‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 33 sur 49 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

2** GOiNTRE LA SUPERSTITION DANS LA PRATIQUE.

On a montré l'influence puissante et salutaire du

sentiment religieux, et le lien étroit qui le rattache aux croyances métaphysiques. Que ce sentiment prenne dans les âmes son légitime empire , tel est notre vœu le plus cher; tel est aussi celui des spiri*

GHAPimE XX»

tualistes exagérésr; mais unis dans ce dessein, bientôt

nous nous séparons ; nous n'entendons pas de lamêine manière queux cet empire que nous voulons fonder; leurs principes les entraînent à des conséquences que nous combattons énergiquement.

* D'abord, connue ils ont méprisé dans la spéculation les lois qui gouvernent le monde de la matière et le monde de l'esprit, arrivés à la pratique, il les négligent, et recourant immédiatement à Dieu, demandent incessamment à son intervention particulièi e la perfection et le bonheur. M. de Maistre absout ces superstitieux, et même il les loue ; son apologie mérite d'être rapportée ici : « La superstition * n'est ni » l'erreur ni le fanatisme, ni aucun monstre de ce )» genre portant un autre nom. Je le répète, qu'est-ce n donc que la superstition? Super ne veut-il pas dire » par delà? Ce sera donc quelque chose qui est par » delà la croyance légitime, Kn vérité, il n'y a pas de » quoi crier haro. J'ai souvent observé dans ce monde )• que ce qui suffit ne suffît pas; n'allez pas prendre » ceci pour un jeu de mots : celui qui \ eut faire prén cisément tout ce qui est permis, fera bientôt ce qui » ne l'est pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos » qualités morales que lors(juc nous avons su leur » donner un peu d'exaltation... J'imagine, mes bons » amis, que l'honneur ne vous déplaît pas ? Cepen- • » dant, qu'est-ce que l'honneur? C'est la mperstitim » de la vertu ^ ou ce n'est rien, n Et ailleurs : « Je » suis porté à. croire que les clameurs contre les excès » de la chose partent des ennemis de la chose.

» Ecoutez ce petit conte, je vous en prie ; peut-être » c'est une histoire. Deux sœurs ont lem' père à la

' Soirées de Saint-Pétersbourg, 10" entretien. ^

Digitizod

224 KSSAl SUR LA PBOYIDEKCB.

» guerre : elles couchent dans la même chambre; il

» fait fi'oid, et le temps est mauvais ; elles s'entre- » tiennent des peines et des dangers qui environnent » leur père. Peui-être, dit l'une, il bivaque dam ce » 77ioment^ peut-être il est couché sur la terre, sans » feu ni couvei'ture; qui sait si ce n'est pas le moment » qtie r ennemi a choisi,,. Ah!...

» Elle s'élance hors de son lit, court en chemise à )) son bureau, en tire le poitrait de son père, vient le )) placer sous son chevet, et jette sa tète sur ce bijou

» cliéii. — Bon papa! je te garderai, — Mais^ ma » pauvre sœur, dit l'autre, je a*ois que la tête vous n tourne. Croyez^vous donc qu*en vous enrhumant » vous saucerez notre père, et qii il soit beaucoup plus n en sûreté parce que votre tête s'appuie sur son por- » trait? Prenez garde de le casser ^ et croyez-moi, >» dormez,

» Certainement, celle-ci a raison, et tout ce qu'elle » dit est vrai ; mais si vous deviez épouser Tune ou » l'autre de ces deux sœurs, dites-moi, graves plûlo- » sophes, cboisiriez-vous la logicienne ou la supei sii" i> tieuse?

» Pour revenir, je crois que la superstition est un » ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas dé- » truire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans » obstacle jusqu'au })ied du mur en mesurer la hau- ' » teur, et planter les échelles. »

Il serait un peu difficile de reconnaître à ces éloges, à ce charmant portrait, cette superstition « qui du n haut du ciel montre aux mortels sa tète horrible, j » et les glace d*effi*oi : » |

• Uuiaana ' anle oculos ïœdc cum vita jaccrct, | ' Lucrcce, De miura rerum, 1. 1.

CRAFITftfi XX*

- In terris oppressa gravi sub relligicne, Quœ caput e cœli rcglonibus ostendebat, Horrllilli saper aspeettt morltlibus in^tans.

Be Lucrèce à x\I. de Maistre, le luooâtre s'est him adouci, et la métamorphose est complète,

Avouons-le, si, ]:)our résoudre dcliiuLivement les (] uestious, c était assez de T esprit et de ï audace, M. de Maistre, qui a tout touché et tout tranché, nous eût assuré un long repos. Par lualheur, il y faut d'autres qualités, moins brillantes peut-^être, mais plus solides» La superstition est-^Ue toujours en effet un excès d'auiOLU'? Quelquefois il est vrai ; ainsi des âmes trop aimantes se sont imaginé que par certaines opérations elles obtenaient la vue de Dieu, ou que sa Providence produiîsiut en elles et dans leurs corps des choses merveilleuses ; elles prenaient ainsi pour des miracles lies phénomènes naturels ou une illusion de leur ima^ gination excitée. Piotiii, au rapport de Porphyre, a été visité trois fois par l'Être suprême; pour lui, il a joui une seule fois de cette faveur ; les (Mentaux ont j éduit en ait le secret de faire descendre en eux l'âme universelle; sainte Thérèse rapporte dans sa Vie, que l'extase la soulevait et lui faissut perdre terre: nmdanie Guyon sentait la grâce remplir son corps et le distendre Jusqu'à le rompre. YoUà, parmi une foule , quelques exemples où la superstition est ramom* divin exagéré ; c'est la part de la faiblesse humaine; mais à côté de cette faiblesse, voyez quelle \ ligueur contre le mal, quelle surveillance sur ses passions, parfois quelle dureté impitoyable pour soimême, quel attachement au devoir! Certes, quand un peu de superstition se trouve mêlé à tant de vertu, il faudiait un triste courage pour la reprendre avec aigreur« Mais, pour une de ces natures généreuses»

ESSAI WR LA PROYIDENGB.

combien doit-on compter de ces âmes intéressées qui traitent en commerçants l'atlaire du salut I

Suivant le cours natarel des choses, l'artisan qui veut faire fortune se conlie à ses bras, il travaille avec ardeur et avec suite ; le savant que tourmente

le désir de la vérité la demande à une méditation opiniâtre; celui qui tient à conserver sa santé, à accrottre sa force phymque, se rend sobre et actifs puis, lorsque vient la maladie, il appelle le remède, et provoque de luirmôme une doulem* salutaire; celui que tentent la renommée, les hautes positions, 8*y pré* pare de loin, par l'étude solitaire, ou en exposant ses jours ; eaiin celui qui aspire au boniieur étemel étudie ses dé&uts, mlrq[>rend dé les détruire, et s'exerce à la vertu, rapportant ses pensées et ses actes à la perfection* Ainsi, pour obtenir les biens de l'esprit et du corps, nous avons la connaissance des moyens çon^ stants par lesciuels ils se gagueat, et, pour appliquer ces moyens, la volonté.

C'est de cette manière qu'on se Mt homme ; mms la plupart d'entre nous, si nous soninîes pleins de désirs, nous sommes aussi impatients et lâches : ior* tune, science, santé, force, honneurs, ^cité sans fin, nous voudrions tout posséder sur l'heure et sans ellort. Si on pouvait abandonner ce grand chemin tout droit et à perte de vue I S'il existait quelque se»* tier de traverse qui nous menât tout d\m coupai but 1 A ce moment la superstition se présente avec son cortège de procédés mervmlleux> Pour préserver notre vie et notre bonheur sur terre, elle dérobe et emprisonne riniluence des astres dans un talisinaa; eiàe chasse les maladies par des sortilèges ; elle évoque les puissances invisibles, et en attend la révélation mystérieuse qui lui ouvre la natm*e et ses trésctfs.

Page 1