‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 34 sur 49 · CHAPITRE XXé · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXé

Bon nombre de ces extravagances n'existent plus, il est vrai ; notre délaut n'est point de croiie aux esprits, et nous contions plus aisément notre santé aux médecins qu'aux sorciers; mais par un effet déplorable, à mesure que les démons étaient dépouillés de leur vertu, au lieu quelle se dissipât, les puissances célestes en héritaient, et ainsi tonte la force de la superstition ^e réfugiait et se concenti^ait dans la religion.

C'est un beau spectacle de voir un esprit attaché par sa condition à la terre, se soulever par l'amour

vers Dieu, dans cette union ineffable avec l'être parfait, épuier ses instincts, assurer son courage, forcer à la prière un corps frémissant de désir; et telle est la vertu de la religion ; mais supposez qu'à un certain moment le sentiment s'évanouisse, et que la pratique demeure, la religion sera-t-elle encore entière? n'aura-t-elle pas perdu la meilleure part d'elle-même? Quand, la prière uiiisi réduite à être un acte tout extérieur et comme mécanique, prière des lèvres et non du cœur, corps sans âme, fantôme de la prière^ on lui conservera don efficace, qui est de nous con^ duire au bien et au boulienr suprême, qu'on lui demandera en outre de réformer la nature, qui la distin«» guera alors des formules magiques? et qui distingua Dieu des esprits inférieurs, quand Thomme possède un :ii</ne lout-puissant pour l'évoquer, au gré de ses caprices et de ses passions ?

Qu'il est triste de voir le Dieu qui sanctifie détrôné^ et rhonnne établir à son propre bénéfice un Dieu dispensateur des jouisbances? Mais pourquoi s attrister ? N'y a-t-ii pas un grand concours vers les choses divines , et la religion n'est-elle pas dans un état prospère? 11 ne sullit pas que vous vous appiochiex

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de Dieu; qu allez-vous lui deniandor? et coaunent le lui deniâudei'ez-Yûus? Voilà ce qui impor le réellement. Faites briller aux yeux des hommes les joies de la vie luture, et, quand vous les aurez enflammés par ce spectacle» aoDOUces qu elles sont réservées à la sain-* teté, beaucoup reculeront; mais enseignez qu'il existe des procédés pour arriver là sûrement et sans tant de fatigue, des pratiques faciles auxquelles Dieu ne ré- * siste pas, vous les verrez accourir. Toute puissance a ses courtisans; et Dieu, qui ne meurt pas, comme les rois de la terre, qui donne davantage et sans s'appau* vrir. Dieu n'aurait pas les siens 1 11 en aura sans doute, tant que les hommes seront passionnés pour le bienêtre et impatients du Uavail, tant que les louanges, les complaisances et la discipline sous l'étiquette leur sembleront plus commodes que lesservices réels et la discipline sous le devoir ; c'est dire que souvent Tintrigue religieuse remplacera la religion. De hi ces conciliations étranges, plus rares encore chez nous, mais ordiRatres en Italie et en Espagne, d'une piété minutieuse et de mœurs sans frein ; l'absence du bien, la sécurité dans le mal. Ahl si l'esprit humain est condamné fatalement à payer un tribut de folie, rendez-nous les sciences occultes, et respectez, n'altérez pas un sentiment qui est le foyer de la vie.

On le reconnaîtra, la superstition n'est pas toujours, comme le prétend M. de Maistre, l'excès, mais plutôt le défaut de Tamour divin. Mais supposons qu'il ait dit vrai; une fois que cette passion est allmnée, quelle en sera la mesure? ('e rjui suflit ne sullii pas, dites-vous, soit ; encore iaudxa-t-41 s'airêter. (le n'est pas assez de créer en nous une force nouvelle, il faut aussi en définir remploi ; il n'y a rien dans la nature d'absolument bon ; le même air qui, paisible, vivifie

CBAPITUE XX«

les animaux et les plantes, déchaîne les tempêtes; le soleil qui, })ai' une douce chaleur, féconde la terre, peut aussi l'embraser ; la pluie la ranime ou Finonde» Ce n'est pas assez de frapper les montagnes pour faire jaillir les sources, il faut au fleuve naissant citiuser son lit ; et plus une force a d'énergie, plus aussi il importe de la régler* Quant à M. de llaistre, il joue avecle sentiment religieux, et ne voit pas que l'amour di\ ii^ est gros du fanatisme, que la même ardeur qui amollit les âmes de (ierson et de Fénelon, exaspère Ravaillac et Torquémada. Quand une doctrine arrive là, quand des guei res révoltantes, comme les guerres de religion, sortent de son sein, elle est condamnée ; de là toutes les accusations de Lucrèce, de Plutarque» du dix-huitiëme siècle, frappent juste ; hrate à celui qui s associerait à cette cause fléti'ie pai' le bon sens et par T humanité I

Distinguons soigneusement les temps où abondent les miracles. Paul terrassé se relève chrétien ; Antoine est renouvelé par une illumination soudaine; Augustin, abattu la face contre terre, Tàme déchirée par m suprême et redoutable combat, entend une voix inconnue, un avertissement mystérieux, qui termine ses doutes et le pousse dans le chi'istianisme ; sont-ce là ou non des miracles 7 je ne scmge pas à l'examiner : tout entier à mon émotion, frappu par la grandeur de ces changements, j'admire la force de cette religion naissante qui frappe de tels coups, dompte les esprits et tourne les cœurs avec un tel empire; l'illusion elle* môme fréquente et^opiniâtre attesterait la réelle vigueur de cette doctrine. Malheur à ceux qu un tel spectacle ne touche pas I Us n'ont coa^[»ris quel événement c'est dans la vie des hommes qu'une crojaace inespérée qui relève les courages languis-

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sants. Ils veulent quand ils sont heureux que le jour brille de tout son éclat, que la nature revête sa plus belle parure, que le jour se voile et que la nature prenne le deuil dans leurs tristesses, que toujours quelque changement dans l'univers suive les change-^ mentsdeleur humeur; mais si des peuples, subitement ressuscités par Tapparition de doctrines géné-* reuses, croient qu'un si heureux événement ne s'est pas passé sans quelque secours particulier de Dieu, croient sentir cette main puissante qui les retire des ténèbres, et que la terre s'émeut quand la Providence, pour guider l'humanité, allume un nouveau soleil, ils demeurent glacés: l'enthousiasme peut compromettre la raison et en déranger l'équilibre !

Il est une autre époque où reparaissent les miracles, non plus dans la jeunesse des doctrines, mais lors de leur caducité ; elles meurent comme elles sont nées, au milieu des prodiges. Voyez, quand le paganisme s'éteint, les innombrables superstitions populaires; son grand défenseur, Julien, donnant dans la théurgie ; la philosophie grecque, au moment de sa ruine, luttant de miracles avec les chrétiens ; plus près de nous, cétte noble secte du jansénisme, qui avait attiré à elle tant de si grands esprits, iinissant dans les convulsions de Saint-Médard. Quand les doctrines ont l'invincible sentiment de leur faiblesse, quand le monde leur échappe, quand les voies naturelles qui introduisent dans l'âme leur scmt fermées, alors, ou elles tentent sciemment des surprises, ou, comme un orateur jeté hors de lui par la froideur et rimprcd)ation de l'auditoire, elles s'échauffent avec excès , et ainsi exaltées perdent le sens de la réalité ; ou enlin, comme ces savants du moyen âge qui, n'attendant plus rien del'étude, se lancent dans un monde

CKAPirn xt

fantastique et de remettent aux midns des esprits faivi-* sibles, désespérées eHi^ évoquent Dieu, le chargent

d'accomplir leur œuvre : recours fatal des puissances qui s'abandonnent elles-mêmes.

(Test donc un avertissement sévère pour le spiritualisme. Il défend la cause de Dieu : c'est là sa vérité et sa grandeur, par ià il est protecteur de la vertu sur terre, et le seul garant de la solide félicité; lîiaissi, dans uu indiscret emportement, il méconnaît la condition humaine. Tordre providentiel qui y réside, s'il veut la fin sans les moyens naturels qui y conduisent, s*îl veut le bonheui^ sans la vertu, la vertu sans le combat, si, au lieu que Vhomme soit le s^iteur de Dieu, il fait de Dieu le serviteur de Thomme, alors il n'y a plus ici-bas que le mensonge de la moralité.

Par une autre erreur des plus graves, on a mal compris la nature du sentiment religieux, (^omme on a eu tort de faire de Dieu un Dieu jaloux, que toute existence étrangère offusque, on a eu tort aussi de faire un sentiment religieux exclusif, ennemi de tout ce qui n'est pas lui-même. Non, le sentiment religieux n'absorbe pas les autres : il se mêle à toutes nos pensées, à tous nos amours honnêtes, pour y ajouter qiu Ique chose d'exquis ; il n'est pas mie vertu pai'Uculière, il est le parfum de toutes les vertus. C'est ce que n'ont pas compris ces belles ames du jansénisme, et plus généralement les mystiques. Écoutez-les : Dieu est jaloux, il veut régner sans rival ; voici des

liens qui vous atiaclu ut aux créatures, coupez-les ; tant qu'il en subsistera un seul, aussi liaible soit-il, vous ne serez pas parfait, et si vous-même vous tenei quelque place dans une autre àme, travaillez à la retrancher. Pascal a i^ien dit : u II est injuste qu on » s'attache à ,moL » £b bien 1 je chasserai de mon

SJS ESSAI sua LA PROVIDBIICB.

eœur toutes ]e» créatures, et Dieu le possédera sans

partage : niais je suis curieux de science, j'ai du goût pour les beaux-ai'tâ, je les cultiverai, a Non \ euse-> n velissez ces talents ; ils ne vous serviront de rien )) pour votre salut. »

Voilà assuréaieiit de cruels sacrifices; niais je l'avoue, on eu est plus d'une fois largement récom^ pensé, >ear Tamour de Dieu suffit à combler une âme ; je ne conteste donc pas que par cette route on n'arrive au bonheur. Ce qui m'inquiète, c'est de savoir * si elle mène à la perfection. Parle-t-on de placer r intérêt de Dieu au-dessus de tous les autres; veut* on ([ue, si nous avons à choisir entre la vie du laoade et la vie parfaite, nous renoncions au monde, et travaillions hardiment à nous faii*e meilleurs, on a raison : le martyre vaut mieux que Tapostasie, et il vaut mieux professer le vrai Dieu dans la misère que de le renier sm* le trône. Le savant qui s'aiTache à de douces affections pour courir après la vérité, la femme qui renonce à toutes les joies de la société et de la famille poui* se dévouer aux pauvres et aux malades, sont assurément de nobles exemples : il y a dans la société des postes durs à tenir, il y faut de fermes courages; Dieu lait un appel aux âmes, et quelques-uues répondent, pom* leur lionneur et pour le bonheur de Thumanité; à ceux-là le Juge suprême ne demandera pas compte de quelques talents qu'il leur avait donnés, et qui sont morts dans le germe : il leur saura gré d'avoir dédaigné le sourire du monde pour panser ses blessures; ce qu'ils avaient en eux d'amour, de puissance, a été dépensé pour de bons usages, et a porté de beaux fruits.

* La mère Angélique. Voyex Jacqueline PasceUf par M. Gou^io.

Mais voici un homme qui croit marcher à la per-

fectioi), et demande à Dieu ses récompenses, sa bienheureuse éternité, a Mon Dieu, lui dit-il, je vous ai » aimé uniquement* Vous aviez mis en moi des pas- » sions contraires à celle-là, je m'en suis dépouillé; » j'ai oublié que j'avais une famille sur terre, pour » ne songer qu'à vous, mon créateur; j*ai regardé )) ( onjiiu3 iiia seule patrie votre céleste royaume; f ai » été tenté de pénétier les seci'ets du monde, mais » j'ai étouffé une curiosité indiscrète, je n*ai plus » voulu converser a\ ec ces objets qui ne me parlaient » pas de vous, j'ai lait taire les vaines pensas, pour » ne songer qu'à vous; j'ai été séduit par les dou- » ceurs des ai ts : je décorais la toile et le marbre, et n négligeais d' orner mon âme ; j en tassais des pierres, » je combinais des couleurs,«'des lettres et des sons, » pour ti aduiie un idéal imaginaire des choses qui » passent, et pendant tout ce temps je vous perdais » de vue, vous qui êtes l'exemplaire vivant et immor- » tel des éternelles vertus, et je ne nfeflbrcais pas » d'exprimer pai* mes actions votie beauté suprême, 19 Enfin je suis revenu de mon erreur, je n*ai plus » contemplé que vous et passerai en f;ice de vous seul » le reste de mes jours, jusqu'au moment fortuné où » délivré du corps je vous verrai sans ombres. »

J'imagine qu'un père jaloux que son fils se forme renvoie à T armée au début de quelque grande campagne. Cependant le fils ne peut supporter cette sépa-* ration et lui écrit : « On s'est battu ; pour moi, pour- )> sui\ i par votre souvenii', je me suis retiré à l'écart, » et j'ai rêvé à vous; nous avons traversé des pays » magnifiques , dit-on , .les chefs-d'œuvre des arts D ri\ absent avec la beauté de la nature, et l'industrie )> y fait des miracles; au milieu de ces merveilles je

Digiii^

f3i ESSAI nm tk frovidbncb:

» n*ai rien vu,* je n'ai eu devant les yeux que votre

» image. Leshoimiies qui iireiitourent me sontétran- » gers : je ne me soucie point de connaître ce qu'ils » font, ce qu'ils disent, ce qu*ils pensent ; retiré en . » moi-même je vous parle, je vous entretiens de mon » amour, je \ ous supplie d'abréger le temps d'un exil » qui me tue. )> Que le père soit toucliô d'un sentiment si fort et si durable, on peut le croire ; mais on peut croire aussi que, s'il est sage, s'il ne cède pas à une fausse tendresse, il répriuiandera vivement son fils, il lui dira par exemple : u J'aurais été bien plus » touché de votre affection si, quand on s'est battu, » îiu lieu de vous mettre à l'écart pour songer à moi, » cette même ailection vous eût attaché à votre poste ; » si ma pensée réveillant en vous le sentiment du de* » voir, l'amour de la patrie et de la gloire, eût élevé n votre cœur et soutenu votre bras. Au lieu de les » mépriser, il fallait contempler ces merveilles qui » étaient sur votre route, il fallait laisser pénétrer en » vous les nobles passions que les arts et la nature n inspirent, et j'étais heureux si mon souvenir ne n s'effaçait pas devant ces pui es et puissantes émo- » tions, si je me présentais alors à vous pour dire que » je vous a])prouve, et que je vous aime ainsi. Vous M avez négligé d'étudier les hommes, et vous avez » mai fait : vous perdez l'occasion d'apprendre la sa- » gesse. Prenez-y garde, vous ne savez pas m'aimer. » Je n'ai que faire d'un amour stérile, je veux qu'il » soit agissant ; je refuse un cœur que j'habiterais seul, » et ne tiens point à honneur de régner sur le vide ; » ma pensée ne doit pas absorber votre énergie, » mais la susciter et la régler, présider à tous vos » mouvements vei'S le bien. Vous espérez en vain que » je vous rappellerai : j'ai r^Iu votre éloignement

GHAPITRB

» pour votre profit ; tant que voua n'aurez pas profité, I) ne comptez pas qu'il cesse ; je vous ai renvoyé en-

» fant, \ ous ne me l everrez que quand vous serez )) un homme* » L'analogie est-elle assez frappante? Dieu n'a pas créé son soleil pour luire sur des dé* serts ; il a voulu qu'il fît fleurir la terre, qu'il la pénétrât, non pour la dévorer, niais pour la féconder, pour exciter les semences qu elle renferme; une fois parues, pour agiter leur séveet les mûrir par sa viviïiaute chaleur: enfin pour que sa lumière lit briller les couleurs et éclater la beauté. Oh ! la malheureuse idée de croire qu'on ressemble à Dieu parce qu'on n'a plus rien de l'homme, et que l'on court à la perfection quand on recule jusqu'au néant?

Mais eniin, quelque déplorable que soit cette illu* sion, c'est l'illusion de l'amour, et par là elle se relève; on tente de s'unir à l'être absolu, et la hardiesse de cette entreprise en couvre l'imprudence : dans une volonté pareille il ya du héros. Je vois ailleurs d'autres hommes qui partisans aussi d'un spiritualisme exces^ sif, niais d'un esprit moins emporté, renoncent à cette chevalerie du spintuaiisme, travaillent, non plus à s'unir à Dieu dès cette vie, mais à gagner ses faveurs, et pensent y parvenir en abdiquant leur intelligence et leur liberté. Voyez coiimie l'humanité est toujours ia même. Dans les temps barbares, les peuples, pour se rendre leurs divinités favorables, choisissent dans leurs ti'oiijx'aLix les taureaux les plus puissants, les plus grasses géuisses, et les immolent ; ils donnent ainsi au souverain maître ce qu'ils possèdent de plus précieux, quand encore, par une logique terrible, ils n'immolent pas des victimes humaines. Laissez-les se civiliser ; la vie du corps cède de plus en plus devant la vie de Tesprit, et par suite les biens du corps per-

ESSAI SU! LA PBOVIDBNCB

dent de leur valeur, qui passe aux choses invisibles. Alors, si on veut êti*e agréable à Dieu, on ne lui sacri* fiera plus de la matière: on prendra ce qu'on a déplus cher, sa propre âme, et on la mutilera. Celui que la pmdence ou un reste d'attacheuient à lui-même arrête se retranchera seulement quelque bien» quelque pas* sion trop chère ; mais celui qui ne compte pas avec Dieu sacrifiera d'un coup tout son être : les passions qui font Tattrait du monde, la raison si exigeante et qui abonde dans son sens, la liberté ombra-* geuse et indocile, tout sera immolé ; ce qui peut s éteindre de l'ànie seia éteint, et ce qui persiste à vivre sera réduit en servitude, passera sôus un joug étranger.

Eh quoi ! la faveur de Dieu est-elle à ce pi i\ ? et ne tenons-nous de lui nos facultés sublimes que pour nous en dépouiller? Dites que les passions ont des torts, que tout exercice de l'intelligence n'est pas louabfe, tout emploi de la volonté heureux, que par conséc[nent les passions et la volonté doivent être soumises à une i*ëgle inflexible, à. la raison, et que la raison ellemême doit faire plier ses entêtements sous l'autorité infaillible du sens coumiun : cela c est de la pure sagesse, et quiconque agit ainsi mérite devant Dieu , parce qu'il se conforme à Tordre manifestement établi ; il suit la grande route de la vertu. Mais que demande la vertu ? Il faut y songer aussi. Il y a une ceitaine perfection de chaque espèce : pour le minéral, l'immobile consistance de ses parties ; pour les êtres vivants le continuel développement; pour les corps animés, le meiiiem* état des organes, une vue perçante, une ouïe fine, un tact délicat, des muscles fermes et souples; pour Fàme, le dévouement, le génie, le courage indomptable. Et enfm comment

GHAPHAB XX.

concevons-nous Dieu, dans sa perfection solitaire, sinon comme la plénitude absolue de toutes les puissances qui sur la terre manquent toujours par quelque endroit

Par quel déplorable aveuglement a-t-on renversé ce bel ordre di\ iii, i)our en substituer un d'iin ention humaine? Tandis que Dieu nous commande d'étendre notre être, on nous commande de le diminuer; tandis que Dieu a pris soin de sc^-parer les espèces I^ar d* infranchissables limites, tandis qu'il a ordonné à chaque être de chaque espèce de marcher à la perfection qui convient à cette espèce même: quand la nature nous poite irrésistiblement vers ce but, quand la raison nous enjoint d'y tendre, quand la sérieuse et profonde jouissance de toute âme qui se déploie lui témoigne qu elle est dans le vrai, on vient nous dire ; Prenez en vous ce qui est de l'homme et brisez-le; qu'il n'en reste rien. Mais quand il n'en restera plus rien, serai-je donc un homme encore? ne serai-je pas descendu dans les espèces inférieures, dégradé' de riuinianlté? Tout à Flieure dumoms, quand l'hounne s'attachait de toutes ses puissances exclusivement à Dieu, il restait de lui une vive flamme qui tendait en haut vers les pures régions, mais ici qu'en reste-t-il qu'une machine clouée à la terre, jouant tristement la vie?

Le sentiment religieux n'est pas un feu qui dévore tout ce qui touche, c'est le feu plus doux qui circule dans toutes les parties de l'être, portant partout avec lui la chaleur et la vie. Presque toujours on comprend d'étrange manière la philosophie et la religion ; pourtant c'est là le tout de l'homme. La philosophie n'est . pas un éblouissement, elle est une situation élevée de l'esprit, qui de là rapporte les objets à leur oi dre et à

ESSAI SUR LA PBOTIDENCB

leur principe : elle est le inonde m <f en haut. Et la

religion, qui est la philosophie de la vie, la religion n'est point la stupeur, mais un haut état de l'àme, qui, rattachant Vexistence présente à son origine et à sa fin, n'estime les choses que par cet endroit^ et

ne se laisse toucher pai' elles (^ue du côté de Dieu et de r éternité.

* Un mot maintenant sur cette malheureuse idée que M. de Maûstre a eue de défendre la superstition. Nous

vivons dans un triste temps où tout a été réhabilité, au profit de telle ou telle cause, au dommage assurément de la justesse de l'esprit^ et de la rectitude de l'action»

Pascal a\ ail dit : « Soutenir la piété jusqu'à la super- » stition, c'est la détruire; » les grands évêques du dix-s^tième siècle la repoussaient ; des hommes religieux l'ont poursuivie daiis des livres autorisés ; il fallait an i^ er jusqu à nous pour en entendre l'éloge, poui' entendre dire qu'en son absence il manque quelque chose à la piété» que la piété trouve en elle sa défense naturelle et son plus grand charme. Nous sonmies la proie du paratloxe. Au lieu de mettre son honneur àsaisir la vérité si niple, et à l endre naïvement l'impression soUde qu'elle fait sur les âmes, il ne s'agit plus que de surprendre par des tours de force merveilleux le lecteur déconcerté, qui n'ose plus dire où est la vérité ni où elle n'est pas, sans respect pour ce |)<iys, qui fut autrefois le pays du bon sens, sans respect pour cette langue qui était la langue des idées justes. Le pai*adoxe est haïssable partout, mais quel terrible jeu de jouer avec un sentiment aussi redou^ table que le sentiment religieux, et de le déchaîner sur le monde, comme s'il devait, à notre volonté, rentrer dans ses limites 1 Vous qui surexcitez ainsi une des puissances de l'âme, avez-vous bien affermi

CHAPITRB XXI.

la raison? Êtes-vous sûrs que ces agitations violentes

Oie feront pas vaciller sa luuiière, qu elles ne rcteiudroDt pas? La sagesse d*un roi excellent, de saint Louis, en a été troublée : il a pu dire que, lorsqu'on rencontre un hérétique, il faut lui passer son épée au travers du corps ; et quand un saint a chancelé dans UDe telle épreuve, vous la répétez hardiment sur des esprits incultes et des cœurs sauvages ! Vous Irappez du pied la terre, et des sources vives jaillissent; j* admire votre puissance ! mais ces sources se réunissent, elles Ibrnieul un torrent, et vous n'avez pas creuse sou lit; à ce coup j admii'e votre folie, si c es de la folie encore !

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