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ESSAI

SUR LA PROVIDENCE

PREFACE

Pîiisfîue nous parlons de la Providence, à qui ea parlous-aous?

Le peuplq d'abord y croit-il ? Sans doute il croit en général à Keu, et reconnaît que le monde n*a pu se faire seul ; mais ce n'est pas tout de croire à Uicu, il faut savoir s il veille ou non sur son œuvre, et comment sa Providence s'exerce ; or ici les croyances s énervent et se diversifient. L'action unilornie du Créateur sui* le monde physique est si claire, qu'il faudrait fermer obstinément les yeux pour ne la point voir : il est pour tous manifestement l'autciurde l'iiarmonie de la nature ; mais dès qu on abandonne ces phénomènes palpables pour s'élever plus haut, il n'y a plus de commune croyance j On entend partout répt'Lei que toutes les rel},G:ions sont bonnes : maxime honorable et bien précieuse en face des auto-da-fé, mais qui , dans une société plus douce , telle que la

nôtre , annonce seulement une profonde indifférence pour tontes les reliions.

p]n l'absence de cette règle, qui donc instruit le peuple et lui enseigne la Providence ? Les savants peut-être? La Providence, telle que le peuple l'entend, n'est pas celle de Herder et de Yico, cette Providence métaphysique qui n'est sensible que dans une longue suite d'événements ; il la veut moins savante, mais plus présente, morale avant tout, telle qu elle se manifeste dans les tribunaux ou dans le monde, établissant ici-bas la justice, punissant le vice, récompensant la vertu. Or, que lui apprennent ces expériences des tribunaux et du monde? Un certain jour un crime considérable est découvert et puni. Ou bien le coupable s'est trahi, ou le remords Fa contraint de se dénoncer lui-même, ou, pour cacher sa iautc, il s'est jeté dans des contradictions iulinies, ou enfin il a presque tout prévu, mais a négligé un point impercepti]E)le, par quoi il va périr. Hors des tribunaux, les choses humaines ont leur cours, qui instruit : une fortune scandaleuse se détruit misérablement, la mse se prend à son plége, et la violence se précipite. Ici et là ne semble-t-il pas qu il y ait une puissance occulte, vengeresse, qui poui suit les méchants par diverses voies et d'un pas inégal, mais toujours âpre dans sa poursuite et inévitable? Quand au contraire l'innocence soupçonnée est reconnue, quand c'est la vertu qui se cache et que peu à peu son mérite transpire, ou qu une circonstance imprévue la fait éclater et qu elle prospère dans le monde, ne senible-t-il pas voir mie puissance amlç du bien, qui lui prépare sûrement son prix ? Or, la puissance qui récompense le bien et punit le mal est, sous ses traits familiers, la Providence. Quiconque fait ou aide le mal prêche

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donc contre la Pi o\ idence ; plus le mal a d'étendue, plus renseiguement porte loin, et la nieilleuieleçon cfathéisme est la durée d'un régime injuste. Ainsi, que le mérite et le démérite reçoivent chacun ce qui leui' est du, et la Providence sera visible ; mais combien de fois Tordre est interverti I combien de fois la vertu languit en face du vice triomphant î combien de fois surtout nous nous croyons injustement victimes : avides de bonheur^. et, pour en être dignes, effaçant nos défauts, exagérant ou inventant nos vertus, peu frappés du bien-être, que la possession rend insensible, et jetés hors de nous par la moindre douleur ? Dans ces épreuves, le peuple demande ce que fait donc la Pi o\ulence, et pourquoi elle demeiu'e témoin impassible de ce renversement; si elle dort, si elle existe. 11 va ainsi de la foi au doute et du doute à la foi, inquiété jusqu'au milieu de sa foi par le souvenir du doute passé; et sa vie se partage entre l'adoration, la défiance et le blasphème.

On tâche de le rassurer. Oui, dit-on, si on s'enferme dans ce monde, tout n'est pas dans Tordre; mais il y a un autre monde au delà de celui-ci, où Dieu règne, et nous recevant, au sortir de la terre,

purs ou impurs, doiiiic à chacun suivant ses ini rites. Faire abstraction de T existence future, quand on juge l'existence actuelle, c'est juger une pièce sur un acte, sur l'exposition, sans tenir compte du dénoûment, qni pourtant en iail bien partie. C'est parfaitement raisonner, si bien qu'après cela il ne devrait plus rester place au moindre doute. Il n'en est rien. Cesi qu'en effet noi]s sommes loin de cet âge où la foi quiinspiiait àDanteson Eulér, également vive chez le peuple, environnait de terreur l'homme qui avait vu de si redoutables choses, et projetait sur lui comme un reflet

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des clartés souterraines. Aujourd'hui le penple est t^té par les mêmes pensées qui troublaient la forte raison de LeibnitK : « C'est un jugement terrible que » Dieu, étant Tunique auteur et maître du salut des » hommes, en sauve pourtant si peu et abandonne n tous les autres au diable, son ennemi, qui les tour- » mente éternellement et leur fait maudire leur créa- » teur, quoiqu ils aient été tous créés ]}our répandre » et manifester sa bonté, sa justice et ses autres per- » fections. » Dans ce conflit entre la bonté et la justice de Dieu, le peuple ne sait quel parti prendre; la vie future se couvre de uuages, et il flotte de doctrine en doctrine, d'ima^nation en imagination, au gré de ses impressions mobiles, suivant son bonheur ou sa misère, ses craintes ou ses espérances.

On cite encore comme instituteurs du peuple le théâtre et les romans. Puisqu'ils représentent les passions de l'honuiie et leurs suites, (jinls uiettent aux prises le vice et la vertu, et qu'ils disposent du succès de la lutte, ils peuvent, s* il leur plait, rendre visible à nos yeux la nmin de la justice divine. Je le recoimais, ces fictions agissent fortement sm* les espiîts : on est tout prêt à y reconnaître la vie humaine; mais passons ces compositions légères et aimables, dont il ne faut pas médire, puis([u'elles nous procurent des instants de plaisir et d oubli, et arrivons au drame, aimé de la foule, qui prétend la moraliser ; ne sont-ce pas de singulières écoles de la vie que ces pièces ({ui, pour Irapper de plus grands coups, exagérant r horreur et créant des monstres, nous transportent dans un monde fantastique, qui n'a rien à voir avec le monde où nous vivons, puis nous renvoient dans un heureux contentement de nousmêmes, alors que comparant nos vices à ces vices gi-

gantesques, ils nous semblent au moins des vices liomiètest 6t, avec quelque complaisauce, des vertus? . Quant aux romans, sauf des exceptions trop rares, qu'ont-ils fait, depuis longtemps, qu enflammer Fiinagi nation et les sens par des analyses et des tableaux passionnés, qui vous chassent hors de la règle , à la recherche de voluptés ardentes? et, quand ils-ont peint la corruption imiverselle avec Icui' cynique ironie, quand ils ont enseigné que la vaste scène du monde est occupée par la licence ou le crime, qui marchent le front haut, en plein soleil, qu'ont-lis lait encore? Comparant à ce dévergondage, qui est , nous dit-on, la réalité, la beauté de la destinée humaine que nous avons rêvée, et tombés de cette hauteur, nous prenons la dignité morale pour le préjugé d'une existence médiocre, nos bonnes résolutions et nos bonnes actions pour des naïvetés de la jeunesse, qui ii ont delà grâce qu un temps. ^

Ainsi le peuple demeure réduit à quelques vérités de morale naturelle, solides sans doute, mais sans efficacité, faute de s'appuyer sur Fautorité d*un Dieu bien vivant, bien présent au fond de la conscience, faute aussi des terreurs et des attraits de la vie future ; l'être d'où ces vérités partent et le monde où elles coiuliiisent restant dans les nuages, elles flottent dans le milieu, sans racine et sans fruit. On vit au jour le jour, dans cette bizarre, honnêteté, qui tient pour qualités les défauts absents, et ne tient guère pour défauts que ceux qui nuisent à autrui ; enfin, au sortir de cette vie insoucieuse, on s'en remet des hasards de l'avenir au dieu des bonnes gens.

Dans les classes supérieures, dans celles qui ont des loisirs pour la réflexion, il semble qu on trouve des convictions plus 'fortes. Or, parmi ces esprits

convaincus, je ne parle pas des hypocrites, comptezvous les hommes qui, dans les choses d'intelligence, suivent la mode : population flottante, mue par le caprice, qui ne demande pas à une opinion d'être vraie, mais d'avoir bonne grâce, et la déserte avec la faveur publique ? ceux qui rouginûent, si on pouvait croire qu'ils ont laissé quoique importante question sans la résoudre, et tiennent ^ avoir une opinion sur chaque chose, pour représenter aux yeux du monde et par contenance? ceux qui ne considèrent pas dans une doctrine sa solidité, une règle de penser et de vivre, mais son alliance avec un parti politique, et la portent comme on porte une couleur ? ceux qui, plus touchés du beau que dn vrai, en goûtent la poésie, et se font une loi artistique? Parmi tant d'hommes qui manquent de convictions sur leur âme, sur leur destinée, sur la Providence, cherchez du moins coiu])ien sont tourmentés par ces problèmes ; en trouverezvous beaucoup ? Hommes rares, instants fugitifs, pensées légères, sur un fond immense d'oubli.

Dans de pareilles âmes que peut être la volonté? Energique, quand elle est excitée par des croyances profondes, elle est languissante, au service d'esprits mal convaincus, douleurs ou iiidiUereuts. Aussi voiton que nous manquons universellement de caractère» Comme on n'est sûr ni des autres ni de soi-même, on craint avant tout de se compromettre, on ne suit que trop fidèlement le précepte du sage, qui ne l'entendait pas dans ce sens : « Vis avec tes amis comme » devant un jour devenir tes ennemis, et avec tes » ennemis comme devant uu jour devenir tes amis. » Et pourtant, s'il fallait des convictions, ce serait maintenant plus que jamais. Dans notre société ancienne, un honuiie clalt attaché à mie condition par

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sa naissance; d'un coup d'(ril il voyait devant lui sa routé toute tracée ; aujourd'hui que chacun peut prétendre à tout, il n'y a guère d'hommes que Tambition ne touche, et qui, dès leur jeunesse, ne rêvent de fortune* Alors le grand objet de la vie est de franchir sa condition. Mais ici que de difficultés ! Il faut se créer des appuis, prévenir les haines, ne négliger aucun homme jouissant de quelque pouvoir politique, ou de quelque influence privée, se permettre au plus d'écraser le mérite silencieux, courtiser toujours la médiocrité bruyante et agissante. Bans ces soins,- oi) efface, on change sa couleur, on se jette dans des ménagements infinis, dans des conciliations universelles; . tandis qu'on n'envisage les hommes, ces créatuies divines, que comme des instruments ou des obstacles à notre fortune, on perd le sens moral ; et pour achever, on décore cette belle pratique d'un grand nom : on l'appelle pompeusement la science de la vie, Tex* périence des hommes et des choses*

Ny a-t-il donc nulle part de conviction? Il en existe sans doute ; mais ici encore le bien est souvent corrompu par le mal. La croyance la plus générale de toutes, celle qui surnage dans la ruine des autres, celle qui influe le plus puissamment sur notre conduite, la croyance salutaire à la Providence, est fréquemment gâtée par ce que nous y mêlons du nôtre, et, par une contradiction déplorable, se tourne en instrument de mal. Essayons de peindre un si étrange renversement

Lorsque, dans notre simplicité, nous voulons juger les actions humaines, nous les jugeons par la morale commune. 11 existe en efl'et une loi qui prononce sur les pensées et les œuvres des hommes. Elle n*est ni difficile à consulter, ni difficile à interpréter, ni d'une

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autorité médiocre ; accessible à tous , savants et

ignorants, d'une clarté inexorable, ses arrêts sont al)— solus. Grâce à elle, quand deux Etats se font la guerre, quand un gouvernement, un citoyen prennent une décimon, on sait s'ils agissent justement ou injustement : les plus vastes comme les plus petits desseins trouvent là ou leur sanction ou leur sentence.

On nous détourne de cette considération. Loi sque lisant rhistoire, ou observant ce qui se passe devant nous, nous sommes indignés de voir le mauvais parti triomphant, survient une doctrine qui nous dit : (( Pourquoi cette indignation vertueuse ? Ne voyez- » vous pas que si un événement de cette importance » arrive, c'est qu'il a sa raison d'être, qu'une force )) irrésistible le pioduit ; et ce n'est point une raison » frivole, une force sans énergie, c'est la nature elle- » inême toute-puissante. Quelle folie de vous révolter » contre cette nécessité, et si vous la rencontrez sur » votre chemin, d'aller vous briser coiitre elle et » contre Dieu, dont elle est Torganel Kespectez les D fsdts accomplis. »

(l'est il laut en convenir, une doctrine heureusement née, à qui l'on pouvait sûrement, lors de son apparition, prédire une grande fortune. Les hommes aiment à être du parti vainqueur, les uns par calcul, les autres parce qu'ils sont mohis à l'aise dans le moindre parti : gens à convictions peu profondes, qui ont besoin, pour avoir foi dans leurs idées, de les voir partager par le grand nombre, et qu elles leur reviennent de tous côtés revêtues de l'approbation générale; la solitude leur fait peur* La vie qu'on trouve dans les minorités n'est pas si douce qu'on y demeure volontieis. Être perpétuellement sur pied, aimé en

gaerre ; se sentir blessé à toute heure par les démar-

ches de ses adversahes, aigri par leur bonheur, ])ar leur sagesse même ; rêver un avemr qui n'arrive pas, on le toucha du doigt et le voir s'échapper ; douter parfois, et au moment d'agir, être saisi par cette réflexion pleine d'angoisses que peut-être on a fait fousse route, qu'on dépense en vain son énergie, qu'on se sacrifie inutilement : voilà l'existence, quand on se place parmi les mécontents. On est donc porté à abandonner les làibles pour les forts ; mais au mo* ment de passer dans le camp ennemi, on hésite, ce brusque passage soulève des scrupules et quelques remords. C'est alors que la doctrine proposée a son usage : die nous enseigne à accepter les faits accom-^ plis, à révérer en eux la nature souveraine. Après ces leçons, la conscience est plus en repos, et une conversion s* opère hardiment.

Certes j'admire la soumission aux décrets de Dieu. Lorsqu'un homme qui a servi avec loyauté un parti, observant la marche des événements continue et irrésistible, vmt d'une vue claire que ce parti a fait son temps, que la vies est retirée de lui^ et qu'il est condamné; lorsque dans cette àmc honnèteil selivreun cruel combat entre d'anciennes affections et la raison inexorable, et que la raison l'emporte, je m'incline à ce gland spectacle et je salue le transluge à son passage. Mais comment ne pas slndigner, quand des considérations si hautes ne servent qu'à colorer la lâcheté? Ils prétendent, lorsqu'ils se soumettent aux faits acconiplis, accepter le jugement de la nature, c'est-à-dire le jugement de Dieu sur les aflaires humaines. Sont-ils bien sûrs de ne se tromper jamais ? Que de faits ont été regardés comme accomplis, qui ne Tétaient pas, qui ne devaien t jamais l'être i Les

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partis sont sujets à Tillusion : le désir les aveugle,

tout léger succès est cause gagnée et sans appel, toute possession d un instant vaut prescriptloii. Est-il donc arrêté que les leçons de l'histoire seront éternellement perdues? Où leur a-t-elle montré une fortune sanâ revers? La lutte des peii])le>? et des partis n*est-elle pas pleine d'alternatives, en sorte que le vainqueur du jour est le vaincu du lendemain ? Sans même consulter les livres, ne trouvent-ils pas dans leur souvenirs les mêmes vicissitudes, les mêmes enseiguèments ? Us ont vu, sur le sol mouvant de la France, en quarante années, six ou sept révolutions ; ils ne peuvent regarder un instant le liioiide, sans le voir changer sous leurs yeux. Mais non, ils n'ont rien vu; on ne peut assez s*étonner de cette enfance sans fin, pour qui Fexpérience nVst pas, et qui se repaît, avec une conliance inaltérable, de chimères cent fois confondu^, ni de cette fdte des hommes, qui se promettent la consistance dans la perpétuelle mobilité. Combien on en voit errer de parti en parti, offrant, retirant, rapportant les témoignages feivents d'une fidélité éternelle,' abattus devant le succès, sans entrailles j)our le malheur, hommes à cœur d'esclave, qui traînent à la suite des puissances une vie sans dignité. Est-il rien de plus triste que cette dégradation volontaire, que ce spectacle d'une civature hmnaine se dépouillant de ce qui lait l'homme : une raison pour voir les principes et la liberté pour suivre la raison ? Il est une cause qui ne souffre rien de la fortune : la cause de Thonnêteté au fond de Tàme : il est de^ lalis accomplis : nos pensées basses ou généreuses ; il est un pouvoir inviolable : celui dont le stoïcien a pu dire : Il n*y a ni voleur ni tyran de la \ olonté. £t considérez combien cette doctrine encourage les

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gens entreprenants. Conxme il ne s'agit que de réussir^ le succès à tout prix devient le but unique de tous les efforts. Que dis-je, le succès? l'apparence ; car il ne faut que faire ligure. Or quand les hoiiunes se laissent intimider par le succès, presque toujours c'est devant leur œuvre qu'ils s'inclinent. Si, pendant qu'un grave évéïieuient se prépare, ceux qui y travaillent étaient sûrs qu'un œil vigilant les observe, qu'une main vigoureuse s'oppose à leurs desseins, et qu'une fois ces desseins réalisés, ils la retrouveront encore étendue et inllexible, pour détruire ee qu'ils auront construit^ plus d'un réfléchirait avant de se jeter dans une entreprise si menacée. Quand au contraire on sait que ce personnage puissant, capable de vous arrêter, vous regarde faire, qu'il n'est pas un ennemi, et qu'il peut devenir un ami, la confiance n'a plus de bornes ; et c'est elle qui fait réussir.

Supprimer la morale, renoncer à toute initiative, obéir au fait brutal, livrer le monde à l'audace, voilà les beaux effets de la résignation aux faits accoin])lis. Si 011 juge les théories à l'œuvre, que celle-ci subisse son jugement.

Au lieu de cette doctrine, qui ne voit dans les événements que la force (\m les a produits, laissant dans l'ombre le caractère par lequel ils sont justes ou injustes, en voici une autre qui néglige également ce caractère, ou plutôt le défigui-e, paice qu'elle se préoccupe exclusivement des résultats. Ecoutez parler ses partisans. « Votre morale, nous disent-ils, est » vraie, mais singulièrement médiocre; au lieu de » cette appréciation éti oite des faits, élargissez vos » vues, consirIfTez les choses d'une plus grande n hauteur. Telle action est choquante, pensez-vous, » et rien ne peut empêcher qu'elle soit blâmable ;

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» oui sans doute, blâmable devant la morale cmn- » mune et la conscience des esprits faibles ; maïs

)i coTisidércz-en les résultats , quels changements » heureux elle a opérés dans le monde, et vous re- » connaîtrez qu'elle asa place marquée dans les plans » de la Providence. Cette guerre est inique, je le » veux ; mais observez combien elle sert la civilisa- » tion, et vous n'aurez plus le cœur d'être sévère. » Cette paix, à son tour, est, d'après vous, sans di- » gnité, mais à son oniJ)re fleurissent le commerce, ' » les arts, la science, l'industrie. Le despotisme est » honteux ; mais qu*on y dort bien ! et qu'il laisse de )) beaux monuments! Aussi, connue il est juste de » distinguer les événements en eux-mêmes de l'en- » semble où ils prennent place ; comme à ces deux » points de \ ue, une seule et même action cliange de )) caractère; comme on doit plus considérer l'ordre n de l'univers qu'un simple fait, qui parait et s'ef- » face, les desseins de Dieu que les desseins des » hommes, il est juste de distmguer une grande et » une petite morale, et de donner à celle-là la préé- » minence. Si elles se trouvent d'accord, c'est heu^ )) reux : si elles se combattent, il n'y a pas d'hésitan tion permise, la grande l'emporte. »

Je vous entends. Eh bien, voici les redoutables persoiHui^u^es de ([uatre-vingt-treize, qui abattent les têtes élevées, nivellent la nation et préparent l'égalité ; voici les conquérants du nouveau monde, qui assurent la civilisation en exterminant les indigènes ; voici les ouvriers de la Saint-iiarthéleniv, des dragonnades et de l'Inquisition, qui travaillent à l'unité de la France et de l'Europe. Dites, sont^ là vos saints? Reniez-les, vous vous reniez vous-mêmes; conlessez-les, vous désertez le genre humain* Pour

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nous, nous sommes avec le genre humain, honorant

ce qu'il honore, flétrissant ce rfii'il flétrit; la violence et l'astuce, au service de la plus noble cause, demeurent ce qu'elles sont ; toujours l'âme honnête les réprouve, et en outre elle s'indigne prolbnclément de voir les choses sacrées entre des mahis inipui es. Vous espérez en vain qn'on vous permettra de distinguer entre les faits, d'approuver les uns, de désapprouver les autres. Cela ne sera pas. Coanne tout se tient dans l'histoire 9 tout est également bon, la violence de Sextus et la pudeur de Lucrèce , la résistance des victimes et l'énergie des l)oiirrpaux ; vous êtes condamnés à ce misérable optimisme qui fait voir en beau toutes les pages de l'histoire, palliant les plus révoltantes, ou mémo en supprimant l'horreur.

Il y a des esprits plus fiers qui ne s'inclinent pas devant les faits, et veulent un jugement; ils Tout trouvé dans le suffrage populaire : la voîx du peuple est la voix de Dieu. D'honnêtes gens avaient pensé que le suffrage populaire vaut dans la matièi*e changeante des formes politiques, et qu'il n*a rien à voir an juste innnuable; que la décision du bien et du mal appartient à la seule conscience ; ils ont changé tout cela. Hobbes écrivait, il y a trois siècles : « Les princes n fout juste ce qu'ils ordonnent, injuste ce qu'ils dé- » fendent. )j Ils pensent comme Hobbes, au prince près. Donc si leur prince décidait qu'il n'y a plus ni liberté de conscience, ni liberté personnelle, ni propriété inviolable, ni droit, il n'y aurait plus légitimement ni liberté de conscience, ni liberté personnelle, ni propriété inviolable, ni droit. 11 faut bien le croire, puisqu'ils le disent. Pour nous qui aA ions cru qu'avant tout droit politique est le droit naturel, que les formes politiques sont seulement des manières d'administrer

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ce droit; que la ^olonté d'un peuple délibérant et choisissant, probablement en liberté, et probablement

à autre effet que de se vendre, peut créer ees formes politiques, pour durer autant quelle-même, vingt siècles ou un jom*, sans qu*^le puisse jamais toucher au droit naturel, sur lequel tout porte ; pour nous, dis-je , qui pensions être allé aussi loin qu'il était permis d'aller, noUa avons honte d'être si arriéré auprès de ces nouveaux théologiens du suffrage univer* sel. A^oir de quelle façon il profite par leurs soins, nous comptons qu*au premier jour ils le chargeront de décider entre Newton et Descartes, sur rémission et l'ondulation de la lumière. En attendant, nous rétractons entre leurs mains ce que nous avons jadis ' écrit : «La nation peut faire d'elle-même ce qu'elle » veut, comme je puis faire de moi ce que je veux ; M mais il faut bien qu'on le sache, et qu'on ne l'oublie » pas : pas plus que moi, la nation entière ne peut » faire le juste et Tinjuste. Elle crée la légitimité et la » légalité, légitimité des formes de gouvernement, » légalité des actes de ces gouvernements ; mais , » comme le simple individu, elle n'agit qu'à condition » d'agir bien ou mal, selon la loi morale éternelle. U » est bon de répéter au peuple sou^e^aiil qu'il n'est » pas maitre de la nature des choses, de peur qu il ne n se prenne pour la Rûson en personne, et ne vienne » à déraisonner. »

C'est ainsi que les hommes se dispensent de la conscience, absolvant ce qui est, par l'histoire ou par le suffrage du nombre, interprètes de la volonté divine. Du moins, ce parti une fois pris, ils agissent dans le sens de la Providence, qu ils imaginent; mais eu voici qui, de la conCance en la Providence tirent, par un nouveau tour, Tinertie. Gomme ils ont vu les événe*

PRÉFACE

ments les moins probables sur\ cnirpar les causes les moins attendues, et qu'ils ne couipteiit pas que Taveoir soit fait autrement que le passé, convaincus de leur impuissance à rien prévoir et à rien préparer, ils laissent rouler le munde, sans lui demander où il les mène, lui permettant d'aller où il lui plaira, pourvu qu'il marche seul et les exempte de le pousser. S*il va au mal, pensent-ils, ce n'est pas la peine de l'y aider ; s'il va au bien, il ira de toute manière, avec ou sans nous, et un peu mieux sans nous ; car nous ne savons point par où il faut qu'il passe, et n'agissons guère qu a contre-sens. A Dieu ses ailaires, à nous les nôtres.

Il est fâcheux de troubler une si agréable quiétude ;

mais qu'y pouvons-iiuus? lis ont raison de dire qu'ils ne gouvernent pas le monde, et ce n'est pas ce que Dieu leur demande, mais il leur demande d'y faire leur devoir, do combattre partout contre le mal pour le bien. Certainement le monde va où il doit aller, et il lui est fort indifl'érent de m'emporter éveillé ou endormi, mais 11 ne m'est pas indifférent à moi quMl m'emporte innocent ou coupable devant la justice de Dieu, où je vais.

Si les considérations précédentes sont vraies, le monde a sa loi, et nous avons la notre, (|ui est la morale. Et il n y a pas une grande et une petite morale; il n'y en a qu'une seule, l'ancienne, la vi:aie, la bonne morale. Pour la connaître, il suffit d'écouter sa conscience, et il n'a pas jiai'u bon à Dieu que, pour être un honnête homme, il fallût être un savant historien ou un profond métaphysicien, que, pour distinguer entre le bien et le mal, nous eussions à deviner des énigmes.

a Respecte ce qui est, me dit-on : il a une cause

PRÉFACE

» sacrée, la volonté de Dieu. » Non; les lois univer-selles, excellentes en elles-mêmes, donnent entrée

dans le monde à la fois au bien et au mal. Quand ils sont ainsi mêlés, la morale les sépai*e : elle donne à chacun ce qui lui est dû, au bien l'amour, au mal la haine. Rien ne peut changer leur nature ni la mienne, qui est de m' armer pour la justice contre l'iniquité.

«Respecte. ce qui est, me dit-on encore : il a des » effets heureux. » Non ; car quel événement pos* sible n'a pas quelques effets heureux? Mais osez dire que le bien eût été plus fâcheux que le mal. Puis vos beaux résultats, si ingénieusement calculés, sont tou^ jours incertmns, msds le mal est certain :

Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.

{Corneille,}

(( Respecte la décision du nonihir. » C'est selon. Pour la morale, le nombre n'y peut rien. Sachez que tous les hommes vivant actuellement sur le globe, et ceux qui y ont vécu, et ceux qui y \i\ ront, s'ils s'accordaient, ne pourraient faire que le bien fût mal et que le mal fût bien, qu'il fût légitime de violenter une conscience, d'ôter arbitrairement à un homme sa liberté physique, d'ôter arbitrairement un cheveu de sa tête ou une obole de sa main.

«Songe uniquement à toi-même; le monde ira » sans toi. » Je le sais, et ne me sens responsable que de ma personne, mais je suis justement responsable de ma paresse et de ma méchanteté.

Enfin, n'oublions pas les menus propos sur la Providence; ils ne laissent pas d'être curieux. Voici d'abord les écrivains et les orateurs qui la protègent» puis ceux qui Texploitent. Geux*ci ont inventé une

PRÉFACE

Providence à leur usage, ils la mettent de moitié dans leurs aventures; quelquefois ils parlent d'une seconde Providence, ce qui prouve qu' ils croient à la première ; mais la ])remière habite par delà les images, on ên a peu de nouvelles, et il en est peu question, elle ne fait guère que soutenir Tunivers en général, et promet au plus d'intervenir à la fin des temps pour récompenser la vertu ; la seconde, présente et sensil)le ici-bas, dLspense la fortune. L'espèce des protecteurs est amusante : ce serait un crime de les troubler dans leur imagiiiation ; quant aux autres, ils blessent cruellement les hommes de conviction sincère, en prostituant le nom le plus respectable, et il faut être bien ferme pour croire encore à la Providence, après qu'ils en ont parlé.

Ce désordre des idées sur la Providence et la justice s explique naturellement. Si on ne trouve pas la vérité sur ces choses, c'est qu'on ne la cherche pas où elle est. Elle est dans l'âme. Là l'abîme se ci-euse entre le juste et l'injuste ; là, plus lorts que tous les sophismes, la satisfaction intérieure et le remords nous font sentir le frein ; là parait une Providence qui ne flotte point, celle que la vertu espère et que le crime redoute.

Voilà ce que nous saurions, si nous habitions en nous-mêmes; mais le monde de l'aine est désert, la vie publique est tout pour nous, la vie intérieure plus rien. Ou le flot nous saisit et nous entraîne, ou nous demeurons sur le rivage , absorbés par lé magique

spectacle de cet océan humain, sans regiurd que pour son immensité et pour les vaisseaux qui le tentent,

sans l ien entendre que ses murnnu'es et ses éclats, sans rien prévoir, sans rien espérer que ses colères et ses apaisements. On veut être un homme public, revêtir une pail de T autorité sociale, on veut une vaste sphère d'action, (l'est ce qu'on appelle être quelque chose, ce qui signifie sans doute que, si on n'est pas cela, on n'est rien. Au défaut des emplois, on prend la plume et on parle à l'univers. Si cependant notre âme est un peu en désordre, quoi d'étonnant ? Nous sommes occupés ailleurs, nous avons à ordonner le monde.

Et on a raison, si nous ne vivons que cette vie, car alors il ne s*agit que de faire belle mine et soutenue ; mais s'il v aune autre vie, si nous ne devons arriver à Dieu que dignes de lui, qu après avoir imité sa perfection suivant nos forces, c est-à-dire après nous être enrichis de vertus réelles, il est clair que tout ce temps d'extérieur imposant et de pauvreté intérieure est perdu, et que nous serions plus avancés, si, passant inaperçus dans la foule, nous avions déraciné de notre âme un seul défaut. L'humble femme qui élève son enfant, qui s'efforce de lui communicpier de saines convictions, des sentiments élevés et une volonté coura^use, se dévouant en entier à cette tâche, cette femme qui, dans toute sa vie, aura donné un homme à l'humanité , est incomparablement au-dessus de vous , qui décidez du sort des États. Le problème, à notre époque, est de faire de grandes choses avec petitesse ; il faudrait le renverser, et se proposer de faire de petites choses avec grandeur.

Tels sont les acteurs sur cette scène ; le reste est spectateur. Chacun de nous sait jour par jour ce qui

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se passe dans l'univers, il assiste ayx grands nmuvemeDts qui agitent les nations, il est présent aux changements de ministère et aux révolutions de palais dans rOcéanie; il entre dans les partis, s'échauffe pour leurs intérêts, partage leurs espérances et leurs craintes; il est heureux et malheureux au même instant, heureux du succès de la cause qu'il aime dans un pays, malheui eux de son échec dans un autre ; il s'indigne contre ce qu'il appelle le mal, applaudit au bien, soupire après le mieux ; les événements se compliquent-ils, son anxiété croît jusqu'au comble : . quand donc viendia le dénoûment? il calcule, il se travaille. Ët comme si ce n'était pas assez des émotions que fournit la vie réelle, les récits d'un monde imaginaii e l'agitent de semblables mouvements : il est saisi par le tourbillon.

C*est vivre, si Ton veut, mais vivre au théâtre, et déserter sa maison. Je sais où en est à cette heure l'humanité entière, j'ignore où j'en suis; je compte les pulsations de la vie universelle, j'éprouve si elle est calme ou précipitée, j'ip^ore si la niuiiiio est calme ou non, si je suis sain ou malade, et comme il est certain que je ne suis pas le mieux que je puisse être, je perds le sentiment du mal qui me mine, et à la fois l'idée, la volonté et la force de m'en corriger; tandis que je déplore les erreurs et les vices des honmies, si je fais un retour sur moi-même, c*est pour me féliciter de sentii' de si bons mouvements, d'avoir une conscience si pui'e et si ierme. Notre vertu consiste à être mécontents des autres.

Qu'est devenu ce dix-septième siècle, qui n'est pas encore loin? Qu'est devenu ce temps où la grande affaire était le travail sur soi-même en vue de la perfection, le soin de ses intérêts étemels? Les distrac-

lions du monde, le souci de la fortune^ les passions violentes pouvaient Finterrompre, non le faire oublier : au milieu des plus vifs entraînements, on y avait de soudains retours, décisifs quelquefois^ jamais stériles; dans une existence dissipée on gardait la conscience qu'on faisait lu mal, ou qu*on ne faisait pas -le bien ; le remords, s'il n'était victorieux, jetait dans les joies coupables ou frivoles une salutaire amer* tume. Où sont Rancé, la Valliëre, Pascal, Longueville, et tant d'autres semblables à eux? Quand on approche de ces persomiages, on sent jusque dans leurs excès la créature divine, et sous leurs agitations se trahit un fond austère de dignité morale, le sentiment d'une noble destinée, le respect de Tàme immortelle : imposant contraste, qui donne à ce speo* tacle un intérêt incomparable et une singulière grandeur.

De longtemps U ne se reproduira. Nous avons les mêmes passions terrestres qu'on avait alors, moins

l'instinct des choses spirituelles; notre attention, absorbée par le drame puissant du monde, par sa richesse infinie, n'a plus de regard pour cet autre monde, invisible à l'œil du corps, où notre âme, acteur unique, conduit, avec une lenteur désespérante, une simple action* U est si facile de se laisser captiver par des scènes incessamment changeantes, et si pénible de se replier continuellement sur soi-même, de se rendre compte, de constater beaucoup de fautes, de rares et insensibles progrès, en un mot, de vivre en iace des témoignages accablants de son inlii'mité! Aussi les temps sont changés : la lecture du journal a remplacé l'examen de conscience.

Sans doute il serait insensé de vouloir que nous revinssions à l'ignorance primitive des laits qui se

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passent sur la terre; U est bon que nous ne soyons pas concentrés en nous-mêmes, isolés de tous par

nos pensées et nos affections ; il est beau de voir des hommes que des distances immenses sépaient et qui ne se connaîtront jamais, rapprochés par de généreuses sympatliies, partager leurs joies el leurs douleurs; de voir enlin le sublime sentiment de la Iraternité humaine s'étendre, embrasser le globe» sans s'arrêter devant un fleuve ou une montagne; c'est aussi de cette façon que s'acquiert rex])érience : avec la publicité actuelle, la brièveté fatale de la vie est compensée par la multitude des observations, l'intelligence, toujours également restreinte par la durée, se met à Taise dans l'espace ; puis un plus grand nombre d'hommes sont initiés à la vie intellectuelle, excités qu'ils soni par de perpétuelles provocations; enlin, du moment qu'il y a mie nation qui pense, ii iaut qu'elle parle, pour dh'e sa volonté sur elle-même ; et â on la fait taire, je voudrais bien savoir qui se permettrait de parler à sa place.

Mais, pour la vie morale, la publicité actuelle a ses dangers. La faculté qui s'émeut en nous doit être ménagée, sous peine qu'elle s'épuise. Or comment ne s'épuiserait -elle pas avec un tel régime? Blessés chariue jour, à chaque instant, par les injustices impunies, par la persistance des abus, par la durée des pouvoirs ou des partis qui nous répugnent, spectateurs passionnés, acteurs quelquefois dans les combats qui se livrent, animés, abattus par leurs vicissitudes, incapables de garder la santé de l'âme dans un état si violent, ou bien nous devenons la proie d'une exaltation fiévreuse, nous perdons la prudence et le repos, ou bien nous venons à prendre notre parti des désordres qui jadis nous irritaient, et, pour con-

server notre bien-être, nous nous interdisons la fartigae des émotions. Les- événements passent alors

devant nous sans nous toucher : nous sommes renfermés dans l'indifférence, dans ce port assuré de régoïsme, contre lequel expirent les tempêtes. QuelquefS-uns poussent plus loin encore l'art du bonheur : ils se donnent la jouissance que vante Lucrèce, ils contemplent du rivage, avec volupté» les vaisseaux battus par les vents.

Ni le délire, ni rindUïérence plus ou moins brutale, ne peuvent être, dans les desseins de la Providence, le terme de notre activité. U y aura bien toujours quelques hommes qui garderont une juste mesure, qui, sans tomber dans l'apathie, se résigneront à des maux inévitables, confiants dans Tavenir; mais par malheur, pour un de ceux-là, combien d'autres fautîl compter qui ne conserveront pas ce sage tempérament! Or ce que nous constatons ici, ce ne sont pas les exceptions, mais le caractère le plus général. U n'est que trop vrai : T intérêt qui doit s'attiicher aux choses de l'àme s'est reporté sui' les événements du monde, et là même il s* use, quand il ne va pas à Fexcës.

Notre grand mal est donc l'absence de vie intérieure : sans elle la vie privée marche h Taventiu'e, sans elle la société ne peut se promettre ni ordre ni liberté. Tous conviennent qu'elle est la condition de l'ordre : il est visible que celui qui tivivaille à établir rharmonie dans son âme n'ira pas tioubler l'Etat par de folles démarches; mais que les défenseurs de la liberté se persuadent bien que la vie intérieure est leur plus puissant auxiliaire. En vain vous ferez des révolutions pour être libres; vous appartenez au dedans à la cupidité et à la peur, vous appartiendrez au dehors à la corruption et à la force : à la con upliuu,

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qui achète les consciences, chose toujours facile à qui tient en niaui les places et la richesse, et n'est point d'ailleurs travaillé de scrupules; à la force, qu'on s'empresse de justifier, pour n'avoir pas de honte à la subir, (juand on n*a pas le couraj[j:e de la combattre, soit qu'elle se donne simplement comme la force, ou qu'elle joue la Providence.

Pour ne pas tomber là, ou pour vous en relever, sur quoi compteriez-vous? Sur la loi morale? Oui, si nous vivions dans le monde intérieur, qu elle illumine et où elle commande en souveraine, revendiquant par

le remords son autorité méconnue; mais nous ny vivons point, nous sommes étrangers à uous-mèmes, tout répandus au dehors, où rien ne nous entretient du devoir que des propos de conversation ou des discours souvent convenus, de rares exemples, plus dune fois controversés, entachés toujours de T imperfection humaine, la justice des tribunaux, copie mutilée, parfois inlidèle de la justice idjsolue, d'ailleurs directiice coniniode, qui n exige ni la rélorme intérieure , ni même l'apparence des vertus , et tient que les hommes sont assez moraux quand ils sont inoiiénsifs. Vraiment, cette autorité de la loi du devoir ainsi restreinte et violée, comme tombée en désuétude, est--eUe faite pour nous arrêter dans des transactions coupables et nous apprendre notre dignité? La sympathie sera-t-elle plus forte? JLe croue, c'est peu connaître quel avocat habile, quel subtil raisonneur est l'amour de soi. Je délibère, par exemple, si je vendrai ma conviction pour quelque avantage personnel : il est certain que je consulte avant tout mon intérêt, mais est-ce à dire que j'y sacrifie Tintérêt général ? D'abord, en mettant les choses au pis, en noircissant mon iuteuùon, ma conduite a-t-elle quelque danger

assuré pour TÉtat? Parce qu'un soldat se repone ou

passe à Tennemi, le succès (Tune guerre est-il compromis? — Puis, cette faveur que j'accepte, un autre» et serait-il aussi honnête? se trouverait pour Taccep* ter. Si le mal est inévitable, avec ou sans mon consentement, en suis-je responsable? — En outre, ne se peut-il pas que mon action soit favorable au bien public? La cause à laquelle je me donne n'est-elle pas peut-être la bounc caube? Ainsi s'upùrent les coiivei'sioûs complètes et les conversions païUelles^ ainsi le cœur s'endurcit.

Il ne faut pas s étonner que cela aiTÎve dans une société dépourvue de ces convictions ])rofondes que la vie intérieure seule fournit. Ces hommes, pour lesquels on veut que j'éprouve une si vive sympathie et que je me dévoue, que me sont-ils après tout ? J'ignore d'où ils viennent et où ils vont, ignorant d'où je viens moi-même et où je vais ; je ne sais quel hasard nous rapj)i oche, et ne vois d'autre rapport entre nous que de nous trouver .dans le même temps au même lieu, comme des voyageurs qui se connaissent quelques heures, pour ne plus se revoir. Est-on en droit de demander à des êtres ainsi rapprochés autre cliose (fue cette sympathie superlicielle et toute physique, dirai-je cette sensibilité du corps, que blesse la vue d'une infirmité présente, et à qui il répugne de verser le sang?

Il est une sympathie plus profonde et plus forte,

capable de résister aux tentations de l'égoïsme, mais elle se puise plus haut; l'amour fraternel, la charité naît d'autres principes, se nourrit d'autres pensées. Que les hommes habitent en eux-mêmes, qu'ils descendent dans leur âme et l'interrogent consciencieusement, ils y reti'ouveruut leurs titi^ôs de famille : là

PRÉFACE

Us verront clairement qu'ils sunt tous enfants d'un même père, qui tous nous aime et nous appelle à lui ; et cette communauté d'origine et de destinée, et cette participation éc^aleànn même amour, en nièiue temps qu'elle nous imposera des devoirs réciproques, éveillera en nous un sentiment d'affection vigoureuse, capable (le soulever notre volonté pour les remplir, (leux que ce sentiment possède sont nuniis contre les séductions de T intérêt privé : lui seul il crée des sociétés véritables, de véi itables citoyens. Multipliez de pareils hommes dans un Etat, c'est le secret pour être libre. S'ilsne connaissent pas encore leurs droits, ils les connaîtront vite, car savoir que nous sommes frères, que nous sommes des créatures raisonnables et libres, laites pom^ la perfection, mais à d'inégales distances de ce terme, c*est nécessairement deviner les droits de 1" homme et leurs proportions. Or, une fois que ces droits sont découverts, fondés sur notre nature immuable, ils ne périront pas : ils auront à. leur service une armée de gardiens vigilants, courageux, incorruptibles ; et il n'y a pas de petites conspirations pour étoulTer la liberté, qui puissent vaincre cette immense conspiration })()ur la défendre. Si donc nous ^ oulons être libres, commençons par être moraux ; pour réformer les choses, rélbrmons les hommes; et pour réformer les hommes, appelons-les à la vie intérieure, source unique de toute dignité.

\ oilà le dessein de ce livre : il est de philosophie *spéculative et de philosophie pratique, une démonstration de la Providence et un appel à la vie intérieure. La Providence qu'il proclame n'est pas la puissance complice des crimes heureux, ou l'autorité banale qu on entremet et compromet dans toutes nos petites aiidues, Providence de ménage, maib celle qui.

FRÉFACIE.

gouveiiiant de haut, 11\ laiit le monde au conJ^at du bien et du mal, fait germer sourdement et paraître un matin les idées justes ensevelies, recueille les bons sentiments perdus, et réserve à la droite volonté le contentement qu'elle n*a pas eu autrefois. La vie intérieure qu'il propose n'est ni la caverne où se réfugie le passant par l'orage, ni le fo} er solitùre où Fâme rêve (l;ins les lonp^ries nuits, mais la source vive où la volonté se trempe pour mieux combattre- La philosophie au nom de laquelle nous parlons est cette philosophie française qui, depuis quarante ans, a rendu d'assez grands services au spiritualisme. Ëlle ne se fâche pas parce qu*on les oublie, et ne se croit pas dispensée d'en rendre encore, mais elle tftche de n'être ingrate envers personne. Coumie elle ne prétend pas avoir inventé Dieu, la liberté, le devoir et TimmortaUté, elle cherche avidement, elle note avec bonheur ces dogmes, partout où ils se rencontrent, pom' constater la loi éienielie du genre humain, qui est la sienne. Ëlle n'est point envieuse : elle veut que le bien se fasse, et n'exige pas qu'il ne se fasse que par ses mains; elle croit qu'il y a de l'ouxrage pour tout le monde, et invite toutes les puissances à y travailler avec elle. £n ce moment même, elle a re- ^trouvé dans les cloîtres du dix-septième siècle toute une génération de héros chrétiens ; curieuse de la grandeur morale, mais éprise d'un goût particulier pour la vertu passionnée des femmes, pour cette vertu discrète qui ne fleurit bien qu'à l'ombre, fuit le théâtre,* , les vastes fonctions, et emploie souvent au gouvernement d'une maison Fâme d*un héros de Plutarque, elle ressuscite de la mônie main Pascal et sa sœur, sans trembler pour la philosophie, qui en elfet n'a rien à craindre d'aucun génie et d'aucune vertu.

PAÉFACB. ?9

€o!iime aussi un maître fie la critique littéraire a peint dans sa beauté T éloquence des Pères sans penser qu'il trahit Démosthënes. (i'est la civilisation, l'équité et le bon goût. (Iràce à Dieu, nous ne nous sentons point les petites jalousies, nous sommes placé plus haut, et c'est de là. que nous réclamons en faveur des bonnes vérités, ou plutôt en faveur de Tàme humaine, à qui elles sont si nécessaires.

Je sais qu il n'est pas en tous temps paiement facile de croire à la Providence ; mais c'est à la raison deFaniniier, par un acte de foi, devant l'expérience contraire. D'ailleurs, on prend bien son moment pour annoncer aux hommes que Dieu ne se soucie pas d'eux? Est-ce pour les consoler?

Je sais aussi qu'on n'aime pas en tous lieux la philosophie; et cela est juste : elle est dans Tâme la conscience, au dehois, la liberté.

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