les lioiunies religieux. 11 est curieux, vraiment, de nous entendre accuser Jupiter de man* quer aux lois de la chasteté, comme si c'était la vertu des héros d'Homère, et nous récrier sur l'enlèvement de Ganymède, comme si c eût été uu scandale chez les Grecs, àsm une société où la femme était si bas placée. Pourquoi aussi les dieux ne lutteraient-ils pas entre eux? Sur la terre les rivalités sont permises, cha»cun a le droit de chercher à s'élever : heureux qui réussit. Comment encore flétrir leurs vengeances^ quand la vengeance est honorée parmi les hommes? Dans une société ébauchée, où il n'y a pas un code vaste et précis qui assigne les droits de chacun, où il n'y a pas une magistrature permanente, interpi'ète et gardienne des lois, et un pouvoir central qui lui prête sa force, l'individu offensé se fait justice lui-même, il supplée la société, et il est respectabl*' cImus l'exercice de cette iouction. Chez les Grecs, comme chez un grand nombre d'autres peuples, la vengeance a paru légitime et honorable : elle était la justice en l'abseuce de la justice. N'accusez donc pas les dieux d'Homère d'être vindicatifs ; ils devaient l'être. Mais les représailles des dieux étaient terribles ? Sans contredit, et avec raiaon. Quand une certaine autorité est nécessaire aux peuples, et cette autorité des dieux Tétait sans doute, lorsque sa ruine entraînerait de grands
GilAPlTlIB VIII
maux, il faut qu'elle se fasse respecter; et le moyen d an iver là, quand on a affaire à des gens rades et in^ civilisés, c'est de les effrayer {>ar des châtiments exemplaii es. Voilà pourquoi, mènie au milieu de nos mœurs plus douces, le code militaire et le code de marine gardent une terrible sévérité. On ajoute que ces représailles étaient coupables, puisque les dieux, pour i>unir le criiiiinel, le poussaient à un autre crime. Nous le savons trop, c'est ainsi que nous sommes punis bien souvent : nous e]q>ions une fttute par des fautes nouvelles; d'ailleurs, pour les Grecs comme pour nous, tout le châtiment n'est pas là, mais dans k douleur qui suit inévit£d)lement le désordre. Mais, ditron encore, pourquoi ne pas cMtter le criminel hii-niême, au lieu de faire porter la peine à sa femme, à ses enfants, etc. ? Par une raison toute simple : c'est que la vengeance ainsi comprise, estplus sûre et plus cruelle. Inventez par exemple un ch«atiment plus atroce que celui de Niobé, voyant ses quatorze enfants férir sous ses yeux. Condamnes cette justice, je ne m'y oppose pas : grâce à Dieu nous en soinnies loin ; mais prétendre qu'elle était condamnable devant les Grecs, et qu elle n'était pas ce qu'elle devait être à cette époque pour les hommes qu'ils étaieht, c'est tout confondre : pour toucliei' ces rudes gens de guerre, il s'agit de irapper fort.
Eh quoi ! la vengeance, ainsi sanctifiée par l'exemple des dieux, ne risque-t^le pas de déchaîner les hommes contre les hommes, d'amener des cruautés déplorables, et enfin de rompre la société? Ici j'ad* mire profondément ce merveilleux instinct de Fhu« manité, qui lui révèle ce qui est nécessau c à sa vie, et tempère dans sa constitution tous les éléments violents. Qui ne connaît la sublime allégorie des
Uigit
lit ESSAI Siil LA HIOVIUENCE.
Prières, ce discours si Siige et si touchant du vieux Piiœuix à riuipétuciix Achille : « Les Prières ^ sont » iilles du grand Jupiter; boiteuses, le front ridé, » lc\ ant à peine un ïiuuible regard, elles liiarchOTt n avec inquiétude sm* les pas de Tlnjure. Ulnjure est n vigoureuse et prompte; aussi les devance-t«Ue de » beaucouf), et, j)arconranttoutela toire, elle outrage » les hommes; mais iesPrièreî> viennent ensuite pour » guérir les maux qu'elle a faits. Celui qui révère ces » filles de Jupiter, lorsqu'elles l'approchent, en reçoit » un puissajjt secours, et elles exaucent ses vœux ; » aiais s'il est quelqu'un qui les renie, qui les ren pousse d'un cœur inflexible, elles montent vers le » iils de Saturne, et l'iniplorent pour que l'Injure » s'attache aux pas de cet homme, et les venge eu le » punissant. »
Protégée par ses rro\âiices religieuses, la société se maintient, et, en durant, se poUce; dans la paix, les relatîras des hommes deviennent plus délicates, les mœurs plus douces, les idées de bien et de mal 6 assurent, la justice prend chaque jour plus de considération et d'autorité. Mais alors aussi la vieille religion se trou\ e eu dissentiment avec la civilisation nouvelle, la morale de cette époque est plus pux*e, plus haute que la morale proposée au nom des dogmes antiques, et les hommes valent mieux que les dieux. . D'abord ce travail se fait sourdement, juais enfin l'opposition éclate. Alors qu'arrivera-t-il ? Pénétré de i*espect pour les maximes et les exemples des dieux, tentera-t-on de retourner sur leurs pas vers la barbarie? Non certes, et T humanité, destinée au progrès, ne marche point ainsi : elle reconnaîtra donc
CHAPITRË Via
clairement le bon chemin qui dojaie surTav^nij-, et 8 y avancera hardiment; les dieux suivmnt Ue là ces protestations universelles et jamais interrompues contre les vieilles fables qui attribuent aux dieux des actions indignes de leur majesté, protestations par le rire fin on grossier et par la grave éloquence. Pindare recommande seulement, si ou invente des fables sur les dieux, de n'inventer que des fables qui ne leur soient pas défavorables. Eschyle est plus hardi : il montre le vice de la n-oyance populaire. Je ne parle pas de son Prométliée enchaîné, qui n'est que le premier acte d'une trilogie, et ne peut être jugr par lui seul. Toutes ces attaques qu il renfenne contre le pouvoir arbitraire et dur du nouveau tyran du ciel sont probablement adoucies dans les deux actes qui suivent; autrement on ne comprendrait guère que des paroles si violentes fussent tolérées sur la scène, à une époque profondément religieuse; d'ailleurs on raconte que dans le dernier acte Jupiter et Prométhée se réconciliaient. Mais il y a dans ce drame une accusation terrible dont Jupiter ne peut être justifié, et qui revient dans un autre drame encore. Comme Prométhée lui reproche d'avoir détrôné Saturne, son père, le chœur des Ëuménides rappelle à son tour ce crime; Apollon défend Oreste contre les Ëuménides, et invoque Tautoi ité de Juj)Uer; celles-ci répondent : ««lupiter^ s il faut t'en croire, est le vengeur des » pères. Mais lui, il a enchaîné son père, le vieux »» Saturne: ce fait n'est-il pas tout le contraire de ton » discours ? Jup;es, vous avez entendu ; je prends » acte. » Et Apollon ne réplique pas un seul mot sur ce sujet.
' Euménidet. Tra<1uenon Pierron.
BftAi Mm lA frnnwncE
Dans ce même Eschyle, quelle sabifflité 4e fm^
sur la Divinité, sur le Jupiter qui gouverne le monde ! Couinie on voit que depuis Homère la raison s est affermie, et la morale épmrée ? U est tout-puis* saut. « Le dieu ' dont Fempire durera dans tous les M âges, Jupiter, nulle puissance ne l'emporte sur sa » puissance, nul trôue o'ast plus élevé que le sieu, • n'a droit à ses respects. Il parloi et Veflet suit, ce 9 que décide sa volonté ft*accomplit aussilôt — Ta p voloutt , <> Jiipiter^, est impénétrable, et pourtaiit i> elle se montre r^piendissaQle jusque daus les téh- 1» nèbres mêmes, alors que la noire infortune vient
» fondre sur la race des mortels. Ils s'accouiplisseut, if ils n'échouent jamais, les dessems arrèit^ dans la n tête de Jupiter, car les voies de sa pensée sont cou- » vertes d'ombres épaisses, et que nid regard ne sau- » rait percer. Du haut de leui s fastueuses espérances, » il ])rédpite les mortels daus l uilortune. L'impie a 9 beau s'armer pour la violence, il recevra des dieux » le prix de son crime. Du haut du ciel où elle réside, i) du haut de ce sacré séjour, la suprême Intelligence » accomplit sur nous ses décrets. — Ju])iter Ta vout n lu^, Jupiter, l'arbitre suprême, le dieu qui lait » tout ! i^ii ! que se passe-t-il daus le uioude, sans » l'aveu de Jupiter » il n est^ qu'un dieu libre, cest » Jupiter. Le grand Jupiter % celui dont les antiiiues 9 lois règlent le destin. >i
' (i'est là le dieu Tort, le dieu caché. « S.i pensée » est ^ un abîme dont Ta il n'aperçoit pas le fond; et » les hommes doivent s'abstenir de la. curiosité des » choses divhies. » Mais il est autre chose encore, il
' Suppiianits. ( liuMir. — - Suppliantes. Chœur. — ' Âgamemnon. Chœur. — * Prumcthée. La (Puissance. — ' 5upj*iiante*. Chœur. — ^ Suppliantes. Chœur.
cHAPiTRS \nté ils
est le dieu moral, le dietr de l'hospitalité le gardien des hommes justes, le persécuteur des méchants. Cette idée de la justice céleste remplit les tragédies d'Eschyle, et lui inspire des vers magnifiques. « La » Divinité ^ a sa loi, j'ose le dire, eiie ue saurait favo- » riser les méchants. — Toujours ^ ce dieu juste con«* » damne les méchants, absout les bons ! Jupiter tient >; pour tous la balance égale ; que crains-tu donc de li te montrer juste? Le mortel ^ heureux se croit » im dieu, même plus qu'un dieu. Mais la justice )i veille sur le monde : tantôt prompte, frappant au b midi du jour ; souvent tardive, maTs plus terrible » en ses ven^eanoes, n'apparaissant qu'au crépus^ » cule. Quelquelois enfin, c'est la nuit, réternelle » nuit. qui ensevelit le coupable. — Oui % la justice n a^te son glmve; le tranchant du fer atteint, perce » le cœur du coupable. L'iniquité n'est pas un sol que » ibulent impunément ncfis pieds ; la majesté de » iupiter a été outragée par des actes injustes ; mais n h justice se raflerjuil un jour sur sa hase. — • » Hute ^ tçrrible, le dieu qui punit le crime , même tt apiràs la mort, n'abandonne pas sa piroie. ~ Celui ^ » qui volontairement pratique la justice ne sera ja- D mais malheureux ; jamais il ne périra reuver&é de « fond en comble. Mais l'impie dont rien n'arrête » l'audace, qui méprise l'équité et confond tous les » droits, cet houmie, au jour marqué, fera une lin ter- » rible ; la tempête déchirera les voiles du navire, et « brisera les antennes. B appellera. les dieux, mais » les dieux se^'ont sourds à ses pî ioi os; il luttera, mais u «n vain, I^attiU de tous côtés pai* la tourmente. Le ciel
> AgafMwmon. Chœur. — ^ ChoéjphoreÊ. Chœur. ^ ' SuppHantn, Oueur. — < Ckoéphorei. Chœur. — ^ Choéphùres, Chœur. — * SyppUante», Pélasgus. I J^mmém^. fibasur.
ESSAI au» LA mVIDEKCE.
» rit quand il voit risomme impie perdre à jamaid son
I) arrogance, enveloppé dans les inextricables liens du h malheur, d'où ses elïorts ne sauiaieutle dégager. Sa » prospérité d'auti'efois/après un long t^ps, s'esten- » fin brisée à Técueil de la justice ; il périt, et nul ne le » pleure, et nui ne garde son souvenir. »
. Et eufui, à côté de cette providence extérieui^, qui rétablit l'ordre par des coups si éclatants « Thonime trouve dans«)upiter la piovidence intérieure qui lui inspire le bien, lui reproche le mai, et le soutient dans la misère, a Jupiter 1 ^ qui que tu sois ; si » ce nom t'agrée, c est sous ce nom que je t'implore ! » J'ai beau réfléchir, me perdre dans aies pensées, » il n'est qu un dieu qui puisse soulager l'homme du » fardeau des vsûnes inquiétudes : c'est Jupiter.. • Qui » chante à Jupiter, avec Télan de l'enthousiame, un » hymne d'espérance, verra son vœu tout entier s'ac- M complir. (Vest Jupiter qui guide les mortels dans » la route de la sagesse; c'est lui qui a porté cette » loi : la science au prix de la douleur. Même pen- » dant le sommeil le remords distille sur nos cœurs; )i même malgré nous, quelquefois, la sagesse pénètre » en nous, présent du dieu qui s'assied sur le trône >j auguste de la toute-puissance. — Invoquons - les » dieux, comme fait le nautonier ballotté pu* la » tempête. »
\ oilà ce que pensait Eschyle, voilà ce qui était dit sur la gicène devant toat le peuple rassemblé, n<m pas par le premier venu, mais parle chœur, organe de la sapjesse, ou par f[nelque personnage aimé de l'auteur, et aux applaudissements de la foule. Qu'on cite contre le paganisme les écails de l'imagination des poètes
I Agamemnon. Chœur. — ^ Choèpharet* Eleistre.
GHAPIIKË Vlil. 117
OU les conceptions d'une raison grossière, je le veux, mats ce que nous venons de citer est aussi du paganisme. Puisque la religion n'avait pas de symbole déterminé et qu'elle était l'œuvre de tous, on n'a pas le droit d'adoptei Homère et d'exclure Eschyle, soutenu par Tenthousiasme d'un peuple entier.
Ecoutez Sophocle à son tour, et vous reconnaîtrez que lies doctrines d*Eschyle n'étaient pas particulières à ce poë te, (les importations aventureuses d'une doctrine plus haute, mais qu'elles étaient le produit de ce temps. Lui aussi il célèbre le pouvoir suprême : tf O Jupiter ! queP mortel poui i ait vaini re ta puisw sance, toi que ne vainc jamais ni le sommeil, à qui » tout cède, ni le cours infatigable des ans? A jamais )) exempt de vieillesse, tu habites éternellement dans M les splendeurs deTCHympe. »
Cette idée de la grandeur de Dieu opposée à la petitesse de l'homme est bien vraie, mais il faut qu'elle produise son fruit, qu'etle se traduise en vertu dans la pratique. Elle n'y manque pas, et engendi'e d'abord l'humilité. « Les hommes ^ les plus élevés, î> s'ils manquent de sagesse , sont précipités par les » dieux dans un abîme de misères, quand, oubliant n qu'ils sont nés mortels, ils ont des sentiments peu h conformes à leur nature. Mon fils, disait à Ajax son » père, sois jaloux de vaincre , mais toujours avec » Tappui des dieux. » 11 répondit dans son loi orgueil : c< Avec lesdienx, un lâche même peut vaincre, ï) mais sans eux je saurai acquérir cette gloire. » Tel était son superbe langage. « Une autre fois. Minerve » elle-même l'excitant à porter ses mains sanglantes Il sur les ennemis , il lui répliqua par ces paroles
• iliift^if* Chœur, — ' Aja» furimx. Le Messager,
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» pleines d*mogKm i fiéawe« eom» tm$tm: l^s D autr^ Grecs ; partout où je suis, le auoràs eet cer*^
» tain. »
De cette même pensée de notre néant sort un autre sentim^t^ rhumaiiité; et il eat Ima curieux de voir dans Sophocle comment il se produit à travers les préjugés antiques, mêoie à travers la religion. Ulysse appreud que aon ennemi ijax est tombé dana la démence et la fureur. Minerve vient le tenter. « Est-il ^ » rien de plus doux que de rire d'un ennemi 1 » Llysse répond; u J'ai pitié de son malheur, quoiqu'il soit mon ennemi^ parce qu'une destinée funeste pèse )i sur lui ; et ce n*est pas la sienne plus que la mienne » que je considère; je vois que tous, tant que nous 1», sonunes d'êtres vivants» nous ne sommes que des )» fantômes ou une ombre vaine. » Minerve reprend ; «Pénétré de cette vérité, garde-toi d'outrager les » dieux par des paroles superbes» et de t' enorgueillir 1^ de ta force ou de tes ^richesses; un seul jour * » abaisse ou relève les grandeurs humaines; la-mo- » destie plaît aux dieux» l'impiété les irrite. » Qu^] dialoguel
Le dieu de Sophocle est aussi le dieu d'jËschyle^
le gardien impitoyable de la justice, le vengeur de rinnocent rebuté. Mais, par le progrès du temps ou par r heureuse nature du génie de Sophocle^ la justice exéeutive qui maintient Tordre dans le monde et imprime la terreur s'efface devant cette autre justice, autrement aimable, qui est la sainteté» l'ordre dans Tâme humainOi La loi politique se soumet i la loi divine, et la loi divine se confond avec. la loi de raison. . . . . , . , .
« Ajax furieux. ^ , ,
< :aiAPiTEB VIII. ' ii% .
Créon ^ (l'est donc être coupable que de faire res* * pecter nies droits ?
H&MON., OuU si tu foules aux pieds les droits des éimx. ' ■ -> •
■ Qiielle ferme conliance dans ces paroles d'Antigoneà sa sœur Ismàne, âme timide qui craint de dés^ efaéinaux Ids en eusevelisssiit son frère : k Je repo*^ » serai saintement criminelle auprès d'un frère » chéri. J'ai à plaire aux maîtres des enfers plus » longtemps qu'aux jxusdtres de cette terre, car j'ha^ » biterat éteraellement aviSo eux i Toi, méprise, si tu » le veux, ce que les dieux honorent. » Et à (Iréon, quaiid il lui ordonne d'obéir aux lois : (4 Ce n'est pas » Jupiter qui a dicté ces lois aux hommes, ni la Jua^ ' n tice qui halnte avec les dieux des ^ers, et je ne » pensais pas qu'un arrêt de toi eut assez de force » pour qu'un mortel osât violer Jes lois divines, ces » lois qui, sans être écrites, sont immuables ; car elles » ne sont pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais elles sojit » toujours en vigueur, et nul ne sait leur origine. >» Ce qu Aiitigone^ rbéroïne antique, a dit^ ailleurs le choBur le répète et le consacre ; par un mouvement sublime, il révèle à l'humanité son immortel idéal : M Puiasé-je avoii* le bonheur de conserver la sainte ». pureté dans toutes mes actions et toutes mes pa- » rôles, et de régler ma vie sur ces lois sublimes éma- )> nées des cieux î L'Olympe seul en est le père, nulle M nature mortelle ne les a engendrées, jamais elles ne » dorment dans l'oubli. La vertu divine y réside, et » elles ne vieillissent point. » Mais Antigone n'a pas t^aut dit encore; il lui reste un mot à prononcer, un mot sublime* inouï dans la Grèce, et qui ne devait
* Àniigune» ^ Antigone^ — ' QEdipe roi.
fSSAI JOR LA PROVIDENCE
plus mourir. « Je ne sois < point née pour bair, maïs
» pour ainior. » Je ne puis lire et retracer ces lignes sauâ une prolbade émotion ; je ne puis, sans m' attendrir, assister à ce moment unique où Tàme humaine s'éveille à la vraie vie morale, lorsque, exilée depuis sa naissance du Dieu d'où elle vient, par l'ignorance et la terreur, courbée sous le ciel froid, muet, menarçant, tout à coup elle tressaille, elle s^t qu elle porte ce Dieu en elle, elle entend sa voix qui i ensei^nio et rencourage, et que dans ses transports elle prophétise la liberté et la charité. Après de sombres jour-nées d*hîver, le premier rayon qui perce les nuages est bien doux, niais que la lmuièi*e intérieure a plus de chaleur et d'éclat!
Je ne veux pas poursuivre, à travers Euripide, Aristophane et les auli es ])oëtes ou écrivaiiis, la transformation du paganisme primitif, et n'ai pas l'intentioa de faire rhistoh*e du polythéisme grec; j'ai voulu seulement montrer comment la morale modifiait peu à peu et sûrement le dogme, en sorte qu'on pouiiait établir cette loi de la religion grecque, loi qui a mie plus grande portée sans aucun doute : les dieux marchent avec les hommes, et se ci\ilisent avec eux; à chaque degré, ils marquent le plus haut point de cette civilisation, et représentent l'idéal du temps« Ce qu'on prend pour leurs vices ne sont que des qualités d un autre temps; quand on songe à les en blâmer, ils ne les ont déjà plus. On dirait, à entendre ceux qui parlent du paganisme, que durant tant de siècles de son existence il n'a pas \ arié; tout au contraire, il a varié perpétuellenieiii. 11 ne faut donc pas le prendre tout entier, mais dis-
) Antigone,
CHANTRE Ylll.
enter avec soin les époques. Au temps de Sophocle par exemple , il y a bien , si on veut, d'an^ens croyants, fidèles aux dogmes d'un autre âge, niais la plupart des hommes se sont élevés au-dessus du paganisme vulgaire et le désertent franchement, soit qu'ils aient rencontré une doctrine supérieure, révélée par la méditation ou par les Mystères, soit qu'ils aspii*ent à cette doctrine qu'ils ne connaissent pas encore , mais dont ils dessinent à l'avance les grands traits; tl autres, plus fidèles nu paganisme, rejettent parmi les fables tout ce qui en altère la sainteté, ou l'interprètent selon des vues plus avancées : et pour ces deux classes d liommes les dangers qu'on signale n'existent pas ; d'autres encore sont moins aventureux et admettent à la lettre ce que les précédents rejettent ou expliquent, mais ne pensent pas à autoliser par ces dogmes ou ces exemples les écarts de leur conduite : ils croient que certaines maximes, certaines actions conviennent aux dieux, en tant que dieux, mais que chez les hommes elles seraient hors de leur lieu et coupables ; ils établissent deux morales, Tune à l'usage des êtres inférieurs, l'autre souvent conforme à celle-là, mais sur quelques points plus haute, et qui ne sied qu'à l'Être souverain. Ainsi dans le catholicisme on attribue sciemment à Dieu une justice autre que la justice humaine : il condamne les enfantd pour Tiniquité des pères et applique au criminel les mérites de l'innocent : or les mêmes hommes qui admettent ces articles de foi croiraient être injustes s'ils imitaient cette conduite. Enfin dans le paganisme on trouve des hommes qui allient la religion avec le désordre des mœurs ou Tabsence des vérins, et prétendent couvrir lem's vices de l'autorité du Diel, ou les racheter par de faciles pratiques et
ESSAI. âUB JU PBOVIDËNCË.
de grossiers sacnfices, uiais ce Ti'est pas seulement le pagauiâûie qui couipte de pareilles gens : il y e^î a .dans toutes les religidos. lies religiond mm pwea <w impures, eux, ito sont toujours impurs^ dt coxvomf^t ce qu'ils touchent.
Menjaaiin (ionstant explique k sa façon pouiquoi Jes vices des dieux du paganisme u'élisleot pas coiif tagieux. Selon lui, le sentiment religieux plajiait sur m& ibrmes et eu tempérait les imperlections* La peusée est profonde et se confirme daos toute< rcdir gion : en tout pays il y a des Ames daos lesquelles le sentiment religieux est si vivant, si puissant, {{u'il les emporte dans le monde de l'idéal, à tiavera dogmes erronés et dangereux; mais ces âlsies sont rares : ailleurs le sentiment religieux est moins subtili reçoit des dogmes mie plus ibrte inlluence, et, loin de corriger leurs défauts^ s en pénétre pour les exal* ter. Les vertus des païens se concilient a^ec le ]>agarlîisnie, mais par un autre toui . 11 faut bien recon-* naître celte constajite métauK)rpliose de la re^gion sous r influence de la morale et de la raison publique, cette éducation alternative des <Meux par les hommes et des hommes par les dieux, qui, une fois dépouillés de leurs anciens vices et enrichis de nouvelles veirtus par leurs adorateurs , leur proposent ces mêmes ver« tus idéalisées à la fois et réalisées dans un modèle % toujours présent, consacrées par leur autorité suprême. Un jour ce mouvement s'arrête, la lettre triomphe de Tesprit, le dogme vidlli remporte sur resj)rit nouveau ; ce jour la religion et la morale divorcent : la religion perd son crédit, les dieux s eu vont^ et la moralité humaine, destituée de cette force d'en haut, s'altèio puis s'éteint dans des désordreabonteux. Mai:à aussitôt liait une auiie croyance fueil^
leure que celle-là : car, il est bon qu'on le sache, rhumaiiité n'a jamais vécu dans le vide, son histaire est rtoidrade la grande doctrine spiittuéli^e, dë MB combat», de ses échecs et de ses victoires, qui uoïis ont iaits ce que nous sonuaes.
il fierait bien temps que justioe fût rendue à toutee les fi>FleS doctrines qui ont jamais gouverné les esprits. Elles se méconnaisseut, elles s'outragent les unes Jea autres. Chacune dit : c< Seule je possède la vérité et la vie; hore de moi il /n'y a que Terreiir et la mort. » Que gagne-t-on par là ? D'abord quelques hommes, frafipés de Tétrangeté de ce spectacle ^ prennent gatment leur parti. Voilà, pensent-ils, des doctrines qui se renvoient le l eproche d'absurdité } il se. pourrait hien laire que toutes eussent raison. H'atitiw» poussés hors d'une croyance par le ohkh vement sérieux et irrésistible de la réflexion, habitués à l'idée que nulle part ailleurs il ne se trouve rien de eonmstaot» tombent dans le doute universel. Tout à l'heure ils étaient pleins de convictions utiles, maintenant ils ne croient plus à la Providence , au devcATi à leur âme sjnritnelle^ lilM*e et immortelle.. Ces convielions tenûent à d'autres qui ne leur con« viennent phis; ils les avaient apprises ensemble du même maître, et une fois que son autorité a été ébranlée en quelque point, elle est entièrement rui'» née, tout s'abat du même coup. Alors, montrant ces âfues qui se débattent dans un prdbnd malaise ^ quielqu^îs se précipitent dans de terribles excès,^ la doctrine abandonnée ti iômphe. <( Vous le voyez, diti-eUiSi quand on reuouce à mpi, on renonce à Tordre pème : ici setijettient est la règle de l'inteUig^oce et de Taction, et il faut choisir entre moi et ranîirchie. w Peujdapt qu elle parle ûisi, laiasiant égaiemeai ^ui^
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doctrine difféi^ente, ennemie peut-être, un autre homme se présente, travaillé de la même maladie, livi*é à de pareils égarements ; et la doctiine abandonnée tient le même langage. Qu'y ar^il donc de vrai dans de telles prétentions ? (l'est que ces doctrines sont en efl'etun principe d'ordi*e, et quil en existe de moins bonnes et de meilleures. Mais qu y a-t41 de faux? C*est qu elles soient le principe unique, ([ue par leur seule présence ou par leur seule absence elles donnent la vie ou la mort. Si quelqu'un, habitué à se nourrir de pain , en était tout à coup privé, et qu'il ne reçût rien en échange, ce serait fait de lui; laudrait-il donc conclure que le pain seul a la vertu de le soutenir? On le verrait bien, si à cette nourriture on en substituait pmmptement une autre. Ce n'est pas le changement qui tue, mais la disette. Ainsi va-t-il de l'esprit; il y a plus d'un aliment qui lui eonvient : cela est visible par la diversité des croyances où les hommes sont engagés et la resse!iil)l;mce de leure vertus; si donc, comme il arrive quelquefois, ils échangeaient immédiatement une foi pour une autre, si encore, en attendant que cette fol nouvelle s'élève, on leur ménageait quelque abri, nul trouble dangereux ne se manif(^terait, et la santé de l'ame ne serait pas compromise. Il ne dépend de persomie de faire que toutes les fois qu'une croyance s'éteint dans un esprit, une autre aussitôt s alluuie; personne n'est maître de diriger ces puissants mouvements qui le saisissent et l'emportent, sans lui laisser le temps de se reconnaître; mais il dépend de nous de lui préparer un asile. Il fai^idiait que toute doctrine oùles hommes se réunissent leur dit : Parmi les véiités que je vous apporte, il en est qui m'n|)|)artiennent en propre, qui sont uniqu^ent de mon iomlâ; il y
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en a d'autres qui ne sont ni à moi, ni àpersoQue, mais à F humanité même ; elles ne dérivent d*aocane
autorité particulière , en sorte qu elles naissent et qu elles meurent avec cette autorité, qu elles en suivent toutes les vicissitudes : elles dérivent de la raison, elles sont le fruit de la nature humaine, qui les porte sponuinément, nécessairement, éternellement; nul peuple n'a dans aucun temps e\isté sans elles ; elles sont essèntidles à la vie de Fâme, comme les artères et les nerfs sont essentiels à la vie du corps. ' Crovez donc à Dieu, à la Providence, à la distinctitm certaine du bien et du mal, au principe qui réside en vous, libre de la contrainte du corps et de toute contrainte, à ses hautes destinées, à son immortalité;' croyez à ces dogmes d'une foi inébranlable, ne les abandonnez jamûs, sinon vous vous excommuniez vous-mêmes de la connu union universelle, vous sortez de l'humanité, vous désertez la nature.
Combien ces importantes vérités se graveraient profondément dans nos âmes, et en caractères ineffaçables, on pesait ainsi sur nous de tout le poids de cette énorme tradition des âges qui va chaque jour s*aggravant ; si nous entendions partout ce même langage, dans les temples et dans les écoles; si nous entendions les religions antiques nous dire d'une même voix : « Nous sommes vieilles comme le monde ; par- » ties des confins de la durée, voici ce que nous vous )i rapportons ; la croyance à un être qui a fait cet uni- » vers et le conduit avec sagesse, la croyance à l'âme, H à la liberté, à la vertu, à l'immortalité ; » si les reli* gions plus récentes, qui ont réformé celles-là, et la philosophie , qui réforme toutes choses à toute heure, nous disaient à leur tour : « Pour nous, nous sommes » moins près des premiers hommes , mais nous pré-
fît ESSAI StH LA PROVIDENCE.
D teadoiM Qompreiidre besoins msx aveo cittf
» nous vivons; nous cavons rejeté plus d'un domine » vieilli^ mais il eu est qui mm paraisBeoti toujours 1» jeune» : c'est la croyance à un êtue qui a fait eel » univers et le conduit avec sagesse, la croyance k » ràuie, à la liberté, à la vertu, à Timmortalité ; » alors quelle puissance irrésistible réâderait âans> ces dogmes consacrés à la fois par la Tfoération de l'Age et pai leur convenance avec Tespiût nouveau : aloi*» y aurait^il beaucoup d hommes assez com ageux pour se condanuier à un terrible isolement ^tre le passé qui les repousse et Tavenir qui ne s'ouvre pas pour eux?