CHAPITRE 111. 4{i
par caprice. U est un moyen très-siujpie de le vérilier, c est d'examiner ce que deviennent nos diverses facultés, ce que devient la vie humaine, si on y laisse dominer le caprice à la place de la raison ; ensuite nous conclurons de notre être imparfait à l'être parfait, et nous nous garderons d'attribuer à Dieu toute qualité qui ne saurait se trouver dans l'homme sans le dégrader.
Voyons donc qui on nous propose pour modèle. Celui qui prend les premiers desseins venus, les premiers moyens venus, et en change vite, de peur de s'enchaîner lui-même? Celui qui, pour n'être pas esclave^ donne et retire arbitrairement son amour? Celui qui, pour se sousti airo à la tyrannie des règles, compose son œuvre d'incohérences? Celui qui, pour s'énaanciper de la loi morale, la brave? Mais ce sont des fous et des criminels ! Pensons mieux. Sans doute l'homme doit s'aflranchir, affranchir sa pensée, son cœur et ^ volonté; mais faire cela, ce n'est point renier la vérité, la beauté et la justice, pour leur substituer le caprice sans frein : c'est arracher son ànie à l'ignorance et au mensonge, aux prestiges des choses et aux fureurs des plaisirs, et à tout ce qm ra])at, la troiii[)e et la captive, pour la rendre à ellemême. La dignité de rhomme s'évanouit dans le caprice et la folie, et son idéal est la sainteté, état sublime où, dans le silence des passions, la voix de la raison se lait pleinement entendre, et où notre * volonté, enfin disciplinée, ne connaît plus les pénibles combats, et les échecs que suit le repentir, et les victoires qui déchirent les entrailles. La fantaisie, avec sa mobilité sans relâche, qui se prend à tout, qui se d^loie dans tous les sens, ne constitue pas la personnalité huaiaiiic, elle la détruit; l'être se dissipe dans
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cette expansion vague et indéfinie ; pour qu'il se détermine et prenne une forme, il faut qu il se heurte contre quelque chose de solide, et il le trouve dans tous les sens où il se porte : car le vrai, le beau, le bien, que sont-ils autre chose? Non, connaître le vrai, aimer le beau, pratiquer le bien n'est point de l'esclavage; c'est l'état le plus parfait d'un être qui, intellic^ent, sensible et libre, se met spontanément en harmonie avec la vérité absolue, la souveraine beauté et l'éternelle justice.
Voilà ce que sont nos facultés, selon qu'on y laisse dominer la raison ou l'arbitraire. Fidèle à notre méthode, je n'irai donc pas follement, après avoir banni le caprice de la vie humaine, le faire régner dans le ciel. Si nous voulons riioiume raisonnable, ce n'est pas pour «avoir un Dieu fantasque ; Dieu sans doute peut tout ce qu'il veut, mais il ne veut que le bien; ainsi ce qui gouverne ce monde, c'est la justice, ce n'est pas le bon plaisir.
Ici toutefois une grave objection se présente. Est^ assez de démontra que Dieu agit selon sa raison, et qu avoiis-uous gagné, si cette raison n*a rien de commun avec la nôtre? U est des principes que nous appelons nécessaires et universels , que nous faisons résider de toute éternité dans l'intelligence divine et déclarons inviolables ; mai^ on nous conteste ce droit ; ces principes mêmes, dit-on, dépendent de la volonté de l'être souverain : par son libre choix, il les a im-^ posés à r humanité et peut les retirer; comme il les a faits, il peut les défaire ; roi absolu du monde, il a décrété, dès le commencement, certaines vérités qui en seraient les lois ; il a pu les porter, il pourra les abroger un jour. Si tout ce qui commence commence par une cause, si la matière est incapable de penser, s'il
mAFiiM tu.
existe des vérités géotn^riques, c'est à la condition
(Uun fiât de l'être tont-puissant : il les a^crééas comuie il a créé la lumière , qu'il peut éteindre ; si ces vérités, qui s'imposent à nous avec une autorité «absdue, étaient indépendantes de lui, il serait mtér rieur à quelque chose, il y aut ait un obstacle contre lequel sa puissance échouerait, il serait impariiait, il ne serait' plus Dieu. D'autres reconnaissent encore une justice éternelle, uiais incompréhensible à notre raison, et au besoin contraire à notre justice.
Au fond ces deux doctrines sont la même : c'est toujours la raison humaine, non pas seulement imparfaite, ce que nous savons, mais trompeuse ; et si j'avais à choisir entre ces deux opinions, je préférerais la première : car enfin, si Dieu &it arbitrairement toute vérité, li a dans son caprice, décréter pour les hommes la vérité qui est déjà la sienne; mais s'il •y a deux règles de justice, Tune humaine, qui se ré* vêle avec toute évidence, l'autre divine, contraire à celle-ci, la contradiction est flagrante. Et par malheur, elle ne porte pas sur une vérité abstraite, niais sur la vérité ki plus essentielle, qui intéresse la yie morale tout entière, sur la justice. Cela vaut la peine d'être examiné.
Si les principes de la raison ne valent pas ce que nous croyons, au moins faut-il expliquer l'erreur du genre humain qui s'obstine à leur donner un titre ini* ' mérité. Un philosophe peut en faire ce qu'il veut^ mais ils ne sont pas à lui : la philosophie, qui en recherche les caractères et la nature, les emprunte dailleurs, elle les puise à la source con)muiie,d'oùils se Tj^ïandent sur toute Thumanité. Or le sens com<raun, malgré les décisions de quelques docteurs, persiste à auire que ces principes sont absoluiuent vrais,
il persifite à les regarder comme des rayons de la raisoMlivine descendus id-bas , comine la lumière incréée où Dieu habite, et où s'allume riutelligence de r homme.
Mais quel Dieu nous fait-on ici? S'il y a deux sa^
gesses, Tune, la sagesse liumainc, qui n*a pour elle que la coiitiance, Vautre, la sagesse divine, qui se réserve la vérité, si notre nature est menteuse, qui donc nous a donné cette nature? Quel autre que Dieu? Il a doue voulu que nous lussions éternellement ti ompés» il nous a créés tout exprès pour cela, il a placé l'erreur dans notre être même, qu'il nous est imposable de dépouiller. Cela est hon ihle à dire, mais c est lui qui ment.
Encore m, en nous trompant, il ne nous l'avait pas
laivSsé soupçonner, nous ne serions que ridicules ; mais nous le soupçonnons, et notre pauvre raison se dévore elle-même*
Si au moins il nous laissait du repos ! Non, il amis en nous un désir de savoir et un amour du bien, tous les deux impérieux, insatiables, qui ne nous laissent aucun relâche. Ainsi, nous sommas ignorants, maiis nous prétendons à la vérité, nous sommes infirmes, mais nous prétendons à la vertu ; et nous travaillons sans cesse pour cela , et nous ne valons que par là. Qu'est-ce donc que nous, et qu est-ce que Dieu, s'il n'y a ni vertu ni vérité I
Qu'on n'espère pdnt qùe les hommes seront longtemps assez fous pour se donner gratuitement tant de peine, ils cherchent et se disciphnent encore, parce qu'ils ne sont pas bien sûrs que vous ayez raison, qu'il n'y ait ni vérité nî justice certaines ; mais qu'une.fois ils le croient, et vous verrez ce qui arrivera. Imaginez«vous qu'ils travailleiont encore, qu'ils se consu-
CHAFIIRE m. M
moronti la poursuitecPun ftntdmede vérité? Croyes»
vous qu'ils s'exerceront contre eiix-mèmes , dans un « combat cruel et saosfin, pour cette dérision de vertu? La belle e^à*ance en effet que vous leur donnez pour l'avenir : un Dieu devant lequel ils se présenteront tout meurtris de la lutte soutenue en son honneur, et qui leur dira : « Mes jugements ne sont point vos ju« » gements ; vous avez cru à la vertu et à la récom- » pense; j'ai d'auU^es poids et d'autres mesures, n comme il me convient »
Ceux qui soutiennent cette belle doctrine ne se doutent pas jiisqu'où elle les mène. On veut que Dieu ait fait et puisse déiaire à son gré les principes de notre raison ; y pense-ton bien ? Celui à qui on donne une telle puissance, qui donc nous dit qu'il est et quel ii est? N'est-ce pas la raison? (^eLLe raisoo qu'est-elle dle-mème? Bien de sûr. Or tel est le principe telle est la conséquence : d'un principe certain , par un h<m raisonnement, on tire une vérité certaine; d'un principe douteux, par un bon raisonnement, on ne tirera jamais qu'une vérité douteuse comme lui. On détruit donc du niême coup la nécessité de Dieu. Peut-être il est, peut-être il n'est pas; je n'en sais absolument rien.
Voyez jusqu'où nous mène une erreur dans la détermination des attrii)uls de Dieu, un défaut d'équilibre entre ses perfections. On croit être religieux en exaltant outre mesure la puissance divine, en soumettant à cette puissance, non-seuleuient riiomnie variable et passager, mais tout ce qui est dans i'iiomme, jusqu'à cette raison qui n'est pas lui, mais apparaît seulement en lui. Au premier abord, cette assertion semble nous mettre à notre véritable place, infiniment bas, mais à la réflexion, en poussant cette doctrine à
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ses vraies et dernières conséquences, elle doon&pi^
ciséiiieiit le contraire de ce qu'elle promettait : pour afii^mir la puissance de Dieu, elle ébraiile son exis- . tence, la relègue au rang des hypothèses, et justifie Tathéisme dans cet univers qui est plein de lui. Mais personne ne peut se tenir dans l'athéisme, ceux-là surtout qui ont péché en exag^ant la puissance dir* vine. Si donc, arrivés à ce point, ils renoncent à crmre qu'un être ait la force de détruire les vérités nécessaires, elles repaïaissent avec leur caiactère vrai^ et les ramènent aux pieds d'un Dieu tout-puissant encore, mais paiTaitcmcnt sage, dans lequel la puissance et la raison ne se combattent plus, mais marchent de front dans une harmonie complète et indestructible.
En résumé. Faction de Dieu est toujours conforme àla raison, *et cette raison est la même qui s'impose irrésistiblement à chacun de nous, U est donc possible, il est donc permis de découvrir quelque chose de ses desseins; il n*apas voulu seulement que nous fussions soumis à sa sagesse, il nous a donné euooi*e les moyens de la pénétrer et de Festimen