CHAPITRE Xil
révéneaient justifie notre prédiction; en sont -ils moins libres ? l^^st-cc donc moi qui lais les actes que je prévoie qu'ils ieroût? Et leur véritable auteur, celui qui en portera la peine on 1m rrcoinpense, n'estil pas toujouis celui qui délibère s il les accomplira ou non, avec la conscience qu'il peut s'abstenir ou prendre le pai'ti contraire ? Transporte» en Dieu notre prescience : le spectacle sera le même, seulement il sera Vu de plus haut.
Mais, dit*on, toute comparaison entre là prescience de Dieu et celle de l' homme pèche nécessairement, <iar, au coatiaire de la nôtre, elle est infaillible ; nos prévisions incertaines laissent dans les décisions de nos semblables de l'indéterminé , mais Dieu prévoit sûrement ce qui ai-rivera et comme il arrivera, donc, pour que révéneiuent lui donne raison, il ne laut pas laisser de place à l'arbitraire, mais qu'une main toute-puissante conduise notre main. Cette objection, apparenunent sohde, et qui séduit un grand nombre d'esprits, en réalité n'est pas fondée et se dissipe k un mûr examen. D'abord vous dites : les événements arriveront, parce que Dieu les a prévus; pourqimi . pas : Dieu prévoit les événements parce qu'ils arriveront 1 Ensuite, s'il prévoit infailliblement ce que je ferai, moi aussi je prévois infailliblement ce qu'il fera : qu'il prendra le meilleur parti, qu'il récompensera le bieu et punira le mal. Cesse-t-il pour cela d*étre libre?
(iOnunent la prescience et la liberté se crnicilientelles? Pai'ions d'abord de ce que nous savons le mieux, de notre prescience; si quelque chose peut nous expliquer la prescience de Dieu, c'est elle ou rien.
Il n'y a pour nous qu'une manière de connaître l'a-
ESSAI ftUR LA PROVIDENCE
venir : étant donnée une loi générale, qui a icp^i le passé, nous en tirons les faits à venir qu elle renierme* Notre prévision n'est qu'une déduction*
Quelle est cette loi? J'affirme qu'on homme ne fuira pas devant renneuii, qu'un autce ne se prononcera pas sciemment pour la mauvaise cause, qu'un trmsième ne se laissera séduire ni par l'or ni par les
honneurs; sur qu(u reposent ces annulations? Si vous nie demandez des preuves, je réponds ; le premier est brave, le second juste, le troisième incorruptible; cbacun de ces hommes, dans toute circonstance, a paru tel; le courage, la justice, Tlioiiiiêteté sont Tàme de leurs actions* Ces hommes ne sout41s donc pas libres, et leurs actions, pour se ressembler, sontelles donc enchaînées Fane à l'autre par un lien fatal? Qu on examine attentivement l' ensemble des actes de chaque individu, on les verra se tenir entre eux, avoir un cachet uniforme, partir d'un même principe, conmie ils partent d'un meuie être; 1*1111 s'expliquera par 1 autre, et ils s expliquei*OQt tous par une disposition constante de l'individu, qu'on appelle son caraotèi*e ou sa nature. Chacun de nous a son caractère propre, il s'agit seulement d'être un observateur assez habile pour le reconnaître ; possédons-nous cette connaissance, tout dans la conduite d'un homme s'éclaircil à nos yeux, comme aussi, sans elle, toutes ses actions sont d'inexplicables énigmes. De même que nous ne tombons pas dans le néant à chacun des moments innombrables dans lesquels se divise notre vie, pour être créés derechef au îiioment qui suit, mais que notre existence est continue, ainsi, aux divers ftges de la vie, enfance, adolescence, âge miûr,. vieillesse, ce n'est point un aiiiie être ({ui succède à un autre être, c est un même ixoumie qui les traverse
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et prend seulement de liouveUe^ formes ; cet bomoie« c'est Têtre |)articQlier qui a une intellig^iace de tel ou tel ordre et avec une certaine aptitude, une sensibilité plus ou moms passioanée et avec uue cei taine passion qui domine^ une volonté plus ou moins ferme. Tel qu il est, exposez-le aux événements de la vie : ceuxd le laissent indifférent, ceux-là font sur lui une itsk^ pression plus ou moins forte ; ils glissent sur lui ou le pénètrent, et à diverses proioiidems, selon sa nature et sa disposition présentes, çomme un corps absorl^e tous les rayons de lumière ou les renvoie tous, ou ea reçoit une certaine espèce à Texclusion des autres. A tout changement, c est lui qui change : T état, nouveau dérive de celui qui précède. Et vraiment nous ne faisons que cliaoger ainsi : à quelque moment de notre existence qu'on nous prenne, nous ne sommes jamais ni tout à fait 1* homme ancien, ni seulement rbonune nouveau, mais un composé des deux ; et si nous voulons nous rendre compte de notre présente condition, devenir intelligibles pour nous-mêmes, il nous faut reuiûuter la chaîne, dérouler tout le passé ; souvent môme au terme d'une longue carrière, quand certains mouvements nous étonnent, nous sommes forcés, pour les comprendre , de traverser notre vie euùèie jusqu'à Tautre extrémité, et de renouer nos derniers désirs et nos dernières pensées aux premières impressions de r enfance, apparemment si légères et si fugitives. La nature morale est comme la nature physique : elle ne fait rien par bonds.
Si nous deiueui'ons la mèuie personne, il y a donc de r unité dans notre vie : cette iidinie multitude, cette surpn îiîuUe diversité de nos actes peut être embrassée ; le tout est de se placer au véritable point. La plupart des bômm^ ne le connaissent pas ; les esr
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
]>i ils bien faits s'y plarent natiirollement. Notre âme est un flux et un reflux pei pétiiei, niais sous une loi; comme tes mouvements de l'Océan; connaître cette loi, c est coniiMitre riioiiiine. La Hruvèrc le déci'it, Molière le met en scène» et nous, le livre à la main ou assis au parterre, nous disons : c'est bien cela, cela estvmî, comme en lisant d'autres livres, et voyant d'autres pièces, nous disons : ce n'est pas cela, cela est iàux. Il y a donc une nature humaine. L'observer exactement, la rendre trait pour trait, est l'œuvre des maîtres; mais la plupart d'entre nous, ])eintres inlmbiles, nous sommes juges compétents des tableaux qu'on nous en fait; nous ne l'avons guère qu' entrevue, mais dès qu'on nous m offre une copie ressemblante ou infidèle, la perfection on les défants de cette copie suscitent dans noire esprit, y dessinent avec plus de précision le modèle reproduit ou défigure^. Ainsi la nature liuuiaiiie, présente dans tous les hommes, et le caractère particulier de chaque honmie, qui n'est qu'un aspect delà nature humaine, donnent sa conduite. Par là s'explique la prescience, que nous cherchons à expli(|ner. (l'est parce que je connais ceitainement lanatui e parfaite de Dieu, que je prévois certainement les décrets de sa justice, c'est parce que je connais quelquefois certainement la natui'e humaine et le caractère particulier d'un personnage, que je devine ses résolutions à venir ; de là des illuminations mei-veilleuses, comme la révolution française prédite à coup siu par Voltaire et par Rousseau, et Mirabeau, en 1789, écrivant sur le roi et la reine ces mots prophétiques : « La populace battra leurs cadavres. » On voit pourquoi nous devinons juste, on comprend aussi pourquoi nous nous trompons. Nous ignorons la vérité d*un cwactère, nous