‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 3 sur 49 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

CONHAlSSA.\L,t m DIEU PAK LA KAISON. — PREMIÈRE IDÉE:

Je ne puis m' observer inoi-iuùine, avec mes qualités imparfaites, sans concevoir un Être parfait, par qui j'existe; le monde me le révèle pareillement. Que suis-je en effet? Je vis depuis quelques années sur cette terre, et tout le temps que j'y demeure, je sens ([Li'il n'est pas en mon pouvoir tVx rester un instant de plus; feu sortirai comme les autres, nuilgié moi. J'habite mi point de l'espace, le lieu qu'occupe mon corps, rien de plus. Je suis intelligent, mais j'ai commencé par tout ignorer, puis j'ai erré, j'ai douté ; autant que je sache, il faut que je travaille pour apprendre, et autant que je sache, je ne sais pas tout. Cette intelligence est capable de quelque sagesse, de

3â ESSAI SDR LA ntOVlDENGK. t

concevoir des desseins assez bien conçus, de prendre

des moyens assez bien pris ; mais que de petites vues ! et je ne fais vraiment que me tromper, ele suis sensible, je jouis et j'aime : c'est quelque chose; mais mon bonheur est un pauvre bonheur, préparé et suivi par le besoin et le dégoût, traversé par mille souffrances, gâté au sein de la jouissance même par une certaine amertume, par le souvenir, la crainte, le sentiment de quelque chose (rinconq)lpt, et dans le cœur le plus plein un vide encore. J'aime, mais je hais, e$ si j'aime d'autres que moi, je m'aime beaucoup moi-même, et si j'ai mes ardeurs, j'ai mes languem*s, et me consume dans le désir d'un idéal que je ne trouve point. Je suis libre, mais il y a eu un temps où je n'avais pas cette liberté; les passions, la lièvre me l'enlèvent; et quelle est tourmentée dans ses résolutions ! Cette liberté est puissante sur mes facultés et sur mes organes, et, par ces organes, sur les objets qu'ils touchent, mais à tout moment ces objets me résistent, et je sens T obstacle jusque dans ce corps que j'appelle. mien, jusque dans cette âme qui est moi-même. C.ette liberté est capable de justice , mais capable aussi d'injustice, et le montre assez : je fais rarement le bien, souvent le mal, et, quand je fais le bien, il est mêlé; Combien y a-t-il de saints dans le monde! et les saints rougissent de leur vertu.

De cette vue de mes qualités misérables, je m'élève

jusqu'à un Être qui [)Ossède ces qualités dans la perfection. Je suis borné dans un coin du temps et de respace : il est éternel et immense; je suis d'une sagesse et d'une intelligence limitée : il saft tout, il est absolument sage ; j'ai une félicité et une bonté incomplète : il est souverainement heureux et bon ; j'ai une

liberté, une puissance, une justice imparfaite : il est miimment libre, puissant et juste.

Connaissant d'un côté cette plénitude de l'être, de r autre cette existence et ces qualités litiies et précaires, je vois bien que je ne les tiens pas de moi, et que je dépends dans mon tout de celui qui est par luimême, qu'il m'a donné et soutient ma vie, qu'il a n^esuré nies facultés.

Le monde, à son tour, me révèle la même perfection et la même cause. Il est aveugle et insensible : il ' maiique donc de quelque chose. 11 est puissant, niais où je l'atteins je le dompte, et même quand il ifle surpasse, il le fait pai* une force étrangère, qu'il ne connaît ni ne gouverne. Imparfait comme moi, plus que moi, il ne se suflit donc pas davantage, et il tient aussi tout ce qu'il a de l'Etre qui seul se suÛit à luinnême, de Dieu.

CHAPIÏHË IL

ATTUllJUTS DE DIEU.

Deux méthodes ont été suivies jusqu'ici pour déterminer les attributs de Dieu et son action sur le

monde, la iiKn.liode d'analogie et la méthode de raisonnement. Les uns s'adressent au raisonnement : saisissant l'idée d'inlini, ils l'analysent et la pressent, pour lui faire rendre ce qu'elle contient. Convaincus qu'il ne samait y avoir de contradiction en Dieu, que toutes ses qualités s'impliquent les unes les autres et sont unies par un lien nécessaire, il suffit à leurs yeux de tenir une seule de ces qualités ; la lf)gique, survenant alors, fera le reste, et tirera successivement de cet attribut unique tpus ceux que la Divinité ren-

BSSAI soit LA PROVIDSNCB

ferme. Selon eux, par cette méthode, on ne connaît pas seulement Dieu en lui-même, maïs encoré soa action sur Tunivers; car il fait selon ce qu*il est*

L'autre méthode est le contraire de celle-là. Au lieu de partir d'un principe et d'en tirer toutes les conséquences, au lieu d*aflirmer uniquement ce qui doit être, elle se borne à constater les caractères des êtres observables et, par analogie, les transporte eu Dieix De là viennent les divinités du paganisme, ce Ju{>iter qui est né dans le temps, a conquis par la violence un royaume que lui enlèvera peut-être la violence, ignoratit ce que l'avenir lui réserve de périls, impuissant devant le destin, calme et irrité tour à tour, animé enfin de toutes les passions qui agitent le genre humain. Xénophane disait : a Si les bœufs savaient peindre, ils peindraient Dieu avec des cornes. » Ce n'est pas à une seule époque de l'histoire, sur un seul point de la terre, qu on a vu une analogie sans guide et sans règle attribuer arbitrairement à Dieu notre corps, nos instincts égoïstes, nos facultés étroites, nos variations et nos combats; c'est partout et toujours la pente de notre nature ; pour beaucoup d'entre nous encore, il n'est qu'un homme plus grand que les autres.

Ces deux méthodes sont vicieuses. Dans la seconde» on oublie que les choses bornées ne se suffisent pas à elle*-mêmes, que la raison les traverse et nous porte au delà, qu'elle ne se contente pas d'agran(]ir nos qualités finies ou notre durée ou l'étendue qu'occupe notre corps, mais qu'elle leur enlève toutes bornes, pour nous révéler une nature parfaite, une éternité et une immensité, conditions nécessaires de notre existence, et qu'ainsi l'infini nous enveloppe de toutes parts. Les partisans de la première méthode sont

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pleinement convaincus de cette vérité, mais à leur tour ils eu niéconnaissemuneauti e : perdus dans l'înimi, ils négligent au contraire ce inonde et ce qu'il contient. Ils ne devnûent pas oublier que, pour nous élever jusqu'à Dieu, nous ne sommes pas partis du néant^mais de la réalité que nous attestent nos sens et notre conscience. Son existence^ nous en avons puisé l'idée dans notre existence; sa liberté, jamais nous n'aurions pu la concevoir, si nous ne nous étions d'abord reconnus nous-mêmes comme causes, et n'avions pris conscience de notre pouvoir dans TefTort nécessaire pom* diriger uos facultés ou mouvoir notre corps; ce temps infini, que son existence mesure, et cet espace illimité, que sa ptdssanee remplit, qui nous en a fourni la notion, si ce n'est notre propre être, qui occupe une partie de cet espace et de ce temps? Nous wnons, prenant un seul attribut de Dieu, à en faire sortir tous les antres, comme par une vertu merveilleuse de la logique, et tandis que les parties d'un tout naturel, fictivement séparées par l'abstraction, s'appellent et se rejoignent, nous attribuons cet effet à la puissance de nos formules ; mais nous sommes nos propres dupes : l'idée d'infini toute seule ne nous donne rien qu'elle-même, les attributs que nous croyons en avoir tirés, elle ne les contenait point, c'est en nous que nous les avons pris. Cet emprunt doit passer inaperçu, car il n'a exigé aucun travail : il nous a sufli, en parlant de Dieu, de rester ce que nous sommes, de garder notre nature, de transporter avec nous au se'm de cette idée d'infini des idées inséparables de nous-mêmes.

Ni la logique seule ni l'analogie seule ne sauraient nous bien conduire ; les deux sont nécessaires. Nous ne pouvons, pour parler de Dieu, nous mettre en de^

SSSAI 801 LA raOViDBNCB.

hors de notre nature, inventer des qualités dont nous

n'ayons pris aucune idée en nous ou autour de nous; or, c'est l'analogie qui nous les iournit; niais, pour rapporter ces qualités à Dieu, il faut qu'elles lui conviennent, qu'elles conviennent à son infinité, et c'ést ici TalTaire de la logique, (jui les admet et les exclut. A vrai dire, il n'y a en Dieu qu un attriijut divin, r infinité, qui renferme tous les autres, comme il n'y a qu'un océan, qui prend divers noms, sui^ ^lllt les terres qu'il baigne. Suivant ces principes, nous iie ferons pas de Dieu un homme, nous n'en ferons pas non plus un être abstrait, sans rapport avec le nwnde, nous en ferons un Dieu vrai et vivant. Tout ce qui dans l'homme est pure imperfection! nous le laissons donc à l'homme. Dieu n'aura pas de corps. Le corps limite à un lieu l'action de l'ànie; or, Dieu ne saurait être limité de cette laçon ; sa puissance doit pénétrer tout l'espace. 11 n'éprouvera pas la douleur, témoignage de faiblesse et de privation ; il n'aura ni nos agitations ni nos petites passions; il ne connaitia pas notre ohser-^ vation pénible, nos inductions douteuses et nos longues déductions : ce serait supposer qu'à un moment il ignore et que dans un autre il apprend. Enlin il ne changera pas connue nous : car on ne change que du mal au bien, du bien au mieux ou du mieux au pire; et toutes ces suppositions outragent la Divinité.

Mais il n'en est pas de même de toutes nos qualités : nous ne pensons point que l'intelligence, que l'amour, que la liberté, parce que nous les possédons, dégradent l'être parlait ; il nous parait seulement que ces attributs, distinctifs de toute nature supérieure, sont susceptibles de divers degrés, et qu'fdnsi ce n'est pas leur présence dans l'homme qui constitue son imperfection, mais leur mesure. Je m'élève par Tin-

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telligence au-dessus de la pierre et de la plante : tout être cpii viendra prendre place au<-dessus de moi doit donc d*abord posséder cet attribut. En vain me dira-t-oii que cet être inintelligent est Dieu : ces deux idées se heurtent et se détruisent, ma raison réclame là contre, et il n'aura sur moi qu'une supériorité nouiiiiale, que ma conscience dément : «Chomme, dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit^pour le tuer. xUais, quand l'univers r écraserait, l' homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. » Est-U insen»ble, je me refuse à reconnaître sa prééminence. Je distingue parmi les hommes ceux qui sont apathiques, et ceux que l'amour, que l'âme transforme en poètes, en orateurs, en héros. Il y a entre ces deux classes un intervalle immense ; en vain tâcherait'Oii de méconnaître ce signe caractéristi(|ue de la vraie grandeur, il reparaîtra toujours et nous forcera d'estimer les êtres qui le portent. Dieu n'est-il pas libre, je déclare que je lui suis supérieur, car la liberté est mon titre de noblesse vis-à-vis des autres créatures, et la raison est obligée de placer au-dessus de Tinstrument, aussi parfait qu'il soit, la main indé-» pendante qui le dirige.

La méthode que nous appliquons ici n'est pas nouvelle; c'est celle qu'annonçait Socrate, il y a deux mille ans : a Ton œil voit plusieuis stades, pourquoi » les Dieux ne verraient-ils pas tout l'univers? Tu » connais ce qui se passe dans la Grèce et dans l'Ë- » gypte, pourquoi les Dieux ne connaîtraient-ils pas ï> tout ce qui se passe ici-i>aâ? Tu peux remuer ton

^8 ESSAI SUR LA PHOVIDËKCE

» corps, pourquoi les Dieux ne pourraient-ils pas re- » XQuer le monde ? )> Telle était la vérité et la puis— sance de cette méthode, qu'au bout de quelques années elle enfantait là doctrine de Platon. Sera*t-elle stérile aujourd'hui? ou n'avons-nous fias au contraire tout motif d* espérer en elle pour les découvertes futures? D*un côté, ridée d'infini a été profondément élciLorée, de l'autre, la psychologie et l'histoire se sont enrichies et nous livrent d'abondantes observa*tions ; rien ne manquera pour tenter ces problèmes, si nous conduisons notre esprit avec sagesse et bonne foi. Tenons donc inébranlablement les maximes suivantes, avouées par le bon sens et par toute sage phi-» losophie. Dieu n*est pas cet univers visible, il y a seulement laissé des tiaces, et un esprit sensé devra les poursuivre et se laisser guider par elles jusqu'aux pieds de l'être qui les a imprimées ici-bas. Cette em« preinte est surtout visible dans nos âmes, qui participent de la nature spiiituelle de Dieu. Sans doute notre perfection est une image bien obscure de cette autre perfection infinie et souveraine, mais elle en est une image pourtant. Que faut-il faire pour retrouver le modèle? Purilier l'image de toute souillure, éterniser la sainteté. Sans doute l'honmie est plein de misères, mais il y a en lui de l'excellent et du divin; recueillons ces quahtés excellentes et divines , puis, au lieu de ce point imperceptible de la durée et de rétendue où elles sont restreintes, donnons-leur, pour se développer, le temps et l'espace ; s'il y a quelque moment dans la vie où notre intelligence est soudain illuminée par la vérité, où notre coeur plein d'amour déborde, où notre liberté vole au bien sans ell'ort, où noti*e àme est comme noyée dans la joie de \oxr, d'aimer et d'agir, ajoutons encore à l'infini de

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la lumière h cette lumière» de l'ardeur à cette ardeur, de Félan à cet élan, puis arrêtons en esprit ce mo* ment qui par malheur s'échappe : alors, autant qu il est permis à de pauv res créatures de monter ces hauteurs inaccessibles, d'entrer dans ces merveilleuses profondeui*s, nous aurons quelque idée moins faible de l'existence divine.

Ainsi, et on l'admettra aisément, soit qu'en parlant de la nature de Dieu Thonmie affirme ou nie, ce sont toujours ses propres qualités qu'il lui donne ou lui refuse. Mais Tidée d inlini qui, dans ce cas, est purement régulatrice, n*est-elle pas féconde lorsque nous recherchons les desseins et les voies de Dieu dans la conduite de ce uionde, et ne peut-elle pas alors suppléer l'observation? £tait-ce donc une prétention fausse que celle de Descartes, lorsqu'il écrivait : « Je fis voir * quelles étaient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sm^ aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelques doutes, et à faire voir qu'elles sont telles, qu'encore que Dieu ait créé plusieurs mondes, il n'y en saurait avoir aucun où elles manquassent d*6tre observées. »

Ne croyez pas, sur sa parole, (juc, pour découvrir les lois de la nature extérieure, il se soit appliqué à ^ fermer ses sens, qu'il ait chassé de sa mémoire toutes les perceptions qui auraient pu lui donner quelque nouvelle de ce monde qu'il aspirait à connaître, et que, par la force du raisonnement, il ait tiré de Tunique idée de la perfection divine l'ensemble des lois physiques dans leur variété et leur harmonie? Non, il avait beaucoup observé, longuement interrogé la

* Diâcourâ de la inéttHxle, V partie.

EâSiU SUR LA PBO¥IDENGB.

nature, puis, une fois possesseur des principes que robservatioq et rexpérimentatioo lui avaient fourniSt il s'efforçait de les sanctionner» en montrant qu'ils étaient dignes de rintelligence de Dieu. Ce second travail a coniirmé le premier, niais ne Ta pas suppléée Descartes n'a pas pu deviner le monde» personne ne le pourra. La perfection divine est infinie, et nos vues sont courtes. Ne prêtons point à celle inLeiligence qui embrasse et ordonne ensemble toutes le&parties de l'univers nos étroits desseins, et A nous voulons savoir ce qui en toutes choses est le mieux, étudions ce qui est : la pensée la plus forte, T imagination la plus riche seront toujours pauvres et languissantes auprès des inventions de la sagesse éternelle.

observation, l'observation de la conscience, étant le point de départ et le fondement de toutes nos recherches dans la science divine, on en comprend Tiinportance. (^elie science ne fait que reconnaître le rapport entre Dieu et T homme, rapport qui doit varier si l'un des termes varie ; par conséquent, telles seront nos vues sur nous-inômes, telles seront aussi nos vues sur uoUe créateur. Or, quand nous étudions r homme, nous avons à nous garder d'un double écueiL Les uns se préoccupent de la grandeur dé T homme : frappés des exemples ou elle a le plus vivement éclaté, considérant cet amas de vérités que nous avons conquises peu à peu par nos travaux, et cet autre héri* tage de vertus que les jsrénéraUons se transmettent avec admiration et respect, ils exagèrent notre force; de là à prétendre que Thomme peut se passer de Dieu, ne s'appuyer que sur sa raison et sa liberté, être à lui-même sa providence, il n y a qu un pas. Combien l'ont franchi I D'autres au contraire ne voient dans rhouune que ses imperfections et s'épouvantent de

CHAPtTRS IL

sa petitesse : sa vie n'est que d'un jour, sa vérité qne

mensonge, sa volonté qu impuissance ou instrument de mal. Sous leur regard et par leur analyse, notre existence et notre force se dissipent» remontent et vont se . perdre dans le smn de Dieu. Tels sont les deux défauts où on peut touiber lorsqu'on observe Thomnie, et par suite, tels sont les deux grands vices de» diverses doc* trines sur Dieu. Appelés à déterminer le rapport entre le créateur et la créature, ou bien nous prenons la plus large part et abandonnons à Dieu le reste, ou bien nous lui doimons presque tout et ne nous réservons rien. Une philosophie religieuse doit combattre opiniàtrément cette tendance à anéantir T homme devant Dieu. On croit relever Dieu en rabaissant F homme, et grandir le créateur de toute la grandeur de la créature qu il écrase, on se trompe étrangement; en réalité, ce qu on enlève à l'un on l'enlève à l'autre du même coup : car le mérite de l'ouvrier ne se proportionnet-il pas à la valeur de Fœuvre? le roi d'un peuple libi c 1) est-il pas plus grand que le chef d'une horde d'esclaves? et la dignité du commandement, aussi bien que de l'obéissance, n'est-elle pas, d'un côté à représenter, de Tautre à reconnaître l'autorité de la loi morale universelle, supérieur^ à celui qui commande et à celui qui obéit? Si les rapports entre le créateur et la créature sont autres que ceux-là, ma raison le déclai'e à regret : la cité des hommes est plus parfaite que la cité de Dieu. L*bomme ne peut construire que des machines qui le contrefont. Qu'il leur donjie ce qu il peut leur donner : un mouvement qui s'éteint aussitôt, des ressorts qui se détraquent ou se brisent aisément, qu'il leur communique une vie factice et passap:ère, mais qu il ne leur dise pas : créature, pense, reconnais celui qui t'a créé, aime-le.

4% B88AI am LA novfmcB.

el iiidkie-toî librement devant itii. Ce pouvcHr n'ap* partient qa*& Dieu : seul il peut émanciper son œuvre,

seul il peut être l'artisan de rhoniiiie. Pourquoi donc vouloir rabaisser l'homme au rang di^ ces œuvres imparfaites que ses mains produisent? Si c'est là le plus beau travail de cet univers, par quoi nous seront alors révélés le génie et la puissance de l'architecte qui en a fait exécuter le plan? Quoi! c'est là le chef-d'œuvre de la Divinité, Touvrage où elle a mis toutes ses cornplaisances î

Que Bossuet savait mieux faire comprendre la grandeur de Dieu ! 11 se gardait bien d'avilir d'abord les royautés terrestres, pour donner ensuite à Dieu un triomphe facile sur ces puissances dégradées; il montrait la couronne de France^ qui, selon lui, n'a rien d'égal sous le soleil, il rehaussait la majesté du sceptre, poiu- al^aisser ce sceptre et cette couronne aux pieds de celui de qui relèvent tous les empires, de celui qui communique sa puissance aux princes et la retire à soi-même, de celui qui se plaît à leur donner de grandes et ten'ibles leçons. Il n'aurait prêté à ce roi des rois qu'une dignité illusoii*e, s*il n'eût prêté aux princes de la terre qu'une ombre de poi]\ oii- ■. au contraire il fait ressortir pleinement sa grandeur en montrant cet éclat du trône qui nous éblouit comme un reflet décoloré de sa gloire, (le que Bossuct faisait poui les rois des hommes, faites-le pour l'homme, ce roi de la tene. Ne commencez point par le dépouiller, pour ofirir à Dieu l'hommage d'une créature misérable; faites-le grand, donnez-lui une intellic^ence capable du vrai, un amour vaste et pur, une volonté capable du bien, puis inclinez-le aux pieds de son maître^ et dans cette noble créature, je pourrai reconnaître l'ouvrage d'un Dieu.

CBAfim BJ

Telle est, sekm nous, la mdlhode qu'il fâul suivrei

et la mesure (ju'il faut garder, quand on veut saWir de Dieu ce que l'homme en peut savoir. Mais n'allons pas nous imaginer que nous saurons tout; songeons que la maehine du monde est immense, et que, si nous ne saisissons Tensemble, nous ne pouvons connaitre aucune pièce complètement* Songeons aussi à ce que nous sommes. Quel homme, lorsque sa vie

s épuise clans l'étude d'un atome, attaché à un point du inonde, où il mourra bientôt, quel homme userait se vanter de connaître le tout de toutes choses I Estce à dire que nous ne devions plus rien chercher? D'abord, nousaurioas beau faire, notre inslinct est là; puis, pourquoi désespérer de l'avenir? Cette borne qui nous arrête, qui sait si un jour elle ne sera pas reculée par des efforts plus heureux? Travaillons pour nos successeurs, convaincus que cette volonté de Dieu, qui a décrété l'inégalité des générations cômme des conditions humaines , et qui a décrété par là même le mouvement continuel des individus et de l'humanité, que. cette volonté, dis*ge, a fait ce qu'il était bon de faire ; ainsi nous nous résignerons, sar chant seulement qu'un jour il nous sera donné de voir les vérités qui nous ont été refusées à un moment de notre existence terrestre, et qu'il dépend de nous d'arriver et d'arriver plus tôt à ce terme promis, en travaillant consciencieusement sous l'œil de ce divin maître, qui ne laisse aucune œuvre sans fruit, aucune vertu sans récompense.

Que si cette borne est réellement inébranlable, nonseulement pour nous, mais pour l'homme, il faudra voir là et respecter la main de Dieu; s'écrier avec saint Paul : « O profondeur de la sagesse divine! tes secrets sont impénétrables et tes voies incompréhen*-

44 nsAi soi LA novmtifGB*

Bibles. » Les limites de notre intelligence sont aiissi

nécessaires que sa capacité : ce mécontentenieiit de nous-mêmes, cette conscience de notre faiblesse rappelle à chacun de nous ce qu'il est : enflés de notre sdence, nous pourrions en tirer vanité, naaîs quand notre force nous trahit, nous nous souvenons de notre néant, et cette pensée fait ressortir avec plus d'éclat les perfections de Fétre tout connaissant et tout-puissant, devant lequel notre science et notre forcecomptent pour bien peu. Il faut donc quelque lumière, pour satisfaire notre intelligence, mais il faut aussi de Tobscui ité, ces mystérieuses ténèbres, qui soulèvent en nous une sainte émotion, une horreur religieuse, et nous font sentir que nous sommes en la présence d'un Dieu.

Voilà par quels procédés et dans quel esprit nous cherchons les attributs de Dieu et son action sur le monde. L'intelligence emploie tour à tour l'observa- > tion qui recueille la réalité, et la raison qui juge ce qui convient ou ne convient pas à la perfection divine. Puis , quand elle est à bout, parait cette confiance généreuse en la perfection de Dieu, qui nous fait croire sans avoir vu, cette foi qui ne se laisse ni déconcerter ni abattre, et forme le résultat le plus solide et la plus précieuse récompense de nos travaux.

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