‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 40 sur 49 · SIECLE · texte numérisé non relu

SIECLE

çoit ; on voit comment il entend la scilpce ellemètue, et quelle direction il lui a donnée. En général , T homme peut, à Tégard de la vérité.

I. On croit siiupicnient, sans s interroger ; c'est Tétat où sont la plupart des hommes, ipii admettent en même temps Dieu et le monde, le corps et Tàme, etc. , et n'y voient aucune difficulté.

II. Les difficultés se présentent, et, quelque fortes qu'eUes paraissent, on rfa pas le courage de sacrifier une vérité. On ne sait comment accorder Dieu et le monde, le corps et Tâme, la liberté et les lois natureUes, la liberté et la prescience et la providence divine, le bien et le mal, la mort et Vimmortalité ; pourtant ou croit à toutes ces choses, en dépit des oppositions.

m. On se dcade, on prend parti pour une vérité contre une autre, la contradiction semble insuppor^* table, et on aime encore mieux se faire violence en rejetant telle ou telle proposition particulière, que de mécontenter absolument la raison, qui n^ se paye point de contradictions. Ensuite on choisit selon son inclination : les uns le visible, les autres l'invisible; les uns rhumain, les autres le divin ; on absorbe la création dans le créateur ou le créateur dana la création; on confond le corps avec l ànie nu l'àme avec le corps ; ou nie la liberté ou la chaîne des causes physiques, la liberté humaine ou la prescience et la pro^ idence de Dieu, le plan parfait du monde ou ses imperfections , la vie présente ou la vie future. Ainsi la science ramène T unité dans nos croyances.

IV. Mais cette unité est fausse, achetée au prix de la vérité ; les croyances détruites revivent, et plus d'une fois inquiètent Tesprit ; on ne pouvait les ad-

prendre quatre partis différents :

VOLTAIRB.

mettre, on ne peut non plus les rejeter. Que faire ?

Les forcer de vivre ensemble, en les accordant ; montrer que la contradiction est seulement apparente, et qu^au fond toutes ces vérités bien entendues vont ensemble ; qu il en est de Tordre de la raison comme, de l'ordre des phénomènes célestes, où deux forces opposées, celle qui éloigne du centre et celle qui y ramène, produisent par leur combat ce beau système que nous voyons ; enfin, que la vraie unité n'est pas confusion, mais harmonie. £n conséquence, on concilie toutes les vérités. Voltaire essaie tour à tour chacun de ces partis, et flotte entre tous, sans pouvoir se tenir à aucun. Trop philosophe pour se contenter d'abord du pur sens commun, il voit la difficulté d'en accorder les principes, et dans une foule de passages il la montre à nu. Puis il cherche à s*en tirer, et alors il a ses bons et ses mauvais jours. Dans les mauvais jours, l'àme est une fonction du corps et meurt avec lui, comme le son avec rinsti*ument, la liberté s'évanouit dans la série des causes naturelles, et le monde est la proie du mal. Dans les meilleurs jours, ou bien « après avoir cassé son fd , » il en revient à la croyance des simples, « aux arguments de bonne femme, » ou, plus hardi, il concilie le libre arbitre avec l'ordre général, avec la prescience et la providence divine, il admet le mal condition du bien dans l'univers, et la vie future complément nécessaire de la vie présente, pour effrayer les méchants. Et il faut avouer qu'il a été souvent hardi jusque-là. Pour ne citer que les plus grands de ses traités philosophiques, toute sa correspondance avec Frédéric sur la liberté, les sept Discours en vers sur PHomme^ le Poëme sur la Loi naturelle et V Histoire de Jenni^ sont dans cet esprit.

274 PBttIMOPËES DU XVIII* SIÊ€LB

Voilà quelle est la philosophie de Voltaire et quel est l'esprit qui Ta produite. C'est simplemient le bon

sens, qui, indépendant de tous les systèmes, repousse l'exagération et l'erreur, de quelque côté qu'elles viennent, de Tidéalisme ou de rempirisme.

Voltaire, en effet, n'est content ni de Descartes ni de Locke, et se borne à rétablir une à une les vérités du sens commun sur la toi de 1 évidence naturelle, chacune portant avec elle sa lumière, se justifiant par elle-même, isolée et indépendante. Même il essaie de les iiiojiti'er ensemble, formant un concert ; mais là il faiblit, et, malgré d'heureuses rencontres et de beaux mouvements, il n'atteint pas Rousseau, la belle profession de foi du Vicaire savoyard.

Il n'en a pas moins une place distinguée dans l'histoire de la philosophie moderne : il l'arrête sur la pente où Fidéalisme et Tempirisme la précipitent, et la remet dans le bon chemin ; il retient obstinément, avec l'opiniâtreté du bon sens, toutes les vérités premières que la réflexion emportée prétend lui arracher, et il réduit les systèmes à enfermer, à lier, à développer ces vérités premières.

(louuiit iii V ollaireenvisage-t-îl le monde? Croyait-il que tout est mal, par une injure envers la Providence, ou pensait-il mieux? 11 ne se cache pas la difiiculté du problème, a Des deux tonneaux ' de Jupiter, le

plus gros est celui du mal; or, pourquoi Jupiter a-t-il

> Lettre à M"' du Deffaiid, 1756.

VOLTAIRE

fait ce tonneau aussi énorme que celui de Cîteaux? ou comment ce tonneau.s'est-ii fait tout seul ? » Il n'est pas ennemi de F optimisme, mais de l'optimisme de Leibnitz. l.ors(|iie Leibnitz prétend que ce monde est le meilleur dea mondes possibles, Voltaiie est d'accord avec lui et avec tous ceux qui croient que Dieu existe. Evidemment, si Dieu a conçu un monde plus parfait, s il pouvait le créer et ne Ta point créé, il a choisi le mauvais parti» il est impailait, il n'est plus Dieu. C'est un raisonnement tout simple et tout géométrique, que Voltaire, en maint endroit, reconnaît excellent. Mais quand on a dit cela, tout n'est pas dit encore; on est optimiste comme le premier venu et non comme Leibnitz. Dans cette grande religion du genre humain il y a des sectes, et voici les questions d'où elles naissent. Ce monde, le meilleur par comparaison avec ceux qui pouvaient être, qu est-il en luimême? A-t-il ou non des défauts? S'il en a, sont-ils légers ou îi,ra\ cs;' Est-il bon pour rciiseiiiblc des créatures ou spécialement pourrhumanité, ou plus spécialement encore, pour chaque homme? £st-il bon par Theureux arrangement des événements particuliers, ou par la beauté des lois générales, ou par le dessein que ces lois exécutent? Parle-t-on enfin de la vie présente uniquement, ou de la vie future avec elle? L'optimisme est aussi dl\ ers que les réponses à ces problèmes. Voici celtd de Leibnitz. Le monde, collection de toutes les existenoes passées, présentes et futures, enfermant la vie présente et la vie à venir, est, dans l'ensemble, le meilleur que Dieu pût créer. Les mondes possibles étaient en nombre infini, car les événements possibles et leurs combinaisons sont innombrables ; parmi ces combinaisons. Dieu a choisi celle qui recevait le plus de bien, £lle admet le mal sans

276 PBILOSOraBS DU XVni* SlACLB.

doute, mds comme condition inévitable d*un bien

qui le surpasse ; totit compté^ tout rabattu^ c'est encore là qu'il s en rencontre le moins. De là, en toute circonstance, la nécessité pour Leibnitz d'atténuer le mal, d'exagérer le bien, psurfois des efforts désespérés puai l'aire rendre au mal le bien (fu'îl doit contenir; et aussi, lorsqu'il rencontrera quelque dogme où la bonté de Dieu semble compromise, il ne s'effirayera pas, et se montrera facile à l'admettre, sauf à se rejeter sur les conséquences heureuses. Ne les voit-il pas, il est sûr qu elles existent, et le voilà en repos. La faute heureuse d' Adam nous a valu le Rédempteur, felix culpa; les châtiments éternels et le petit nombre des élus l'inquiètent d'abord; mais il se rassure en songeant que ces événements entrent, de toute nécessité, dans le plan du meilleur des mondes. Arrivé là, on est tout près de les trouver confornics a la i alson et à la justice; aussi il décou\ re des principes philosophiques qui justifient l'éternité des peines.

Tel est le danger de l'optimisme : après avoir trouvé ce beau principe, l'esprit cesse d'agir, ou s'il agit encore, il se met à Taise, et perd ces scrupules qui sauvent la vérité; après ce brillant éclair, la raison épuisée ne jette plus qu'une lumière incertaine ou trompeuse. Ajoutez qu'une fois notre parti si bien pris de tout ce qui peut survenir, les misères de ce monde nous trouvent très-calmes ; les excès des partis, le renversement de la justice, au lieu de nous frapper douloureusement, de nous irriter, de nous armer, nous laissent le coeur froid, la volonté inerte, et n'ont de contre-coup que dans notre raison inaltérable. L'optimisme de Leibnitz risque donc d'engourdir et l'intelligence et la sensibilité. Il né produit ces effets ni toujours ni partout entièrement ; ils ^

Digitizod by G<.j..'^.v.

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sont une conséquence extrême, mais naturelle, et il

est naturel aussi qu on tente de les ])révenir. Enfermé dans l'optimisme qui l'enchante, Leibnitz n'entend pas les gémissements de F humanité, ni cette plainte partie de TOrient : a L'iiomnie ué de la femme vit peu de jours, tout pleins de misères; » ni ce soupir mélancolique de la riante Grèce : « Le mieux pour rhomme est de ne pas naître, et quand il est né, c'est de mourir; ni enfin, tout près de lui, Bossuet qui remercie Dieu d'avoir mêlé une goutte de joie à la vie humaine pour en tempérer F amertume infinie. H oublie les maladies de F intelligence et de la liberté, tant d'erreurs, tant de doutes, la volonté î<e débattant entie l'ivresse des passions et Fimpuissance. Et pourtant, c'est là F homme éternellement.

Ce que Leibnitz n'entend pas et ne voit pas, Voltaire le voit et l'entend ; de là Candide* En un sens, c'est un livre diabolique ; il semble voir F Esprit du mal lui-même qui enveloppe les hommes dans un réseau inextricable de folies et de misères, et so rit de leur peine. La fin adoucit cette impression ; après tant d'infortunes, les héros, ou si Fon veut, les victimes, trouvent un bonheur estimable dans la solitude et la médiocrité, cultivant en paix leur jardin.

C'est bien Fopinion constante de Voltaire sur la vie humaine (sa correspondance entièré en fait foi) , et riui])ression qu'il a emportée de son long voyage dans le monde : a Après avoir bien réfléchi * à soixante ans de sottises que j'ai vues et que j'ai faites, j'ai cru m* apercevoir que le monde n'est que le théâtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle, ou ridicule , et un ramas de vanité à faire mal au

« Lettre à M"' du DeiTaDd, 1701.

i78 PlIILOSOPHfiS W XVIir SliCLB.

cœur... Les hommes sont tous Jean qui pleure et qui rit ^ ; mais combien y en a-t-il malheureusement

qui sont Jean ([ui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie, Jean qui tuel... Il y a"^ des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait toujours pai' ces cotes. » Il peint ^ d* abord le genre humain de profil dans la première édition de ï Histoire générale; dans une autre, de trois-quarts ; Candide le peint de face et en raccourci. C'est F Enfer de Dante remonté sur la terre, Tartarus hic nobia est. Son expérience personnelle est là. Insulté par un grand seigneur, puis battu par ses valets, et contraint de dévorer cet affront ; emprisonné a la lîastille pour des couplets qu'il n'avait pas faits; forcé d'abandonner la France ; privé par la mort d'une ancienne et douce affection ; éprouvant trois années auprès du rm de Prusse, et toute sa vie avec le duc de llichelieu et ses pareils l'amitié diOicile des grands; dupé par des fourbes, trahi piir de lâches amis, calomnié et poursuivi sans cesse, il ne trouve le repos que sur la fin de ses jours à la campagne, parmi ses bœufs*, qui lui font des mines. Disciple de Pythagore, dans ^ la tempête, il adore Téchô. « Vive ^ la campagne, ma chère nièce; vivent les terres, et surtout les terres libres, où Ton est chez soi maîti e absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à pay^ l C'est beaucoup d'être indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de Têtre en France, cela vaut mieux que d'avoir fait la Henriade. » « Le monde ~ est un grand naufrage ; la devise des

> Letu« àM"«du D«ffiind, 1711. < Lettre à M. Pinto, 17G2. — * UUre à d'AI., 1763; — à d'Arg., 1761. — « Lettre à d'Arg.» 1761. — ^ LeUre à d'Al., 1774. - • Lettre à M-« de Fontaine» 1761*

' Lettre au chev. de R.,.Xf 1760> et paum.

VOLTAIRE

hommes est : Smire rjni peut!)) C'est bien là son dernier mot sur le monde, et le résumé de la sagesse humaine. Mais, une fois sauvé, que faire ? Se réjouir, sans nul souci des malheureux que battent les vents contraires, et laisser aller le nioiide comme il va, content d'échapper à la fortune ? Voltaire le dira : <c J'en reviens ^ toujours à Candide : il faut finir par cultiver son jardin : tout le reste, excepté l'amitié, est bien peu de chose; et encore, cultiver son jai'din n'est pas grand' chose. » Ailleurs , c'est mieux encore : « Mon Dieu, que si j'ai* de bon foin cette année, je serai heureux ! « Ne croyez pas ses paroles, et croyez sa vie. Quoi qu'il en dise, la destinée de l'homme n'est pas de cultiver son jardin : il ne l'a jamais cru. La liberté l'a visité ^ déjà vieux, mais non désarmé : Libertds fjuœ sr/vi tamen 7y'sj/r.fif, spfl noir iurruion. Pourquoi donc ces armes ? Ce n'est déjà plus là (landide. Est-ce Candide encore qui envoie * du pied des Alpes à Paris des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots? A quelle époque de sa vie Voltaire a-t-il été plus actif, plus audacieux, a-t-il renmé plus fortement le monde qu'il avait déserté ? Mais, pour le remuer, il ne faut pas pi ut lamer (pi'on le remue, et le doux Candide ne sera jamais soupçonné.

L'étrange roman dont il est le personnage, est bien un portrsût réduit de l'humanité, comme la voy dt Voltaire; mais qu'on ne rouhlie pas, c'est aussi un livre de polémique» armé en guerre contre roptioiisme de Leibnitz, de Pope, de Shaftesbury et de Bolingbroke, principalement contre Leibnitz, le premier et le plus grand, avec qui Voltaire avait bien d'autres querelles.

» l.eUreà d'Arg., 1763. — ^ ï.etire à d'Aig., I7G0. — » LelUe à Algaiolli, 17G0. — * LeUrc à M™'' du DeÛand, 17G0.

PHILOSOPHES DU XVlll' SIÈCLE.

Dans plus d'un écrit, il combat Toptiinisme par la

raison, dans son pdëme sur k Désastre de Lisùo/uw, par le seutiineat, ici par le ridicule* Il pensait que le ridicule ^ vient à bout de tout ; que le ton ^ de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique IVcinraise, celle qui se chante le plus aisément; qu'on doit être sûr du succès quand on se moque gaîment de son prochain. Sa prière à Dieu est originale : O Dieu 3 des bons esprits ! Dieu des esprits ju.^tes, Dleii des esprits aimables, répands ta miséricorde, sur tous nos frères, continue à confondre les sots, les hypocrites et les fanatiques I Plus nos frères feront de - bons ouvrages, en qnel(|ue genre que ce puisse être, plus la gloire de ton saint nom sera étendue. Fais toujours réussir les sages, fais siffler les impertinents. » « Je ne me * souviens plus, dit-il quelque part, quel était Thon nète homme qui priait Dieu tous les matins que ses emiemis fissent des sottises. » 11 le connaissait pourtant bien.

11 avait la puissance de cette arme du ridicule, il l'avait assez eissayée ; il la mit au service de ce qui lui semblait être le vrai. Il porta des coups terribles sans doute ; mais quand on se bat, il ne faut pas se battre mollement. La modération louable (|ui dans un duel entre hommes s'ai rète au j)remier sang, n'est pas de mise dans un duel entre doctrines ennemies ; des engagements qui se reprennent toujours, qui ne décident jamais rien, sont funestes à la vérité. Platon n'a pas craint de blesser la sophistique, ni Pascal le jésuitisme. Dans de telles luttes, l'ironie tempérée n'est qu'impuissance.

' LeUre à d'AL, 1766. — > Lettre à du Oeffand, 1766; lettre à BelvëUQ», 1763. 'LeUreà M. SauriD, 1761; leUre à Uami., 1767. - < Lettre à d*AL» J76S.

VOLTAIRB.

Coaime on reconnaît bien dans Candide la main qui a fait la ûmiribedu docteur Akakia^ cette raillerie cruelle qui exila le Franc de Pompigiiau dans sa pi ovince, empoisonna le reste des jours de Maupertuis, fit huer Fréron par le public de tout un théâtre, et Faccable encore aujourd'hui. C'est le secret, formidable en France, d'attacher à un système, à un personnage, un mot qui désormais fait corps avec lui. Parle-t-on devant quelqu'un des cantiques sacrés de le Franc de Pompignan : Ah I oui, répond-il aussitôt :

Sacrés ils sont» car personne n'y touche.

Se présente^t-ilà la cour, le Dauphin lui-même répète

le vers :

Et l'ami Pompignan pense être quelque chose.

Les laquais fredonnent le refrain :

vive le Roi et Simon le Franc, Son favori.

Si on n a lu VAkdkia^ on ne se fait pas une idée de

ce que peut la malice liuniaine. C'est toujours, il est vrai, le même ridicule qui revient, toujours la malheureuse entreprise de disséquer des cervelles de Patagous pour reconnaître la nature de Tàme; de creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour connaître ce qu'y s*y passe; la pensée étrange que la mort n*est que la maturité des animaux, et que pour empêcher un homme de mûrir, il faut l'enduire de résine; mais cette .même plaisanterie est toujours nouvelle par le lieu où elle est placée, par la fable qui l'introduit. Comme ces motifs de musique qui reviennent les mêmes par des chutes diverses, elle s'empare de l'oreille et s'imprime dans l'esprit. Dans

Digiii^u

28^ PHILOSOPHES Ut XVlir SIÈCLE.

Candide aussi ce n'est qiriin mot, qui reparaît à chaque page, à chaque infortune nouv€dle : a tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possi* Lies. » Du roman il a passé dans le monde, dans'la conversation, on l'a répété sans en connaître Tori* gine^ il est devenu populaire ; et l'optimisme, qui a\ oii tenu contre des arguments énormes, a été tué par ce petit mot*

Est*ce à dire que Voltaire est pessimiste ? Non ; il répétait après Leibnitz que Dieu a choisi le meilleur monde, c est-à-dire le plus sage, mais U ne pensait pas pour cela que nous vivons dans Tordre et le bonheur. (( La fm ^ de la s ie est triste, le commencement doit êtie compté pour rien , et le milieu est presque toujours un orage. » La condition de T homme ici-bas lui paraissait tout simplement passable. En butte à mille maux, la frivolité ^, la gaieté, le travail Tempêchent de se pendre. Le secret contre le suidde est d'avoir toujours quelque chose à faire. Creech, commentateur de ^ Lucrèce, mit sur son manuscrit : « N. B. Qu'il faudra que je me pende quand faurm fini mon cofnmentaire. » Il se tint parole. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps. Grâce à ces remèdes peu héroïques, il est vrai, mais efficaces, Voltaire s'accommode de son sort. Malade toute sa vie, il ne se regarde pas comme la plus heureuse de toutes les créatures, mais * il n'y a point de malade plus heureux que lui. Il passe ^ son temps à faire des gambades sur le bord de son tombeau, et c est, en vérité, ce que font tous les hommes.

* Lettre à d'Arg., 1768. — ' Letae a M*^ ' du Deffand, nco ; lettre à d'Arg., 17C7. — * Uictionn. pliil. art. de Cnton et du binadt. — * LeUie à Fréd., 1738. - LtUiti à M'*'^ du DeUand, 1771.

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