‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

t'iDËE DE DIEU s' ACHÈVE PAR LA SCIENCE ET LA VERTU.

La science découvre, chaque lûècle, un peu plus de

Fordie du nioîide. Ce qu'elle en voit la ravit, et elle enti'evoit des merveilles. Aussi eUe renonce aux systèmes ai bitraires, convaincue que nos plus belles in* ventions pâlissent auprès de la réalité, et elle consent à apprendre de Dieu lui-même , pailant par les niouve-

CflAHTR£ iV*

ments des choses, ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait, ce que c'est que la sagesse.

La vertu nous prend où la science nous laisse, pour îious concliàre i)]m avant dans la connaissance de Dieu. Vous ne croyez pas que le premier \ onu soit capable d'entendre ces œuvres exquises de Virgile, de Raphaël, de Mozart, où un reflet de l'harmonie paraît, et vous voudriez qu il entendit Thaï morne elle-même l Vous défendez à des Âmes basses, grossières et méchantes de comprendre les nobles actions des héros et des saints, et vous pensei iez qu'elles s'élèvent naturellenient à l'intelligence de la bonté et de la sainteté infinies ! Pour avoir Fidée et le goût de ces qua* lités excellentes, il faut les voir quelque part : si on veut, à un degré plus humble, mais les voir certainement. Or c'est en nous-mêmes, dans nos aspirations et nos combats, que s'esquisse cette image de la perfection morale, qui ensuite, agrandie comme il convient, est rapportée à Dieu ; et celui qui ne la trouve pas là, ne la trouvera nulle part : il ne sait ce que c'est. Il ne suflit pas de connaître ces qualités parfaites, il faut désirer qu'elles soient en Dieu, n'avoir pas à craindre qu'il soit sage et qu'il soit juste. Or la vertu seule a intérêt à ce que Dieu soit lui-même. On a beau faire : pour achever en soi l'idée de Dieu, le génie ne suffit pas ; il y a dans ce savoir des sommets où n'atteignent que les plus hautes âmes ; et nous tous, partagés entre le bien et le mal, nous devons incliner notre science des choses divines devant la science de ces &mes meilleures qui, dans un cercle étroit, dans une humble condition, étrangères aux écoles, ne savent que la vertu.

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ESSAI SCm LA PROViDE>C£.

CKiPITRE V.

mfiU PRÉSEICX A l'aHE par le ftEIITUIEliT.

Jusqu'ici, pour coniuiître ce qui 8e peut connaître de INeu, nous ne nms sommes adressé qu'à h rai-

soii, et iir)us aurions craint, en nous adi*es.sant an sentiment, défaire, à la place d*une science sévère et solide', une science de fantaisie ; mais nous nous gardons bien d'en méconnaître la puissance. Rien de ce que Dieu a fait n'est mauvais, et rien n'est bon qu à sa place. Le sentiment est ce qu'il est, quelque chose d'admirable, qui ne remplace pas la réflexion, mais que la réflexion ne remplace pas non plus.

11 est la raison émue. Or, cette émotion donne toujours à l'écrit une singulière sagacité. A chaque instant, la passion nous fait apercevoir dans ceux que nous aimons des qualités qui resteraient éternellement cachées à Tœil indiffèrent : Tamour, né de Tin** telligence, réagit sur elle et l'aiguise, puis s animant par les découvertes qu'il a provoquées, à ce nouveau degré il acquiert une nouvelle vertu ; tous les deux ^andissent en proportion, se fortifient par leur influence réciproque, et parviennent enfin : Famour à r^thousiasme, et.rintelligence à ce point merveilleux de pénétration où elle voit une autre âme penser et sentir à découvert. Eh quoi ! si la passion aide ainsi notre esprit dans l'étude des créatures, sera-t-elle donc impuissante quand il s agira de connaître Dieu? Ici-bas elle est souvent déconcertée et paralysée par la vue de quelque imperléction ; n'aurait-elle pas au contraire une énergie constante et toujours croissante

CBArim V.

dans l'étude de l'être aonveraineinent parfait? £n lui point de tache , point de défaut , un éclat qui jamais

ne pâlit, et dans sa sagesse et sa conduite des profondeurs adorables. Youdriez-vous donc les pénétrer uniquement avec les lenteurs de l'analyse et les artifices de la déduction? Pour saisir un si grand objet, est-ce trop de toutes nos puissances ? Ne serait-ce pas une folie d'en retrancher quelqu'une et de nous mutiler à plaisir ? Sans doute l'intelligence a suffi pour découvrir son pouvoir irrésistible et pour admirer son dessein dans la construction de ce monde , seule elle a reconnu le maître et l'artiste ; mais qui donc, si ce nest l'amoui-, lui a donné son vrai nom, le nom de père? Qui donc, si ce n'est ce même amour, plus fort encore, a tempéré la majesté du père, toujours imposante, pour lui donner le sourire affectueux et rassurant d'un ami? Ce n'est plus mainlenant ce Dieu impassible qui, satisfait de pousser le monde en avant, méprise les individus qu'il écrase; ce politique qui, absorbé dans le maintien de runivcrs, dans la conservation des lois et des genres, n'a pas un regard pour les chétives créatures que ces lois inflexibles frappent et que ces genres immortels dévorent ; cet artiste qui, uniquement attentif à riiarmonie de ses sphères, n'entend pas les gémissements et l'appel des âmes en souffrance ; ce monarque perpétuellement irrité, qu'il faut apaiser avec des hécatombes; ce maître ignorant qui, à travers la fumée des victimes, ne distingue pas, du haut du ciel, la supercherie de ses serviteurs ; ce n'est plus la puissance jalouse qui s'offense et se venge de la vertu d'un homme; ce n'est plus pour nous ni un despote, ni un rival : il dépose ses menaces et ses terreurs, et vient se mêler, invisible, aux sublimes entretiens de Malebranche

ESSAI Sim LA raOTlDBNC».

avec ses tBseiples, on s'asseoir familièrement près de l'auteur de Xlmitatim : là pour ouvrir les intdli*

gences, pour servir d'interaiédiaire et d'interprète dans de religieuses discussions, ici pour façomier la volonté, et guider la créature vers cette perfectkm idéale, qu'il n'aime à posséder que pour la conuuuiii-' quen

Puis, aussi loin qu'aille la raison, que pouvons-nous

par elle? Remonter de Tunivers à sa cause première, des choses bornées à leur principe infini; mais si nous concevons qu'il faut un Dieu, avons^nous quelque vue de Dieu lui-même? N'est-il pas plutôt pour nous une conclusion rigoureuse, une nécessité logique, qu'un être vivant ; et a-t-il été donné au syllogisme, à une forme abstraite de raisonnement, la vertu merveilleuse de nous transporter jusqu'en la présence de l'Éternel? Sans contredit, l'être que nous atteignons par ce procédé est distinct de tout autre, il possède en propre le caractère de l'infini ; je l'avoue encore, oe mot a un sens très-bien déterminé, nous pouvons raisonner très-juste sur l'idée qu'il traduit, dire ce qu'elle comporte et ce qu'elle exclut; mais il ne faut pas croire que cette idée, sans autre secours, suscite en nous la représentation de l'infini lui-même. Quand le géomètre détermine les propriétés des figu*res, d'une figure de cent côtés , par exemple , s'en reu ace-t-il une image exacte, et fait~il autre chose qu'en développer la définition? Quand l'algébriste, remplaçant des lignes par des lettres ; leur fait subir des changements multipliés , a-t-il vraiment devant les yeux ces lignes et leurs intersections divers«:s? Quand le chimiste se propose les formules de certains corps et opère sur ces formules, croit-on que dans ce moment même il imagine les corps avec ieur^

CBAMTRI M

foime esseatielle et leurs diverses propriétés? lin chiflre nous donne-t^l le spectacle d'une armée, d'une hauteur, d*une étendue? Non, dans tous ces cas nous sojBmes eu face de nous-mêmes, de uotre esprit, des signes qu'il a fabriqués, et non en face des choses. xVIais que faut-il pour voir léelleuient cette ligure aux cent côtés, ces lignes dans leurs vrais rapports, ces corps', cette année, cette hauteur, cette étendue? La science est inutile, il n*y faut qu'un ignorant : placez-ie devant la natuie et qu'il ouvre les yeux.

Les philosophes ne sont- ils pas souvent comme ces

alg(''bristes et ces géomètres, etc. Pendant qu'ils s'écartent de la lumière et du bruit, seulem^t attentifs au mouvement de leur pensée travaillant surFessence de Dieu, qu ils expriment et enferment dans leurs formules, l'homme simple, qui n a jamais médité sur ces matières, va rencotiti^er sur sa route ce que le savant cherche en vain ; le le\ er ou le coucher du soleil, l'obscmité étmcelante de la nuit, l'aspect de la création du sommet d'un pic, l'immensité de la mer, un orage, une toile, un marbre d'un grand maître, un vaste monument d'architecture, une lai-ge composition musicale, une action héroïque, lui révèlent l'infiuL Un jour, le philosophe, lui aussi, fatigué par un travail continu sur des idées arides, abandonne les livres et la méditation ; il veut quitter pour uu instant ces spéculations pénibles sur l'infini, et descendre, pour récréer son esprit, dans le monde des choses limitées ; il va vivre un instant de la vie des autres hommes, voyager comme eux, et amuser son imagination par la variété des spectacles ; à peine a-t-il fait un pas, le voila en lace des grandes productions delà nature et de l'art; il est agité d'une émotion incou^

888AI m LA PKOTIDENCB.

nue, il voit, pour la première fois, quelque chose qui lui avait jusqu'alors échappé ; ce n'est plus cette gène

de Fesprit qui se replie sur soi pour saisir et décomposer ridée (l'iuiiai, c'est Tiufini lui-même qui lui apparaît, et descend dans son âme, qui s'ouvre pour le recevoir. S'il y a un iiionieiit où l'on soit proche de Dieu, pour ainsi dire, c'est dans ce moiuent-là ou jamais. Alors Dieu n'est plus seulement l'auteur caché d'un -^ffet visible , l'ouvrier distinct et détaché de son œuvre ; il se manifeste plus directement par un attribut qui lui est plus intime que ses œuvres et forme son essence même, l'infinité*

Il faut donc que la raison et le sentiment se concilient, que l'amour accompagne la réilexion; seuls ils ne sauraient se suffire, et peuvent se compléter par leur alliance. Qu'est-ce en eiïet que ce sentiment de rinfmi? Il est vif sans doute, mais il est rare : nous sommes presque toujours retenus ou promptement rappelés au milieu des misères de notre condition matérielle; de plus il est passager et s'épuise aisément; l'homme a donc besoin, dans le cours ordinaire de sa vie, d'un appui plus durable : c'est la réflexion qui va le lui fournir. A côté du sentiment, pour l'évoquer au besoin, elle mettra l'idée d'inlini, qui reparait à notre ordre ou s'éveille en nous d'elle-même, en tous lieux, par le seul travail de l'esprit, et n'a pas besoin, pour naîtie, du tableau passager des choses. D'un autre côté, l'idée d'inlini n a rien qui nous touche, qui nous soulève ; et d'ailleurs nous pouvons nous faire souvent illusion sur ce qu'elle renferme, comme les empiristes qui la faussent, en la rapetissant. Qui donc lui donnera un corps, pour ainsi dire, de ma-< nière (in' il nous soit impossible de la méconnaître? Le sentiment seul possède cette vertu. La réilexion,

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