CHAPITRE XI
nage, quel est son but? Cette conception lui platt«
soit ; mais encore pourcfiioi lui plaît-elle? qu'y trouvet-il qui mérite cette complaisance? Ce n est point un caprice : il n'en connaît pas ; c'est donc un acte raisonnable, et sa sagesse est ici intéressée. Il a créé pai ce que cette sagesse le ])ortait à créer : le regard iixé sur la beauté absolue, seul objet digne de sa con-, templation et de son amour, il a résolu de la répandre, et il a foni)é le monde, où elle resplendit même à nos faibles yeux à travers les ombres de la matière. , La création est un drame. Les corps inertes forment la scène, immense, magnifiquement décorée, d'une étemelle splendeur; nous tons, esprits, animaux et plantes, formes iniiniment variées dans un même moment, incessamment renouvelées dans la succession, nous en sommes les personjiages. Nous paraissons quand l'action nous réclanie ; après nous disparaissons, nous, sommes au bout de notice rôle^ et on*n'a plus que faire de nous. Quel spectacle magnificjue! Mais si un sujet si sérieux souillait d'être égayé, quel amusant spectacle, quand on voit quelqu'un de ces acteurs qui a un mot à prononcer dans toute la pièce, s'imaginer que le théâtre a été fait ponr lui, a été orné pour lui, qu'il est demeuré \ ide jusqu'à lui, qu'il sera détruit après lui, considère ses coiaipagnons qui sont en scène avec lui, et se persuade qu'ils sont là pour lui, pour son divertissement, se donne l'attitude et les airs d'un spectateur, tient en singulier mépris ces pauvres acteurs destinés à ses plaisirs, se permet parfois de trouver qu'ils jouent mal, ou même de juger la pièce assez froide! Ah! cette pensée ne me récrée pas, elle me fait peur : il y a tant d'ironie dans l'invention de ce personnage, que ie ne sais plus comment concilier un tel ridicule de
ES&Al SUE LA PROVIDENCE
son rôle imagiuaire avec la gravité de son rôle réeU et que je me prends à cmindre qu* il ne spit fait à son
tour poiirramiiseincnt d'un Dieu moqueur.
Si je ne me tiompe, Terreur qui séduit ainsi les hommes vient de deux causes : la vanité et rillusion
des sens.
vanité. On fait l'humanité centre de la création, et on se fait centre de F humanité. 11 semble, à nous entendre, que Dieu ne doive avoir souci que de nous, et qu'il doive à cliacjut' ujsiant régler Tordre du monde sur nos intérêts, sur nos humeurs. Poursuivons-nous quelque important projet, il faut qu'il marche devant nous pour écarter les obstacles et nous frayer i.i route ; formons-nous quelque partie de plaisir, il faut qu il nous mesure le soleil et la fraîcheur ; au jeu, il ne saurait nous refuser la chance; si quelqu'un de ces biens fjue nous réclamons vient à nous faire défaut, nous pensons que nous sommes frustrés, et pour peu que la fortune nous soit défavorable, nous nous imaginons que la Providence nous prend à partie, qu elle nous a choisi entre tous pour objet de ses riguem'S, tant est vif et extrême le sentiment de notre importance ici-bas.
Comme si ce n'était pas assez de la vanité pour nous induire en eireur, l'illusion des sens conspii'e avec elle. Quand on jette les yeux sur le monde physique», la terre semble iiuiii()])ile au centre de la sphère céleste qui tom-ne ; il est natui'cl d'en conclure sou excellence entreles astres ; conune, d'un autre côté,rex-* cellence de l'humanité entre les races terrestres est vifaible, et qu'enfin on est porté à croire que rinférieur est fait pour le supérieur, voici comment on raisonne : la terre est le centre de l'univers, et Y humanité est le centredela terre, donc l'hunianitéestlecentrederunivera»
Oigitized by
L'une de ces en*eurs a disparu, chassée pai' les progrès de la science : le monde physique a été mieux observé, ses lois laieux i-econnues, la terre dépossédée de son privilège, et déportée avec la foule dans un cmn de Fespace. lies astronomes nous ont, il est vrai, ravi la place clliouneur ; mais, grâce à eux, nous ne sommes plus à Tétroit dans Tunivers : ses barrières sont abattues, et il révèle k nos regards confondus les iiuiouibrables sociétés des asiies, leurs apparences variées, leur police prudente, et au centre de tous ses mouvements la loi unique qui les règle et organise cet immense concert. L'aulie erreur vit en- ^re ; espérons qu'elle périra à scm tour.
Ainsi donc, si les mots conservent leur valeur, si on appelle centre ce à quoi d'autres choses se rapportent, et centre de l'univers ce à quoi se rapporte l'univers, il y a en effet un centre de la création , c est la beauté éternelle, la parfaite sagesse, c est Dieu même«
Pàr une autre erreur, on prête au monde une beauté morte, au lieu de la beauté vivante, qui est la sienne ; on en fait une statue immobile^ au lieu d'une organisation qui croît. I.e monde est parfait, dit-on, car il est achevé: j'ose penser le contraire : il est paifait parce qu'il n'est pas achevé* Voyez ce qui se passe sur la terre : ou bien la durée s écoule, et par des atteintes insensibles elle mine la création existante, comblant les vides qui se font, renouvelant aujourd'hui une partie, demain une autre, si bien quà un moment toute une population étrangère tient la place de la population éteinte ; ou bien quelque catastrophe soudaine engloutit tout, change le ciel et la terre; et ensuite, sur ce sol et sous ce ciel nouveaux suiTieîinent dles être» nouveaux , qui naissent au:!^ mèm^e
154 BSSAl 8UB XA PROVIDENCE.
conditions que leurs prédécesseurs. Ainsi, comme à une époque déterminée leâ individus paraisseat et disparaissent, pour que chacune des races et leur en«> semble subsistent, de même à travers lès siècles lès
races, tour à tour présentes et dLSi)arues, entretiennent la vie univei selle, qui, comme toute vie, se nourrit de morts.
Voilà ce qui s'est passé sur la terre; qu'on décide maintenant si nous sommes privilégiés. Dieu agit-il dans l'enceinte de notre globe d'une façon spéciale, ou son action est^elle la même en tous lieux ? Si elle est variable, il faut nous arrêter et borner nos pré-
» tentions à faire une science terrestre; si elle est uni^ forme et constante, il n'y a plus une st^ce de la Terre et une science de Jupiter, de Saturne et de Sirius, mais une seule et même science miiverselle,
. comme il n'y a qu'une seule attraction universelle. La conduite de Dieu ici^bas nous élève donc à la con^ naissance de sa conduite générale : si sur notre globe il fait paraître successivement et à propos de nouvelles créatures, chaque fois que les circonstances physiques varient, il en est certainement de même . sur tous les globes; et, comme ces globes sont sans nombre, et que par le mouvement pei*pétuel que les lois impriment, les circonstances physiques se renou* vellent sans cesse , on est invinciblement amené à croire que l'univei s se développe sans fin. Le moode que Dieu a fait n'est donc pas celui que j'ai sous les yeux : celui-ci attire mon regard, il ne l'arrête pas, il excite mon admiration sans l'épuiser: fragment d'un tout immense, il me révèle quelque chose de plus beau que lui-même^ le monde divin où entrent k la fois, dans leur juste rapport, tous les èti es qui paruienti paraissent et païaîtroot jâ4)^s, disséminés
OHAPiniB XI. 155
dans le temps, unis dans une même et étemelle pen- sée. Les créations successives s'ordonnent et se perdent dans la création, seule pai'laite, seule sublime, seule digne de Tartiste suprême, seul temple qui ne Vemprisonne pas, et que ne bri^e pas cette force qui fait tomber toutes les xuuiailies. luliniuieut puissant, mais infiniment patient aussi, parce qu'il est éternel, il n*est pas comme les hommes, qui se pressent, et, suivant les conseils de Tiumiuable sagesse, qui distribue les choses sans confusion dans la durée et dans l'espace, il fait toute chose en son temps et en son lieu.
Vous semble4*il que dans cette vue de T univers qui s'amplifie d'âge en âge, la vertu de son auteur soit amoindrie ? Ne s'en lorme-t-on pas au contraire une plus haute et plus juste idée? Là elle parait s être dépensée en une fois dans la production d*un monde, énorme sans doute, mais limité ; ici elle ne se fatigue jamais. En vain auriez-vous la vue assez perçante pour atteindre aux bornes du monde, et pour pénéti*er les corps qu'il embrasse, ce spectacle gigantesque vous donnerait encore une fausse idée de la puissance de Dieu, car cet univers présent, plus vaste que l'univers ancien, n'est pas encore tout l'unis ers : il s'étend sous le regard, et la pensée, épuisée par cette course sans repos, retombe sur elle-même et sabime devant la grandeur de Dieu. Non, il ne faut pas que la parole divine, s'élevant tout à coup, après une éternité de vSilence, s'éteigne aussitôt comme la voix humaine; dès l'origine des temps, cette parole a retenti, et son écho, qui ne meurt pas et ne s'aflaiblit pas, se prolongeant dans les siècles, éveille du néant les créatures, envahit rimmensité.
Comme le centre de la création n'est pas une créa-
156 ESSAI LA PROVIDENCE
. ture ou une autre, mais Tordre suprême qui les enferme toutes, de iiièiiie sa beauté n'est pas tel ou de ses états, niais le mouvement qui la renouvelle sans cesse. Une statue est belle, l'homme est plus beau
une statue, parce qu'il vit. Et an^si de l'univers.
CHAPl THE XIL
DE I.A PRESClEîSGE DIMM- ET DELA LinERTÉ HUMAINE,
T/]îomme est libi'e. ot Dieu prévoit. Tenons ces deux vérités a\ ec une égale force, et si la conciliation nous paraît impossible, accusons notre sagacité de n'avoir pu découvrir un lien qui n'existe pas moins, pour être invisible. Sans doute je suis libre, je ne puis le nier sans combattre l'évidence la plus claire, sans nier l'autorité irrécusable de la conscience; mais sans doute aussi Dieu ne saurait apprendre : s il connaît plus dans un mouient que dans un auti*e, il est perfectible, ce qui veut dire imparfait; et ce serait une bien pauvre science et bien peu divine, celle qui, renlei'iuée dans les limites étroites du passé, sonderait l'avenir par des conjectui es et des tâtonnements, et serait toujours corrigée par une expérience toujours insulîisante. Saint Augustin dit trèsbien : « Pour faire T homme libre, n'allons pas le faille impie K »
D'abord prévision et liberté sont-elles dans le fait incompatibles ? Tous les jours, à toutes les heures, nous devinons comment agiront nos semblables, et
» Ciîc de liijBU^ v. 9.
Oigitized by