CHAPITRE 1X
soinnies, ce sem la vérité; mais c'est la vérité aussi que cet amour achevé était renfermé dans le premier sourire.
Ainsi l'idéal de la raison humaine est de connaître Dieu dans la plénitude de son être et de ses attributs; en deçà de ce point elle est imparfaite, et encore il n'y a de culte entièrement digne de lui que celui qui consacre ses perfections infinies ; on doit donc tendre là sans relâche, et n'estimer rien que cela sans réserve; toutefois, s'il est d'une extrême difliculté de reproduire ce modèle, si la plupart des doctrines religieuses paraissent bien pauvres, comparées à cê pur exemplaire , conuueiit prétendre qu'elles n'en oiFrent pas quelq[ues traits, et qu'elles ne sont pas dè la même famille? La perfection , la formation du monde par Dieu, l'action providentielle par laquelle U conserve l'univers et dirige les esprits et les cœurs des hommes, n'est pas dans toutes entendue de la uiùuic laron, mais, quelles que' soient leurs dissidences, elles ont un fonds commun, il est des vérités où elles se réunissent : toutes elles reconnaissent une perfection qui confond noire fLiiblesse, un maître du monde, un premier Etre sans lequel rien n'existerait, ou rien qui méritât d'exister; toutes elles reconnaissent qne cet Etre est Providence, qu'il ordonne tout sagement, qu il mène et la matière et l'homme à leur fin, par une prudence infinie ; que cette même Providence, d'un si grand pouvoir, d'une si haute sagesse, est en même temps une amie pour nous; et quenlîn notre mal est de nous éloigner d'elle en la perdant de vue, comme notre l)ien est de nous en approcher «ans cesse par la vertu, jusqu'à l'absolu retour.
Sont-ee là des dogmes tellement méprisâmes? et, quand il est défendu de calomnier les hommes, est-il
242 ESSAI SUR LA PBOVIDENCE
pernûs de calomnier les doctrineB et les institntioDS 7
D'ailleurs, n'est-ce pas caloinnier Thuinanité ellemême de soutenu* que des nations peuvent pendant des siècles ne se repaître que de chimères? Triste moyen pour honorer Thomme que de mépriser l'enfant! Honuiez dans l'enfant riioiiinie futur. Vmiv estimer les choses avec équité et avec douceur, qui ne conçoit et n'aime rien de mieux que ce qui est a r esprit athée et le cœur athée; qui cojieoit et aime quelque chose de mieux que ce qui est a l'esprit religieuXf le cœur religieux. Ne pas croire à Dieu est un grand malheur, l'exploiter est horrible, et le véritable athée n'est pas don Juan, c'est Tartufle. Pour la doctrine, r athéisme formel uie Dieu, cause de l'ordre de l'univers.
Ses causes sont diverses. On*dit souvent qu'il est
nn vice de cœur. Sans contredit, certains athées nient Dieu parce qu'ils ont intérêt à ce qu'il n'existe pas* Lorsqu'on désire qu'une opinion soit vraie, on est bien près de le croire. Voyez combien aisément ou s'accommode d'une pohtique qui sert nos intéièts privés* Dans les lettres et les arts, on construit des théories qui s'adaptent précisément à ses propres œuvres, hn fait de religion, suivant celle où on se trouve, on exalte ou on prend en pitié le même raisonnement Dans la philosophie, on émet des principes qui ont quelque conséquence compromettante, et pour éviter cette consé(juciice, on les tord ; ou bien on a avancé une errem* qu'on reconnaît, mais, plutôt que de la rétracter, on la défend, et on linit par y revenir : l'esprit, aiguillonné par l'amour-propre, déploie des ressources nouvelles, déguise le faible de la doctrine, en met les avantages dans leur jour, s'éblouit lui-même, et insensiblraieat se rengage dans
CHAPITAB XXK i4d
son ancienne opinion, (chaque joui' on crée une justice nouvelle à son usage : on forme un mauvais désir, on le contente, et après on se démontre péremptoirement qu'on a agit suivant la morale et le droit. Est-il donc étonnant, quand on accommode ainsi la morale à ses convenances particulières, qu'avec une nature plus portée au mal, et qui repousse toute discipline, on arrive à croire qu'il n'y a ni vice ni vertu, et que la loi de la conscience est une pure illusion ? Comme enfin, dans uue vie pareille, Dieu nous inquiète avec sa surveillance, ses récompenses et ses punitions, on désire do toutes ses forces qu'il n'existe pas, on travaille de tontes ses forces à le croire, et un jour cette ap|)lication constante porte son irait. Mien de plus vrai que la maxime : « L'esprit est souvent la dupe du i> cœm*. »
Mais si l'athéisme vient quelquelbis de la corruption de l'âme, il n'en vient pas toujours. On est trop dur })ourles hommes qui ont eu le malheur de tomber dans de faux systèmes; on ne connaît pas les séductions de la vie intellectuelle et les pentes de l'esprit Dans le uioïKle, nous vivons assez peu préoccupés des problèmes philosophiques, et, s'ils se présentent à nous quelquefois, nous raisonnons sous la surveillance les uns des autres, surveillance salutali e qui raffermit en nous les sentiments communs et prévient les écarts de la pensée. n'est pas ainsi que s'enfantent les systèmes. Malebranche ne s'enfonce pas tout d'un coup dans l'idéalisme*; d'abord il s'isole complètement, il ferme avec soin sa fenêtre et ses rideaux, . puis il se laisse entraîner dans de longues méditations à une hauteur où les bruits de la terre ne sauraient parvenir. Spinosa ne se précipite point du premier l)ond dans cette négation étrange du bien et du mal
ESSAI WU LA PMVIDENGB.
moral, de la liberté, de luUmême; Im aussi il s'isde, il vit dans une sorte de désert. Qui nous peindra ce
qui se passait alore en eux ? Qui nous peindia ce qui se passait en Socrate, alors que pendant des heures entières il demeurait debout, immobile, ne voyant
rien, n'entendant rien, insensible à la chaleur et au froid, perdu dans ses méditations ? On sait comment surviennent les rêves. Un sens se ferme, puis un autre, puis un autre encore ; d* incohérentes images passent devant nos yeux, et si quelque bruit les chasse, elles reviennent bientôt préluder aux songes, qui parleurs spectacles iiaiteut la réalité. Le soumieil c est l'exercice de l'imagination affranchie de la raison et de la volonté, Faction d*une faculté isolée des antres, l'ànie n'opéiant qu'avec une partie d'ellemême? La iolie n'est pas loin : elle n'est qu'un rêve éveillé. Et qu est-ce que la méditation à son tour ? L'abstraction va devant, fermant les organes du corps; d'abord, n'étant plus attirée au dehors delà matière, la pensée se concentre et prend de la force ; mais qu'arriverait-il si Tabstraction fermait aussi quelqu'un des organes de Tàme, si elle interceptait par exemple rex])érience, pour ne laisser agir que le l'aisonnement ; si la conscience s'assoupissait peu à peu, puis de temps à autre excitée, se taisait eufin; si la logique, maltresse de Tentendement, en recevant toute la vigueur, mue par une \ oloiité inflexible, se donnait libre carrière, courait des pi incipes aux conséquences, des conséquences aux principes, ne prenant conseil que d'elle-même et de sa violence? Ce qui arriverait ? on l'a éprouvé bien souvent. Tantôt^ jaillirait la lumière la plus vive et la plus pénétrante, quelque profonde vérité, tantôt des lueurs douteuses Qu décevantes, de tristes erreurs, en tout une repré-
CiiAPlTIUS XXI.
sentatlon atti*ayante, fantastique; que si quelques traits rappellent la vérité , elle y figure comme figurent dans nos songes les bruits ou les sensations que
nos organes nous transmettent encore ; c'est siuiplejnent la matière de la fantaisie.
Ainsi est né Tathéisme : c'est un rêve de l'esprit, rùve funeste qu'il faut chasser. Mais s il est odieux, son origine n'est pas moins respectable ; il est sorti d'où sort le théisme, d'où sortent toutes les doctrines salutaires: de la libre réflexion/ mère des erreurs et
mère des vérités.
11 y a peu d'athées : tout homme croit à Dieu en de certains moments ; quelques-uns le nient dans la plus grande partie de lem* existence ; un grand nombre ne l'entrevoient qu'à tra\ ers d'épais nuages ; une foule immense le laissent au ciel, taudis qu'ils font leurs affaires sur terre, et vivent sans songer à lui.
Toujours est-il que Tathéisme existe, et qu'il faut savoir ce qu'on doit en penser. Il a pris selon les temps diverses formes, dans chaque temps celle qui séduisait davantage. l)ms l'antiquité, il est l'athéisme élémentaire, celui qui met la simplicité à la place de la complication : pour expliquer l'iumiense variété de l'univers, passé, pi'ésent et futur, il ne demande que le vide et des atomes; et vraiment on ne peut se passer à moins de cela. Du reste nul souci de la diversité essentielle des choses : esprit et corps, fatalité et liberté, aveuglement et intelligence, appétit physique et pur sentiment; s il fait peu de frais d'explication, il fait aussi peu de frais d'observation, (l'est la philosophie à bon marché. Aussi il est resté l'idéal de tous les esprits superficiels et vaniteux qui veulent avdr mine de pliilusuphe sans en faire la dépense. Au dixhuitième siècle,, d' Holbach le remet en scène et sç
Digitizod by C<.jv.' .ic
ESSAI SOa LA PROVIDENGB.
moqiie bien de ceux qui distinguent encore dans les choses d'autres différences que nombre» poids et grandeur, un monde physique et un monde moral. Je
ne sais quel mauvais ange veille aux portes du système et n'y laisse rien entrer de généreux, un ange exterminateur qui tue tout ce qui vît; on étouffe faute *d'aîr et d'espace, on est glacé dans ce monde sans soleil; quand on lit son triste livre, il semble qu'on parcourt des landes à travers le brouillai'd; c'est sec, terne, glacé, imm(d>ile, désolé, sans autre bruit qu'un cliquetis d'atomes et un grincement de rouages.
Cependant Tathéisme sérieux et intelligent se transforme et se fait autre pour d'autres esprits; il
fait alliance avec la grande science de la nature, avec 4'anatomie comparée et la physiologie, se rajeunit par là, et s'il «e s'occupe pas du monde de l'âme pour l'expliquer^ il ne s'en occupe pas non plus pour le nier : il va son grand chemin à travers les corps, il ^at cette poussière d'atomes, et à la place fait par rattre la nature avec la force, la vie et le progrès. Voyez-le se constituer.
• . D'abord il accueille avec empressement l'idée de la ffétérutim spontanée ou hétérogène. Depuis qu'au moyen du nûcroscope on a ])u aj)ercevoir des être» •auparavant invisil)les, noj)-seulement on a découvert tout mi monde d'animaux qu on, n'avait pas soup<> fonné, mais on a cru voir encore que la matière inorganique s'organisait d'elle-même dans certidnes conditions, que la vie naissait de la mort, (''était là une découveite précieuse pour le naturalisme, car si IE' matière nous montre tous les jours cette propriété en exercice, pourquoi recourir alors à un être étranger, à un Bxeu qui la tait passer d'un. règne à l'autre*
GHAFim XII
4^ IKeu est une hypothèse gratuite^ parfaitement
inutile, que la ligueur de la science ne supporte point.
Quoi ! cette terre que je foule du pied va devenir
un lioiiiuie! On se révolte à cette idée : il y a si loin d'un terme à l'autre dans ce chaiigeiiient, que la rai^ son se refuse à franchir une si effrayante distance. Pas si effrayante, reprend le naturalisme. Au premier abord, ou voit un abime entre un homme et uu serpent, entre une baleine et un rossignol, mais la science comble cet abîme : sous son regard tous les êtres se rapprochent, les barrières prétendues infranchissables qui séparent une famille d'une famille, une classe d'une classe, s'abattent ; psatout des formea intermédiaires se présentent, qui déconcertent les préjugés : des poissons qui touchent les reptiles, des oiseaux qui touchent les poissol^s, des mammifères qui touchent les oiseaux, enfin, jusqu'à des créatures mixtes, moitié animaux, moitié pûntes. Au lieu de ces brusques contrastes qui paraissaient tout à l'heure, c'est une gradation insensible, une chaîne continue^ qui nous conduit sans eilort de l'être le plus élémentahre à l'être le plus compliqué. La nature ne fait rien par bonds, natui'a mhil (tpc/ alur per sa/" tm. Ainsi parcourue, nulle distance n'épou\ ante : qu'on accorde à la matière le pouvoir de former Fani** uial le plus simple, il serait difficile de lui refuser le pou^ c)ir de produire Tammal qui est immédiatement au-dessus, et peu à peu on arriverait jusqu'à l'homme.
D'ailleurs, il ne serait pas nécessaire que l' tomme naquit sous sa forme même. On ne sait pas quels
changements peut aj>purter chez les êtres Yin/Imnce des milieux où ils se trouvent, l'opération incessante
ESSAI SUft LA PROVIDENCE.
des tOgents physiques, et, par conséquent il ne serait pas nécessaire que la nature fit un si grand eilort pour engendrer tout d'un coup un individu d'.une espèce supérieure ; elle y pourrait suppléer par un autre travail, qui modifierait des espèces inférieures une ibis engeudi*ées, pour les élever.
Enfin toutes les classes d'êtres vivants sont liées par un rapport beaucoup plus étroit. Des savants, s appliquant à l'embryogénie, ont cru trouver que Toeuf d'où doit sortir plus tard un homme ne contient pas dans les premiers temps un homme en petit; qu'en ou\ l ant cet œuf à différentes époques, on y voit d'abord une simple monade, puis un ver, puis, à un certain intervalle et après d'autres formes, un poisson, et ensuite un reptile, bientdt un oiseau, enfin un honnne, dont la figure persisieia. Si ces obser^ allons sont vraies, il n'y a pas entre les classes d'êtres vivants cette différence si tranchée qu'on suppose d'ordinaire : en réalité, on reconnaît là une luiité de plan. 11 n'existe qu'un seul type, avec des esquisses plus ou moins légères; la nature travaille sur un seul modèle, et, comme tout artiste, eUe ébauche son œuvre avant de rachever; elle l'ébauche d'abord gi'ossièrement, au point que l'œil le plus exercé ne reconnaîtrait pas son dessein : c'est une masse où l'on ne discerne rien, sans nulle beauté ; mais laissez faire Fartifite, cette masse, tout à l'heure informe, se distingue, les parties se détachent, les détails s'accusent; lais^z-le faire encore, il y met la dernière main, et vous adtiiirerez un chef-d'œuvre. Ainsi, la forme la plus imparfaite de la vie, la monade, est liée à la forme la plus parfaite, du moins selon notre connaissance, qui est l'homme ; c'est le grand chemin de la natui*e, et toutes autres Ibiaies sont purement des
intermédiaires qui marqiient les temps d'arrêt de la
force plastique.
Génération spontanée, chaîne continue des êtres» influence des milieux, unité de plan, voilà les grandes vues que le nouvel athéisme emprunte à Tanatomie coiiipai ée et à la physiologie ; s'il n'est pas encore une science de ï âme, au moins il est une science physique respectable, à la hauteur des connaissances modernes, même au delà.
Mais, quel qu'il soit, il est insuffisant; on étudie, on explique les forme matérielles et lem* progrès, mais que dit-on des idées et des sentiments invisibles et de leur progrès ? L'huuianité aussi marche, Thumanité aussi se transforme, et l'athéisme qui la néglige n'embrasse que la moitié des choses. Il va s'é-' largir pour tout embrasser. II existe une force infinie: souverainement indéterminée, elle est capable de toutes les déterminations. Ce n'est pas une simple capacité inerte : elle tend, par un effort étemel et invincible, à se mouvoir, à développer les richesses infinies qu elle renferme. Ni aveugle ni intelligente, ni esclave ni libre, elle parait inorganisée dans le minéral, vit dans la plante, sent, pense et veut dans l'homme. Par lin secret merveilleux, elle garde son unité sous ces apparences diverses ; ce qu'elle fait comme matière, elle le pense comme esprit; ce quelle pense comme espi it, elle le fait comme matière. Elle ne cesse pas un certain jour d'agir, il n'y a pas un certain moment où elle se repose dans son développement complet : sans relâche, par un appétit insatia^ ble, elle tend à ti'averser des formes nouvelles, à vivre et à comprendre de plus en plus, à se pénétrer de plus en plus de cette grande vérité, que ce qui vit et ce qui comprend, que la nature et rhumanité sont
Uigiiizeo by LiOOgle
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
au fond identiques et se résolvent dans Têtre primordial infini, dette connaissance est la religion. Avant qu'elle soit née, la religion n'existe pas. Que dis-je, la religion? Dieu lui-même n'existe pas; car il ne suffit point, pour avoir ce titre, d*êti'e une substance sans bornes, il faut encore le savoir. Ainsi Dieu naît un certain jour dans la pensée d'un certain homme et grandit avec la réflexion, ou plutôt, pour mieux par- 1er, cet homme et ceux qui après lui auront la vive intelligence du rapport qui iie l'esprit et la nature, seront Dieu lui-même, preuaiit à des moments divers conscience de soi* La substance est éternellement. Dieu devient
- Comme on le voit, ce système séduit la raisou par Bon extrême simplicité, et par son respect poui* les giandsdogmes.de l'esprit, de la liberté; même il nous donne Vilhisiou de Dieu, non plus la uiajcsté de l'éternel repos, la plénitude constante et absolue de i'ètre, mais la puissance invincible du mouvement, la richesse d'un développement sans l)ornes; non plus la conscience toujours entière, toujours égale de sa propre perfection vis-àr-vis des natures limitées, mais la couscionce envahissante qui, nulle ou faible dans les commencements, peu à peu absorbe toute indivi- -dualité à son profit.
Li s ] )Mrtisans de cette doctrine se fâchent quand on rappelle athéisme, et ils ont raison, si on les confond avec les philosophes vulgaires qui nient absolu* ment la perfection, ilendons-lenr au contraire cette justice : ils entendent la perlèction autrement que nous, mais ils y croient : cette idée pénètre et soutient tout leur système. Paire qti'ils conçoivent la perlection mobile^ tandis que nous la concevons immuable, est<ce assez pour leur donner un nom A*
■ !' Il II
Oigltized by Googl(