CHAPITRE XIX
1** GOMTRK LA SUPERSTITION OANS LA SCIENCE*
Si le spiritualisme religieux entend ses intérêts, il doit reconnaître à quelsi hommes il s'adresse, l'esprit du temps; or îl est impossible de nier qu au sein de notre société se déclaie un mouvement sérieux vers la nature. La spiritualisme en tiendra-t^il compte? siècle reculera-t-il ? telle est la question qui s'agite aujourd hui, non dans les livres, où se débattent bien des questions frivoles, mais ce qui est autrement grave, dans la réalité.
L'industrie d'abord témoigne hautement du fait que nous citons. Au moyen ftge on bâtit des cathédrales et des njonastères, monuments à Tesprit invisible, asiles contre les sens, écoles où on enseigne le mépris de la matière, en face des hautes destinées
CHAPITBE XIX.
de Tàme, le néant de la création devant TÉtre iniiiii. •Plus tard 00 bâtit des palais. L'homme parait ici: il ose déjà s'attribuer quelque grandeur, uiais il la coiicentre d'abord dans la royauté, éiUiuiation de la majesté divine ; quelque éclat illumine les créatures^ mais il ne fait que de naître, il ne frappe que les hauteurs. Quant à nous, nous construisons des canaux, des usines, des chemins de fer; tout ce qui peut au{^ menter notre bien-être physique, procurer à nos sens quelque jouissance, est mis en œuvre avec une ant deur incroyable r les intelligences se meuvent, les bi'as s'épuisent pour contenter les moindres désirs du moindie d'entie nous. £n vérité, T homme de notre temps ne se regarde plus comme un étranger, comme un passant sur la terre : il s'y établit décidément, il y élit son domicile, il s'en proclame citoyen.
Par la science, il va reconnaître le lieu de son établissement. Le développement inuuense des sciences naturelles à notre époque semblera-t-il un fait assez important pour que le spiritualisme le prenne en considération ? Qu'on nous dise si jamais elles ont brillé davantage, si jam»s elles ont eu un plus gi*and cré^ dit, si jamais plus d'esprits s*y sont portés avec plus d'entraînement. La chimie, à cette heure si riche eu observations et en lois, date de soixante ans : Lavoiâer écrivait dans les prisons de la Terreur. La physique s essayait depuis deux siècles; depuis combien d'années marche-t-elle sûrement? De quelle époque date la sérieuse géologie? Combien y a«-t-il de temps que les animaux ibssiles sont exactement connus? Quand est-ce que Tatiatomie comparée a trouvé la loi supérieure qui règle la corrélation des organes? L'astronomie est ancienne; elle n'est populaire que
de fm jours* Avouons-le, si quelque science risque
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
aujoui d hui de devenir exclusive et d'étouffer les autres, ce n'est ni la théologie ni la philosophie assurément.
Dans Tart, d'où vient notre enthousiasme nouveau
pour les symphonies, sinon de ce que l'inspiration qui les fait naître, auparavant endormie en nous, s'est enfin réveillée? Ën effet la symphonie est la voix de la création, et nous impressionne vivement, soit qu'elle nous enchante par la vaiiéLé de ses accents, ou que nous touchant par une action plus profonde* elle porte nos sentiments dans Finfini.
Jusque dans la philosophie, la paissMUce de la nature se fait reconnaître. Cette philosophie de l'Allemagne y fût-elle devenue populaire, si, renouvelée des doctrines de l'Orient, elle n'était comme elles, une tentative de réunir Dieu et le monde, au point de les confondre, et la plus forte preuve de la séduction magique que ce monde exerce sur les hommes, jus-^ qu'à leur ôter le sentiment de leur évidente personnalité, et de rimmortalité, aussi personnelle, que leur promettent à la fois l'instinct et la raison ? Dans ce système, la matière et l'esprit s'unissent intimement ; les (liOerences s'eiî'acent, les oppositions s' évanouis-sent devaTit la loi commune qui produit^ détruit et renouvelle tous les êtres, pures formes, visibles ou invisibles, d'une existence impérissable; à la place des créatures divei^ses qui naissent, meurent et se bornent les unes aux autres, il ne reste plus que la grande et immortelle nature, d'où tout sort, où tout revient.
En dehors de ce vaste mouvement, comme dans son sein, indépendamment de toute doctrine métaphysique, et simplement pour couronner la science,
il existe une philgi^g^hie dii I4 neiti^re, Diversement
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éitendué par les divers savants, elle possède ce constant caractère de recueillir les (éléments de la création épars, pour en former non une collection morte d* êtres et de phénomènes, voisins dans le temps ou l'espacei mais un tout organisé et vivant
La nature vit donc ; mais il reste à lui donner une âme : c^est de la poésie qu'elle la recevra.
Au dix-septième siècle je cherche en vain ce vif sentiment qu'elle nous inspire. Alors Thomme est tout ! la tragédie en représente les passions fatales ; la comédie et la satire les travers; Tépître et la fable s'adressent pareillement à lui, avec des langages divers, pour le corriger ; les moralistes et les roman* ciers retracent les mouvements de son cœur. Chez les derniers» à la place des vrais fleuves qui roulent leurs eaux troublées slvk une majesté imposante, is'est le fleuve transparent du Tendre et ses subtils détours. La philosophie, entraînée par Fétude de Tâme, oublie de plus en plus la matière, jusqu'à la nfer. La théologie, eijcora toute-puissante, n'est point pour ramener les hommes vers les objets qui se voiept et sé touchent : les querelles de la grâce et du quiètisme se passent à une hauteur incalculable au-déssûs delà terre, par delà la région des figures, du mouvement et du bruit. Pascal aime-t-il, hait-il la nature f Ni l'un ni Tautre. Au sein de ses merveilles, il est distrait par d'autres pensées, il médite sur Tesprit. Dans sa double infinité de grandeur et de petitesse, décrite' si magnifiquement, ce qu'il cherche, c'est l'homme, l'espace que cet homme occupe, le rang qu'il tient ; ce qu'il lui demande, ce n'est point le secret de ses démaiches, le jeu de ses ressorts, toute cette cormaissance qui satisfait le physicien et l'astronome ; il veut (ju'ellç lui 3*iJ e^çiste ou non un Dieu ; il se déses-
âl2 ESSAI BUB LA l>ROVlDEKCe.
père de hi trouver muette, et « le silence éternel de >* ces espaces infinis Teffraye ? » Muette pour Pascal elle parle à Bossuet : elle Fentretient de Dieu, de la grandeur, de la sagesse, de la bonté de cet être infini. Pensée éminemnient vraie et salutaire ! Mais dans la constante préoccupatioii qui derri^ toutes les apparences de ce grand corps lui découvre la main puis* saïUe qui les suscite et les dissipe, la création perd la vie, et n est plus qu'une machine, mei-veiUeuse sans doute, qu'on admire, mais qu'on ne peut aimer. Quand à Port-Royal se fut introduite Topinion que le» bttes sont de purs automates, mus par les lois établies de Dieu, le sentiment religieux y trouvait peut-êtie sou compte : on admirait dans les mouvements caressants d'un chien Tindustrie supérieure qui les réglait, mais sans aucun doute on n'y voyait plus uri ami. Fénelon se rencontre ici avec Bossuet, quoiqu'il soit moins sé* vëre et se défende moins des séductions du monde. H est vivement touché de sa gi ace et de sa sublimité ; il lui emprunte les couleurs de son style, il l'aime comme il aime l'Ënéide et TOdyssée.
Au dix-huitième siècle, si ce goôt existe quelque part, ce n'est pas chez les poètes assurément, qui ne la fréquentent que pour y cueillir des bouquets, quand ils ne les cueillent pas dans les livres des autrea poètes. Jean- Jacques Rousseau éprouve, à sa vue, cette émotion tendre, grave ou accai>]ante, que les hommes de tous les temps et de tous les lieux ont éprouvée devant des prairies, des ruisseaux, des collines gracieuses, au lever ou au coucher du soleil, devant la mer et les montagnes ; il a eu seulement pardessus ces hommes le don de rendre leurs communes émotions.
Pour wu^ la nature est encore une uiivchine^ œuvi^
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savante d un ouvrier que rien n'égale : elle est le plus accompli de tous les poëaies; elle nous remue profondément par la beauté de ses spectacles ; mais elle est .quelque ciiose de plus ; elle est un être vivant et animé ; disons tout, die est une amie ; elle nous pai le par ses couleurs, par ses formes, ])ar ses sons, par ses mouveiuenta ; elle a des sourires pour toutes nos joies, des soupirs pour toutes nos tristesses, des sympathies pour toutes nos aspirations. Beaucoup d'horauies enteiideut, et les poêles traduisent à ceux qui no Taitendeut pas cette langue dont la richesse confond les langues humaines, tovrr àtour d'une sauvage énergie et d une incomparable douceur. Est-il besoin de rappelcT quels en ont été parmi nous les interprètes les plus fidèles et les plus harmonieux : Bernardin de Saint-Pierre, (Chateaubriand, Lamartine, et cet autre grand poète, George Sand ?
Quelques-uns ont biîllé au premier rang, qui n'appartiennent i)as à la famille. L'abondance des images* le luxe des couleurs sont de tous les temps : il n'y a de difl'érence qu'à la richesse des génits ; il y faut des seos ^tifs pour recevoir les impressions extérieures, et une vive imagination pour les réfléchir, dons heu*reux de la jeunesse, partout et toujours la même. iMais la poésie oiiginale du dix-neuvième siècle, celle où il a'est reconnu, celle cpû a remué ses plus profonds instiîicts, ne pouvait naître que de notre temps. L'âme, aux premiers jours, emportée hors de soi par les passions qui s* éveillent, et toute répandue dans le monde, avide de bonheur, mais ignorant où il réside, se dissipe parmi mille objets divers, lin jour, elle reuti*een elle-même, elle recueille ses désirs, les interroge, pompti" l)lijs (l'une blessai e, et alors même que tous oui été satislaits, elle rêve encore le bonheur ; elle se
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
sent plus grande que chacun de ces ohjeLs où elle a trouvé du contentement, plus grande que tous ces objets ensemble. La puissance d'aimer qui s'agitait en elle sans se connaître, s'est essayée maintenant, et, dans cetto épreuve, elle s est reconnue coirune l'aspiration invincible de notre être vers l'infini. Où est cet infini, son objet véritable? En Dieu, hors du monde des sens, dans le monde de rinimuable perfection? 11 doit être là : c'est là en eflet le dernier terme de nos désirs, le lieu de la parfaite félicité. L'âme tente cette entreprise nouvelle, elle rompt avec le monde extérieur, elle ne veut plus de conniiti ce qu'avec Tesprit invisible. Sera-t-elle enlin heureuse ? Non ; au milieu de ses élans sublimes, dans ce séjour de la paix inal* térable, elle se sent attristée et éprouve de vagues re-r grets. Que lui faut-il dune encore, et (|u{^lle est cette créature maladive que jamais rien ne contente? UélasI nous ne sommes pas de purs esprits qui nous puissions a])priquer sans intermédiaire au pur esprit, notre principe et notre fin. Nous sommes unis par des liens étroits à un corps, par le corps à tout l'univers ; et ces liens, noués par Dieu même, nous ne pouvons les tendre ou les bnseï sans douleur. Tout être a ses conditions d'existence, en dehors desquels il n'y a point pour lui de repos. L'âme va donc se rattacher à la terre, mais sans oublier l'infini, qui, une fois qu'on Ta goûté, ne s'oublie plus; elle le retrouve dans la création, moins austère, plus accessible, plus sensible, plus proportionné à notre être et à notre faiblesse. Désormais il n'y a plus en face l'un de l'autre, un univers, vaste corps sans àme, et un Dieu retiré dans son absolue immobilité ; ils se rapprochent, ils se rencontrent, ils s'unissent dans la nature. Dieu vit en elle, et elle est pleine de lui; idéal visible,
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matière pénétrée de Tidéal, elle iVa pas de l'un la grossièreté, de Vautre la hauteur ellrayante; à la ibis elle soulève Tâme humaine au-dessus de la terre , et, dirigeant son vol, Tempêclie de s'égarer dans le pays des abstractions et des chimères.
Elle parlait vainement à Socrate, il ne l'entendait ' pas; nous avons son aveu : « Les arbres ne me disent rieQ« 1» Aussi il reconunondait aux hommes de s'étu-^ dier eux-mêmes. Us ont suivi son précepte, et chose étrange, que Socrate n'avaii pas prévue! cest justement alors que les arbres leur ont parlé. Une lois qu'ils eurent découvert par la réflexion les grands traits qui caractérisent l'auie humaine, dépendait-il d'eux de ne pas voir ces mêmes traits dans la créàr^ tion, de ne pas retrouver dans tels ou tels des êtres qu'elle renferme, tels ou tels caractères qui semblaient purement humains : T orgueil» la bassesse, la fermeté, l'inconstance, la vulgarité, la distinction, riutelUgence et la force, etc. ? Ln peu plus tard, le christianisme commande la réflexion de toutes les heures, non pas sur l'homme en général, mais sur soi-même, sur ses propres imperfections, sur les causeâT qm enflamment ou calment les passions, sur les mouvements qui nous agitent. Qui devra recevoir ces secrets? Ce seront les hoiuuies ou Dieu, non pas le monde dont les pièges sont signalés. Quant à nous, au siècle présent, nous avons gardé cette habitude de scruter noUe cœur, longtemps imposée par une autorité supérieure, et elle a été confirmée par la philosophie moderne, qui vit de semblables études. On peut soutenir qu'à certaines époques l'analyse de l'âme a été plus profonde ; jamais le goût de cette analyse n'a été plus répandu : nous sommes au siècle de Heiié et des î^léditatious. Or, en même temps que
SI6 ESSAI SUR LA 1>I10V1D£NCE
la lumière a été poitée dans Târae, la nature s'est éclairée des luèmes clartés. Fille, coxiiuie rhoruiue, â*un êti'e puissant, intelligent et aimanti elle porte comme lui, à sa façon, ces grands caractères ; comme lui eucore elle les possède sorns la condition du mouvement, régulier ou troublé, fiévreux ou languissant, bienfaisant ou funeste; elle en a le bonheur et la souifence, le repos, les iuquiétudes et les orages. Absente pour Tanimal, qui voit les objets sans se voir lui-même, et pour Thomme grossier ou emporté dans les occupations extérieures, cette gi ande âme, ainsi que r&me de nos semblables, ne se révèle à nous que dans la mesure où nous connaissons notre projire âme, depuis le vague sentiment jusqu'à la pleine conscience, depuis les instincts brutaux jusqu'à la plus délicate sensibilité. Aussi riche que nous, elle u est point, heureusement, une copie de nous-mêmes, changeant lorsque nous changeons, imitant tous nos jjiou\euients, répétant toutes nos paroles avec une lidéiité désespérante : malgré sa ressemblance avec nous, elle i*este elle-même, tantôt agitée dans nos
troubles ou souriante dans notre paix, tantôt bouleversée dans notre calme ou sereine dans nos déchiiements, et, par le concours de deux impressions pareilles, ou le contraste de deux impressions contraires, exaltant notre émotion, doublant notre existence. Cest une amie intelligente et fière, qui, à la différence des autres amitiés de ce uionde, ne nous abandonne jamais.
Nous avons observé tom* à tour les divers symptômes de cette faveur nouvelle que la création physique obtient dans notre siècle. Nous avons vu rhommc s y fixer, puis Tétudier avec enthousiasme, aux dépens du monde invisible ; la pliilosopbie elle-
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même, comme enivrée, perdre la sagesse; la philosophie de la science doiuier à cette réalité si niaiiilestenieut avouée la vie qui lui manquait encore; et enfin la poésie communiquer à cet être vivant une âme, pour entrer avec rhoinnie dans un conimorce intime et mystérieux. Je suis certes bien loin de dire que dans cette révolution tout soit également respectable : où est, en effet, je \ ()iis prie, la révolution sans excès ? Mais il y a en deçà des extrémités un fait incontestable, c'est le rapprochement de Thomme et de la nature. Le spiritualisme se perdra, s'il veut le nier ou le combattre ; plus éclairé et plus sage, il en dictera les durables conditions.
Nous pouvons le dire, car nous ne sommes pas suspect de lui vouloir du mal : il n'est ni éclairé ni sage, quand il représente la création comme une sorte de scène fantastique, jouée par des ombres sur un théâtre d'un jour. On a beau dire, nous croirons toujoui*s que nous marchons sur une vraue terre, et que nous sommes éclairés par un v rai soleil ; on a beau dire aussi, nous sentons qu'ici-bas se joue une grande partie entre le bien et le mal, et que pour la terminer ce n'est pas assez de vingt-quatre heures ; on a beau dire enfin sur cet ordre instable du monde, les savants continueront d'en chercher les lois et de les trouver ; le paysan continuera de semer, certain que le blé germera l'hiver, et que l'été sera la moisson; le matelot continuera de se fier aux étoiles ; et nous tous, chaque soir, nous nous endormirons avec des projets pour le lendemain, comptant bien que le même soleil éclairera le même ordre du monde.
iMais puisque c'est ici le fort de la superstition, arrêtons-nous un peu. Quoi I diront certainement les défenseurs de la superstition, \ ous prétendez lijiiiter
£SSAI SLR LA PBOYtDENGE.
• la puissance de Dica ! Qui vous a appris que cette puissance va jusqu'à un certain point, qu il vous plaît de inarquer, et ne saurait s'étendre au delà ? Quand vous étudiez l'univers, a chaque instant vous êtes déconcerté par quelque merveille ; votre imagination, avec toute sa richesse, rfa rien soupçonné qui appro* cliàt de cette grandeur ou de cette délicatesse ; toute découverte vous confond ; le nombre des questions que vous sondez en vain est incalculable, cooune aussi le nombre des questions que vous n'avez pas devinées; et c'est vous qui vous permettez de circonscrire le pouvoir de Dieu , de lui faire sa part 1 Après ce raisonnement, viennent les iaiis avec les preuves à Vappui ; et T incrédule est humilié et convaincu.
A cela on répond. Exaltez tant qu'il xous plaira la puissance de Dieu, nous n'avons gaixle de vous contredire : cette force infinie est au-dessus des discussion3; mais (juand \ ous vous seicz étendu à votre gré sur cette vérité incontestable, vous n'aurez rien gagné sur nous. De ce que Dieu peut tout faire, il ne s ensuit pas qu'il fasse en effet tout ce que votre imagination en travail invente; il ne manifeste pas sa vertu en produisant indifléremment les contraires : il choisit, il exclut, suivant le dessein que sa sagesse conçoit. Lors donc que, pour prouver un lait, on a dit que Dieu est tout-puissant, on n'a rien dit encore; il reste à prouver qu'il lui a convenu d'appliquer sa puissance à cet usage particulier ; et ici les plus beaux raisonnements sur l'omnipotence sont sans force. Il faut considérer si la conduite qu'on j)rête à Dieu n'est pas en opposition directe avec sa sagesse souveraine, puis de ces hauteurs descendre à l'humble examen des faits. Or cet examen n est pas arbitraue, il
est soumis à des règles sévères, aux règles de la critique historique ; et âi ou veut voir des exemples de merveUles faussement accréditées , qu*on lise seule-» ment le ïraitéde la aupersiuiun^ du théologien Thiers, et ï Histoire des supersiiiionSf de Toratorien le BraUi c*est*à-dire d'hommes savants et religieux , on reconnaîtra combien de pièges sont tendus à la bonne lai| et mêmef sans recourir à la supercherie, combien d'erreurs sMmplantent d'elles-mêmes dans des esprits pi'évenus.
Certes, si la rigueur de la critique est légitime, est commandée, c'est ici ou jamais* Un homme a-t-il commis ou non une faute qu'on lui attribue? je m* eu assurerai par une confrontation équitable des témoî^ gnages.- Si je me trompe, si je Faccuse faussement, quoique cette méprise soit fâcheuse, après tout, qu'ai-je fait, que déclarer que cet homme faillible a fiûOi? Mûs ici il ne s'agit pas d'un homme : c est la cause même de Dieu qui se plaide ; vous avez à prononcer sur sa conduite, et vous décideriez téméraire* menti Songez-y : vous avez cru honorer Dieu, vous Pavez peut-êtie calomnié.
Propagez la superstition, vous tuez la science* La science est la connaissance des lois du monde ; or, si elles sont pei'pétuellement violées, à quoi bon UuU travailler pour découvrir une règle sans vigueur ?
Il est certain que l'ignorance a tout à gagner au triomphe de la superstition ; mais le sentiment relil^eux n'y trouve-t^il pas scm avantage? Ce qui a introduit cette opinion parmi nous, c est la vue du dixhuitième siècle, où la connaissance physique a fait d'immenses progrès, et qu'on nous représente comme un siècle athée. Athée, il ne Tétait pas, et ce nom convient oeulement à quelques hommes. Mais admet-
ESSAI Stft LA PROVIDEXCC.
tons que tmis le« «avants aient eu ce triste caractère, la cause de J)ieu est-elle eu péril? Ohose remarquable, témoignage frappant de la si^esse qui a établi le monde ! pendant que toute une génération travaiUe à déposséder le Dieu antique et à couioiiner la nature, elle conspire, sans le savoir, pour ce mèuie Dieu. Elle observe la matière, elle en pénètre les lois, elle découvre riumnonie de Tunivers, puis elle propose un m bel f>rdre à 1 rulriiiration des hommes: ceux-ci Tadmireut en ellet, et si bien qu'il leur parait impossible qne tant d*art ne procède pas d*une cause intelligente, que la justesse, l'accord de ces règles ne dérive pas d'un prudent législateur. Ainsi, en croyant combattre Dieu, ils Tont smd, et leur exemple même doit apprendre aux générations qui suivent qii*on ne gagne jamais contre la Providence.
Qu a fait le spiritualisme renaissant? La science avait paru s'allier à Tathéisme, il a repoussé la sci^ce. Autre folie, et celle-là bien dangereuse. Prouver Texistence et reconnaître les attrlbuLs de Dieu par l'autorité de la tradition ou par les raisons de la métaphysique est chose excellente, il est beau aussi de voir des âmes ti aiisportées par l'amour habiter les régions supérieures; mais quelquefois l'autorité languit, la spéculation soulève des problèmes qu'elle ne résout pas toujours^ la vue tendue constamment vers le même o])jet se fatigue et se tronble, enfin l'âme aimante a ses sécheresses^ états douloureux où endurcie et stérile elle attend en vain un Dieu absent ; d'ailleurs nous risquons de nous égarer dans ces finesses de la métaphysique et ces délicatesses du sentiment, et de nous faire suivant nos besoins et nos humeurs un autre Dieu que le véritable. H faut donc qu'un témoignage grossier, si l'on veut, mais irrécusable, soit
CBAfiniB XIX* Sti
perpétuellement devant nous, pour nous enseigner
que Dieu est et comment il agit. Or ce témoignage de la Divinité, c'est la nature, ce sont ses l<ûs.
Mettons fin à ce funeste divorce de la science et de la religion. La science qui prétend rapporter à la matière Tordre de ses parties est une fausse science^ comme la reli^on qui nie ou néglige cet ordre est une fausse religion ou mutilée. Si un savant soutenait que la terre est obscure, aurait-il rsdson ? et si un autre soutenait, à son tour, que la terre possède en propre sa lumière, serait-il davantage dans le vrai ? Leurs erreurs seraient contraires, elles seraient deux erreurs. Où donc est la vérité? Dans l'opinion qui admet à la fois que la terre est éclairée et qu elle tient sa lumière du soleil. La nature n'est pas une rivale pour Dieu, mais un témoin, counne la statue d un héros n'est pas ce héros lui-même, mais perpétue sa mémoire. Parce que des hommes faibles ou égarés uuront adoré cette statue et non le héros qu'elle représente, faut-il la briser ou la défigurer? Ne serat-on pas plus sage si, rassemblant autour d'elle un peuple oublieux, excitant par cette image son esprit que rinvisil)le rebute, ou interroge ce mai'breeton le fait parler d'éclatantes vertus? La nature est ce simulacre matériel de Dieu : elle parle de lui, le tout est d euteudre sa langue. La plupart de nous nous n'en savons que quelques mots ; mais il y a une famille pri\ ilégée qui la comprend et qui a pour mission de la ti aduire à la foule. Quand un de ses membres meurt, un autre le remplace; et ce ministère se
perpétue à travers le- âges, amenant à son heure quelque grand inteiprète, maintenant Aristote, une autre fois Copernic, Képler, Galilée ou Newton«. Qiu de nous, spiritualistes avec mesure, ou spiri-
Ht E8BAI m LA PRÔinilENGI.
tualistes exagérés, est le plus religieux? Pour vous
Dieu n'est visible que dans un point de réternité : un peu avant, un peu après, il ue parait plus. Puis vous isolez un point dans Timmensité, celui où tient rhomme, et là seulement vous découvrez la sagesse suprême; vous avez devant les yeux le chef-d* œuvre parlant du luaître, et vous allez chercher s'il n'a pas écrit son nom dans quelque coin du tableau. Pour vous la nature est muette dans sa sérénité, elle ne confesse Dieu que dans les tortures. Quoi plus! elle s'évanouit : au lieu de cette réalité où on s'appuie pour s'élever jusqu'à la cause premièi*e, vous ne trouvez plus que des simulacres. La cause sacrée dont vous vous portez défenseurs est-elle assez compromise? Pour nous, dans quelque point que nous nous placions du temps et de l'espace, nous y trouvons Dieu présent, agissant; toute créature, tout phénomène du monde visible et invisible nous parle également de lui; et au lieu d'exténuer la création, nous lui laissons prudemment son corps palpable, ce corps qui révèle manifestement une àme, principe de sa vie, et en traduit fidèlement les volontés et les pensées.