‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 17 sur 49 · CHAPITRE DL · texte numérisé non relu

CHAPITRE DL

PROVIDEPIGE BiÉCESSAlRE A VUS FUTURE^

Je suis cet être simple qui pense, sent et veut, et a conscience de lui^-niéme ; mon corps, être composé, qui fait des opérations plus grossdères, est à moi, il n'est pas moi. Lors (loue (pi'ii meurt, il n'y a pas de raison pour que je mêm e ; il iinit de la tin des corps , composé il se décompose ; cet aocident iie-'m'atteint pas* Nous sentons bien cela, sans y réfléchir beau-^ coup, et les premiers peuples l'ont senti couiuie nous; aussi ils croyaient qu après les coips dissous» eatwés ou brûlés, il rastût queikpie those de

l'homme, non point la poussière ou la cendre, mais une ombre, avec forme humaine, qui descendait h part dans un monde souterrain. La vérité est l»daiifl| Veniance, il ne restera plus qu'à la développer, à^i^

ritualiser ceUe ombre, à animer sa morne existence.

et à défimr le lieu vague qu die habite. Les embrei deviendront des esprits , quand la philosophie aura

décitlémeut distingué en nous la iiaïuie des deux prinoipes ; elle m. tarderont pas à agir, car Acbiil^ s'ennuie dans lea enfers; et, selon Tidée qu'on se sera formée de la vie, ce sera l'action du corps, de T intelligence ou de l'àme, séparée ouréuiiie; miin lades^ çrîption du monde futur se préciserai qu'on le p]ace aa sein, de la terre ou des nuages^ ou dans le ciel in«^

visil)le, soit qu'on assip^neà tons les lioiniiHjs la luùnie fp^di^QH, sgit que, fortepieut péu^tr^ de JUun^i&osp^té 4'pn^074l^ moral où les bons soient récompenii^ ei 1^ mi^cbants punis, et trouvant que cci ordie n'est pus sur terre, on le transporte au delà. Et ici encore les ^F4t^ plus ou moins raûinéSt les caractères plus qii moins durs des divers peuples à leurs divers a^es , se uiontreruiii dans la conception de leur paradis, de leui' pi^'gatoire de leur en^'er.

^i^Wf nous, avec notre liaison plus exacte, nou^ pouvons admirer, nous indigner ou sourire à de certaines descriptions, mais il est sûr que nous ne touçl^eroi^pas au fond de la croyauce : elle est la foi é|;eril|^e de Tbomme, qui, voyant vite la distinction et rinégalité de l'ànie et du corps, et la disprcjportion présente entre ce que riiouxuie doit et ce qu'il peut, eptre ce qui lui e^t dû et ce qu il reçoit, conçoit une au,^ e^tençe, où tout est comme il doit être,- où l|âii^. garde son iiulépendance et la justice son droit. L humanité n a point là-dessus deux discours : elle prononce dans sa maturité ce qu^elle bégayait au bçrçeau.

Npj^^^^S^r^^^ent cemoude ne contente pas la raison.

- L'homme est incontjestablemept fait pour la vérité :

ESSAI SUR LA ?1I0VIDIKCE

il la désh^, d'un désir insatiable, il a le disvotr de la

chercher, il est lieureiix quand il la trouve, et son intelligence est admirablement formée pom* cela. Pourtant qu observons-nous? Beaucoup meurent peu après leur Daissance ; la plupart vivent presque uniquement de la \in jiiatérielle, et s'ils sont créés pour la vérité, n y songent guère; une multitude, quils s'en préoccupent ou non, vivent au milieu d^ilhisions ; 1rs iiiieux partagés par rinstinct et la puissance disputent leur temps aux affaires, aux maladies, aux besoins physiques, au sommeil, et dans leur élan sont arrêtés par la mort. Enfin où arrive-t-on, si loin qu'on aille? à dire avec Socrate : «Tout ce que je sais, c'est » que je ne sais rien ; » deux mille ans après, avec M. Royer-CIoUard : « La science humaine dérive Fi- )) gnorance de sa soin-ce la plus hante : » non pas qu'on ignore tout en eiiet, mais pai- une juste tristesse, quand on compare sa science à la science. I/œîl est créé pour la lumière, et la lumière existe» mais l'esprit est créé aussi pour la vérité ; où est la vérité?

L'homme désire aimer et être heureux. On sait

comment Bossuet parle de cet amoiu du bonheur, si lort en nous et si légitime; écoutez-le maintenant, aussi vrai que la première fois, quand il recueille le temps où il a eu quelcpie contentement : « Mais com- » bien ce temps * est-il claii-semé en ma vie! » (l'est comme des clous attachés à une longue mu- )> raille, dans quelques distances ; vous dhiez que » cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y » en a pas pour emplir la main. » Quant à notice amour, qui, de son premier élan, veut embrasser Tîn-

• Fragment sur la brièveté de la vie, etc.

CRAPiTRE IX. fit

fini et rêve d'être éternel, quels mécomptes ! coiiiine il lui faut se i-eplier peu à peu jusque sui* quelques êtres, que la mort frappe entre nos bras.

L'homme appartient à la loi morale: il doit établir la justice eu lui-mèuie, et il veut qu elle règne au dehors. Trouvez-vous que T humanité soit tout près de là, et qu'elle risque bientôt de n'avoir plus rien à faire ? Êtes-vous bien coateat de vous-mêuie, êtesvous maître che^e vous, vos passions vous obéissentelles, et obéissez-vous à la conscience? Il y a des saints, (combien sur cent houmies? Et ils savent et ils disent 'combien peu de chose est leur sainteté, lors^ qu'ils la comparent, mêlée et chancelante, à la sainteté parfaite, qui est en Dieu seul. Quant a la justice distributive du monde, si vous en êtes pleinement sa* ttsfsût , si vous trouvez que la vérité et l'honnêteté gouvernent, je respecte votre bonheur.

Puis doue que l'homme est, à n'en pas douter, créé pour la perfection, perfection de vérité, dV niour, de bonheur et de justice, puis(|u'il est la pauvre créature que nous savons, trompant partout sa destinée, par sa faute ou par celle du sort, il faut nécessairement une autre vie. Si c'est lui qui est faible, il doit être corrigé, lamisonle veut; si c'est le sort qui a dérobé à cet esprit curieux la vérité, à ce cœur awient et pur les objets de ses aiïections, à cette bonne volonté le loisir de se rendre meilleure ; si c'est le sort qui distribue ici le Ixmheur et le malheur, punit et récompense à sa façon^ il ne convient pas à la raison que les choses s'aiTangent ainsi ; elle veut que partout où est une fin soient aussi les moyens, qu'il n'y ait nulle part une œuvre à faire sans TinstruTnent pom' la faire, une destinée sans les moj eus de la remplir ; où ces moyens ne paiaissent pas, elle les affirme.

ESSAI SUA LA PBi>VU>£NC£.

Par conséquent, comme la destinée humaine est infinie et la vie humaine misérablement courte, ou bien la création est mi monstre, on bien, après cette partie de notre existence, il y en a une antre, qui suffit à tout. La raison veut qu à la lia la loi morale l'emporte sur la loi physique, pour arraeher la vertu et le vice aux caprices du sort , et donner h chacun ce qui lui revient. Elle veut qu'une àrae qui a subsisté, quand elle était pleine de ténèbres, de faiblesses et de vices, ne prisse pas, alors que, par un long et dur travail, elle possède vérité , amour et vertu ; elle n'admet pas que l'imperfection fasse dur^ un être, que la perfec* tioB le détruise, qu'une créature profite hors de sa loi et se perde en y revenant, que le désoixiie sauve et que l'ordre tue; et de même qu elle attribue à la vertu passagère un bonheur passager, elle attribue a la vertu impérissable un bonheur qui dui'e autant qu'elle.

Voilà ce que la raison, sans rien consulter qu'elle»

même, ose affirmer, non point comme une ])t ésomption ou une espérauce, mais avec la pleine certitude des mathématiques.

Pour conduire l'âme dans son voyage à travers l'existence, il faut donc encore un être qui ait toute puissance sur Tàme et sur les choses, et agisse coustamment en vue de Tordre. Cet être nous appren^ drions ici à le connaîtra, si nous ne le connaissions déjà ; c'est Dieu, sage, juste et bon; souverainement sage, souverainement juste et souverainement bon, il y emploie sa perfection tout entière.

Selon sa sagesse, il doit à l' intelligence consciencieuse la vérité que la faiblesse naturelle ou les iénè* bres des temps ou la brièveté de la vie lui cachent ; il doit à l'amour pm* l'objet que la mojit lui ravit*

Pourquoi donc, quand il éteint à un moment c)ieK les

aaiimaiix ralTectiou de iaiHiUe, rautail-il éternisée dans rhomme? Pourquoi eu aurait-il lait la plus * douce, la meilleure, la plus saine des affections, si

c'était pour s éteindre nn peu j)lus tard ? Il doit à la mère 1 eniant qu elle^ pleure, la mère a son enfant; etf si Tinstinet ne nous trompe, ce cœur, d'abord ouvert à toutes les sympathies, puis flétri par Tégoïsme et par la haine, ce cœur, qui déjà, à la luort^ se réconcilie avec ses ennemis, exercé par l'épreuve, repren* dra son ressort, .rendu par la vertu à sa première nature, se rou\iira à raiiiour. Dieu doit aussi à rhonunecourageuXiquitravaiUeàse rendre uieilleuTi le temps qui loi manque* Et il se doit à lui'-même^ ' quand riioiniiie a atteint sa destinée, de ne puint briser sou œuvi'e parfaite.

. Selon sa justice, il doit ne pas commander en vain,

et récom|)en.sei" celui qui, obéissant à la morale, a cherché de toutes ses forces le vrai, ramoui' eX le bien. Tout à Theure c était lui encoi*e, mais parlant par rinstinct aveugle, qui nous enseignait notre chemin, maintenant, par la voix claire, infaillible de la conscience, il nous y coniirme. Si l iustinct nous trompe^ il restait, pour le redresser, la conscience ; mais si la cuiiscience nous trompe, où est le remède? Et quel Dieu que ce Dieu?

Enfin, selon sa bonté pour de pauvres créatures, qui n'ont |)oiiit demandé l'existence, qui n'en ont point discuté les conditions, il ne doit pas leur envier le bonheur quelles ont gagné partant de peines, mais les combler de joie éternellement.

Voilà ce que je croijs être le vrai, et si je me trompe^ on ne peut pas se tromper davantage*

11 est bien entendu que nous paiions ici d'une im-

moitalité réelle et personnelle. L'immortalité du nom,

quand l'être auquel il est attaché subsiste, est le rayonnement d'une belle àme ; au cas contraire , l'immortalité du nom n'est que Timmortalité d'un mot. Il ne me suffit pas non plus que ma substance demeure, si ma personne disparaît. Je ne suis pas rexistence, car toute chose existe ; je ne suis pas l'intelligence, la sensibilité, la volonté, car elles sont à tous les honnnes ; je suis cette intelligence avec telle ou telle pénétration, cette sensibilité avec telle ou telle ardem*, cette volonté avec telle ou telle force, cette mesui*equi distingue l'homme de génie du sotties bons (les mauvais cœurs, les lâches des courageux ; ces énergies, telles qu'elles sont à chaque heure de ma vie et à l'heure de ma môrt, par le don premier (le la nature et par mon travail. Voilà ma personne, me voilà moi-même; et je ne suis pas plus cette substance nue ou ces vagues facultés qu'on prétend rester de moi après la vie, que mon corps n'est cette masse de matière sans forme ou cette pai'tie qui a passé dans le corps du ver ou le tissu de l'herbe. Qu'on ne croie pas enfin m'amuser de TimmDrtalité de mes idées et de mes actes. Belle destinée que la \ olre! me dit-on; vous avez contribué au progrès de l'univers, vos pensées et vos actions entrent dans le trésor commun de l'humanité, servent à la civilisation du monde ; que voulez-vous de ])lus? Vivrc. Mes idées et mes actions, détachées de moi, ont leur destinée ; qu'elles la suivent et que Dieu la leur fasse bonne ; moi je garde la mienne, qui est de penser et (Va[2:ir encore, qui est de penser et d'agir toujours, selon la vérité et le bien ; elles tie tiennent pas plus à moi que ne tient à T astre éteint la lumière lancée il y a des siècles, qui va éclairant l'espace. Et considérez quelle dure condition oii

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CUAPiTIIE IX.

fiiit là aux hommes! Tandis que leurs travaux portent

1 liLiMiîinité vers la vérité, la justice et le bonheur, de deux choses l'une : ou nulle génération ne doit voir ce tettne, alors toutes se seront usées à la peine; ou,

si uuc génération doit le voir, pourquoi celle-la j)luU)t qu'une auUe, et quelle iniquité! Laissons faii:e la Providence : elle n est pas embarrassée de conduire à leur fin ensemble l'espèce et Tindividu ; elle n'a pas l)os()iii de couper Farlire pour avoir le ii uit; et cet arbre ne mourra pas de lui-même, car, à ce sentiment de vigueur qui accompagne T habitude de la pensée et la culture morale, on voit assez qu'il n est pas de ccua qui s épuisent en produisant.

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