XVIII' SIÈCLE
VOLTAIRE
La raison finira par avoir raison.
On ne tente pas ici, à propos de Voltaire, une de ces réhabilitations paradoxales pour lesquelles on n'a aucun goût. Quelque chose de lui a péri, et personne ne le ressuscitera ; ce qui survit se gardera soi-même. Voltaire n'a pas besoin de nous; d'ailleurs, il y a quelqu'un qui fait plus pour le remettre en honneur ([ue tout ce que nous pourrions faire : le fanatisme; en ce moment il y travaille assez bien. On n*ignore pas combien ce nom de Voltaire est désagréable à beaucoup d'oreilles; mais il serait digne
Ue ne prends dans nos phllosopheâ français du xviii* siècle que VolUiire. Rousseau et Diderot, ( es deux {premiers ont combattu le matérialisme du temps; le dernier l'a métamorplmsé. J'ai rencontré cp matérialisme dan- mon Etude (fénérale sur le xvni* siècle^ et n'y reviens pa* ici. Du resîf, la philosophie de cette époque appartient à M. Cousin, qui l'îi ♦•n p' st-cyeii goti entier et jugée; M. Damiron a fait aussi sur leà pluio^dphes français d'alors une suite de monographies on ne peut p)u$ consciencieuses, et d'une grande élévation religieuse et morale. (Note de lS(i3.)
PBitOSOPUES DU XYlir ài£CL£«
des es[)rits honnôtevS de lui rendre justice malgré leur ressentiment. Quant aux autres, on n'y doit pas prendre garde : ils ne font pas qu'on le loue ici, ils n empêchent pas de le louer. Il est des exigences qui, par trop déménagements, deviennent intraitables, et qu'on modère quand on le veut bien.
Les philosophes du dix-huitième siècle. Voltaire avec eux, prétendent que toutes nos idées vimnent
de Texpénence. douane cette* formule est celle de Tempirisme, on les prend volontiers pour empiristes, et comme Tempirisme nie Tâme, Dieu, la justice et la lil)erté, on leur impose la nécessité de nier l'âme. Dieu, la justice et la liberté. Or ils ont justement dé- • fendu la liberté politique et la justice sociale ; Finconséquence serait donc flagrante, et le^ hommes de ce siècle, disciples de ces philosophes, seraient aussi inconséquents que leurs maîtres.
Qu'un philosophe démente ses maximes dans la pratique, il n'y a là rien de bien étonnant; mais toute une génération ? Qu'un homme pense d'une façon et agisse de l'autre, cela se voit chaque jour ; mais qu'un peuple en fasse autant, qu'il pense selon certains principes et agisse selon les principes diamétralement contraires, qu'il soit matérialiste, athée, égoïste, fataliste fervent, et qu'avec cette même ferveur il se porte aux institutions généreuses qui combattent de front le matérialisme, l'athéisme, l'égoïsme et le fatalisme, cela ne se comprendra jamais.
La contradiction qu'on signale n'existe pas. U faut entendre la formule citée : elle a deux sigiiifications.
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VOLTAIRE
Voici la première. Les sens sont l'unique source de nos idées; il n'y a dans notre entendement que ce que les sens y ont apporté ; notre esprit peut opérer sur les données de Texpérience, composer, décomposeï*, comparer, généraliser, classer, induire et raisonner, mais il n'ajoute rien du sien, pas le moindre élément nouveau^ il ne crée rien de nouveau que Tordre où il met ces éléments; il est stérile.
Voici la seconde signification. Si Texpérience n'agissait pas, l'esprit n'agirait pas non plus. Si nous ne connaissions d*abord par les sens et la conscience le monde extérieur et le monde intérieur, nous n'arri- * venons pas à connaiti e Dieu ; si nous ne connaissions d'abord par les sens et la conscience des sentiments et des actions humaines, nous n'arriverions pas à connaître le bien et le mal.
Or il y a enti e ces deux interprétations de la même formule une diflTéœnce énorme, la difiérence de l'erleur a la vérité. Il est très-iaux que l'expérience soit l'oriyim de toutes nos idées, il est très-vrai que l'expérience est à Porigine de toutes nos idées. Il est très-faux que l'esprit soit stérile, qu'il ne produise * rien de son fonds, et qu'il se borne à arranger les données de l'expérience ; mais il est très-vrai que si Texpérience n'entrait pas d'abord en jeu, l'esprit n'en* trerait pas en jeu à son tour, et que, pour qu'il produise, il faut qu'il soit provoqué. Par malheur, la formule célèbre « toutes nos idées viennent des sens » veut dire l'une et l'autre chose, et deux personnes qui la I cpètentensen i ! > 1 ( ' peuvent fort 1 )ien ne pas s'entendre et même se combattre. 11 reste donc à demander aux philosophes du dix-huitième siècle de s'expliquer.
On les voit tous s'évertuer contre la doctrine des idées innées, qu'ils attribuent à Descartes. Descai tes,
reconnaissant qu'il y a dans l'esprit humain des vérités nécessaires, éternelles et iiiiinuables, avait dit qu'elles ne nous viennent pas* du dehors, qu'elles sortent du fond de notre nature, se forment au dedans de nous, dans notre raison, par une opération mystérieuse; pour marquer sa pensée par un mot énergique, il les nommait idées innées. Le mot étoui£si la chose. Locke lui prête l'opinion bizarre que nous naissons avec des idées toutes laites, le relève làdessus comme il convient, et lui fait la leçon, un peu longue, qu'on trouve dans ses Essais. Il détruit de fond en comble la théorie des idées innées^ réfutation Lien précieuse, si jamais quelque philosophe s'avise de cette absurdité. Nos philosophes fraiiçais du dixhuitième siècle. Voltaire comme les autres, n'ont connu Descartes qu'à travers Locke. Voltaire lui emprunte donc sa loiu'de uiachine de guerre ; mais en la recevant il l'allée, et en fait un trait perçant :
Le cartésien prit la parole' et dit: « L'âme est \m c^^pnt pur qui a reçu dans le ventre de sa nicrc toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien ru et qu'elle ne saura plus. — Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, <|ue ton âme fût si savante dans le ventre de ta mèrc^ pour étire si ignorante quand tu aurais de la barl>e au menton.»
.... Un petit partisan de Locke était ià tout auprès ; et quand on lui eut enfin adressé la parole: « Je ne sais pas, dit-il, comment je pense^ mais je sais que je n'ai jamais pensé qu*à Toccasion de mes sens...» L*animal de Sitius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage, et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans Fextrême disproportion.
Voyons donc ce que Voltaire p^ise à Toccasion de
I Micromégas^ ch. vtu
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ses sens. Il règle toute sa philosophie sur deux maximes , la croyance au sens commun et les nécessités de la pratique : « Je ramène ' toujours, autant que je peux, ma métaphysique à la morale. » Et conformément à ces règles, il admet Dieu, le devoir, la liberté, l'instinct, le désintéressement, même, en {dus d'un endroit, la vie future.
n ne varie point sur l'existence de Dieu. 11 a coiisiaumient et en mille endroits soutenu avec énergie Texistence d'un Dieu qui a fait et gouverne le monde, il a combattu avec toute sa verve la génération spontanée, sur laquelle les athées prétendaient s'appuyer; il est revenu avec une insistance infati-. gable sur le principe des causes finales, pour le prouver et l'appliquer, avec la conviction, la clarté, la force et la grâce de Fénelon et de Socrate. On connut le vers célèbre de l'épître à l'auteur athée des Trois imposteurs, 11 avait le droit de le dire : « 11 y a eu ^ des gens qui m'ont appelé athée, c'est appeler Quesnel moliniste. »
Le voici d'abord établissant la vérité d'une loi morale nécessaire, absolue, éternelle, universelle, contre lés empiristes, contre Locke lui-même, qu'il appelle si souvent son maître :
Koi . — La secte ^ de Laokium dit qu'il n y a ni juste ni injusle, ni vice ni vertu.
Cu-Su. — \J^ secte de Laukîum dit-elie qu'il n'y a ni s^anté ni maladie ?
Plus j'ai vu * des hommes différents par le cHmat^ les mœurs^ \ks langage^ les lois» le cuit»% et par la mesure de leur intelligence» et plus j*ai iemaiH|ué qu'ils ont tous le même fonds de morale.
' Corr. avec Frédéric. Î737-1738. — * Lettre à M. Contant d*OrviUe, im,r- ^ Cu-Su a ICoi*. - « U Flùlosophe ignorant.
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' La notiou de qudque chose de juste me semble si natarelie, si milversellement acquise par tous les hommeSi qu*dle est indépendante de toute loi^ de tout pactes de toute religion.
Je mets en fait qu'il n'y a aucun peuple chez lequel il soit juste^ beau, convenable, honfiête, de refuser la nouiriture à son père et h sa mère (|uaiid ou \mii leur on donner; que nulle peuplade n a l unais pu regarder la calomnie comme une bonne action^ uoa pas luêaie une compagnie de bigots fanatiques.
Les plus grands crimes qui affligent la société humaine sont commis sous un faux prétexte de justice.
Les limites du juste et de Tinjuste sont très-difficiles à poser; comme Tétat mitoyen entre la santé et la maladie^ entre ce qui est convenable et la disconvenauce des choses^ ' entre le fauic et le vrai, est difHcile à marquer. Ce sont des nuances qui se niî kiil^ mais les couleurs tranchantes frappent tous les yeux. — H y a mille dilîcrences dans les interprétalions delà loi morale, en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le mème^ et ce fond est 1 idée du juste et de Tinjuste. »
Ainsi le disciple se sépare du maître ; il adresse à
Hubbes ces fermes paioles :
C'est en vain que tu étonnes tes lecteurs en réussissant presque à leur prouver qu*il n'y aucunes lois dans le monde, que des lois de convention ; qu'il n'y a de juste et d'injuste que ce qu*on est convenu d'appeler tel dans un pays. Si ta t'étais trouvé seul avec Cromvvel dans une lie déserte^ et que Cromwel eût voulu te tuer pour avoir pris le parti de ton roi dansTiie ti'AiiglcLerre, cet attentat ne 1 aurait-il pas paru aussi injuste dans ta nouvelle ile qu'il te l'aurait paru dans ta j ;iti ie? — Penses-tn que le pouvoir donne le droit, et qu'un iiis robuste n'ait rien à se i t [nocher pour avoir assassiné son père languisLuUit et décrépit ? Quiconque étudie la morale doitcooimencer à réfuter ton 11 vie dans son cœur.
Avec cette ferme notion du juste et de Tinjuste, on est loin des empiristes, loin de Locke » qui
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cueille à plaisir les jugements divers des hammes
sur ces objets.
Quant à la liberté, elle a embarrassé plus d'une fois notre philosophe ; il se rappelle avec complaisance le laui de Locke avouant qu'il était là couiiue le diable de Milton , pataugeant dans le chaos ; mais même dans ses plus mauvais moments, loin de la nier, il devenait afiîrmatif pour la défendre. Sa polémique contre Frédéric, est un chef-d'œuvre; sa discussion est juste, puissante, spirituelle, éloquente, touchante iiième.
Après avoir discuté, 11 s'échappe :
DaiLMioz, au nom ' de riiuni.iiùtd, penser que nous avons qiK'U|iif' libellé; cai ^i vous croyez (jue nous sommes de pures niat lùiies, que de\ ii'ndra raïuilié dont vous faites vos délices? De quel prix seront les grandes actions que vous ferez? Quelle reconnaissance vous devra- t-on des soins que votre Altesse Royale prendra de rendre les hommes plus heureux et meilleurs? Comment, enfin, regarderes-vous rattachement qu^on a pour vous, les services qu'on vous rendra, le sang qu'on versera pour vous? Quoi! le plus généreux, le plus tendre, le plus sage des hommes verrait tout ce qu'on Mi pour lui plaire du même œil dont on voit des roues de moulin tourner sur le courant de Teau, ut se briser à force de servir! Non, monseigneur, votre àfue est trop noble pour se priver ainsi de son plus beau partage.
Sur rinstinct, quoi de mieux que ceci ?
Que ceux ' «pu u'uut pas eu le temps et la coaiuiodilé d'observer la conduite des animaux , lisent l excollent article Instinct, dans ï Encyclopfdûu ils seront convaincus de l'existence de cette facultc* qui est la raison des bêtes ; l aison aussi inTérieure à la nôtre qu'un tourne -broche Test à Thorloge de Strasbourg; raison bornée, mais 4'éelle; intelligence
« Corresp. avec Fréd., 1737-1738. — * Dialo^juc xm; LetÀdùra* Uwn ou let louanga de Dieu.
Diyuizeo by
grossière, mais inteUigence dépendante des feos comme la nôire ; faible et Incorruptible ruismu de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tout temps.
Sur la doctrine de l'intérêt, il se prononce pour le
bon parti, eî reproclie directeiiiejit à Helvétius d'avoir mis i'auiiué parmi les vilaines passions.
11 n'est pas très-ferme^ sur Timmortalité de Tàme : il mêlait trop Fesprit avêc le corps, et, dans la décomposition des orp:anes, il avait peine à le retrouver ; mais, sauf quelques propos assez légers sur cette matière » dans les discussions sérieuses qui reviennent souvent, il ne se permet point qu'on supprime ce dogme : selon lui , aflirnier est téméraire, nier lest plus encore. 11 a été téméraire, à son honneur : rapportant toutes ses croyances à la pratique, et sentant bien ({uc hi crainte des cbatiinents futurs est nécessaire pour contenir le crime, que, sans les punitions de T autre vie, la morale dans la vie présente n'a plus de sanction, il a plaidé l'immortalité de Y-diiii^ et a été éloquent. Que de doutes devront lui être j)ardonnés pour cette noble protestation contre le fatalisme du roi de Prusse !
Vous * niVpouvantez; j'ai bien peui pour le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison. U serait afireui pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là. Tâchez, sire, de n'avoir pas lant raison ; car encore faut-il bien, quand vous faites de PolsdaiJi un paradis lerreslre, que ce nionde-ci uc soit pas absolument un enler. Un peu d'illusion, je vous en cunjuie. Daigner ni'aider à nie tiniuper iionnètenieîiî... Je me doute bien que l'article des remords esi un peu prublëuiatique , mais encore vaut-il mieux dire avec Cicéron, Platon, Mai c- Aurèle, etc., que la nature nous donne des remuids, que de dire avec la Metti-ie4]u'il n'en laut point avoir.
' Corr. avec Frédéric, 1752.
YOLTAIEJS.
Voiià les îB:randes vérités reconnues ; reste à expliquer comment elles sont produites dans notre esprit. Kant, Reid, et la philosophie française n'avaient pas encore passé sur cette question. A leur duiaut, n'esu ce pas une chose bien remarquable que la justesse et la précision avec lesquelles Voltaire caractérise Topération de la raison humdne. Lui, Fennemi des idées innées, il vient à l'iunéité de la raison.
A. — Qu*e$t-cè que * la loi naturelle?
B. — L*mstinct (|ui nous fait sentir la justice.
Comment l'Égyptien', qui élevait des pyramides et des obélisques^ et le Scylht* errant qui ne connaissait pas» ujcnie les cabanes, auraieut-ils eu les mêmes notions l'ondamentales du juste et de l'injuste, si Dieu n'avait donné de tout temps à Fun et à l'autre celte raison qui, en se développant, leur l'ait apercevoir les mêmes principes nécessaires, ainsi qu'il leur a donné des organes qui, lors(iu'ils ont atteint le degn'; de leur énergie, perpétuent nécessairement et de la même façon la race du Scythe et la race de l'EgypIien.
Quand votre raison ^ vous apprend - elle qu'il y a vice et vertu? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. Il n'y a point de connaissance innée, pai* la raison qu'il n'y a point d arbre qui porte des feuilles et des fruits en sorUnt de la terre* Rien n'est ce qu'on appelle inné^ c'est-à-dire né développé; mais, répétons-le encore^ Dieu nous fait naître av^ c ôg6 organes qui, à mesure qu'ils croissent^ nous font sentir tout ce qae notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce.
Singulier disciple de Locke I II fait mieux : il combat son maître en le nommant. Le philosophe ignorant, qui ignore tant de choses, ce pliiloso[)lip si peu dogmatique, qui n'aflirnie que lorsqu'il parle des bornes étroites de notre intelligence, des découvertes impossibles, du désespoir fondé, delà faiblesse des hom-
' Dict phil., Loi naturelle^ dialogue. — ' Le Philosophe ignorant. ^ Dict. piiil., du Juste et de l'Injuste.
PHILOSOPHES DU XVlll* SIÈCLE.
mes, ce philosophe annonce, en téte de deux chsfcpi—
très, qu*il va combattre Locke. Ce maître si écouté sl^ par malheur, prétendu que la justice est arbitraire, et ridée que nous en avons une idée accidentelle; son disciple le corrige sévèrement. La loi morale peut être plus d une ibis mal appliquée dans les détails ums elle-même est universelle et nécessaire :
Dieu nous a donné une raison qui se fortifie avec Vàge, et qui nous apprend à tous, quand nous sommes attentifs, sans
préjugés,, qu'il y a un Dieu et qu'il faut èlre juste... En abandonnant Locke en ce point, je dis, avec le grand Newton : Natura est semper sibi co7isona, la iialure est toujours semblable à clle-nièmo. La loi de la friavilation qui agit sur un astre agit siii' tous \o< astres, sur toute la matière; ainsi la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues, il y a mille différences dans les interprétalions de cette loi en mille circonstances ; mais le fond subsiste toujours le même, et ce fond est l'idée du juste et de IHnjuste. On commet prodigieusement d*injustices dans les fureurs de ses passions, comme on perd sa raison dans Tivresse; mais quand rivresse est passée, la raison revient. La société n*est fondée que sur ces notions qu'on n'arrachera jamais de notr« cœur. Quel est Tàge oii nous coiuiaissons le juste cirinjuste? l'âge où nous ccnnaissons que deux et deux foui quatre.
Est-ce Voltaire, est-ce Descartes qui parle ainsi? Et ce n'est pas chez lui une saillie» il y revient partout avec une décision et une vigueur qui ne se démentent point. I.'hoiiillie qui croit à Dieu, à la liberté, à la justice, n'est pas unempiriste assurément. Un véritable empiriste, c'est d'Holbach, et Voltaire écrivait en tète d'un exemplaire du Bon Scn^i de cet auteur : a 11 prend ^ queiquelois ses cinq sens poui* du bon sens, n
Il paraît constant, comme oji Tavait annonce, que
■ Lettre à <I*A1., 1776.
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Voltaire a reconnu Dieu, la morale, la liberté, Finstinct, le désintéressement, la nécessité de Fim-
mortalitô de l'àme, et on vient de voir qu'il a expliqué avec une sagacité merveilleuse le jeu de la raison produisant ces vérités. £n métaphysique, il est moins hardi et plus faible : il paye la rançon de ses qualités. Conuiie il croit fermement au sens commun , aussi il ne croit volontiers quau sens corn i mm; comme il ramène sa métaphysique à la morale, il ne prend guère pour vrai que ce qui est alisolumeut utile a la morale, et se passe du reste, professant que si une vérité était nécessaire pour bien vivre. Dieu ne Faurait pas cachée.
Qu'on soit juste, il lufûl; ie reste est arbitraire.
Comme son instinct le porte quelquefois au delà,
s'il lui arrive d*y céder, il se ménage discrètement une retraite : « Je tremble, car je vais dire quelque chose qui ressemble à un système. »
11 a tort de regarder comme question de métaphysique la question de la nature de F âme. C'est bien lui qui écrit : « Je suis en peine S monsieur, de toute âme et de la mienne. » Il prie ^ F honnête homme qui fera Matière (dans F Encyclopédie) de bien prouver que le je ne sais quoi qu on nomme matière ^exii aussi bien penser que le je ne sais quoi qu'on appelle esprit II soutient sans faiblir une fois, d'accord avec Locke, que Dieu peut donner la pensée à ki matière. Qu'est-ce, au juste, qiie cette opinion? Voltaire et Locke font des ditticultés à plaisir. J'ai conscience de ma pensée et de moi-même qui pense ; j'ai conscience, non de plusieurs êtres, mais d'un seul; je suis donc
< Lettre à Vahbé Spaliansani, 1776. — > Lettre à d'Al., 1757.
PHlLOfiOPBCS DU Xnil' 8IRCLB
uD, simple, un esprit. La connaissance de T immatérialité de l àme n'est pas plus cachée que cela. Puis nos deux philosophes vont cherchant s^ls ont une âmcj c est-à-dire ils se cherchent eux-mêmes, et ne se i*encontrent pas, ce qui est infaillible. Mais sont-Us
matérialistes?
Parlons franchement, cessons, comme disait Descartes, de nous battre dans des caves. On n*est pas matérialiste pour prétendre que la matière peut penser, ni spiritualiste pour prétendre qu'elle en est incapable; plusieurs docteurs de la primitive Eglise, qui font l'àme corporelle, ne sont pas matérialistes assurément, et, quand on rencoiUre de certaines propositions de d'Holbach et de la Mettsie, on ne croit pas nécessaire, pour savoir ce qu'ils sont, de les interroger sur le composé et le simple.
Entre le spiritualisme et le matérialisme l' étemelle question n'est pas, en dépit des apparences, de savoir s'il n'y a qu'une seule nature d'êtres ou s'il y en a deux, seulement de l'étendue, seulement de l'esprit, ou ensemble de l'esprit et de Tétendue, mais si dans rhonuiie il n'y a qu'une seule vie, qu'une seule destinée, la vie physique, la destinée physique. Admeir tez-vous qu'en nous tout tende vers un but unique, la perfection du corps, le bon état et le bien-être de cette machine qui digère, respire, change de place; qtie nous devions n'avoir qu'une seule préoccupation : respirer à notre aise, digérer sans peine, nous mouvoir librement, donner à nos sens le plus possible de jouissances, en écarter avec le plus grand soin la douleur, nous établir dans ce monde en telles conditions de fortune, de puissance, qui nous rendent cette tâche facile; cultiver notre esprit dans la mesure que réclame cet art du bien vivre ; rapporter toi^t 4
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ce centre, sans autre pensée, sans autre soud, vous
êtes matérialiste. Si, au contraire, la destinée physique vous semble étroite, la pensée trop noble pour se mettre tout entière au service du corps ; si le cœur humain vous semble renfermer d'autres désirs que ceux qui ont le corps poai ubjol ; si au-dessus de la perfection des organes vous concevez une autre perfection de tout autre nature; si vous rêvez de science infinie, de dévoueiiient, si vous vous sentez soulevé de terre vers un monde supérieur, peuplé de grandes pensées, de sentiments généreux; si vous comprenez qu'on doit sacrifier le bien-être et même la vie du corps pour vivre de cette autre \ ie, vous êtes spiritualiste. Cet^ôtre qui pense et cet être qui respire sont-ils de même nature? Dussé-je toujours T ignorer, ce que je sans de science certaine, c'est qu'il y a en moi un double riiouvement, une double destinée : Tune de conserver, de periectionner en moi l'animal qui est né il y a quelques jours, et dans quelques joura va mourir ; l'autre, de conserver et perfectionner en moi rêtre intelliprent, sensible et moral, avec ses aspirations infinies ; ce que je sais de science certaine, c'est que la première de ces destinées est subordonnée à la seconde, comme la raison l'atteste, comme la loi morale le veut ; et ainsi je suis un être immortel, de passage dans un corps mortel.
Voltaire a tort de croire que la matière peut penser, que Vàme a la nature du corps ; mais pour être matérialiste, il faut qu'il ajoute que ràme (l< pend entièrement du corps. Ne le dit-il pas en effet? « La disposition ^ des organes fait tout. . . La manière dont on digère décide presque toujours de notre manière de
« Lettre à M-*du DelTand, 1772.
270 PHILOSOPHES W XVIll* SIÈGLB.
penser. » Voici encore un mot qui plairait à la Met-
trie : «On a ^ une fluxion sur l'ànie comme suivies dents. » Mais ce n'est pas son dernier mot : « C'est une plaisante ^ chose que la pensée dépende absolument de restomac, et que malgré cela les meilleurs estomacs ne soient pas les meilleurs penseurs. » La Mettrie regarderait à deux fois avant de signer cette pensée, et il ne s'iG^nerait certes pas celle-ci : a On fait aller son corps couime l'on veut. Lorsque Tàme dit : Marche, il obéit. » S' il est douteux sur la question de Fessence de l'esprit, il a horreur d'une doctrine qui ne voit dans l'homme que l aiiimal; il maintient inflexiblement Tâme supérieure au corps, en prix et en puissance, la vie intellectuelle et Hiorale supérieure, dans chacun de nous, à la vie matérielle, et, dans le monde, la justice supérieure au plaisir. Au fond, il regarde l'âme comme un atome, une particule matérielle sans doute, mais d une extrême ténuité et indivisible. On trouvera souvent cette idée dans ses ouvrages philosophiques, et la lettre suivante au comte de Tressan exprime bien ses plus secrètes sympathies, a Vous me paraissez tenir pour ce feu élémentaire que Newton se gai da bien toujours d'appeler corporel. Ce principe peut mener loin ; et si Dieu, par hasard, avait accordé la pensée à quelques monades de ce feu élémentaire, les docteurs n'auraient rien à dire ; on aurait seulement à leur dire (jne leur feu n'est pas bien lumineux, et que leur monade est un peu impertinente. » Un pas de plus, et la monade de feu élémentaire se tournait en pur esprit; Voltaire ne Ta pas fait. Mais il est entièrement des nôtres quand
< Lettre à d'Al, 1757. - > Lettre à d'AI., 1770. - 'Corr.avec Frëd.
m YOLTAIHE* 271
il accord^ à l'ànie la liberté, la connaissance de la loi moral^'^u'eile doit accomplir, et de Dieu sur qui la vertu s'appuie. Son instinct est moins matérialiste encore que sa rsdson. « Il faut donner ^ à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a couUé, nous devons le nourrir de tout ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son ànie à tontes les sciences et à tous les sentiments ; pourvu que tout cela n'y entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le monde. »
Il faudrait , ce me sem])le , renoncer à voir dans Voltaire le discipie de Locke, il souiîre de l'avoir trop vanté. Au fond, il n'a de commun avec lui que l'aversion de la métaphysique, aversion qui se trouve également chez Rousseau, et qui est moins le faii des hommes que du siècle ; et aussi Topinion que la matière peut penser par un don de Dieu. Pour le reste, qui a bien son importance, il se met très à Taise avec ce maître si respecté. I/homme ({ni reconnaît, au-dessus de Texpérience et de la réllexion, une raison, organe infaillible de vérités nécessaires, qui place la liberté dans la résolution invisible, et la soumet à une règle morale invariable et universelle, cet homme n'est pas sans doute un pur disciple de Locke. Il pense comme Rousseau, le Rousseau de la profession de foi^ qui força son admiration. Les mots dilïèrent chez eux, le fond est identique. L'un appelle sentiment ce que l'autre appelle raison universelle; tous les deux relèvent du même maître et prêchent les mêmes enseignements.
On voit quelles vérités philosopluques Voltaire re-
» Lettre à Cideville, 17 aS.
PHILOSOPHES DU XYlir