‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 19 sur 49 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

son ind(';pendance intacte, du moment qu'il obéit, fût-ce à lui-même. Puis, comme Dieu ast la cause de tout ce qui est, lorsque des savants en cherchent d'autres, on craint qu'ils ne veuillent se passer de lui. Le premier philosophe qui annonça à Athènes l'existence d'un Dieu qui, après avoir donné l'impulsion à la matière, l'avait livrée à son propre mouvement, ce philosophe, qui tenait compte des agents physiques dans les événements physiques, et ne rapportait pas tous les phénomènes innnédiatement à Dieu, fut accusé d'athéisme? Et ce sont quelquefois les premiers des grands esprits, qui sont tombés dans cette pi:évention : Pascal reprochant à Descartes de ne faire intervenir Dieu que pour donner une chiquenaude au monde, ou, s'il faut un exemple illustre entre tous, l'iuventeur de l'attraction universelle. Newton imaginant qu'un jour notre système se désorganiserait, et qu'il' faudrait alors que le Dieu ordonnateur vînt réi)arer son ouvrage, et, pour un temps encore, le remettre sur pied. Enfin, on reproche à la science d'enlever à la nature sa beauté et de dessécher l'âme* Bernardin de Saint-Pierre a dit : « En portant les -recherches de notre esprit jusqu'aux principes de la nature et de la divinité môme, nous avons détruit en nous le sentiment. » On se rappelle cet apologue qui nous présente un paysan vivant d'abord heureux dans une petite vallée des Alpes. « Un ruisseau qui descendait de ces niontagnes feitilisait son jardin; il adora hmgtemps en paix la naïade bienfaisante qui lui distribuait ces eaux et qui en augmentait l'abondance et la fraîdheur avec les chaleurs de l'été. Un jour il lui vint en fatitaisie de découvrir le lieu où elle cachait son urne inépuisable... Après une pénible marche, il arrive au pied d'un effroyable glacier...

i'M , ESSAI SUR LA PROVIDENCE.

Tout a disparu : douce et tranquille vallée, htunble toit, bieiiiaisaiite naïade; son pâtrimoine nest plus qu'un nuage, et sa divinité qu'un affineux monc^u de glaces. La nature, telle que l'ont faite les savants, * n'est plu5^ pour lui qu'un triste théâtre composé de leviers, de poulies, de poids et deressoits. Encore cet écrivain s'est-il borné à des protestations : il vou* lait seulement rappeler aux hommes que le plaisir de la science ne saurait suppléer le sentiment religieux; mais est-il facile de s'arrêter sur cette pente, et la science n'y passei*a-t-elle pas en entier ?

-Toutes ces raisons ne sont pas invincibles. Pour la première, ce n'est point être si irrespectueux qu'on le dit, de prétendre que Dieu suit les décrets qu'il a lui-même portés; on ne le fait point esclave parce qu on le lait constant. Pour la seconde, il est souverainement injuste de regarder la recherche des causes naturelles comme irréligieuse. II est bien de voir au premier principe de toutes choses la volonté de Dieu, mais, pour expliquer un phénomène, il n'est pas nécessaire de le faire trop tôt intervenir : avant cette cause deniière il peut y avoir des causes plus prochaines, et notre tâche est de les découvrir; il n'apas cessé d'être le maître de la foudre depuis que Franklin a rattaché la foudre à l'électricité. Il ne faut point mettre Dieu à la place des lois, mais au-dessus, et se servir de ces lois pour remonter jusqu'à lui. Faire autrement, c'est trancher la difficulté, non la résoudre ; et le précepte d'Horace :

Nec deu^ intenit nisi dignns r uidice nod'us ; « Qu'un dieu n'intervienne pas, si le dénouement n'est digne tl'im dieu; •

est «auasi vrai en philosophie que sur la scène. Dieu ne

doit être que le point extrême où aboutît toute recherche ; sa place est au terme de la science, uoii au début; s il ne parait pas, la science est inc<«nplète, s'il paraît trop tôt, elle n*est même pas commencée. Voilà ce qu'où peut dire à ceux qui suppriment les causes secondes, et s'imaginent que cet intermédiaire placé entre lui et nous le recule et nous en dérobe la vue.

Enfin, serait-il vrai que la science des lois flétrit la nature et le sentiment religieux ? Mais à quelle épo*

que la gj'Hiideiir de Dieu a-t-elle été révélée d'une manière plus souveraine par cet univers? Qu'on mette d'un côté le monde partagé entre les ti*ois en<fants de Saturne, l)oule\ ersé p^i les volontés con- U-aires de ces grandes puissances, et par les révoltes des puissances inférieures ; que d'un auti'e côté on (oiiteuiple cette puissante unité où se confondent tous les pliénomènes et toutes les lois, qu une seule volonté, qu'un seul décret produise tous les mouve*ments qui ont lieu, et les plus réguliersi et ceux dont l'irrégularité semble défier l'observation, on concevra alors que la beauté de T univers tient encore moins peut-être ^ux séductions des sens et de l'imagination qu'à l'économie adaiii able qui rè^ne dans la distribution de ses innombrables paities, qu à T uni té pariaite où se ramènent et se résolvent toutes les divergences et les oppositions.

Ce qui contrarie le plus la croyance aux lois générales, c'est l'expérience souvent r^tée des étranges changements qui surviennent en nous-uiémes parmi le flux et le reflux des idées, et les singuliers retours des passions» Il est en effet des états de notre âme qui nous étonnent. Envisageant le point d'où nous sommes partis et le point où nous souuues parvenus.

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ESSAI SUH tk ftanDBIGB.

itfms eherchOBS en Tain à tetrouver dam notre nsA»

moire quelque acte de notre yokmtè qui nous ait ftât

franchir cet intervalle. Il y a là, selon toutes les apparences, un travail dont nous ne sommes pas lesarti^ eans, car nom n'^v^ons ni considéré ni même entrevu

ce but, et nous n'aAons pas voulu T ni teindre. Mais c'est bien plus, lorsque notre volonté a protesté contre un pareil changement, lorsque nous avons énergiquemont résolu de notes tenir fermes à certaines idée^, à certains sentiments, et que nous nous trouvons soudain renouvelés eu dépit de nous-mêmes 1 Alors, ne pouvant expliquer notre état présent, nous nous hàitons de dire qu il est inexplicable, et que nous ne saunons trouver en nous aucune cause qui l'ait produit Que resteHril sinon de croire que nous avona^ transportés là par une puiesance étrangère, qui nous a modifiés à notre insu, a opéré en nous et sans nous? que nous partageons notre gouvernement avec un autre être qui a ses vues indépendantes deç nôtraB^et •nous meut quand il lui plaît et comme il lui plaît, par une action secrète et invincible? Mais la science résiste.

Tout Tordre de F univers repose sur des desseins et des lois, des desseins infaillibles et des lois constantes. Cela est et doit être ainsi. 11 est certiiin d'abord, et tout le monde en conviendra, que DieU ne saurait apporter dans le gouvernement de T humanité et de la nature cette imprévoyance et cette prudence étroite qui agit au jour le jour, sans aucun conseil déterminé à Tavance, sans aucun plan. Le plus simple bon sens suffit pour le déciden Noos admirons les hommes qui conçoivent, miu issent un dessein, et y marchent hardiment, réglant toutes leurs pensées, tous leurs désirs, toutes leùrs volontés dans cette vue ; ceux qui, dans les bornes resserrées de la vie bnmaine, réaK-

mM ^pM^M frafade idée , acà>iii(diflMiit qiMkqife

grande chose* Procéder au eontraire, c'est procéder çn aveugle et en étourdi. Et encore, dans le f?nii\erneEiieiit de nouA^inêiues, cette absence de plan u est fM toofonrs «etimble, car, au défaut de la raîaoOt rinstinct ia supplée et l'imite ; ses impulsions, se répétant avec constance, conti efont^ aux y eux des autres * Moaneav cpii ne voient que Técorce, la conalanoe du jugmant; maia^ quand il est question de conduire un État, la chose est manifeste : la grande politique n'at- 4iaiid-4^ les événements, elle les prépare, et ou reiu- «ÉV»loiijoiM le titre d'homme d'Etat à l'homme qui, habile dans les détails, n'aura pas cette vue d'eneeuible qui embrasse et calcule toutes les chances et twwnmde l' givenir^

Hf< Eh bien! cette umté des vues que noua etigeons

des hommes dans leur gouvenicuieiit personnel et ^daiis le gouvernement des empires, ne devonsHious ipÊS lachercher dans le règlement de cet autre empire

qui les enfeiine tous et se maintient au milieu de leurs ruines > Dieu n'est donc pas seulement le c^éa:^ teur du monde ; en le créant, il a dû se proposer un l>ut à atteindre, un dessein à accomplir, et ne point dévier.

11 est certain aussi qu'à cette constance du dessein répond la constance des moyens. Nous avons une pauvre' idée de Tartisan qui est forcé de s'attacher à la machine qu'il vient de construire, et de se porter tour à tour à chaque partie, pour réveiller lescUlférents rouages; nous estimons beaucoup plus celui qui, ayant créé niic machine, met en elle le })i iiicipe durable de sou mouvement* Mieux elle se suifit & elleHoataie, plus nous en admirons l'auteur :. nous ilMBiirons netre estime pour l'ouvrier < par la sûreté.

Uigiiizeo by LiOOgle

KSSAl ftin tA flOmB!ICI.

de son œuvi'e, par le temps qu'elle fonctionne sans se déconcerter. Si nous avons une, haute idée de

Dieu, si Dous rappelons le plus puissant et le plus grand de tous les ouvriers, cest pour cela, c est que nous avons pénétré la constitution solide de Tunivers, que nous avons comparé avec nos ouvrages, qui se détraquent a tout moment, la solidité de cette machine immense qui, depuis le commencement des temps, accomplit ses énormes révolutions sans se fa* tiguer jamais.

(V est à ceux qui admettent des dérogations à ce bel ordre à en prouver la nécessité et la réalité; quant à nous, nous tentons de faire pour Thomme ce que les physiciens font pour la nature, expliquant ce que nous pouvons expliquer, déclai^aut inexpliqué encore ce qui nous résiste ; ce que font aussi les historiens dans rétude des événements, recueillant toutes les c^^uses qu'il est possible de coiistater, et nous arrêtant devant Tinconnu. La philosophie ne s*occupe pas des accidents : elle ne vise qu'à dégager des faits changeants l'universel qui les précède et les domine*

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