‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 28 sur 49 · DU MAL · texte numérisé non relu

DU MAL

11 ne sullit pas d'établir que Dieu est parfait, il faut encore défeodœ sa perfection contre des objec* tiens i^i'a\ es qni semblent la démentir : Texpérience en eflet ne contraiie-t-elle pas la raison sur ce point? et le mal, qui est visiblement enfermé dans ce monde, ne prouve-t-il pas contre le Créateur ? D'abord, si Dieu est souverainement sage, pourquoi laisse-t-il subsister d'évidents désordi es ici-bas ? C.omme on voit dans le monde des productions complètes, on y voit aussi des avortements, des êtres qui n'ont pas

IHO ESSAI SUA L.V rnOVlBEKCE.

reçu tout ce qu'il fallait pour e?rister^ des (Mfformitéd

qui seiij]}lcnt traliii- i' action (rinic force aveugle, qui ue sait ce qu'elle lait ; on voit des bouleversements où la nature, en lutte contre elle-même, détruit d'une niain ce quelle produit de Tautre; sans compter riujperrection universelle des corps et des esprits les mieux faits, les uns qui meurent, les autres-qui manquent leur lin, la vérité. Si Dieu est souverainement bon, pourquoi la douleur? Si Dieu est souverainement juste, pourquoi permet-il que l'injustice, que le crime dépareilt son œuvre ? Un monde où la loi morale serait partout et toujour.5 accomplie ne serait-il pas plus bean ?

Or ce n'est point notre moaide. Qui n"a été partagé entre la passion et le devoir ? qui n'a été le ttiéâtre de ces longs et fréquents combats où le désir cherche iï entj aîner la raison, et la raison, à soji tour, chercîio à dominer le désir ? Quel que soit le résultat, qu'on doive se prononcer ou non pour le bon 'parti, n'est-ce pas déjà une iiuperfection (fiie d'avoir hésité? Un être pai'fait porterai t-ii la division en lui-même ? Serait-il partagé entre deux puissances ennemies? Ne vit-il pas dans une paix inaltérable, suivant spontanément et éternellement la raison ? (les ro\ oltes de la passion conti'eune domination légitime sont donc des témoignages de notre faiblesse et trahissent le vice de notre nature. Mais ce n'est pas tout : plus d'une fois dans cette lutte la raison est vaincue, le desordie l'emporte; ce qui était fait pour obéir commande, et ce qui était fait pour , commander obéit. (Vest ici que jiotre imperfection éclate. Au moment mênje où nous violons la loi morale, sou éterîiité resplendit et fait paraître pleinement la pauvreté de cette puissance humaine si chancelante et si fragile. Quelquefois, il

cnAPiiui^ XIV. 181

est vrai , lorsque ks désire du corps se taiseot, Iofs-

que ce sont des instincts de Fêtre immatériel qui disputent eiiti'e eux, il est possible de se faire illusion : c'est Tesprit qui combat Tesprit: mais est-il possible de nous tromper nous-mênies et d'ennoblir cette lutte, lorsqu'elle existe entre Fesprit et le corps, entre un principe (évidemment supérieur par sa nature et par sa destinée et un principe grossier, aveugle et périssable ? (!ond)ien de l'ois n*avoiis-nous pas senti que la vigueur de Fàme est amoindrie, paralysée par cette substance voisine I Combien de fois n'avons-nous pas senti cette chaîne, lorsque nous voulions nous élever au-dessus de ce monde, nous fixer à la terre 1 Être inerte, le coips s'attaque ù une énergie indépendante, illimitée, il tente de la soumettre, et la soumet en ellet; ètic d'au jinii, quia naguère comniencé et va bientôt se dissoudre, il aspire à subjuguer un être qui a commencé, il est vnu, mais pour ne plus finir, et qui est destiné à conquérir par sa vertu une place dans la cité de Dieu. Cette prétention u' est-elle pas monstrueuse , et le succès n* est-il pas un renversement complet de la • nature des choses? Que sommes-nous donc, nous qui laissons s* opérer en nous-mèuies de si étranges bouleversements, et qui ne savons pas défendre notre personnalité contre les envahissements de la matiëi^ ; que soniiiics-uous, dis-je. sinon des êtres pleins de ti'ouble et de misère ? 11 ne làut donc, pas seulement vanter la liberté, nous glorifier de son omnipotence! il faut la voir à l'œuvre, pour bien la juger ; or tous nous l avons éprouvée à Faction, et, si courte qu'ait été l'expérience, si rares qu'aient été les luttes, qui peut se vanter d^en être sorti .sans blessure ? On le voit, c'est un fait de tous les jours, de toutes les

182 BSSAl iCB LA WOVIDBRGB.

beures, qui se passe daim tous les individus, uu bât

qu'il n'est pas besoin de science et de méditation pour découvrir, mais qui fra])j)e nos yeux, et (jui nous force uiême à lesouvrii* lorsque nous tentons d'en fuir le spectacle ; le sentiment de notre faiblesse est donc aussi incoiitcsiable (jne notre existence, en date de notre prejiûer elloi t. Et nous ue pouvons invoquer ici la triste excuse de Tignorance ; nous faisons le mal en pleine conscience : tantôt nous nous décidons hardiment pom le jiial et exécutons avec constance noti*e décision ; tantôt, frappés de la sainteté de la loi morale, nous nous déterminons à lui obéir, mais une fois que nous avons dœmé cette satisfaction à notre conscience, et que nous nous sommes prouvé à nousmêmes notre puissance sur nos mauvais désii^, la fatigue nous prend, les instincts vicieux harcèlent notre volonté, la llécbissent et la détournent. C/est l'un et l autre fait, mais surtout cette langueur du libre arbitre, qui a frappé tous les bpmmes qui réfléchissent, et que païens et chrétiens ont parfaitement vue etexpiiiuée, chacuu à leur manière; Ovide ;

Video uielioia proboquc,

Détériora ^equor.

« Je vois le bien, Je l'approuve, et Je fais le mal ; »

et saint Paul : « Je ne fais pas le bien que je veux, et

, je lais le mal que je bais. » Cette lutte entre le bien et le mal qui nie déchii e, déchii^e aussi le monde, et la fortune distiûbue étrangement ses faveurs*

Comment aussi compter tous les niaux qui nous assiègent depuis notre naissance jusqu'à noti'e mort, qui est le dernier et poui* la plupart le plus grand de

CHAirniE XIV.

tauf»? Notre corpë est en proie aux maladie»; dwm la

santé uièuie il ^'alUiiblit et s'épuis(- pai' sa propre durée ; tous les plaisiis qu ii lesseiU, il les achète au prix de la douleur» qui toujours les précède, souvent les accompagne m les suit. Notre intelligence a aussi son mal : avide Je connaître, inquiète et souflrante, tant qu'elle n'a pas trouvé son objet, elle le poursuit péniblement, et combien de fois elle le voit fuir devant elle! Enfin les affections, qui semblent nous avoir été données poui" chai mer notre vie, la renipiissent de trouble et de deuil. Mais ce n*est pas tout : ni les plaisirs du corps, ni les jouissances plus élevées de Tin*telligence, ni les émotions des passions ne peuvent nous satisfaire, nous sommes conmie dévoués à cet inexorable emiui qui, s^n Bossuet, fait le fond de la vie humaine. Où donc reconnaître ici la bienvenllance et la tendresse d'un père? N'est-ce pas plutôt une puissance ingénieuse à faire le mal, et qui nous a ouverts de tous côtés à la douleur ?

IVien des réponses ont été faites à ces objections. Les uns ont divisé ie gouvernement de l'univers, ont reconnu deux dieux, Tun auteur du mal,, l'autre du bien. Le bon principe a mis dans ce monde autant d'ordre qu'il lui a été permis; s il eût agi tout seul, nui doute que toutes choses ici-bas ne lussent parfaitement réglées : il avait bonne volonté ; mais, comme il partageait son éternité avec un principe mauviûs, il a fallu qu'il partageât aussi avec lui sa puissance. Partout où il a mis le bien, cet autre principe a mis le mal : à côté de la lumière les tén^res, à côté du plaisir la douleur, à côté de la vertu le crime ; il a tout corrompu, tout erapoisoimé. Ainsi, s'il y a du mal ici-bas. Dieu doit ètie absous, il a liait le bien qu'il a pu, le mal vient d'ailleurs. Cette solution ,

SSAAl sua Lk PftaVIDËKCE.

comme on te voit, est celle des manichéens, pioposée au iii'' siècle par Hanès» dans T Orient; eUe reconnail rexistence du mal, mais Dieu n'en est pas l'auteur, au contraire il en est Tennemi.

Une autre explicatkHi a été présentée : le principe du mal, (jui tout à Theure était intelligent et distinct de la matière, connue le principe du bien, se confond avec la matière eUe-même* La matière , étemelle ^ couune Dieu, mais possédant des attributs directement contraires, limitée, aveugle, désordonnée, est un jour façonné par lui. Dieu veut réaliser l'idéal ({u il pense et se réfléchir dans son œuvre, mais la matière lui résiste; il lutte contre elle, et cet univers, tel que nous le voyons^ avec le bien et le mal qu'il renferme, jn-ovient de ce combat. Le mal n'est plus dans cette théorie, dans ce dualisme d'un bon nonibi^e de philosophes grecs, ce qu'il était dans la thécMÎe précédente , quelque chose d'étranger, mis dans le monde par une substance indépendante, qui l'y place à dessein ; cette fois, il en est l'essence même, et c'est le bien qui est étranger. Au commencement le désordre possédait l'univers, il en a été chassé peu à peu par une force rivale, mais il n*a pas perdu tous ses droits, il n'a pas été complètement banni ; il a abandonné une partie de son royaume, mais il en est une autre qu'il s'est réservée, et de là, de cette re^ traite où Dieu l'a relégué, il lait des incm-sions dans le domaine de son vainqueur. Ici donc le mai est encore quelque chose qui existe réellement : c'est ce qui est demeuré dans l'univers de son état i)riinitif, après que l'être parfait y a exercé son influence.

D'autres admettent également que le mal existe, et nient également que Dieu en suit 1 auteur ; mais ils n'ont pas recours pour l'expliquer à un principe intel-*

€HAmiB XIV.

ligentouàun principe aveugle, tous les deux coéternels au principe du.bien. Dans le inonde, tel qu'il est sorti des mains de Dieu, il n*y avait ni mal moral, ni douleurs, ni dillurmités, toutes choses étaient dans Tordis : rbouime vivait en paix avec Dieu, avec lui* même et avec la natare; c'était l'âge d'innocence, l'âge (l'or. Veut-on voir la })iiissance et la sagesse, divine à l'œuvre, c'est là qu'il faut se reporter, c'est danâ cet univers primitif que Tune et Vautre sont manifestes. On ne saurait trop au contraire détourner les yeux du monde où nous vivons: il n'est pas tout entier l'ouvrage de Dieu ; une auti*e puissance, la volonté humaine, a passé par là, pour le coiTompre et le désorganiser ; tout le désordre qui se remarque ici-bas, c'est à elle qu'il faut le rapporter, c'est à elle que i*evient ce triste honneur. Mais ne sommes-nous pas retombés dans le manichéisme? Non, cette puissance qui a défiguré la création, est elle-même créée, et jusque dans ses plus grands écarts elle demeure dépendante de l'être suprême qui lui a donné sa force et peut la lui ravir. Mais encore une fois, si cette puissance n'est qu'une cause secondaire, il faut poni expliquer ses actes i*euionter jusqu'à la cause première. Non, répondent les partisans de la théorie : l'homme, il est vrai, n'existe et n'est cause que par un décret divin, mais une fois qu'il existe, s'il produit des actes maavwus, ces actes procèdent réellement et uniquement de lui, sa volonté a une véritable initiative, il est cause dans toute l'étendue de ce mot; c'est donc lui seul qu'il faut accuser. Voilà poui* le mal moral ; quant aux autres imperfections, elles sont la conséquence de celle-là, elles en sont le châtiment. Ce que la sagesse de Dieu lui défendail de faire, sa justice le lui demande; et il agit toujours d'une manière

Digitizod

186 Ess.u mm LA nmtnÊKCÈ.

digpe de lai, soit qu'il fasse éclater Sa bdnM éu air

vengeance.

D'auU^ admettent en paitie cette doctrine, mais ils se montrent plus difficiles. Tout en^recomwissaivt que la créature est en réalité seule cause du désordi e qui gâte la bonté de ce monde, et que Dieu ne Ta pas fait, iîs demandent pourquoi il Ta permis, et s*il ne valait pas mieux, s'il n'était pas plus convenable à sa perfection qu'il retranchât dès Taboi^d de son œuvreles éléments qui devaient plus tard la corrompre» Car enfin , disent-ils, lorsque Dieu forme l'univers, le mal n'y est pas à la vérité, mais le germe du mal s'y trouve, ce qui revient à peu près au même ; on conçoit donc un univers meilleur, celui où le désordre ne serait ni développé ni en germe ; on a sauvé la puissance de Dieu, mius aux dépens de sa sagesse ; la moitié seu-* lement de la tâche est remplie, et le problème attend encore une solution* Voici celle qu'ils proposent. Dieu, en créant et en organisant le monde, Ta construit aussi excellent que possible : être souverainement parfait, il a votdu donner à son œuvre la perfection qui est en lui, mais il ne pouvait la lui donner entière sans en faire un autre Dieu, ce qui est Impos* sible. Il n'en a donc donné qu'une certaine mesure; aussi tous ses ouvrages participent d'un double ca«^ ractère : ils renlerment à la fois la grandeur et la petitesse, la beauté et la laideur, grandeur et beauté quMls tiennent de Dieu, laideur et petitesse qu'ils tiennent du néant.

Dans cette théorie on maintient à la fois li^ sagesse et la puissance de Dieu : sa sagesse, car il n*a voulu produire que le bien; sa puissance, car nul obstacle ne lui fait échec : il n'est limité que par la raison, et ne s'arrête que devant l'absurde ; il dispose de tout.

GHAPmB XIV

sauf de la nature éternelle des choses et de sa propre infinité, qui est tellç qu'il ne saurait la donner sans la

perdi'e.

Ainsi, le mal portai it ombrage a la perfection divine, le voilà qui s'efface pour lui rendre son éclat/ Il n est |)lus que le défaut naturel des êtres qui ont Goiumeacé; il ne consiste pas dans ce qu'ils ont, mais dans ce qu'ils n'ont pas«

Développez cette ])ro|)osltion hardiuient et sans mesure, vous ari ivez à une autre théorie qui est trèscélèbre, celle de Spinosa. Le bien seul est positif, le mal n'est rien, il n'est que l'absence, la négation du bien. Si nous obéissions à la loi de notre nature, nous remonterions vers Dieu : l'intelligence négligerait les phénomènes et les lois générales pour arriver jusqu'à funivei^sel, jusqu'à la substance qui dememe tou-jours sans changement ; le cœur retirerait son amour ies objets qui paasent pour Tattacluîr à Dieu, et ainsi nous agrandirions notre être dans tous les sens. Acquérir de l'être ou faire le bien sont donc deux expressions identiques. Et qu'est-ce que faire le mal? Ne pas acquérir tout l'être qu'on pourrait posséder. Ainsi le mal n'est qu'une privation, une balte dans notre maiche vers Tinlini. Le mal est au bien ce qu'est au plaisir et à la douleur l'insensibilité, ce qu'est à la haine et à l'amour l'indifférence.

Telles sojit, si je ne me trompe, toutes les solutions proposées au problème de l'origine du mal.

Chose remarquable I y a-t-il une autre question ou soit ])]us sensible ce mouvement de l'esprit humain, qui, d'abord obsédé par les réalités palpables, se forme peu à peu à Tabstraction et substitue aux choses ses propres pensées?

Notre croyance en la bonté de Dieu est si générale

ESSAI SUR LA PROVIDENCE

et si feriue que nous ne pouvons nous rési^^r à lui attribuer le mal. D'abord la raison grossière des hommes invente un être vivant en qui le mal est incarné, elle personnifie le désoi dre comme elle a personnifié Tordre, et se donne rattachant spectacle d'une lutte de géants. Mais la science s'épure, les idées d'inlini et de peifection sont mieux connues, la réflexion apprend que l'infini ne saurait appartenir à plusieurs sans disparaître, et qu'il ne peut y aA oir * qu'un seul maître de l'univers; le mal cesse alors d'être une personne, il devient une chose : il dépouille l'intelligence et la volonté, et n'est plus qu'une substance passive, qui n'oppose à Dieu que sa seule inertie. Ce n'est pas assez; la réflexion marche toujours, cette lutte de Dieu contre une puissance, inférieure il est vrai, mais gui ne cède pas entièrement, lui parait incompatible avec la majesté souve* raine; il faut donc que le mal s atténue : il perd sa substance, comme tout à l'heure sa substance a perchi Tintelligence, il se réduit à un simple accident. C/est trop encore; bientôt il ne paraitia même plus un accident, mais une limite ; n'a-t-il plus rien à perdre enfin? il n'est qu'une limite à vrai dire, mais essentielle, inévitable ; il reprend à ce titre son impoi tance première, et de nouveau s'élève en face de la Divi" nité. Comment donc faire? Pousser jusqu'au bout, avoir le courage de contiedire les apparences et de sacrifier un préjugé» Oui, le mal est une limite, mais purement factice; il n'y a en réalité rien de bomé dans cet univers , qui est le développement inliui de la substance unique ; enclins & croire que les choses se termiiHMit là où notre vue s'arrête, nous plaçons les barrières du monde à notre horizon, mais tandis qu^ je vois seulement jusque-là, un autre voit plus

COAPITRE XIV.

loin, riiorizon se déplace, ou plutôt ii n'y a ni moi ni un autre, mais I)ieu,.qui par divei-s organes embrasse letoot

A laquelle de ces théories faut-il nous arrêter?

Le manichéisme est jugé depuis longtemps : il Be peut exister qu'un seul Dieu, un seul premier principe, car il ne peut exister qu un seul être inlini; s'il en existe deux qui luttent ensemble et se limitent réciproquement, ils descendent au rang des êtres bornés, et il i'aut chercher au-dessus d'eux Têtre infini.

La seconde solution est également vicieuse : la matière ne saurait Hre par soi et partager avec Dieu rétemité. Composée de parties finies, qui ne peuvent jamais donner qu'une collection et non un tout imuiense, dénuée du mouvement spontané, privée de la conscience, par conséquent inféiieure en tout point à rhomme, cause raisonnable et libre qui la dompte et la transforme, elle ne saurait exister et subsister par sa propre vertu. 11 ne nous est pas permis de faire un être infini dans un sens et dans les autres* borné. Quiconque est inlini dans le temps Test dans le reste, ne tient son existence que de lui-même, ne relève que de soi, est indépendant ; quiconque au contraire est dépendant, imparfait, a nécessairement comuienc('> m jour. Aussi l'esprit humain a abandonné cette conception fausse d'une matière éternelle et qui n'est pas Dieu, et le principe ordonnateur du monde en est devenu le créateur. Sans doute tous les philosophes qui ont attribué réternité à la matière ne l'ont pas conçue aussi grossièrement, tous n'ont pas donné ce nom à l'être solide et grossier que nous voyons et touclîoiLs; Platon et Aristote, loin de l'envisager ainsi,

la regai'daient comme complètement indéterminée.

ESSAI SUR LA PROVIDENCE

iTayant pai elle-même ni fijsrure, ni couleur, etc., en un mot, aucune des quaiitéd $ous lesquelles nous nous représentons cette substance dont sont formés notre corps, hi ^erreet le monde; iiuiis si peu qu'elle existe, elle existe pourtant ; elle u a aucune détermination il est vrai, mais elle est pourtant le sujet, vide encore, des déterminations que plus tai*d elle pouira recevoir.

Sans insister davantage sur le manichéisme et le

dualisme, disons quelques mots seulement sur la cinquième théorie, celle de Spinosa. Ne pouvant se résoudre à attribuer à Dieu nos vices, il a préféré les nier, et s'est montré viaiment religieux, (iette erreur toute seule suffirait pour attester la haute idée que ce philosophe avait conçue de la perfection divine; mais ce n'en est pas muins une erreur. Le mal n'est pas la négation du bien, pas plus que la douleut* n'est la négation du plaisir, pas plus encore que la haine n'est la népration de l'amour; il en est le contraire. Cette distinction, opérée spontanément par la raison individuelle, et se retrouvant dans le sens commun, se traduisant dans la conscience par la satisfaction ^ intérieure et le remords, et dans la société par nos institutions pénales, est irrécusable; et toute doctrine qui ne seia pas assez large pour la contenir est condanmée. Spinosa a doue supprixué le problème et ne Fa point résolu.

La troisième théorie, qui veut (pie le monde dans son état primitii, sortant desmauis de Dieu, n'ait pas renfermé le mal, et qu'il n'y ait été introduit que par la volonté de Thmime, laisse encore à savoir pourquoi Dieu a permis qu'il en lût ainsi, et que son œuvre fût gâtée par une créature; elle ne se sofllt donc pas, et en app^ll^ une a^u^tQ ^ Jui ^rye de fondement,

CQAPITRE XV.

La quatrième théorie prétend répondre à cette question. Avouons -le d'abord, il est impossible à Dieu de donner à une créatu;^ sa propre perfectioq ; par cela qu'elle vient du néant, toujours quelque chose en elle rappellera sou origiue, elle manquei'a par qudque côté, toutes ses qualités se termineront à un certain point qu il ne leur sera pas permis de passer: mais en deçà, pourquoi s arrête- t-elle à un point plutôt qu'à un autre; pourquoi telle nature et ' telle somme plutôt que telle somme et telle nature de défauts? C'est là la question.

CHAPITIIE XV.

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