III I I
VOLTAIRE
n fiaiut ^ jouer avec la vie jusqu'au dernier moment. . . .
C'est un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Pauvre idée, usage médiocre de la vie', assurément ;
mais il y a dans Voltaire une conception plus haute et plus équitable de notre destinée. Il l'a dit : «Je ferais gràce^à cet optimisme, pourvu que ceux qui soutiennent ce système ajoutassent qu'ils croient que Dieu, dans iriie autre vie, nous donnera, selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive eu ce monde selon sa justice. C'est Tétemité à venir qui fait Topti-misme, et non le moment présent. » Ailleurs :
Un jour ^ tout ura bien, voilà notre espérance; | Tdut ést bien aujouréthui^ voUà rillusion.
Et plus loin :
Un ealife autrefoiSi à son heure dernière, Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière .* Je t'apporte, ô seul roi 1 seul être illimité ! Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité,
Les défautiî, les rpgrel?, les maux et l'ignoraDce. Mais il pouvait encore ajouter l'efp^rance.
Par-dessus toutes les fables que nous ont laissées les Grecs, il aimait la fable de Pandore. A cette doctrine consolante répondait une maxime de pratique hardie et salutaire : que tout soit i>ien ou mal, tâchons que tout soit mieux.
Telle est l'opinion de Voltaire sur le monde. Il croit que cet univei's est le meilleur qui pût être, iiimis, pour être le meilleur de tous, ii ne le trouve pas irréprochable, et en exagère les défauts ; il ne conçoit pas
* LelUe a iM"*^ ûn Deffand, 1761 ; lettre a M™ du Detlarid. UGl.— * Lettre à M. Vemes> 1758. — ^ Poème sur le désastre de Lisbonne, ou examen de cet axiome : « Tout est bien. »
PHILOSOPHES BU XVlll* 8IÈGUS.
pourquoi le mal existe, et pense voloutiers que Dieu
n'a pu mieux faire ; il espère que tout sera bien un jour, et voit le progrès s accouiplir sous ses yeux, mais sans se pénétrer de la beauté de cet ordre qui tire le bien du mal ; la vérité est dans sa main, il n'ose la saisir. Le sentiment des problèmes, à ce degré-là, n'est plus une (jiialité, c'est une maladie : « La sagesse doute où il faut douter^ et afllrme où il faut affirmer. »
Il n'y a que deux gi andcs doctrines sur la perfection de ce monde, et il n est pas si difficile de choisir. Suivant Tune, Dieu conçoit le plan magnifique de l'univers et Texécute lui-même, il n'appelle Thomme que comme spectateur : vois et admire, garde-toi de critiquer* Ces ombres qui te déplaisent arrivent le jour ; ce personnage difiorme qui te choque fait ressortir la beauté qui t'enchante ; chaque couleur, chaque trait est pour l'ensemble ; pris à part, il peut être blàmé,rapporté au tout^il est irréprochable» Convaincu de cette vérité, contemple ce chef-d'œuvre en silence, > et prends garde d'y rien mettre du tien. Suivant l'autre doctrine, Dieu encore conçoit le plan du monde avec sa sagesse infinie ; il achève lui-même l'univers physique, impose àla matière les lois d'où dériveront fatalement tous ses mouvements et leur harmonie; quant au monde des esprits, il lui iixesa destinée, il veut qu un jour la vérité et la justice y résident, mais il ne les y place pas lui-même et il donne à l'homme cette mission. Que parle-t-on de Prométhée qui, dérobant le feu du ciel, encourt la colère de Jupiter et un châtiment terrible ! Dieu , quand il a formé l'homme, a gravé dans notre raison l'idéal d'un monde parfait où régnent sans ennemis la vérité et la justice ; il nous a communiqué le pian conçu par sa souverauie
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VOLTAIRE
sagesse; il a fait plus, il a mis dans notre cœur l'amour de cet idéal, T enthousiasme de cette perfection, une portion de ce feu divin qui crée , qui anime les formes mentes de TioteUigence. Cette ardeur secrète, sans cesse renaissante, qui nous dévore, est notre gluire, elle n'est poiiit notre châtiment. Poursuivi par le rêve de Tidéal, Thomme s'agite et ne peut goûter le repos; les yeux fixés sur cet exemplaire immortel, il tente de le traduire ; mécontent de ses ébauches, il efface, il corrige, souvent, dans son impatience, re^iplaçant une erreur par une erreur, une injustice par une injustice, qui sera emportée à son tour, quelquefois par une vérité solide, par une pratique équitable, qui ne périront point. Ainsi, à travers ces tentatives avortées et reprises, l'œuvi'e avance, la science s' accroît, les institutions s'améliorent, la cité de Dieu se dessine dans la nuit. Quel spectacle! et qn il est vraiment divin ! Dieu pouvait d'un coup achever le monde, il ne Tapas voulu, il s'est adjoint l'homme, et c'est une créature ignorante et vicieuse qui enfante la vérité et la justice. Nous ne sommes donc pasa Dieu des rivaux mais des associés, car il est exempt d'envie. Le père qui a formé Tàme de son fils, lorsque ce fils fait une bonne action, n'en est point jaloux. Qui pourrait à ce moment lire dan.> son cœur, v verrait le contentement sévère de la sagesse qui a porté ses fruits et la douceur de la tendresse paternelle avec ses ineifables complaisances. Or (pi'est-ce que Dieu, sinon un père, sans nos aveuglements et nos lâchetés?
dette doctrine est-elle donc si abstraite, si compliquée, qu'elle doive effaroucher une raison amie de la clarté et de la simplicité? Non sans douit ; mais encore faut-ii oaer croiie ce que l'œil ne voit pas, ce que la main ne touche pas. Voltaire croit à Dieu, à la
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PBaOSOPHES DU XVIll* SIÈCLE
liberté, à la vertu ; c'est fort bien, ce n'est pas assez.
Où tend ce travail si dur de Thoiiuiie sur lui-même? Pourquoi tant de fatigues, de privations, de sacrifices? Si tout finit avec le corps, qu'importe que je tombe un peu plus ou un peu moins parfait dans le néant? Quoi î Dieu nous donne une part de sa raison et de sa liberté, il fait briller devant nous l'idéal éclatant de la vertu, il descend lui-même dans la conscience avec ses douceurs et ses terreurs ; et nous n'a- \(J^ que quelques pas à faire entre deux abîmes! quelle contradiction ! et quel danger encore pour la société, si les méchants ont l'impunité assurée ! Voltaire le sentait bien, il conipreiiait que la destinée humaine est incomplète ici-bas, et qu'elle se dénoue dans l'invisible, mais pour la suivre jusque-là, il fallait consentir à perdre terre, et son esprit n'avait pas' ce courage, fl accable la Sorbonne qui damne Trajan et Marc-Aurèle; mais lui, que fait-il de ces âmes généreuses? il veut des peines pour les méchants, et sauverait Fenfer pour y loger Fréron, mais il n'ouvre pas le ciel aux héros; il ressent une profonde aversion pour le dogme de la vie future, telle que le catholicisme l'entend : sa raison rejette ces récits intrépides d'un monde d*où personne n*est revenu, et sa compassion s'émeut pour des misères innombrables et infinies ; devant un tel monde il goûte le néant ; mais le néant à son tour le repousse, et il reste suspendu dans le vide, trop craintif pour se faire une doctrine suivant ses instincts, et garder la vie future en la consolant Et pourtant, si on veut juger de T excellence ou des défauts de la création, c'est de là, c'est de cette réprîon invisible qu'il faut l'oljserver. Attaché au globe, on est emporté par son mouvement, on ne voit que le commencement et le milieu des choses, sans la
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VOLTAIRE
fin <|ui les achève^ et on s'agite tristement, comme
Voltaire, dans un monde mutilé,
Ce que nous venons de voir, ce sont les opinions . de Voltaite, ce n'est pas Voltaire lui-même. Son génie
est la raison, sa passion, la passion de la raison. Il n'avait pas de quoi se contenter : ni la société ni la philosophie de son temps ne pouvaient lui plaire* Nulle liberté politique, un despotisme faible et mesquin, des tyrannies de seconde main sans nombre et intolérables; la liberté de conscience, la liberté sainte par excellence, violée, passant tour à tour « de la griffe des renards à la dent des loups ; » la liberté de la presse nulle, les livres censurés, mutilés, arrêtés à la frontière ou brûlés; le secret des lettres méprisé; nulle sécurité personnelle sous le régime des lettres de cachet : la justice aveugle ou fanatique et cruelle. Voilà le tableau que Voltaire avait sous les yeux. 11 entendait aussi parler d'hérétiques brûlés la veille en Espagne, et sa mémoire frappée lui rappelait dans tous les siècles et dans tous les pays de semblables désordres : partout des persécution? religieuses, les dragonnades, la Saint-Barthélemy, les Albigeois, les martyrs, Hypatliie et Socratc, partout la pensée humaine opprimée, partout des guerres avec leur cortège d'injustices et de barbaries, partout les individus malheureux et méchants. Sans doute, il ne voyait pas Thunianité en beau, il était en Fiance un mécontent; mais dix ans après sa mort éclatait la révolution française, et ceux qui la firent étaient aussi des mécontents. Il en faut pour remettre sur pied la justice ren**
PUiLUSOPHES DU XVUI* SIECLE.
versée; révolutions politiques, scientifiques, religieuses, qui font marcher le monde, naissent du niécontentement.
En l'absence de féquité, la vérité a de quoi consoler mie àme. Oui, mais Voltaire la cberchaiten vain autour de lui. La philosophie dominante devait lui inspirer une médiocre estime. Descartes avait bien reconmiaudé de ne croiie quà l'évidence, luais il avait déserté sa maxime; emporté par l'esprit de sys* tëme, il avait entraîné avec lui Malebranche, Spinoza, Leibnitz, pour ne citer que les plus grands d'tuue ses disciples. Jamais école n'aflichatant de scrupules, et ne fournit tant d'hypothèses. Voltaire assistait à sa df^cadeuce. Les systèmes du uio\en âge et de Fanùquité, les religions non plus n'étaient pas faites pour le séduire. L'érudition qui les exposait n'était pas assez J'orte, ni au service d'une cii tique philosophique assez profonde et assez équitable : elle ne montrait que contradictions entre les doctrines, et dans chacune d'elles des extra\ avances. Ainsi, désorch e réel ou appaient pai*tout, dans les institutions et les idées.
Oue la iciisoii vienne donc l'établir l'ordre. Mais quoi! ii'est-elie pas déjà venue? Bossuet n a-t-il pas institué en France la royauté du bon sens? Alors que reste-t-il ([u'à connnenter sa pensée et la mettre en vigueur ? Jit voilà le rôle de Voltaire tout tracé, s'il possède vraiment ce bon sens que lui accordi^ l'opinion universelle. C'est toute une question ; mais il est inutile de T examiner, si on n'y doit pas apporter une entière bonne foi. Oui, le bon sens de Bossuet est exquis, m«s celui de Voltaire rfest pas méprisable ; et pourtant leurs pensées sont ennemies. Est-ce donc que le bon sens se combat lui-même ? ou n'est-ce
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pas plutôt que le bon sens de Voltaire n esl pas celui de Bossuet? £t en eilet, Tun de ces hommes est le théologien qui oi^anise une doctrine reçue, et met une raison admirable au service d'un principe qui la surpasse; l'autre est le philosophe qui pousse droit aux principes, et ne reçoit rien que sur la loi de l'évi^ dence. Ce sont eu présence la discipline et la lumière. Arrètons^nouB un moment devant ce contraste. Aussi bien je ne crains pas d'associer ici les noms de ces deux grands personnages qui, contraires par la vie, la doctrine et T instinct, mais pareUs par le génie, ont régné chacun sur tout un siècle avec une égale puissance, et conduit l'esprit humain.
D'abord Bossuet. bon sens, chez lui, est cette sagesse qui, placée au cœur d'une doctrine, pénétrée de son essence, admet ce qu'elle appelle, rejette ce qu'elle repousse, en conserve l'unité, et à la fois pénétrée de ses intérêts, retient tous les principes dans la mesure, les tempère les uns par les autres, et les empêche de se dévorer ; comme la vie, recevant les éléments amis et excluant les éléments ennemis, animant chaque organe, et maintenant le tout en équilibre, conserve la forme du corps, son organisation, sa santé et sa puissance. (Croyez-l'en luimême, il u'aime pas ces hommes plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le rai* sonnement bur le penchant, et plus propres à commettre .ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle. Supprimez, dans le catholicisme, l'intermédiaire universel entre Dieu et l'hoin lue, Jésus-Christ et son Ka;lisc, et vous supprimez le catiiolicisme lui-même ; or, le (juiétisme tend là : il porte T&me jusqu'en présence de Dieu par la seule vertu de Tamour ; Bossuet le vdt : « 11 y va, I. 17
PHILOSOPHES M2 XViil* SIÈCLE.
dit-il, du tout pour la religiou ; » et il accable X' éueloD par ce mot d'une énergie sublime : a II marcbe
couiiiic il la ton s sur Jésus-Christ. » Sans les miracles, le catliolici&me u est plus; il uait d*un miracle, et s'établit par des mirades, il suppose constamm^eut * Vaction particulière de la Providence dans la nature et dans Tàme humaine ; l'idée que la création est con* duite par des lois générales, immuables, le mine donc entièrement. Malebranche, dans son traité de la Nature et de la Grdce^ établit fortement cette constance des lois universelles, puis il tente d'expliquer la providence particulière par un tour forcé et inintelligible. Il faut \xÀr comme Bossuet reprend ce système» avec quelle assurance il repousse ^ et le principe si dangereux des lois uniformes, et les exphcations naturelles des miracles, condamnant ainsi par avance dans un seul bomme toute cette école de théologiens qui devait, un siècle plus tard, ôter aux mhacles le miraculeux, et les ranger dans la physique. 11 remonte plus haut : reconnaissant dans le disciple son maître Descartes, et dans le principe de l'école distin*2^uant ce qu'il renfermait secrètement encore et que le temps devait en £aire sortir, il prophétise le grand combat qui se prépare contre l'Eglise. La perfection sévère de la vie chrétienne s'accommode mai des émotions du théâtre, de tous ces plai-^ sirs qui excitent les passions de feu ; aussi il condamne sans pitié les tendresses de lUicine, les accents passionnés de Lulli, et lance couti*e Molière expirant la sentence terrible : malheur à ceux qui rient 1 Dans la politique, il croit au droit divin de (lésar. Dans l'histoire, il ne voit que le peuple juil dépositaire de la
' Lettre à uh discipie Uu P. MalcbraucUe. Lettra 139.
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tracBlioTt. Enfin , pour sauver Funité de la fol com-
proinise par les dissidents, il u pousse ^ au plus loiu la doctrine des contraintes. »
Que de génie dépensé pour soutenir ces maximes ! Quelle merveilleuse pénétration, qui devine dans les effets l'action secrète des causes, et dans les causes elles-mêmes les effets qu'elles retiennent encore! Quelle science de riiomme, science impitoyable,' qui démêle au fond de notre esprit et de notre cœur tous les mouvements opposés à sa doctrine, les pensées, les instincts ennemis, inconnus à celui qui les porte, et les traîne au grand jour pour en faire justice 1 £t pourtant, qui de nous, à cette heure, oser^dt conseiller ou justifier la contrainte envers les dissidents? La génération qui a élevé un monument^à Molière ne souscrira pas sans doute à Tanathème si cruel que Bossuet lance contre lui; elle se met avec Kacine auteui* de Bérénice contre Racine repentant, avec Lulli contre celui qui proscrit la musique passionnée; elle absout tous les grands artistes de tous les temps, les applaudit et les honore ; elle sait qu'il est dangereux d'agiter les passions, elle le défend à Timmoralité, mais elle le permet à Tart, qui purifie ce qu'il touche, et n éveille les passions (Jue pour les élever. L'auteur de Y Histoire universelle n'a jamais trouvé plus d'admirateurs, moins de disciples. Le principe d'où procède lapoUtique entière de Bossuet, le droit divin de la royauté, a été ruiné par toutes • les révolutions ; la liberté de penser, qu il contenait sévèrement, s'étend de nos jours à tout ; l'autorité suprême, dans ce siècle, est l'évidence. Voilà ce que nous pensons à cette heure, et le génie de Vol-
^ Lettre à U. de Basville. Lettre 337»
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FHaosoPUES PU xvm* siècle.
taire est de Tavoir pensé comme nous, cent ans avant nous.
La raison de Bossuet est l'interprète de la tradition catholique ; au-dessus de cette raison, aussi haute
qu'elle soit, est celle qui, ne s'anêtant que devant révidence des aûomes, est l'interprète de la tradition universelle du genre humain*
Voltaire s'assoit au centre du sens commun, comme Bossuet au centre de F Eglise; de là luii et l'autre foudroient rennemi* Des deux côtés pareille ardeur, pareille puissance, pareil scrupule à ne rien admettre contre la tradition que l ou conserve, à n'avancer rien qu elle n'appuie manifestement, mépris du sens particulier, amour du grand et du solide, dégoût des subtilités, peur des ténèbres. Mais , tandis que l'une de ces traditions est achevée, Tautre se développe sans fin, et donne auK plus hardis d'entre ses disciples la gloire d'inventeurs et de réformateurs. Ce fut la gloire de Voltaire.
Liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté personnelle , impôt pesant sur tous, abolition du droit d'aînesse, la vénalité des charges flétrie, et aussi la torture et la confiscation des biens, nécessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœm'S plus douces, des dépositions publiques des témoins et des arrêts. motivés, toutes vérités fondées sur l'immuable raison, trop ]onp:temps méconnues, trouvent en lui . leur protecteur. Du même ibuds de bon sens il défend la civilisation et les spectacles contre Rousseau, Dieu contre d'Holbach, la morale contre Locke, l'immortalité de Tâme contre la Mettrie, la liberté contre Frédéric, le désintéressement contre Uelvétius, la pitié contre un optimisme inexorable, les vertus des sages antiques contre la Sorbonne, Newton contre
VOLTAIRE. Î93
Descartes 9 rinoculation contre la routine, le bon
contre le mauvais goût.
La sagesse a vaincu, et à cette heure nous vivons sous le régime plus équitable qu'il nous a préparé,
nous avons de la peine à coiiipi endrc la grandeur de son rôle, mais il y a des temps malheureux où les vérités étemelles sont des nouveautés et le sens commun du génie.
Il est tout raison. Il est amoureux, et si on le peut dire, fanatique d'évidence. L'obscur et le faux lui sont ennemis. Ce n'est plus ici la raison de Luther, de Aabelais, de Montaigne, de Bayle, de Rousseau : la raison révoltée pour le choix des mystères, enveloppée de folie, capricieuse, sceptique, paradoxale; c'est la riiison. Elle n'est elle-même qu'ici, pure de toute alliance compromettante, pure de ces complaisances pour les oj)inions singulières, d'où naissent les hypothèses et les utopies ; elle parle seule, elle parle à tous, entendue de tous. La langue universelle est trouvée : rêve de fous et d'esprits sublimes, qui ne devaient pas la rencontrer, poui* l'avoir cherchée où elle n'est pas, dans une combinaison artificielle de signes con vérins, et n'avoir pas compris que si nous avons chacun notre langue, à notre image, empreinte de notre raison particulière, la seule langue univer** selle est la langue de la raison universelle. Ouvrez cette encyclopédie en quatre-vingts volumes, où toutes les questions sont remuées, vous n'y trouverez pas une seule liypothèse. Fénelon rêve une ai istocratie sentimentale, Bossuet un despotisme paternel, Pascal une humanité sans passions humaines, d'Holbacli une société d'athées vertueux, llousseau la perfection de l'hoiume sauvage, etc. , etc. ; Voltaire n*a point de ces enfants inlirmes et chéris, « Je m'en
Digiii^u
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rapporte ^ toujours à la nature qui en sait plus que nous, et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois
que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole. Qu'ils disent donc ^ comme lui : Fiai lux. »
Les erreurs ne sont que ridicules, et Voltaire en rit à son aise : mais quand U rencontre les injustices, il les ressent avec une énergie singulière : « Malheur^ aux cœurs durs! sécrie-t-il; Dieu bénira les . âmes tendres. 11 y a je ne sais quoi de réprouvé à être insensible ; aussi sainte Thérèse définissait-elle le diable, le malheureux qui ne sait point admer. » Et ce 11 est pas chez lui une saillie. Profondément touché des maux gratuits qu'ajoutent à notre misère naturelle toutes les oppressions, il n'en prit jamais son parti. Cet houmie qui soutenait sa vie par la gaieté^, et la regardait comme le remède universel; cet homme à qui prensdt un jour une envie de rire qui ne le quittait plus pendant six mois, quand il songeait à Calas, à Sirven et à la Barre, écrivait, dans l'amertume de son cœur : « Je crains ^ que Protagoras (d'Alembert) ne soit trop gai au milieu des horreurs qui nous environnent. Le rôle de Démoaite est fort bon quand il ne s'agit que des folies humaines; mais les barbaries font des Héraclites. eîe ne crois pas que je puisse rire de longtemps, d Ët ce qu'il écrit à son vieil ami d'Argental, est-ce une déclamation ou l'explosion éloquente du sentuiient? a Et c'est là^ ce peuple si doux, si léger et si gai I Arlequins anthropophages ! je ne veux plus entendre parler de vous 1 Courez du bùcber au bal, et de la
• lettre à M. de îa Sauvagère, 177G. - ^Lettre à Comlorcet, 1772. — ' Lettre à Fréd. , \ 731).— ' Lettre à d'Arg., 1760.—^ Ultre À Dami., lim. — * Lettre à d Arg., 1766,
yOtTÂIRfi. ' f95
Grève à TOpéra- Comique I ix)uez Calas, pendee Sirven, brûlez cinq pauvres jeunes gens qu*il fallait,
comme disent mes anges, mettre six mois à Saint- Lazare; je ne veux pas respirer le mèuie air que vous*.. L'inquisition est &de en comparaison de vos jansénistes de grand'chambre et de tournelle ! )i Enfin, ce lei rihle Inttenr, debout et en armes depnis cinquante années, iïu abattu un moment : <. J\ivoue^ que la tempête qui a fait périr ce jeune fou de chevalier de la Barre m'a fait plier la tête. » Ce n était pas le spectacle qui le touchait : il pleurait le saiig répandu deux siècles avant lui, et la Saint-Barthélemy 2 lui faisait autant de peine que si elle était arrivée la veille. 11 déteste du plus profond de son ame l'intolérance; il assure-* que s il faisait une religion, il la mettrait au rang des sept péchés mortels, a Puissent * tous vos confrères, » écrit-il à un ministre protestant, « per[)étner cette heureuse paix, cette liunianité, cette tolérance qui console le genre humain de tous les maux auxquels il est condamné. Qu ils détestent le meurtre abominable de Servet, et les mœurs atroces qui ont conduit à ce meurtre, comme le parlement de Paris doit détester l'a&sassinat infâme dont on fit périr Anne Dubourg, et comme les Hollandais doivent pleurer sur la cendre des Barnevelt et de \\ itt. Chaque nation a des horreurs à expier, et la pénitence qu'on en doit faire est d'être humain et tolérant. )> Voilà de belles paroles, mais quelle amertume dans celles-ci. Dans une lettre au maïquis d*Argcnce, évaluant le nombre des victimes de la Saint-Barthélemy à 90,000, égorgées pour Tamour
1 Uttre au due de Blehelieu, 1166. ' Lettre à d'Arg., 1767. — * Lettre au comte de Sehomberg, 1769. ^ * Lettre à N. Vernes,
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196 PHOOSOPHES DU XVIli' SIÈCLE.
de Dieu, il ajoute : « 11 est bon * pourtant, mon cher aini, que de si gi aiids exemples de charité n'arrivent pas trop souvent. Il est beau de venger la rdigion ; ' mais, pour peu qu'on lui fit de tels sacrifices deux ou trois fois chaque siècle, il jie resterait enfin personne sur la terre pour servii^ la messe. »
Un tel homme dans un tel temps ne pouvait être que ce qu'i} fîit, Tapôtre de h raison et de la tolérance.
Pour sauver la raison d' abords il n'y avait qu un parti à prendre : la dégager des questions obscures et controversées, et ramasser toute sa vigueur dans
certaines vérités manifestes, c oiume un jardinier habile, quand un arbre se meurt» élague les branches, et le réduisant au tronci y concentre la séve. Voltaire ahattit de bonnes branches avec les mauvaises, mais ce n'était pas le moment des scrupules : à rextrème péril il faut des secours héroïques ; l'exacte justice eût tout perdu. Autrefois, dans la Grèce, Socrate, trouvant la ])hilosophie compromise par les })1h1osophes, tente pareillement de la réduire ; il lui interdit les hautes spéculations, et y ramène, avec les vérités étemelles du sens commun, la salutaire défiance qui les protège. Lui aussi, il combat toute sa vie pour établir l'existence de Dieu, de la Providence, de la beauté et de la justice. Plus timide encore, et de beaucoup, il s'interdit toute explication, toute conciliation, il ne veut pas s'aventurer, et ne tente jamais quelqu'une de ces excursions dans la métaphysique, d'où Voltaire a rapporté, quoiqu'il s'en défende, de bonnes vérités. II faut condamner l'un avec l'autre, ou les absoudre tous les deux. Voltaire, retrempant la
I Lettre au marquis d'Ârgen- e, 1768.
VOLTAin.
philosophie dans le sens commun, et arrêtant l'esprit de système, est Théritier non dégénéré de Socrate.
Leur devise est la même ; le philosophe grec répète tpi il ne sait rien, sinon cela même qu il ne sait rien ; le philosophe français écrit à madame du Deffand : « Si vous voulez ' m'apprendre à ignorer, je suis* votre homme. » Ils avaient tort peut-être, mais dans le temps où ils vivaient, avoir tort ainsi, c'était avcHr raison.
Avec la inétaphys'Kjiic, l'intolérance tdiiibe ; si on persécute ses semblables, ce n'est point pour les forcer d'admettre l'existence de Dieu ou de la Provi* dence, ou de la liberté, ou de la morale, mais la Trinité , le péché originel ou la grâce, en un mot des dogmes métaphysiques. Si donc on parvenait à les dégoûter de ces dogmes et de la métaphysique qm les enfante, les armes tomberaient de leurs mains, et on n'aurait plus à craindre le retour de pareilles lureurs : J'indillérence tue l'intolérance. 11 s'agissait de mettre dans tout leur ridicule les choses ^ pour lesquelles on ne se tolérait pas, et Voltaire se jeia tout entier dans cette œuvre. « Les opinions ont causé plus de maux sur ce petit globe que la peste ou les tremblements de terre. Et vous ne voulez pas qu'on attaque, à forces réunies, ces opinions !.... . J'espère ^ que dans sept ou huit cents ans les hommes ne se persécuteront plus pour savoir : lltrum chimera homlnnam in mcuo passif, comedere secundas intmtimes. » Ailleurs 11 j'appi uche ce terme un peu éloigné : a Dans vingt ans, Dieu ^ aura beau jeu On verra ^ bientôt en
t Uttre à M»' du Deflbnd, 1170. ' Letlre à M. AUamand, 1770; lettre à d'Afg., nC4, — » Lelire à M***, I7&0.,- * Lettre à M. de Pomaret, 1774. — » Lettre à d'Al , 1768. - • LeUre à l'ablié Ouver* pety 1766.
206 PUlUMOPBBS OU XViir SlÊCLfi.
France, en Espagne, en Portugal, une géaératioa d'hommes trës-instniits, qui sentiront vivement comr bien il est affreux de se tourmenter pour des subtilité
métaphysiques, et de faire un enfer anticipé de ce monde, qui ne devrait êu*e, pendant le peu d instants que nous nous y arrêtons, que le séjomr des plaisirs et de la vertu. » Il vit, pour sa récompense, cette génération ; il vit la liberté de conscience envahir le monde, et il put, avant sa mort, humilier la Sorboone, sa vieille ennemie* u La Sorbonne ' n'a nûson que dans deux mille cinq cents pieds carrés qui eu m posent la belle salle où elle donne ses beaux décrets. Certainement le genre humain remportera à la fin sur la Sorbonne. »
Mais aussi quel combattant fut jamais mieux préparé à un tel combat. 11 y apporte une audace indomptable. £lle croit avec l'âge ; il trouve, lui ^ aussi, qu il n'appartient qu aux gens de quatre-vingts ans de conspirer, et vers la fin de sa carrière, il écrit ces énergiques paroles : a Comme ^ je n*ai pas longtemps à ramper sur ce globe, je me suis mis à être plus naîf que jamais : je n'ai écouté que làioii cœur; et si on trouvait mauvais que je suivisse ses leçons, j'irais mourir à Astracan, plutôt que de me gêner, dans mes derniers jours, chez les Welches. J*aime passionnémeiit à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que d'autres n osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est aflaibli. » Il inspire sa hardiesse à ses amis, a II faut * savoir oser ; la philosophie mérite bien qu'on ait du courage ; il serait honteux qu un
• LeUre à M. de Chabanon, 1768. — ' LeUre à d'Aig , n«4, » Lettre au duc de Elcheliea, 1711. — * Lettre à Uelv., 1760. «
VOLtAIBB.
philoBophe n'en eût point, quand lès ^fànts de nos mancBttvres vont à la mort pour quatre sous par jour. î> Et si J)aiHtiaville fléchit, il le relève pai- ce beau mot : « Votre ami, monsieur, prétend ^ qu'il n'y a qu*à vouloir, que les hommes ne veutait pas assez, que les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. »
L'audace n*est pas tout dans les aflidres de ce monde. Avec elle seule on triomphe quelquefois en des temps extraordinaires; mais souvent on se perd, et avec soi la cause qu'on détend. C.ette mâle vertu est aveugle, et a besoin d'une autre vertu qui la dirige, la modère et la couvre , je veux dire de la prudence. Le rigide d'Alembert ne consent |)as à plier un moment devant un régime odieux, même pour le renverser; déplorant tant d'arbitraire, il se renferme avec dignité dans sa conscience ; résolution honorable et stérile! Voici une fière ])!*orpssion de IV)i : «Quant ^ à moi, qui par bonheur ou par malheur (comme il vous plaira) n'ai pas la plus petite obligation à aucun de ceux qui gouvernent aujourd'hui, et à qui ils n'ont fait proprement ni bien ni u»al, j'ai pris pour devise, à leur égard, ce beau passage de Tacite : Mihi Galàa, Otho^ Vitellim, nec bmeficio
nec wjiiria cof/niti sed incnrnfptmii fjrlpm prfh-
fessis nec ainore quisquam, et sine odto diccndm est, 9 Je ^ n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime ; pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et les estime comme je peux. >i
' Lettre à DaoïL, 17(16. — ' Lettre de d'AK à Veitatre, t702. — •Lettre de d*Âl., 1763.
900 PHILOSOPm W XVltl* glȀLB.
Voltaire loi écrit k son tour : «Mon cher ^ philosophe, ¥Ous vous déclares rennemi des grands et de leurs 0atteurs, et vous avez raison ; omis ces grands protègent dans l'occasion ; ils peuvent faire du bien ils ne persécuteront jamais les philosophes, pour peu que les philosophes daignent s'humaniser avec eux. » U fait mieux que de le prêcher, il lui montre les fruits de sa politique* Les hardiesses de V Ingénu avaient été bien reçues ; il rappelle à d' Alembert avec complaisaoce le petit-iils ^ de Tabbé Gordon, un lin courtisan, qui a appris à ses semblables qu'avec un petit mot d'éloge on fait passer bien de la contrebande. C'est que, selon Voltaire, on peut ^ accoutumer les hommes à tout ; il n'y a que manière de s'y prendre. 11 ne disait point comme Fontenelle : Si j'avais la main pleine de vérités, je ne l'ouvrirais pas; mais il pensait qu'il ne fallait pas l'ouvrir tout d'un coup, que les vérités ^ sont des fruits qui ne doivent ùtre cueillis que bien murs. C'était Socrate, mais décidé à ne pas boire la ciguë, trouvant, comme d' Alembert S que la crainte des fagots est très-i afraîchissante, et, au lieu de se présenter comme novateur, affichant cette maxime qui élmgne le soupçon ; u Je tâcherai ^ de me conduire de façon que je ne sois point le martyr de ces vérités dont la plupar t des hommes soat fort indignes. Ce serait vouloir attacher des ailes au dos des ânes, qui me donneraient des coups de pied ^ pour récompense. »
Tel était son phin, que lui traçaient les circonstances et le sentiment de son génie : par ministres et gens puiâsantâ avoir quelque liberté ; à la laveur de
» Lettre à d'Aï., 1761.— * Lettre à d'AI., 1767.— * Lettre à Fréd., 1749. — * Lettre à la comt. Bassaritii 1761. * Lettre à Voltaire» 1762, — < Lettre à Fréd., 1740.
▼mTAin.
eette liberté faire passer en France les hardiesses de la philosophie ; par cette philosophie corrompre les
juges, et se donner pour disciples les rois, que sa poésie lui avait donnés pour admirateurs ; s* appuyer enfin sur les rois pour soulever le monde. Le projet était gigantesque, mais non au-dessus de ses forces.
Pour gagner les puissaiils, il fallait d'abord la richesse, c'est4-^ire Tindépendance, et un bel établissement dans ce monde, avec la clientèle que donne une large hospitalité; il fallait saisir dans chaque personnage la passion maîtresse, et pénétrer par là dans son cœm% distribuer avec art l'éloge à la fois intrépide et délicat, et relever sa faveur par le don de l'épigramme mortelle; savoir, dans l'occasion, ne point voir, ne point entendre, savoir même oublier, ou du moins le paraître ; il fallait une activité, une habileté, une audace prodigieuse, et des trésors d'esprit, en un mot, tout ce qu* avait Voltaire.
Quant à la France, elle sera à lui, car il la comiait. C'est c( une ^ drôle de nation, qitœ sola cornions in levitate sua est. Elle ressemble à TEuripe, qui a plusieurs flux et reflux, sans qu'on ait jamais pu en assigner la cause. Les Parisiens ^ passent leur temps à élever des statues et à les briser ; ils se divertissent à sifller et à battre des maiiis. — Nous-' autres Français, nous valons mieux que les Turcs; nous disons prodigieusement de sottises, nous en faisons beaucoup, mais tout cela passe bien vite; on ne s'en souvient plus au bout de huit jours. La gaîté de la nation semble inaltérable. On apprend a Paris le tremblement de terre qui a bouleversé trente lieues de pays à
< Lettre à M. de Helioi, 1712. — ' J ettre à d'Arg., 1708.^ > Lettre à Catherine de Kuasie, i710.
aat PfilLOSOPHW MI xfnv ssècie,
Saint-DoiiiiDgiie ; od dit : Cest ckHOMoage; et on va
à rOpéra. » Que ceci est toujours vrai chez nous, et que c'est bien le train des choses I Le public ^ s* amusera ^ disputera « s'échaufi'era ; dans un mois tout finira, dans cinq semaines tout s'oublia, h Auprès de ce peuple ne réussit pas qui veut : « Il faut plaire en France ; dans le reste du inonde, il faut instruire* — Il est bon ^ de n'être pas toujours sur le ton sérieux, qui est fort ennuyeux à la longue dans notie chère nation. Il faut des intesinèdes. Heureux les pbilos<H phes qui peuvent rire et même faire rire? Dire* la vérité sans déplaire aux gens de mauvaise humeur, c'est la pierre philosophale* »
De là cette forme légère et charmante de la philobupiiie voltaii ieniie, la perpétuelle clarté, la variété perpétuelle, la grâce provoquante, parfois trop libre pour nous, mais au goût d*une société elle-même très-libre. L'art tout entier passe au sci vice de la raison : romans, contes, poésie épique, poésie légère. Ses tragédies, pour une bonne paît, sont des thèses, quelques-unes même, de son aveu '\ ne sont faites que pour les notes. Dans le livret d un opéra ^, il trouve le moyen de traiter de l'origine du mal. Ëo outre, il est le chef d*un pai ii nombreux et actif qu'il faut tour à toui* contenir et exciter; le voilà doue changeant de tactique suivant les circonstances, en-
■ Lettre à M. Tabareau, 177 ' LeUre à à*krg., 1754.— 'Lettn 4 M. GaUlaid, 1769. — * Lettre à <i*Arg., 17C8.
^ Loû de JSinoSy Olympie, etc. Lettre à d'AL, 1762. — J'ai choisi ce sujet (Olymple), moins pour faire une tragédie que pour faire an livre de notes A la fin de la pièce, notes sur les mystères, sur la conformité des expiations anciennes et des nôtres, sur les devoirs des prêtres, sur l'unité de Dieu préchée dans tous les mystères .... Cela m*a paru curieux et susceptible d'une hardieaae honnête.
< Pandore, lettre à M. de Laborde, 1766.
VOLTAttB.
treprenaat quand autour de lui on est timide^ se repliant sur lui--mème si la cause est compromise par
quelque témérité, cachant et reniant ' son mm pour le& coups les plus hardis, lançaut une tragédie en même temps qu'un pampUet, pour prouva son alibi; eouTrant des hardiesses plus tempérées et aussi plus irritantes par quelque pseudonyme transparent pour tous les lecteurs, où Orner de Fleury seul n'a pas le droit de le reconnaître; enfin, signant en plein soleil ces manifestes qui représentât un parti sous ses traits les plus favorables, sans ses misères et ses eAcës« et ei# deviennent l'expression oilicielle, toujours faux et toujours q>posés avec avantage au parti çnnemi.
Voilà de quelle puissance il se servit pour convertir le monde à sa morale. Elle est en deux mots ; tolérance et humanité* Ces deux mots renferment toute la murale luiinaine : s'abstenir et agir, ne pas violer la liberté, aider la liberté; et reviennent à l'aucieime maxime qu'ils achèvent : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. Seulement cette maxime est ti ansportée de la vie privée dans la vie commune, et, par une grande entieprise, on ne se propose plus de réformer les membres du corps social, mais le corps même.
Voltaire eut l'honneur de vouloir celaetdeFaccomplir* Mais il combattit soixante ans nuit et jour, soutenant par l'énergie de son âme mi corps mourant, le forçant de vivre et de se tenir debout. L'histoire ne rapporte pas ime lutte plus longue, plus inexorable
* LeUre à Uaini., ITS8. — « Dés qu'il panlt un ouTrage, ils erieat tous : C'est de lui, c*est de lui! lis devraient crier au contraire : Ce n'est poi de hii, ce n'est pasdeini! 9^ Voyes lettre 46 Fïédérie é Voltaire, ma.
304 PHILOSOPHES DU mil* SlfaXC. .
d'un homme pomr une cause; et la cause était ici celle dn genre humain. Dans quelque pays , dans
quelque siècle r\ue fiit un droit opprimé, il le relevait ; il vengeait de la mèaie plume les victimes de la barbarie de tous les temps, les familles innocentes réfugiées dans sa maison et les protestants égorgés, il y ;i\ ait deux siècles, dans la nuit de la Saint-Rarthélemy, 11 n'obtint pas toujours justice, mais il la demanda toujours et l'obtint souvent. Il fit ce qu'eût fait tout honinie généreux : il servit les innocwits de sa fortune et de son influence; il fit ce que lui seul pouvait faire en leur faveur, il souleva T Europe. Rappelons les plus célèbres de ses clients : D'ahoid le nialiieureux et innocent amiral Bing, sacrifié par la politique de Pitt.
Puis la famille Calas. Galas est un vieillard de soixante-huit ans, négociant protestant de Toulouse. Un de ses fils se convertit, un autre se pend dans la maison paternelle. L'opinion fanatisée accuse Jean Calas d'avoir tué son fils« pour empêcher son abjura* tion prochaine, et de s'être fait aider par un troisième lils, Pierre. On voit môme dans cet événement le prélude d'un massacre général des catholiques. Le capitoul David procède contre les accusés, qui sont mis aux fers. Les juges, à la majorité de huit voix contre cinq, prononcent. Le parlement confirme le jugement. On bannit Pierre, on enlève les iilles à leur mère, et leur père, condamné à la roue, meurt en j)rotestant de son innocence- (4 762). Lanière vient à Paris, des avocats s'émeuvent en sa faveur ; Voltaii'e prend en main cette cause et passionne Topinion publique. Le Conseil d*Etat appelle à lui l'affaire ; deux ans après, casse Fan cl de Toulouse (1715), revise le procè^, réhabilite àTunaniimté la mémoire de Jeaa
Calas, écrit en corps au roi, qui répare la ruine de la famille. Le capitoul David meurt fou. Voltaire a donné à cette affaire trois ans de sa vie, et il disait,
au rapport de (lonclorcet : « Durant tout ce temps, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me le sois reproché comme un crime. » Voilà un ,bel acte et un
beau mot.
Les Sirven. Une jeune servante protestante, de la même province, enlevée à ses parents, enfermée dans un couvent, s'échappe et se jette dans un puits. Sirven, son |)(Te, a( < usé, condamné à mort par contumace, se rélugie avec sa ieinme à Ferney. Sa femme meurt en route de fatigue et de douleur; Voltaire le décide à comparaître à Toulouse, et, par son éloquence, par son iniluence, le fait a])soudre.
Une famille de pauvres gentilshommes dépouillée par les jésuites. Voltaire les fait rentrer dans leur bien.
Le comte de Lally. Il est condamné à Paris (I7(i()) pour sa conduite dans Tlnde ; Tarrèt de mort ne cite aucun crime déterminé, annonce un simple soupçon, et s appuie sur le témoignage d'ennemis déclarés. Voltaire plaide douze ans, et, pour sa récompense, il apprend, au moment de mourir, que l'arrêt injuste est cassé. On connaît les derniers mots que sa main ait écrits; ils sont adressés au fils de la victime : a Je meurs content : je vois que le roi aime la justice, n
Le chevalier de la Barre. En 1765, trois jeunes
gens d'Abbeville, dont le plus âgé a dix-neuf ans, sont accusés d'avoir gardé la tête couverte quand, à vingt-cinq pas, une procession passait ; d'avoir chanté des chansons de corps de garde, moitié impies, moitié licencieuses, et, en conséquence, véhémentement
PttlLOSOPlUIS llli JLVtU* SlÈCtB
soupçonnés d avoir brisé uû erucUix de place pubUque. L'évêque d'Amiens lance des iDonitoires ; UD lieutenant (lu tribunal de Xéleciion^ Duval de Saucoun, couduit une eaquète, et les juges d'AJ>i)eviUe cmdamnent le jeune de la Barre à une question (ordinaire et extraordinaire, à être décapité et brûlé, le jeune d'Etallonde à avoir la langue et le poing coupés, et être brûlé à petit feu (1706). parlement de Paris confirme la sentence. La Barre est exécuté; d'Etallonde s'enfuit près de \ oltaire, puis, à sa recommaûdation, près du roi de Prusse, qui le fait officier daos son armée. Voltaire ne cessa d'écrire et de s'agiter pour rendre odieux le sup|)lice de la ^Jaire et obtenir la grâce de d'£tallonde« Son premier vœu fut accompli, le second ne devait pas Fétre.
Et Martin (1708), et Montbailli (1770j, exécutés pour des crimes que les vrais coupables avouèrent plus tard ; leurs biens confisqués, leur famille dispersée! « 11 ne b agit que d'une famille obscure et pauvre de Saint-Omer; mais le plus vil citoyen » massacré sans raison avec le glaive de la loi est précieux à la nauou et au roi qui la gouverae. » {Méprise d'Arras,)
Enfin, les serfs du mont Jura* Les chanoines de
Saint-Claude, en Frauche-Coiuié, avaient des serfs; douze mille habitants étaient esclaves de vingt moines, et soumis, dans toute son étendue, au droit sauvage de mainuioi te. Voltaire devait ])rotester contre la servitude, quelque part qu'elle fût; il le lit avec énergie, avec opiniâtreté. 11 ne réussit pas pour le moment : il eut seulement la joie de voir le i ui abolir la servitude dans ses domaines ; la révolution de 1789, pénétrée de son esprit, décréta la liberté de tous les serfs dans toute la Ti aiice.
YOLTAIRS.
. Pour mieux dire, Voltaire n'a jamais eu qu'un seul .client, la raison. Pour le servir, il a été infatigable. « On dit que je me répète, écrivait-il ; eh bien, je me répéterai jusqu'à ce qu'on se corrige. » ^ Au nom de la raison, il réclame avant tout la tolé- .rance, c'est-à-dire là liberté de conscience, la première des libertés, contre le fanatisme, qu'il appelait «la rage des âmes, » contre l'inquisition, ministre de ce fanatisme.
En politique, il voulait le gouvernement anglais, « qui conserve tout ce que la monarchie a d'utile, et tout ce qu'une république a de nécessaiic; » des lois uniformes, l'économie dans les finances, la suppression de la vénalité des charges.
En fait de justice, une réforme hai'die sur cette maxime : « ^Punissez, mais ne punissez pas aveuglément; punissez, mais utilement. Si on a peint la justice avec un bandeau sur les yeux, il faut que la raison soit sou guide, n — Une législation scrupuleuse sur la nature et la force des preuves : « La loi est devenue un poignard à deux tranchants, qui égorge également l'innocent et le coupable. » — Un conseil, un avocat toujours permis h l'accusé. Le code criminel dirigé pour la sauvegarde des citoyens ^ comme en Angleterre, non pour leur perte, comme en. France. — Point de procédures secrètes. « Est-ce à la justice à être secrète? il n'appartient qu au crime de se cacher. » — Suppression de la torture, « invention excellente pour sauver le coupable robuste, et pour perdre l'innocent faible de corps et d'esprit. » — Tous les arrêts motivés. — Prévenir les délits autant qu'il est possible, avant de penser à les punir; prévenir le vol en essayant de détruire la misère, qui y mène; prévenir l'infanticide, par la création d'hos-
308 rUlLOSOPHES DU XVIir SIÈCLE.
pices pour les accouchements secrets. — PropcM*-
tionner les peines aux délits ; ne point punir les pe^ tites fautes comme de grands crimes. — Supprimer des crimes qui ne doivent pas l'être aux yeux de la
société : l'hérésie, le sacrilège, le suicide, les mariages des dissidents entre eux ou avec les aU;holiques. Ne point punir les dissensions d'école : « En Êiit de livres, il ne faut s'adresser aux tribunaux et aux souverains de l'Etat que lorsque l'Etat est compromis. » — Supprimer des peines : la peine de mort a sauf dans le cas où il n'y aiii iiit pas d'autre moyen de sauver la vie du plus grand nombre, le cas où Ton tue un chien enragé. Dans toute autre occurrence, coïKlainnez le criminel à vivre pour être utile; qu'il travaille continuellement pour son pays, parce qu'il a nui à son pays. Il faut réparer le dommage ; la mort ne ré])are rien. » — Supprimer les supplices recherchés ; « Aucun supplice n'est permis au delà de la simple mort ; » joindre la pitié à la justice. — Supprimer la confiscation : les enfants ne doivent pas mourir de faim pour les fautes de leur père. — En somme, diminuer le nombre des délits en rendant les châtiments plus honteux et nioiiis cruels. « L'amour de riionneur et la crainte de la honte sont de meilleurs moralistes que les bourreaux. » — Enfin, selon . Voltaire, la justice naturelle est au-dessus de la loi, et il faut désobéir à l'ordre injuste d'un pouvoir légitime. « Un crime est toujours crime, soit qu'il ait été commandé par un prince dans l'aveuglement de sa colère, soit qu'il ait été revêtu de patentes scellées de sang-froid avec toutes les formalités possibles K »
* Voir Voyage de la Maison; Prix de la jusiiee et de rhumamtii — Commentaire iur Veejprit dee lotf , etc.
YOLTAIBB.
Voilà, avec beaucoup d'autres réformes dérivées de celles-là, ce que Voltaire entendait par civilisation, et désirait poui* son pays. Il préparât ainsi la grande révolution de 1789.
11 réussit, il chaiigea la France et l'Europe. Voltaire a été le plus grand, le plus puissant des ancêtres de la Révolution française. D'autres, à leur tète, Rousseau el iMoiilesquii u , ( oiitribuèrent à fonder Tempire de la raison universelle, à donner aux Français la conviction de leurs droits; mais qu'importe, si chaque citoyen est en même temps convaincu de son isolement et de son impuissance! Là où une province ignore une autre province, et ne sent pas avec elle, il y a, si on veut, une administration unique, il n*y a pas de nation ; la royauté peut tout oser impunément ; on s'émeut dans les Cé\'ennes des dragonnades des Cévennes; T intendance du Limousin bénit son inten* dant, et trouve le royaume suffisamment heureux. Mais voici qu'il arrive qu à l'extrémité de ce royaume un innocent est condanuié; une voix proteste, le bruit se répand de province en province, et un jour, des Pyrénées et des Alpes jusqu'à FOcéan, tous les esprits sont soulevés; ce jour il y a dans le monde une nation de plus, la France, son cœur commence de battre et sa conscience s'éveille : noble nation, dont la première pensée est une pensée de justice, le premier sentiment la blessure de l'iniquité. Or, qui suscita cette croisade contre l'arbitraire et la violence? Ce ne fut ni Montesquieu, ni Rousseau, ce fut Voltaire; j'ose le dire, c!est à son âme que la France s'anima.
Tel nous semble être Voltaire. Nous ne faisons pas de lui un mystique, parce que d'autres en ont fait
un allice, ai un \ mccuL de Paule, parce que d'auti'es
310 PHILOSOPHE» DO XVIU' SlfiCXB*
lui ont refusé du cœur ; nous reconnaissons en lui un e£q[>rit altéré de lumière, qui aflinne, quand elle inonde les yeux, doute, dès qu'elle s*dbscurcit, assuré
sur trois ou quatre points, flottant sur le reste ; un esprit droit, qui ^ trouvé à peu près toutes les principales vérités, et n'a failli qu'en ne leur donnant pa» Imr nom ; un chef de parti habile qui, pour rétablir la philosophie discréditée par les systèmes, a rejeté les systèmes et réintégré le sens commun; un esprit sage qui a réglé ses croyances sur la nécessité de la morale; uiic àme éprise de la raison et de la justice, qui n'est que la raison appliquée, courageuse et infatigable pour les défendre, un apôtre de Thumanité.
Et il a été certainement un grand cœur. Je sais que Tamour du juste n'est pas le caiur humain tout entier et surtout n'en est pas le fond* La passion de Voltaire est la raison émue, c'est toujours la raison, ce n'est que la raison ; elle n'entend ( jue les gémissements causés par l'injustice, et ne plaint que les maux qu'elle peut guérir : chaleur inaltérable et inépuisable que la lumière verse d'en haut, moins aimable toujours que la mobile chaleur de la vie, avec son foyer dans les entrailles. La charité n'est pas si étroite et si logique : elle souffre de toutes les sounVances; ce qui la touche dans la douleur, c'est la douieui', séparée de sa cause, méritée ou imméritée, guérissable ou sans espoir; elle pleure de voir pieu-* rer, et console ; elle recueille Tenfant abandoimé et le vieillard redevenu enfant, l'idiot et le fou, et cherche à exciter en eux i'inteUigence affaiblie ou absente, relève les créatures tombées, aide Fouvrier, veille les malades; elle dit avec Térence : Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger; elle n'est pas la
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VOLTAIRE
dénionsti alion dm écoles, mais ce cri de rârtie poussé par le christiauisoie, ce cri qui troublera toujours le bonheur égoïste et nous réveille dans les nuits d'hiver, ce cri que Gerson a entendu, qui a percé le cœur de Vincent de Paule, et met à cette heure sur pied toute une armée d'hommes et de femmes pour panser les blessés de la vie. Cela est beau* Il est desr âmes moins tendres aux douleui^ individuelles, passionnées pour la raison, sensibles à ses maux, blessées de ses blessures : elles ne sont émues que de ces grands intérêts. Tordre, la justice, la dignité de l'espèce humaine, par une sensibilité plus haute, plus vaste et plus màle. L'esprit humain plongé dans l'ignorance ou se débattant dans Terreur, la liberté de conscience étouiïée, la liberté personnelle enchaînée, des populations frémissant ou végétant sous le despotisme , la justice muette ou instrument d'iniquité, les consdences perverties, Tbonndteté opprimée, le droit terrassé par la force : voilà les misères qui les touchent ; est-ce donc que ce ne sont pas des misères aussi? Voltaire les voit et les sent avec une énergie incomparable, et avec «ine énergie incomparable aussi il les coml)at. C'est son honneur immortel et r honneur de la France de représenter la réclamation étemelle et universelle de Tesprit indigné, de Tâme émue contre Todieux et Tabsurde de ce inonde. Notre guiiéiation aiî'aiLUe ne couiprcnd i plus cette humanité-là, mais elle est belle ; personne ne smihaitera à Voltaire une autre vertu levant les criantes injustices ^nt elle- a triomphé ; et, tant qu'il y aura de Toppression ici-bas, on devra écouter avec recueillement cet4e éneigique protestation de la conscience indignée contre le mal.
Pom'tant malgré cet éloge si volontiers donné à .
312 raiLOSÛPHfiS DU XVlir SIECLE,
Voltaire, s'il revenait tel qu il a été autrefois, nous ne serions pas en tout des siens ; sa raison, sûre et eiLcellente, est trop timide : instrument merveilleux, qui pioie dès qu'il enfonce. Il faut le garder et le retremper* Voltaire est théiste parce que l'athéisme est absurde : Dieu est plutôt pour lui une vérité qu'un être; il en comprend la nécessité, il ne semble pas en sentir la présence ; on ne trouve pas chez lui ces élans religieux si touchants dans Rousseau, son rival, ici son maître. — 11 est spiritualiste , assez pour n'être pas matérialiste* Mais on n'est pas spiritualiste à demi. C'est une doctrine jalouse qui ne soufTre rien d'ennemi, rien d'étranger; c'est mieux qu'une doctrine, car les dcx trines sont multiples, c'est l'esprit unique qui réside dans toutes, les pénètre et les crée : le respect de Tàme liabi tante et niaîti esse du corps, la passion de Tinvisible, l'aspiration hardie vers l'idéal, l'enthousiasme de la vérité, de la beauité, de la liberté et de la vertu , essence éternelle de Dieu et avenir de l'homme. — Le temps de la polémique passionnée contre les religions est passé. La philosophie, plus sure d'elle-même, n'a plus ces violentes haines; dégagée des préventions de parti, les oppositions la choquent moins, et elle sait reconnaître et respecter dans des ducuiiies étrangères les dogmes généreux qui seuls et pai'tout soumettent les esprits. Voltaire est injuste pour le christianisme. Jaloux des droits de la raison, il suspecte ce qui la dépasse et comkit ce qui la choque; mais il n'a pas aperçu ce qui est le fond du christianisme éternel : Dieu au-dessus du monde, l'âme au-dessus du corps, le devoir au-dessus du plaisir, l'humilité devant l)ieu,» la sévérité pour soi, la douceur pour les autres, l'effort au dedans et . au dehors ccmtre le mal, pour prépai'er le règne de
YOLTAIBE.
Dieu, c'est-à-dire le règne du bien sur terre. A quoi
(Iniic travaillait-il lui-même? — Par haine du christianisme, nous aeuous croyons plus obligés de détester les Juifs, de vanter Julien, de diviniser Canfucius, et d*admirer TEzour-Vedam, cet antique monument de la sagesse indienne, fabriqué par des jésuites. — La tradition de la philosophie, calomniée dans un temps de révolution, de nos jours smipuleusement
étudiée, consacre les grandes croyances du rationalisme nouveau. — L'histoire ne nous paraît plus, comme à Voltaire, le récit des folies et des atrocités du genre humain ; confiants dans une science plus vraie, plus équitable, et dans la providence directrice du monde, nous croyons au progrès accompli à travers les désordres, et à la perfection, étoile de ï^hur manité. — La tactique de Voltaire, admirable dans son temps, n'est plus à notre usage. La ruse a été bonne pour conquérir la libei té ; une fois conquise, elle se garde par d'autres secours. Nous ne sommes ni des esclaves ni des alîrancliis à qui oij lait grâce de la servitude, nous sommes des hommes libres par droit de nature et rentrés dans leur droit; agissons donc en hommes libres. Prêchez-vous Faudace? contre qui? N'etes-vous pas à \oml L'astuce? quelle surprise méditez-vous donc? S'agit-il d'une intrigue de palais? La vérité est reine des esprits; qu'elle se présente en reine, on la reconnaîtra. Maintenant tout se passe en plein jour, les partis se connaissent, ils se sont éprouvés mille fois, toutes les mines sont éventées, la vieille diplomatie s'affaisse, la puissance qui fait vaincre, c'est la raison.
Notre pi ofessioy de foi est très-simple. Si on appelle voltairien un homme épris de la raison et de la justice, nous sonunes voltairien , et à peine osons-
3U PEltOSOPUES DU XVlii'^ SIÈCLE.
nous nous vanter de Têtre ; si on entend par là un spiritualiste plus que modéré, uu théiste moins le sentiment rdigieux , un ennemi du christianisme , nous ne sommes pas yoltairien assurément ; et c*est chez nous une conviction profonde que, pour faire aujourd'hui Tœuvre de Voltaii^e, avant toutes choses, il ne faut point être vohairien.
Il y a d'autres causes qui empêchent on qu'on ne le lise, ou qu il n'ait toute Tinlluence qu'il pouirait avoir.
D'abord une assez grande liberté de propos. On
discute si la société présente est plus sévère dans ses mœurs que la société du xv!!"^ et du xviit*' siècles, certainement elle est plus réservée dans son langage. Il est des ouvrages de talent, même de génie, dont nous n'avouons plus la lecture, disons mieux, que nous ne lisons plus ; l'imagination à qui il est tant pardonné, cette fois ne trouve point de pardon : Voltaire l'a éprouvé. Cette pointe de verve trop libre est un défaut français, et on se prend tous les jours à regretter que ces trésors de bon sens, d'esprit, de toutes sortes d'excellentes choses, contenus dans nos anciens auteurs, dans Rabelais, dans Montaigne, dans Voltaire, etc., soient ainsi fermés aux femmes et à la jeunesse. Les temps sont changés : autrefois les idées sérieuses avaient, en France, besoin de ce voile ou de cet assatsonnement ; aujourd'hui elles peuvent se présenter sans crainte et se soutenir par leur poids, ou, si les grâces les accompagnent, nous les voulons décentes, fjratim décentes. Voltaire écrivant à cette heure, avec son tact exquis, sa profonde cumiaissance du public, se ferait autre pour d'autres lecteurs.
J'avoue encore que la variété des opinions de Vol« taire déconcerte; mais aussi il faut savoir lire. A
VOLTAIRE. 315
parcourir les quatre-vingts volumes de ses ceuvres,
rien de plus mobile que Tapparence, mais une lecture assidue familiarise avec l'auteur et doone le mot de bien des contradictions.
D'abord il faut faire la part de la tactique dans le chef dp parti, deviner les notes dijjloiuatiques sous l'apparente candeur d'une disseitation, reconnaître pour ainsi dire Tétat du ciel à Tbeure de sa naissance.
Puis, parmi les variations de cette peqsée, il en est de naïves que la politique n'explique pas. C'est ici un esprit altéré de lumière, qui dans chaque question voit les (liflicultés par une sorte de déliratesse maladive, inébranlable sur ti'ois ou quatre points, eiTant dans les autres recherches, et après ces aventures, revenant bonnement au sens commun, aux simples croyances où la pensée et Vaction ti ouvent le repos et la règle ^ Ces erreurs mêmes et ces retours donnent aux ouvrages de Voltaire l'intérêt d'une confession : c'est la pensée humaine avec ses alternatives de vigueur et de défaillance, sa sécurité aisément troublée, ses scrupules qui, d'un moment à l'autre, l'effrayent et lui font pitié, l'heureux instinct qui, après un vol superbe, la ramène. Quand on est sûr de revenir avec lui, on peut tenter fortune en voyage; le sentiment des problèmes n'est pas une médiocre part de l'esprit philosophique.
Enfin Voltaire était poëte en même temps que philosophe, esprit irritable tout ouvert aux impressions du dehors. Il entre tant d'bumeiur dans cette raison qu'on est perpétuellement désorienté; il glisse entre les mains, et on renoncerait sérieusement à le pour-
* Nous avoua recaeflli dans ootre PhiUu&phie d$ YoUaire ce qu'U a écrit de mellleiir sur Dieu, la ilberlé et la monle.
PHILOSOPHES PU XVlll' SiECLB.
suivre, s*il ne vous fascinait toujours par quelque prestige nouveau. Avez-vous entendu un homme d'esprit et d*imap^i nation causer tour à tour sur le même sujet avec des per^^onaes différentes? il semble changer aussi souvent d'opinion que d'auditeur : si son avis n'est pas partagé, la froideur de son adversaire tantôt le gagne, tantôt T anime par réaction; tantôt, gardant sa conviction à l'intérieur, il fait, pour la forme , une retraite polie et se raille luimême. Son opinion est-elle admise par un homme considérable, cette approbation Tenflamme; un sot la lui prend, il s en dégoûte, un indiscret Texagère, il la combat. Comment donc saisii* daiis ces fluctuations la véritable pensée ? Cet art ne s'enseigne point; mais, pour qui a vécu avec cet homme et Ta longtemps pratiqué, il y a du sérieux dans le rire et du rire dans le sérieux, de la froideur dans l'enthousiasme, et quelque chose d'ardent sous la froideur du dehors, où il ne se trompe pas.
Voltaire vaut bien la peine qu'on le fréquente un peu avant de le juger ; et proposer cela' à quelqu'un, lui proposer de faire connaissance avec notre philosophe, dans les mille ouvrages qui sont sortis de sa main et dans son inimitable Correspondance, c'est l'inviter à un des pins sensibles plaisirs qui se pmssent goûter. Longtemps encore l'esprit et la raison en France s'appelleront de son nom. Oui , je l'avoue, j'admire Voltaire, j'admire ce qu'il a, à chaque page, d'esprit naturel, charmant, inépuisable, cette raison lucide, cette passion toute française de la clarté, cette foi ardente en la justice, ce grand combat de la tolérance, soutenu jour et nuit durant soixante années, enfin cette vigueur de l'âme qui pousse un corps toujom*s mouiant et le force de vivre.
VOLTAIRE
Mais quoi ! riioiume qu'on loue ici n est-il pas celui qui a toute sa vie combattu les religions? Assurément il a attaqué la révélation, ce que nombre d'hommes considèrent comme une source de vérité : mais qu'en veut-on conclure? Quil faut désormais taire son nom, ou ne le citer que pour le flétrir? Mais il est une autre source de vérité, respectable sans doute, et respectée d'une bonne partie du genre luniuiin, la raison. Assez de Pères de l'Église Font attaquée ; l'auteur des Pensées a engagé sa vie dans cette lutte; on a argumenté contre elle, on Ta raillée, comme saint Jérôme argumente, comme Pascal raille; eh bien! chez nous,, serviteurs de la raison, ne parle-t-on de ces terribles ennemis qu'à voix basse, ou ne les nmiiine-t-on qu'avec colère? Qu'on nous dise où ils sont plus honorés. Le beau jour pour le genre humain, celui où, partisans de la raison et partisans de la révélation réunis potfr une paix durable, convien* draient de supprimer une bonne fois tout ce qni a jamais entretenu la guerre, et se livreraient des échanges! On donnerait Bossuet contre Spinoza, Pascal contre Voltaire, Strauss contre Joseph de Maistre; une page de Bayle rachèterait la page Voisine, YEsquisse dune pfnlosopine., Y Essai sur rindifférence. Et alors nous jouirions des douceurs de la paix.
Parlons sérieusement de choses sérieuses. Nous ne recueillons pas tout l'héritage de Voltaire, nous Jui empruntons ce qu'il a de solide philosophie; mais nous voulons la philosophie plus spiritualiste et plus hardie. Locke n'a jani iis sufli a la France. Il a pu être bon à ua uionieiiL de rcsserrei* la science ; mais c'était un moment de combat ; il est bon maintenant qu'elle revienne à elle-même. Un grand nombre d'intelligences vont vers elle et lui deman^lent la solution de
PillJLUSOPU£S DU XYUr SIECLE.
certains problèmes d'un éternel intérêt. Si elle se tait, par peur des interprétations perfides, si elle ne bouge pas, crainte des méchants bruits, et se dilate dans le lieu commun, alors elle Fait défaut à l'humanité et se trahit elle-même : ces goûts simples et paisibles ne sont point des vertus de gouvernement. E^le est autre chose, 011 Platon, Aristote, Descartes, Malebranche, Leibnitz sont des aventuriers. On cherche la philosophie sur les chemins de la vérité, on la voit dévorée d'ambition, rendant d'héroïques combats pour des conquêtes lointaines. Avec une destinée si haute et une telle vertu, on n^est point pour demeurer chez soi, et surveiller Tordre public dans la république des lettres. Il n'y a que deux moyens de passer dans ce monde, se faire petit ou se faire grand. Vous pouvez vous faire petit, mais si par hasard on vous é( i ase, personne ne le saura, personne ne s'émouvra, i^tesvous grand, on vous suit, et le jour où un ennenû porte la main sur vous, il s'éhive entre vou3 et lui tout un peuple. Que la philosophie soit donc grande, qu'elle se présente hardiment avec son autorité anti- (jue, son cortège de vérités certaines, son ardeur et ses espéraucé^ pour de nouvelles vérités; en un mut, si elle veut être quelque chose dans le monde, qu'elle • ose être ce qu elle est.
J -J. ROUSSEAU
Kousseau est l'aspiration indomptable vers l'idéal. Il rêve, dans le mensonge des paroles et des actes, la
vérité des sentiments ; dans la diversité des dogmes • religieux, la religion universelle; dans le combat des volontés particulières et des privilèges des castes, Funité de la volonté générale, la liberté et l'égalité républicaines ; dans le monde. Dieu ; dans la vije pré* sente, la vie future ; dans les pauvretés d'une éducation artificielle, l'éducation qui apprend aux enfants le dilïicile métier d'homme. Il a fait le Discours sur f inégalité^ la Nouvelle Héloïse^ le Contrai social^ VJùnile^ la Profession de fol du vicaire savoyard^ les Révélées. Tant que l'âme humaine se souviendra de sa dignité, de son origine, de sa destmée, tant qu'elle s'estimera au-dessus du corps, taiiL qu'elle gardera le goût de la perfection, le sentiment de l'idéal, llousseau vivra. Il aura pour disciples, non point le petit nombre qui jurera sur sa parole et embrassera ses paradoxes, mais tous ceux que la terre et la réalité ne contenteront point, tous ceux qu'agitera jamais, jusqu'au seul du bonhem* présent, l'inquiète espérance.
320 raaosoPHBS du xviir sibglb.
Les astronomes, poar connaître la terre, Taban-
donnent ; ils s'élèvent en idée au-dessus d'elle, et de là ils la voient telle qu'elle est, roulant sur elle-même et emportée avec la foule des astres dans l'espace ; de là, sans nul souci que de la science, ils confondcul les illusions des sens et de l' amour-propre des hommes, qui veulent leur globe immobile par privilège, et centre du monde, pour l'honneur de les porter. Les philosophes aussi jusqu'à llousseau (j'excepte toujours Platon) , pour mieux se connaître, commencent par s'élever au-dessus d'eux-mêmes, en garde contre les mensonges de la conscience et de la vanité. Selon eux, la raison dit vrai et le sentiment nous trompe. L'homme se targue de liberté : il lui est doux dépenser que seul il vainc la fatalité universelle, et qu'il est plus foit que toute la nature. Sur ce fondement, il croit qu'il est libre. Qu'il le croie à son aise, mais il faut au philosoplie des preuves moins légères : l'orgueil lui est suspect. — ^L'idée d'une origine divine nous sourit. Comment ne serions-nous pas flattés de descendre d'un Dieu et de porter ses traits ? Juste motif de l'aflirmer, dites-vous. Au contraire, reprend le philosophe, juste motif de douter ; car de décider si le monde et l'ordre qui y règne est ou non éternel, c'est l'atfaire du raisonnement; et comment s'assurer que le raisonnement est droit, quand le cœur conspire pour le fléchir? — Les hommes se bercent encore delà pensée que leur âme, indépendante du corps, lui survivra. Comme cette pensée a des charmes ! Gomme nous voila tout d'un coup distingués des bêtes et tirés
IW. BOtJSSBAU.
hors de pair I Comme cette existence continuée imite l'éternité ! Trêve de ces désirs qui nous séduisent, et
que la lo<^ique parle ; qu'elle seule nous apprenne si la vie présente a ou non besoin d'un supplément.
C'est le cri unanime et perpétuel de la philosophie : il faut faire taire le sentiment et n'écouter que la raison. Si nous tenons a savoir la vérité sur notre être, il faut nous désintéresser de nous-mêmes, traiter de nous comme nous traiterions d'un étranger, d'une abstraction , nous interroger froidement sur l'exisLence de notre àuie, de notre liberté, de notre Dieu, de notre immortalité, comme nous nous demandons si les plantes ont une âme, si les animaux sont libres, si la matière s'est organisée elle-même, si elle durera éternellement
Une fois l'homme devenu insensible, nos philosophes opèrent sur lui à leur aise; ils lui enlèvent, au nom de la raison, un membre, puis un autre; tout y passe : libre arbitre, spiritualité, immortalité, idée du beau absolu et de l'absolue justice, notre personnalité même.
Les écoles diverses des philosophes s'accordent en ce point Les deux doctrines contraires que Rousseau trouve devant lui, le spiritualisme du xv!!*" siècle et rcuipirisme du xviii*, rivalisent de zèle pour dépouiller l'homme, l'un au profit de Dieu, l'autre au profit de la matière.
La grande école spiritualiste de Descartes, travaillée de ce vice profond, se perd dans de pareils excès. Le pouvoir que je m'attribue de mouvoir mon corps est une illusion : je veux le remuer, et Dieu le remue. Ma liberté n'est pas ce que je crois, une puissance maîtiesse, active, toujours dans ma main^ elle se
3%È PHILOSOPHES DU X^llV SlÈdlS.
confond avec le désir, qui nait sans moi ou malgré moi et meurt de même. Mais quoi ! mon désir aussi m'échappe. I/amour du bien, père de toute \ertu, n est plus que 1 amour iuliui de Dieu pour la justice communiqué à Thomme, un ruisseau de cet océan iuuiiense. Enfin ma raison m'abandonne pour retourner à Dieu et se rejoindre à son foyer. Je possède bien une sorte de raison, celle qui ignore, doute et se trompe ; mais la raison qui voit la vérité, la raison universelle n'est qu'à Dieu seul, ou plutôt elle est Dieu même. Vienne maintenant un philosophe qui renonce à toutes les timidités de l'école et qui livre bravement un suprême combat au sentiment. Le voici; cest Spinoza, et voici ce qu'il proclame au nom de la logique contre Tinstinct : Dieu seul existe; le reste des êtres n'est qu apparence, mensonge décevant. '
Tel est l'état où le spiritualisme du xvu* siècle a
réduit l'homme. L'eni|)irisme, né pour le combattre, substitue le monde à Dieu, mais il ne rend à l'homme rien de ce qu'il a perdu, ni la liberté, ni la raison, ni l'immortalité, ^ol^e être est une dv.^ combinaisoiis infinies de la matière ; notre volonté, la matière agissant par les instruments qu'elle a formés ; notre intelligence, l'écho des bruits du monde; notre instinct le plus bas et le plus élevé, un accident de l'attraction universelle.
Que l'homme se réveille donc, qu'il reprenne le sentiment : et si on touche imprudemment à sa personne, le sentiment l'avertira, la nature confondra les philosophes. (Jue ceci est fort contre les sophismes qui nient la liberté de l'âme agissante dans le corps humûn :
Digili^uG Uy
J.-J. BOUSSEAU. 323
Vous me • demanderez comment je sais donc qu'il y a des mouvements spoiiUnés; je vous dirai que je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus sans que ce mouvement art d'autres cause iuiniédiate que ma volonté. C'est en vain qu'où voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas.
Que le matérialisme, au nom de ce qu'il appelle la raison, avilisse T homme et abolisse Dieu, je ne crains rien de lui ; tous ses arguments échoueront contre le
sentiment profond et exalté de ma dignité et de la bonté divine : *
Qu'on me 2 montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi! je puis observer, connaître les êtres et kur^ rappoils; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'ëlcver à la main qui le gouverne ; je puis aimer le bien, le faire; et je me comparerais aux bêles!... Content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce ; et si j'avais h choisir ma place dans Tordre des êtreà, que pourrais-je choisir de plus que d'êirc homme? Cette réilexion m*enorgueillii moins qu'elle ne me louche; car cet état n'est pas de mon choix^ et il n'était pas dû au mérite d'un être qui n'existait pas encore. Puis-je me Yoir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorabie^ et sans bénir la main qui m*y a placé? De mon pre* mier retour sur moi naît dans mon cœur un gentiment de reconnaissance et de bénédiction pour Tauteur de mon espèce» et de ce sentiment mon prennier hommage à la Di?inité bienfaisante. J'adore la puissance suprême^ et je m'attendris sur ses bienfaits.
Je laisse de pauvres gens, qui se croient plus sa*
vants que kt naliue, combattre l'immortelle distinction du bien et du mal, du beau et du laid ; le cœur humain m'est moins suspectque leur sagesse :
* Profession de foi, etc. ' Xbid.
324 PHILOSOPHES DU XVlll' SIECLE.
Quel spectacle nous flatte le plus, cehii des tourments ou du bonheur crautrui? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de nieLlianceté? Pour qui vous intoressez-vous sur vos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisii ? Est-ce à leurs autcui s punis que V3US donnez des larmes ? Tout nous est indifiéreut, disentils^ hors noire ÎDicrêt ; et, tout au contraire, les douceurs* de ramitié, de Thumânité, nous consolent dans nos peines ; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls^ trop misérables, si nous n'avions avec qui les partager. S*il n'y a rien de moral dans le coeur de 1 homme^ d*ob lui viennent donc ces transports d^admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphaiil? ( Mez de nos cœurs cet amour du beau, vons ôtez tout le cliarnie de la vie. Celui Jniit les viles passions ont étoulVé dans son àme étroite ces sentiments délicieux ; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui^ vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports : son cœur glacé ne palpite plus de joie^ un doux attendrissement n*humecte jamais ses yeuz^ il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus^ il ne vit plus; il est déjà mort*
II faut relire eiiiin, il faut transcrire avec respect ces lignes impérissables où respire le sentiment le plus énergique de la dignité humaine :
Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste * privilège de m*égarer d'erreurs en erreurs à Taide d*un entendement sans règle et d*une raison sans principe.
Dans la célèbre Profession (k foi^ comme dans la
i.-J. ROUSSEAU
helle lettre à uii matérialiste qui Tinterrogeait S il n*y a pas un dogme nouveau^ pas un que ne renferme le sens commun, la raison vulgaire est à cette hauteur ; mais ces dogmes anciens y reçoivent une confirmation nouvelle et puissante. Uoussean appelle à leur secours des témoins inattendus : F admiration , Festiine, le mépris, le remords, la satisfaction morale, l'amitié, la pitié, l'espérance et les larmes ; voilà le cœur qui conspire avec la raison, tout T homme jeté dans le parti de Ja vérité étemelle, L*unité, la constance, Téloquence de ces témoins défient désormais tous les aveuglements de la logique, toutes les audaces des systèmes.
C'est déjà beaucoup ; mais l'originalité de la philosophie de Rousseau esL ailleurs. Dans la raison vulgaire se trouvent toutes les vérités qu'admet Rousseau; elles y sont éparses : la liberté est un ressort de Tàme ; Dieu, l'être infini au-dessus du monde ; la beauté et la justice, des cai'actères attachés aux objets et aux actes ; la vie future, un point du temps. Dans la pensée de Rousseau, toutes ces vérités se pénètrent par une sympathie puissante, s'ancrent au plus profond de notre âme, se transforment en notre propre être : le libre arbitre est mon honneur ; Dieu mon père, mon modèle, mon appui ; la morale mon guide; la vie future mon espérance; ces croyances sont ma foitune, mon avenir. On ne peut eii toucher une seule sans que tout en moi se révolte ; on ne peut me l'arracher sans me déchirer, et m'en séparer sans me séparer de moi-même.
Lisez cette belle profession de foi du vicaire savoyard ; placez-la dans la scène où Rousseau Fa plar-
I « 1 5 janvier 1 7G9. A M. de .
326 raiLOSOPfllS BU XVill*' SIÈCLB.
cée, sur les hautes collines que baigne uu Ueuve aux rives fertiles; dans Téloignement, rimmeose chaîne (les Alpes ; à l'horizon, le soleil levant. (7 est bien là le lieu qu'il fallait choisir : les maguiiicences de la nature répondant aux magnificences de la pensée. Tandis que le soleil des corps se lève sur le monde visible, se lève sur le monde invisible le soleil des esjNrits. « Salut, sainte lumière I n
Le spiritualisme de Rousseau n'est pas le spirituabsme des écoles, c est celui 4^ Thumanité. Les discussions sur Fàme ont leur prix ; les savants qtii combattent le matérialisme font ceuvre utile ; mais, grâce à Dieu, pour connaître qu'on a une âme, disons mieux, qu'on est une âme, il ne faut pas tant de science, il suffit de se sentir vivre. La plus simple conscience en dit plus que la plus haute raison (^uoi ! je serais purement un corps 1 Mais ce plaisir de l'a-mitié et de la vertu, cette douleur de la haine et du crime, est-ce un plaisir et une douleur du corps? Et cette passion pour la vérité et la justice, cette ardente poursuite des biens invisibles; et cette imaginatioa qui, au milieu du monde réel, en dépit des sens, crée un monde à sa guise; ce sacrilice de la vie à l'honneur; cette puissance des pensées, des passions immaii'iielles qui abattent le corps ou le relèvent; cette force de la volonté qui le dompte, réprime ses vio- i lences et ranime ses langueurs ; enfin cette chaîne in- ^ls!!)lc des sentiim iits qui uiilL lésâmes malgré le temps, l'absence et la mort 1 Une bonne pensée, ua sentiment désintéressé , le moindre soupir vers le ciel, si on y prend garde, en apprennent [)lus .sur l'âme que tous les raisonnements. En vain vous la niez ; je réponds, avec la foi de Galilée : « Et pourtoiU elle i>c meut. » En vain Lucrèce dépense une
J.-J. ROUSgBAO»
magnifique imagination à la coml)attre; ce travail même de son imagination se tourne coAtre lui, et le conyaincde F existence d'un être «qui souiFre quand le corps jouit, qui jouit quand il sou lire, et veille quand il dort. )) llestez en vous-mêmes et surtout lestez maîtres de vous-mêmes; vous serez spiritualistes. Hilton croyait à Tesprit quand il chantait la lumière intérieure, plus brillante encore dans la nuit des sens« Rousseau y croyait comme lui : il avait tant éprouvé, par l'expérience de toute sa vie, combien est vrai le mot du poëte : « L'esprit est son propre lieu, et il peut, au dedans de lui-même, faire de l'enfer le ciel ou du ciel l'enfer! »
Il sert de peu qu'on habite le monde de Tâme si on n'y trouve Dieu. Le spiritualisme d(^ llousseau, on le ^ sait, va jusque-là. Notre philosophe est profondément religieux; mais il l'est à sa façon, et reste original jusque dans cette croyance où se rencontrent tous les hommes qui ont une conscience pour se voir penser, et des yeux pour contempler l'ordre admirable de runivers«
Les savants dans la science de Dieu cherchent de
son existence des déinonstratioiisplus élégantes, disposent ses attributs dans un ordre plus flatteur, ils dissèquent patiemment l'idée d'infini, comme le mathématicien l'idée d'une figure mathéuiatique. Dans toute cette science divine, il ne manque qu'une seule ciiose. Dieu. On croit voir un géomètre à genoux devant un triangle. Voltaire, moins métaphysicien, observe le monde, machine industrieuse, et conclut à un ouvrier industrieux, comme, à la vue d'un édifice, ou conclut à un architecte. L'œuvre est présente, l'ouvrier absent. Ce qu'on voit est quelque chose de lui ; ce n'est pas iui assurément. Même quelquefois il de-
raitOSOMBS DU XVIII* gliCLS.
meure un problème. Je lis et j*admire Tiliade, mais
j'en ip:nore Vauteur, incertain s'il faut rattribiier à un ou à plusieurs espi if^, à In foule des rapsodes ou au vieillard aveugle de Chio. Heureusement pour nous, il y a dans notre àmc une puissance plus forte que cette induction ; l'univers fait mieux que nous démontrer son auteur, il nous le montre, et s' elFace pour nous le révéler. Devant la nature, plongé dans une muette extase, je perds de vue le spectacle qui m'y a jeté, et je me sens soulevé vers un monde plus beau encore, le monde désert de couleurs et de formes qu'habitent, au sein de l' éternelle lumière, la sagesse, la puissance, Tamour infini.
Le mysticisme de Rousseau n'est plus ce mouvement d'une àmequi, repoussant la création, s'envole vers le ciel pour se perdre dans les abîmes de la substance, au sein du Dieu caché. La scholasti(jue morte a emporté avec elle son Dieu mort. Les uiystiques modernes ont beau faire, ils sont de leur temps. C'est toujours dans Rousseau T impatience du mouvement, le dédain de la matière, l'aspiration sublime ; mais le Dieu vers lequel il tend n'est plus l'être abstrait, renfermé dans son infinité, et retenant la puissance d*oà jailliront les mondes ; c'est le Dieu vivant, source éternelle et inépuisable de la vie. U parcourt l'espace sur Faile des vents, agite sous Técorce de la terre les germes ensevelis, il respire dans les agitations et les apaisements de la mer, il est la majesté de la lumière qui envahit ou abandonne le monde, le mystère des ténèbres, l'art magique dans le voile des nuits étoilées, la gi*âce irrésistible dans la fleur, Tamour sur les lèvres qui prient, la force qui renverse les puissances, le génie des grandes pensées, l'inspiration qui soiifUe l'héroïsme, la douceur dans le contentement moral,
i.'i. ROOSSBAU.
raiguillon dans le remords, Tétoauemept de Newton devant l'attraction universelle»
Je me levais » tous les malins avant le soleil. Je montais par un verger voisin dans im très-joli chemin qui éiait au-dessus de la vigne, et suivait la côte jusqu'à Chambéry. Là, tout en me promenant^ je faisais ma prière^ qui ne consistait pas en un vain l>albutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation de cœur à Tauteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous mes yeux. Je n'ai jamais aimé à prier dans la chambre; il me semble que les muts et tous ces petits ouvrages des hommes s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses œuvres tandis que mon cœur s*élève à lui. Mes prières étaient pures. Je puis le dire, et dignes par là d*ètre exaucées. Je ne demandais pour moi et pour celle dont mes vœux ne me séparaient jamais qu'une vie innocente et tranquille, exempte du vice, de la douleur^ des pénibles * besoinsja mort des justes, et Unir sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus on admiration et on contemplation (ju'cn •demandes, et je savais qu'auprès du dispiui^alour des vrais biens, le meilleur moyen d'obtenir ceux qui nous sont néccs- " saires est moins de les demander que de les mériter. Je revenais en ukc promenant par un assez gianvl tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté les olijols ohampêlres dont j'étais environné, les seuls dont l'œil et le cœur ne se lussent jamais.
I.c divorce culte le sentiniont religieux et le sentiment de la nature a cessé. Séparés ailh iirs ou ennemis, ils s'allient dans la grande âme de Rousseau. Il était assurément religieux, l'auteur de la Profession de foi et des dernières lettres do la Nonvellr llvlo'ise ; mais il aimait aussi et savait goûter la nature, celui qui^ entre tant d'auti*es pages, a écrit la page suivante:
Quand le soir approchait % je descendais des cimes de llle^ et j*idlais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève,
' Confessions, 1. vi. — ' Ji^tertes, cinquième promenade.
330 PHILOSOniBS DU XVIII* SliCLfi.
dans quelque asUe caché ; là, le bruit des vagues et t'agHation de Teau .fixant xne^ sens ot chassant de mon âme toute auti^e agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, oîi la nuit me surprenait souvent sans que je m*en fusse apt^rçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mats renflé par ifilervalles, frappant sans lelàclie mon oreille et mes yeux, Ripplëaienl aii\ moiivemoiits iniornes fpio la i cvoric olciiinait on moi, et sulilsaient jK ur ni*^ finir sentir avec plaisir mon existence, sans prendre 'a |>eine de penser. De {vii\\^^ h autre naissait «pielquc faible et cuurle réflexion sur l'inblabiliié dos chose» de ce monde, dont la surface des eaux m'oirrait rimàgc; mais ])ient6t ces iropiTSA&ions légèiHîS s'eflaçaient d^ns i*nniformité du monvenien' continu qui me berçait, et qui, sans aucun secours actif de mon âme, ne laissait pas de m attacher'' au point qu^appelé par l*heure et par le signal convenu, je ue pouvais m^arracher de là sans efforts.
lioiibeur d'entendre les groiulements de la mer i^e brisant sur les rochers, le murmure du vent dans les gi ands arbres ! Bonheur de suivre du regard le cours de l'eau sans peiisi r, ou livrant au courant des pensées comme lui fugitives ! Enchantement des courses errantes ! Transports des beautés soudaines ; attendrissement où plonge Fanie la iixité des spectacles ! Enivrement d'une simple mélodie, passion inexplicable pour une fleur sauvage, douceur d'exister sans soutenir le poids de rexistence, endormi aux bras de la nature ; plaisir de vivre de la vie des plantes pour des êtres que Dieu fit réfléchissants, ou de vivre dans un corps de la vie des esprits, alors que Tanie s'échappe de sa prison sur Taile de la iantaisie I Que le monde vous ignare, qu'il vous raille, il ne vous ôte point votre prix. Vous vous cachez de lui, et vousvisitez les humbles amants de la rêverie et de la solitude, ceux qu a touchés l'invisible poé»e.
Aliiiable nature, tu nous consoles des folles et des atrocités des hommes, et tu rends meilleur celui qui
J.-i. ROUSSEAU. 331
t'approche, soit que suspendu à ton sein, mollement p^nc^tré par la vie universelle, il dépose les fatigues de la méditation, les tristesses du cœur, le dégoût du monde, les eflorts de la volouté, le niécontentenient de lui-même, et retrouve les heures innocentes de Tenfance ; soit qu'il admire l'ordre constant de l'univers, et apprenne la sagesse à Técole de celui qui met l'extrême grandeur dans les desseins, dans les moyens la simplicité extrême; soit enfin que conteipplant une tempête, agité [)ar ses bruits et ses mouvements, au contact de ces puissances révoltées, l'esprit se reconnaisse comme une des formes de la création, un des éléments du monde, seul indompté encore, leur maître à tous.
Voilà la philosophie de Rousseau; connaissons
i'honnne, et avec lui une des formes les plus curieuses de l'esprit humain.
Il était né avec un cœur sensible; son père passa des nuits à lui lire des romans. Cela dura jusqu'à sept ans. «Je n'avais, dit-il, aucune^ idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. » 11 ([iiittales romans pom^ Piutarcpie : mauvaise nourriture pour une âme telle que la sienne. Dans ce livre les hommes sont plus hauts que nature. Plutarque a choisi les plus grands et les a grandis encore, élaguant de leur vie tous les détails vulgaires, recueillant seulement les actes illustres, que son art embellit. Celui qui s'est pénétré d'une telle lecture mesure ses coatem-
* Confes^'ionj:, 1. 1.
^32 PHaosoriiEs du xviir siècle.
porains à la taille de ces géants et les trouve hideusement petits ; il demande à tout guerrier le courage
désintéressé de Pliilopéinen, à tout père l'énergie de Brutus, à toute femme la fermeté dePorcia, atout homme d'État la simplicité incorruptible de Caton. Devant ces gens-là l'humanité est pauvre à faire pitié et on la ^néprise. Insensiblement on prend les idées et les passions de ces grands morts : on ne rêve qu actions éclatantes, sublimes renoncements, sacrifices terribles. Mais le mouvement de la vie commune n'est pas si violent ; elle est tout unie, elle veut une activité tranquille et continue, suiîisant aux mille petits devoirs de la société et de la famille. Voilà donc toute cette belle provision de force devenue vaine. Elle était pour s'employer tout d'un coup tout entière, pour faire explosion, au lieu de se dissiper misérablement dans des chocs insensibles. Alors on la retire au dedans de soi, on se renferme dans la contemplation de ce trésor; lorsque la race humaine est pauvre et pauvre aussi la vie humaine, il n'y a de grand que Tâme qui mesure et dédaigne l'une et l'autre; elle seule est digne d'elle-même, et si elle veut se sauver, elle doit se retirer du contact des choses vulgaires , habiter en soi , s'entretenant de pensées supérieures et de magnifiques sentiments.
Près de sa tante, il prenait la passion de la musique, un art de sentiment, qui n'était pas pour corriger les impressions premières, mais pour les exalter. Mis en apprentissage et maltraité par son maître, pour échapper aux ennuis de sa condition , il prit le parti que son imagination lui suggéra :
Ce fut ' de se nuunir dos silualîons qui m'avaient le plus 1 Conférions, 1. 1.
Digiti^uG Uy Googl
J.-J. UOUSSSAU.
întércj se daris mes lectures, de les rappelo!*, de. les varier, de les combiner, de me les approprier leiiemcnt que je devinsse un des personnages que j'imaginais, que je aie visse toujours dans l(*s positions les plus agréables selon mon goût, enfin que réiat fictif où je venais à bout de me mettre me fit oublier Dion état réel dont j'étais si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper achetèrent de me dégoûter de tout ce qui m*entourait, et détêiminèrent ce goût pour la solitude qui m*est toujours resté depuis ce temps-là. J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de toiît et de moi, sans goût de mon état, sans plaii^irs de mon âge, dévoré de àém'^ dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi ; enfin caressant tendrement mes cbimèi'es, faute de rien voir autour de moi qui les valût.
Il écrivait encore plus tard :
C*est une chose bien singulière ' que mon imagiîialiun ne se monte jamais plus agréablement que quand mon état est le moins agréable, et qu'au conlraii e elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tète ne peut s'assujettir aux choses : elle ne saurait embellir, elle veut créer. Les objets réels s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont; cFe ne sait parer que les objets imaginaires. Si je yeux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs; et j'ai dit cent fois que si jamais j'étais mis à la Bastille^ j'y ferais le tableau de la libeité.
Le pi emier amour le jeta dans la première extase où se pressèrent en quelques instants des années d'un bonheur inellable. Chai*mé par la beauté de la nature, éuiu j)ar le son des cloches, sensible au chant des oiseaux, protecteur des hirondelles qui se réfugiaient chez lui, goûtant les plaisii*s innocents de la vie rustique, aimant la marche en plein air qui avivait ses idées, il fuyait la société; il n'avait pus le
* CoufessioDS, 1. IV.
PHILOSOPUBS DU XVIll* SI CLE.
mouvement rapide qu'elle demande, il n'avait d esprit qu'au bas de l'escalier, se sentant capable de faire une fort jolie conversation^ par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs ; lent à rendre les idées, il les recevait même difiicilement : ^ la société ne lui donnait aucune impression nette, il ne saisissait que le signe extérieur, et il fallait qu'il fût rendu à lui-même pour l'interpréter, pour deviner par les actes, les pensées. ^ •
ïl nestimait pas non plus le monde : «Dans les états les plus élevés ^, les sentiments de la nature sont étouffés absolument, et, sous le masque du sentiment, il n'y a jamais que l'intérêt et la vanité qui parlent. » N'ayant ni l'assurance, ni la sagesse du monde, il résolut de se mettre au-dessus de lui, en s aHi ancli ssant de la politesse et de l'opinion. Sur le premier point, il a fait un aveu qui devrait lui valoir quelque indulgence :
Jeté malgré moi dans le monde^ sans en avoir le ton^ sans être en éSat de le prendre et de m*y pouvoir assujeltir, je m'avisni (l*en prendre un h moi qui m'en dispensât. Ma solle
cl ni.'Uissacle tiniidiU', que je ne pouvais vaincre, ayant pour pi incifio la crainte de manquer aux bienséant es, je pris, pour ui eiiiiardir, le parti de les fouier aux pieds. Je nie fis cyuicjue ol causliquc par liuiile; j essajai de niépr.sti la pt>.i e>>e que je ne savais pas pratiquer. 11 esl vrai que eelle àprelé, cunl'orme à mes nouveaux principes, s'ennoblissait dans leon âme, y prenait l'intrépidit»'» de la vertu; et c'est, je Tose dire, sur cette augusLe base qu'elie s'est soutenue mieux et pluit longtemps qu'on n'aurait dû Faltendre d'un eilbrl si conlraii'e à mon naturel.
En même temps, c'était vers 1750, il brisait les fers
de r Opinion, et se prépaiait ainsi aux maximes siu^
■ Confessions, t ni. — > L iv.
J.-J. ROUSSEAU
gulières qu'il devait bientôt soutenir, avec les chances d'un semblable parts attaquant ensemble Topinion du jour et Topinion de tous les siècles, rencontrant quelquefois des paradoxes conti*e le bon sens, quelquefois des vérités naturelles étoulTées par la niofle. 11 était tout prêt pour le discours sur les sciences et les arts, et le discours sur l'origine de rinégalité. Dans le premier, il était romain, il était Fabricius, dans le second, il reuionta plus haut.
Tout le reste du jour enfoncé dans la forèt^ j*y cherchais, j'y trouvais l'imago dos premiors temps, dont je traçais fièio iiiont l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges dos hommes; j'ôsai:^ dévoiler a ^lu leur nature, suivre 1rs pro^iros (lu temps et des choses qui l'ont déligurée, et comparant 1 lioaiiiie de l'homme avec l'inmime naturel , leur montrer dans son perfci lionnemont prétendu la vérîtahle source de ses înisères. Mon nmo, exaltée par ces coîitomplations snhlimes, i-'élovait auprès de la Divinité: et vovant do l;i mes si^mblablcs suivre, dans raveuf!lo roulo do leurs prtytigt^s, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs i rimes, je leur criais, d'une faible voix qu'ils ne pouvniont enletidre : In>ot:sés qui vous pl;ti;;nrz sans cesse de la nului'C, ppreucE <|ue tous vos indux viennent de vous.
Le succès cle cette attaque et l'indignation des spectacles que lui olTrait la vie de Paris montèrent son imagination. Il ne vit partout qu'oppression et vices
daiKs l'ordre social, et se crut lait pour dissiper tous ces prestiges.
Jusque-l'ij (lit-il, j'avais ' été bon, dès lors je devins vertueux, ou du moins onisré do l a voi tu. (]otte ivresse avait conmiencé dans ma tète, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa t;ur les débris de la vanité déracinée.
Ainsi, du caractère tendre et fier qu'il s'était formé, * Confessions, I. ix«
336 PUILOSOPUËS DU XVIIl* SIÈCLB.
la fierté était contentée, mais la tendresse ne l'était
pas. C'était au piiiitemps de i 756, il avait plus de quarante ans ;
Dévoilé ' du besoin d*ain)er, sans jamais Tavotr pu bien satisfaire^ je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourant sans avoir vécu. Que fis-je en cette occasion? Déjà mon lecteur Ta deviné, pour peu qu'il m*ait suivi jusqu*ici. L'impossibilité d atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des cbîmëres, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire^ je le nourris dans im monde idéal^ que .mon imagination créatrice eût bientôt peuplé d*êtres selon mon cœiii . Jam.iis cette ressource ne vint plus à propos et ne se trouva si fccoudc. Dans mes continuelles extases, je nrenivi ais à torrents des plus délicieux i^enliinciils i\ui jamais soient eriUt s dans un cœur d homme. Oubliant tout à fait la race hiiiiiaitir, je me iis des sociétés de créalures parfaites, aussi céiestes par leurs vertus que pai ieui'S beautés, d'amis sûrs, tendres, fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans reuipyrée, au nu lieu des objets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours, sans compter, et perdant le souvenir de toute autre ch(tse, k peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m'éch.ipper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté^ je voyais arriver les malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais modérer ni cacber mon dépit; et n'étant plus mmtre de moi, je leur faisais un accueil si brusque^ qu'il pouvait porter le nom de brutal.
Il cherchait une dryade, M'"*' d'Houdetot survint qui donua un corps à ses rêves ; il s'enivra près d elle, « CV était de Tamour cette fois, et Taoïour dans toute son énergie et dans toutes ses fureurs. )). Il en résulta la Nouvelle Hélohe. Un critique impitoyable a réduit ainsi le roman de Aousseau, à cette partie de sa vie.
Jri. BOUSSBAO. 337
M*"® d'Houdetot pleine de son aniour pour Saint-Lambert^ en parlait volontiers à tout le monde; elle en a parlé à Rousseau, qu'elle a pris pour confident. Le confident a voulu devenir un amant, et il a commencé à prêcher à M™^ d^Houdetot de renoncer à Saint-Lambert au nom de la vertu. M""® d'Uoudetot a résisté ; peu à peu le moraliste s'est cbaugé en amoureux passionné, et môme il a avoué son amour : c'est à peine si M™* d'Uoudetot s'en est aperçue. Ce n'est ({u'à la fin qu'elle a compris que Rousseau Taimait; sans se fâcher, elle a tâché de le guérir de cet amour, elle n'en a même point parié à Saint-Lambert par discrétion ou par insouciance.
Rousseau s'est bien connu, il n'a ignoré que son nom ; il était un mystique. Il se trompait fort quand
il écrivait : « Je ne suis falt ^ couiiiie aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c est ce dont on ne peut juger qu'après m' avoir lu. n II faut qu'il en prenne son parti, avant lui plusieurs ont été jetés dans ce moule, et après lui plusieurs y seront jetés encore; il est vrai seulement qu'il est une des épreuves les plus nettes qui soient sorties de là. Aussi les Confessions^ les Rêveries, et plusieurs lettres qui s*y rattachent, sont des études bien précieuses sur cette nature d'esprit. Elles lious révèlent quelque chose de mieux, Thomme tel qu'il a été et tel qu'il sera toujours, vivant d*une double vie, de la vie de la terre et de la vie de l'âme, sollicité par l'idéal et par la réalité, et bien empêché pour les accorder, lui aussi toujours trop haut ou trop bas, surtout dans la jeunesse, qui est le temps des crises.
• M. Saint-Marc Girardin, J. J. llousseau, etc.; Bévue des Deux Mondes^ à partir du V janvier 18ô2. — ^ Gonfessioas, 1. i. Lettre à Mouitou, l&ioia 1702.
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338 PHILOSOPHES hl XVIIl' SJÈCLK.
Voilà Rousseau, homme de sentiment et d'imagination, là de premier ordi e, mais point liabitaiU de ce monde, et le moins propre à y vivre.
Voyez quel intérieur il se fait : il épouse Thérèse, une fille bornée, il dit môme stupide, qui ne sut jamais bien lire, ni distinguer les heures sur un cadran; il prît avec elle sa mère, la vieille Levasseur, une commère cupide.
Je croyais autrefois que Rousseau poète poétisait cette femme, et ne la voyait que transfigurée par son imagination; j'admirais ces jeux d'une faculté puissante capable de tels miracles ; je me trompais. Il la connut du premier coup d'œil et la choisit. Je croyais aussi qu'il ne s était séparé de ses enfants que forcé par une insurmontable misère ; je me trompais encore. Rousseau n'était point fait pour goûter le bonheur égal de la vie domestique, poui: enchaîner ses pensées et ses affections dans le cercle de la famille; une société où il faut mettre en commun ses pensées, ses sentiments, tout son être, chacun dévouant à Tautre son temps, son affection, son génie et sa force, et se consacrant, pour sa part, à l'humble éducation des enfants, n était point pour lui convenir. 11 garda pour lui son esprit et son cceur, et céda en échange le soin de la vie matérielle, non pas à une compagne, niais à une gouvernaiite ou à une gouverneuse, comme souvent il l'appelait. On connaît le sort des cinq enl'an i s qui survinrent : il les mit tous à l'hôpital,
11 assure qu'il s'est amèrement reproché ce crime. Je le crois; mais je crois aussi, qu'il l'aurait recomnieiicé toute sa vie. Il l'explique plus d'une fois, et chaque lois c'est une raison nouvelle, en l'absence de ^ bonnes raisons. Un jour, c est l'influence d'une société perverse, de conversations attrayantes, sur le
J. J. ROUSSKAL.
thème perpétuel de filles séduites, d'enfants abandonnés; un autre jour, la crainte pour ses enfants d'une destinée mille fois pire et presque inévitable par toufe autre voie. Hors d'état de les élever luimême, il aurait fallu, dans sa situation, les laisser élever par leur mère, qui les aurait gâtés» et par sa famille, qui en aurait fait des monstres. Enfin, une autre fois, c'est le résultat d'une délibération* philosophique. En livrant ses enfants à l'édncation publique, làute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, il crut faire un acte de citoyen et de ptie. « Je me regardai \ dit-il, conmie un membre de la république de Platon. » In* différence, terreur, patriotisme, explications imaginaires d'un crime très-rccl 1 La vraie cause est la cause de toutes ses fautes dans le monde : l'inaptitude qu'il eut toujours pour la vie positive et dont il fait ainsi l'aveu. ((Vingt ans^ de méditations profondes, à part moi, m'auraient moins coûté que six mois d'une vie active, au milieu des hommes et des affaires, et certain d'y mal i'éussir. » Celui qui fut une année précepteur et précepteur détestable, ne voulut pas s'astreindre à être précepteur vingt ans : le premier des houanes pour comprendre les devoirs de cette charge, le dernier pour les remplir. Il mit ses enfants à l'hôpital, et fit Emile. Citoyen du monde des esprits, étranger sur la terre, il ne voulut jamais y jeter des racines, et, par malheur, une feunne et des enfants sont des racines bien profondes. Quel per- •sonnagc pour (Me\er une famille, que celui qui a écrit ces ligues adorables, u J'aime ^ à m' occuper à
> Conicssions, 1. viii, — ' 1. wi. — * Itnd/
34a PHILOSOPHES DU XVIll* SIÈCLE.
faire des riens, à commencer cent choses et n'en
a( ]ic\ cr aucune, à aller et venir comme la tête me chante, à changer à chaque ÎDStaut de projet, à suivi'e une mouche dans toutes ses allures, à vouloir déraciner un rocher pour voir ce qui est dessous, à entreprendre avec ardeur un travail de dix ans, et àTabandonner sans regrets au bout de dix minutes, à muser enfin toute la journée sans ordre et sans suite, et à ne suivre en toute chose que le caprice du moment. »
Voyez-le aussi près de ses [)rotecteurs et de ses amis ; il se brouille avec tous. Pour ses protecteurs, il ne réfléchit pas qu'il payerait leur hospitalité de sa liberté, il le sentit à réi)reave ; de là des efforts maladi'oits pour rompre sa chaiae et se délivrer de la reconnaissance en même temps. Pour ses amis, il ne pouvait guère les garder, comme il était et conuiie il s'est découvert à nous, ne connaissant pas de iiulieu entre tout et rien, demandant tout, parce qu'il donnait tout, mettant son bonheur dans une afTection, et craignant, en la perdant, de tout perdre, jaloux et diflicile, joignant à cela cette habitude que nous avons vue, d'interpréter après coup les paroles et les actes; de refaire, de tête, dans la solitude, dans l'insomnie, les scènes dont il avait été témoin ; il fatigua les meilleures amitiés par ses brouillcries et ses raccoiumodements, jusqu'à la rupture linaie.
Hume, qui l'a pratiqué, écrivait de lui : a Dans toute sa vie ^ il n'a fait que sentir, et, à cet égard, sa | sensibilité va au delà de tout ce que j'ai jamais vu; mais elle lui donne un sentiment plus vif de la peine . i
I Hume, Lettre à filair, 27 mar» 1766. The lift of D. Hume, u, I
que du plaisir. 11 est comme un hoinuie dt^pouillé non-seulement de ses habits, niais aussi de sa peau, et, dans cet état, exposé à la violence des éléments qui se disputent perpétuellement ce bas-monde, m
La vie de Rousseau est absuide ; et pourtant quel orgueil il afiiche. Comment aussi n'en pas être tenté quand on s*isole du commun des hommes, quand, leur laissant les soins vulgaires de la vie niatérielle, les mesquines rivalités, les douleurs puériles et les médiocres plaisirs, on se pose sur les hauteurs de l'esprit, recueilli dans le sentiment superbe de sa grandeur ? C'est le pié^e de la vertu et le dernier écueil des sages : écueii en effet redoutable, si ou n'est bien convaincu par avance que nous n'avons rien de nous-mêmes, que toute notre intelligence et notre force viennent de Dieu, de Dieu qui leur a ménagé les événements favorables ou conti*aLres, comme il ménage aux plantes l'air et les tempêtes, et tient dans sa main la santé de notre raison et l'ellicace de notre liberté. Fier de ses bous sentiments qu il n'oubliait ' jamais, de ses pensées généreuses, d'une passion sans relâche pour la vertu, oubliant, dans sa vie, la faiblesse des œuvres qu'il complaît [)Our rien, il osa écrire en tète du livre qui est son plaidoyer devant la postérité : a Que la Uompette ^ du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, devant le souverain juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus... J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel'. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes sembiables; qu'ils écoutent mes confessions, qu ils gémissent de mes indignités, qu'ils
» Contessions, 1. vu. — M. i
342 PHlLOSOrai» DU XVlll* SfÈCLB.
rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur au pied de tcm trône avec
la même sincérité, et puis qu un seul te dise, s il ï obe : Je fm meilleur que cet homme-^là. »
Rousseau étsufit cela, que deyait-il arriver de lui ? Ce qui an iva et que l'on connaît, ce qui arrivera à tous ceux f|ui auront la même nature. Il semble qii ïï y ait dans les profondeurs de l'âme un chaos endormi de sentiments et de pensées. Un rayon de lumière toiube^tril sur Tun de ces germes, aussitôt ce germe se meut, fermente, grandit pour tout envahir : apparitions charmantes quelquefois, quelquefois appari- . tiens terribles, fantômes toujours et ombres vaines dont l'esprit est le père et le jouet. C'est pour ces ombres que leur cœur bat d'espérance et de crainte; c est par elles qu'il bat de plaisir et de douleur. Ils sont là épiant leur venue, les évoquant, les conjurant, épuisant leurs forcés dans leur commerce avec des chimères ; ils mettent leur science à les œmpter, à en déterminer Tordre; ils mettent leur vertu à les pi uduireet à les détruire. Cîependant la vraie science, qui s'exerce sur des objets réels leur échappe, et aussi leur échappe la vraie vertu, qui est tout agissante et exercée contre les maux réels de ce monde et ses iniquités. La vie méditative et la vie pratique vont ainsi se séparant. L'une se décolore, l'autre s'illumine; l'une se peuple de visions émouvantes, l'autre demeure avec la triste réalité ; le divorce éclate, le dégoût du mouvement devient intolérable, tout paratt fade auprès de ce poison qui excite et qui énerve, qui fait vivre et qui tue ; on résout d'en finir avec le monde, de lui enlever tout d'un coup le bien qu'on lui a jusque-là disputé, et on se précipite tête baissée dans l'abîme des songes éternels.
IW. BOOSSBAO. * 343
Et si (m est Rousseau, si^ forcé d'habiter ce monde, on y a fait des fautes et on s'y est fait des ennemis, si on a voulu le réformer et qu il ait résisté, si on a irrité contre soi des intérêts, des principes et des puissances, si on a un orgueil pareil à son génie, à la folie charmante se joint" une sonil)i e manie, celle de Rousseau encore. II se vit Tobjet d'une conjuration fabuleuse, seul contre le genre humain, contre la destinée, cou Li e Dieu même, et' se crut assez fort pour résister à la terre et au ciel. Enfermé en lui-même, dans la jouissance des plaisirs passés, dans révocation d'un bonhem' lacLice, il défia ses eimeniis. Le monde imaginaire lui était un asile inviolable, mais c'était aussi son toml)eau. Désormais il n'appartenait plus à la terre; il était hal)itant du monde fantastique que peuplent les v^nes pensées et les rêves insensés.
Nous n'inventons rien, nous n'exagérons rien. Rousseau, dans ses Coujessions^ a décrit, sans les nommer, plusieurs extases ; plus tard, Dusaulx, qui le vit assez longtemps * de près, fut témoin de scènes pareilles, et Hume l'a vu rester quelquefois ^ des heures entières immobile, en extase, sans s'apercevoir du froid, qui pour les autres était intolérable.
Par malheur, quand il vieillit, rimaginatiou se refroidissant, les eitases devinrent plus rares, il ne s'envolait pins si aisément dans son monde enchanté, et rimiiieui* noire renvahissait île plus en plus. Les deux folies se succèdent dans les Confessions et se mêlent brusquement dans les Hêveries. Au début des Confessions^ ce n'est que lumière, fraîcheui , ravissements ; comme lui, on marche légèrement dans la
*Pe mes rapports avec J. J. lîousseau, — ' Lettre à Blair, ^8 dé* ceailire 1765. The Life, etc.; 298-SOl.
PHILOSOPHES DU XVlil S1ËGL£.
vie; mais les nuages créés par sa noire humeur s'élèvent, s'amoncèlent, et nous enveloppent de fantastiques ténèbres où le cœur se serre et la raison s'égare. Dans ses Rherios, le pauvre homme écrivait delà même plume cette cinquiénie promenade, du charme le plus pénétrant, la septième encore, et les tristes
pages qui font mal à voir.
Etrange destinée d'un homme qui erra toute sa vie à la recherche du repos qu'il ne devait point trouver. La uioi t même m\ le lui donna pas, et son cadavre voyagea d'Ei*menon ville au Panthéon. 11 ne fallait pas l'emprisonner dans une cave froide et sombre, (kns le tumulte d'une grande ville; il lailaii le laisser dans sa solitude chérie, au sein de la nature, parmi lies fleurs qu'il aima, bercé par le bruit des ouragans de l'hiver ou le bourdonnement des insectes d'été.
Pour être équitable envers ilousseau, on devrait faire attention à quelque chose qu'on oublie. S'il paraît partout absolu, c'est qu'il va partout en idée au plus loin, et on pourrait se rappeler ce qu'il a dit de ÏÉmile : « Je montre le but qu'il faut qu'on se propose, je ne dis pas qu'on puisse y arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux * réussi. » — Il n'est pas assez simple, assez désintéressé de Tellet, et force souvent son expression; il aime mieux le mot fort que le mot juste, à sou péril, si le mot est mal sonnant. — Il est artiste, il n'est pas toujours maître de lui : comme dit Voltaire, la roue tourne et emporte son homme. — Il écrivait dans la solitude, presque toujours la nuit ou dans les bois, et ceux qui ont composé ainsi savent combien ces inspirations sont perfides. — 11 aimait la polémique, où il semble (ju'on saisit la certitude, et qui applique tout l'homme, plaisir dangereux qui ôte la juste mesui'ede
J.-J. BOISSEAU
la vérité. — II se plaît à aborder son lecteur brutalement, il coiiiiueiice par prendre sa plus p^rosse voix, il vous choque etTou se hérisse; beaucoup couunenceut ses livres qui ne veulent pas continuer, et le jugent, c'est sa faute, comme s ils avaient lu. Mais vraiment il ne faudrait pas le prendre au mot, et alors on trouverait mieux que ce qu'on attendait. 11 écrit, dans la « préface de sa Nouvelle Béloîse : « Celle qui en osera lire une seule page est une iille perdue, )> au début de ses Confessions^ sa propre apothéose quel on sait; on lit la Nouvelle Uéloise, et on trouve qu il a surfait le danger ; on lit les Coti fessions, et on trouve en définitive un jugement sévère sur lui-même. Combien d'hommes modestes diraient d'eux ce qu'il a dit de lui dans ses Dialogues?
n y a peu de suite ' dans ses actions^ parce que ses mouvements natures et ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiei*5 le détournent à chaque instant . de la route qu'il s*est tracée^ et qu*en agissant beaucoup il n'avance point. H n*y a rien de grande de beau^ de génà'eux dont par élans il ne soit capable ; mais il se lasse bien vite^ et retombe aussitôt dans son inertie : c*est eu ,vain que les actions nobles et belles sont quelques instants dans son courage ; hi paresse et la timidité qui succèdent bientôt le retiennent, raîicaiilisscnt; et voilà comment, avec des sentiments <iu('l<|uefois élevés et grands, il fut toujours petit et nul par sa conduite.
■ Pour SCS ouvrages mêmes, il a Tait bien assuré, bien lier, mais datis rintimité, il faisait d'étranges aveux : « Quand ^ j'ai imprimé mes livres, je ne puis jamais les rouvrir, ni en lire une page sans dégoût. » Et celui-ci qui est plus grave, car il ne marque pas
» Dialogues, ii, Rousseau, juge de Jean-Jacques. — ' Lettre de Hume & Blair, 35 mars 1766. fht Ufc, etc., ii, 315 316.
PeiLOSOPQES no XVHl' SIECLB.
un scrupule d'artiste et porte sur l'essentiel : « Je
crains toujours de pécher par le fond, et que tous mes systèmes ne* soient que des extravagances. » Pourquoi n'avoir pas pitié de lui? On aurait pitié d'un iuiir(\ Sa conduite et son orgueil sont déplorables ; mais enlin il était bon , il était sensible, il était désintéressé et fier; et ses défauts tendent à une qualité excessive, à la puissance d'imagination et de sentiment. C'était un de ces grands malades à la façon de Pascal, où la Providence se plaît à montrer dans touLe sa force, sans mesure, sans contrepoids, quelqu'un des éléments qu'elle associe et tempère dans la constitution de l'âme humune. Il m faut point les imiter : on les imite mal, et on souffi-e comme eux, qui n ont pas connu la paix ; mais il laut les considérer curieusement comme des prodiges qui ne paraissent qu'à de grands intervalles, étudier dans ces êtres solitaires l'énergie natm^elle dont ils sont faits, et respecter leur folie mystérieuse. On consent à admirer ceux qui marchent avec assurance sur cette terre, qui, sachant à fond les hommes et les clioses, les traitent comme il convient, et acquièrent fortune, grands établissements et considération qu'ils cherchent; mais enfin il y a toujours eu quelques hommes qui aiment ailleurs, qui construisent pour eux dans les nuages un inonde où ils placent ces choses ailleurs inutiles, la poésie, la liberté, l'amitié et l'amour* Si Rousseau est leur maître, qu'il leur soit aussi un avertissement. Il leur est permis de mépriser les biens positifs de ce monde, ils ont le droit de renoncer à tout, sauf au devoir. Dieù nous a donné l'ima-gination, non pour nous dégoûter de la vie, mais
> Lettre de Hume à Blair, 25 mm i noTAelife, elc, ii, 315, 3J6*
pour renibellir ; il nous a tlouné le seatiiuent, non pour absorber, mais pour mouvoir notre volonté. La vive flamme du foyer intérieur doit pénétrer tout noti e être, se répandre en force et en courap:e ; si par malheur nous la retenons captive, elle nous dévore, et c'est fait de nous.
Je n*ai pas l'intention d'examiner tous les ouvrages ^de Roûsseau : car ce n'est pas moins que la critique de la société, et, sur un plan nouveau, la politique, l'éducation et la vie. M. Saiut-Marc Girardin fait cela, et on n'est pas tenté de le refaire après lui. Je ne dirai donc, à propos de chacune de ces choses, c^u ua mot sur le fond.
Le Discours su?' les sciences et les arts, le Discours sur f origine de r inégalité, la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, sont eu F honneur de F homme de la nature. On reconnaît aisément ce que c est. Ce que Rousseau appelle T homme de la nature est l'homme sauvage, qui n'a que le tort de n'avoir jamais existé, et promet moins que jamais (l'exister un jour. L'homme primitif, le seul dont il faut paiier, est celui que la nature fait, non celui qu eUe veut ; s'il n'est pas civilisé, il devra l'être, et, quand il sera aussi civihsé qu'il iaul l'être, il sera vrahiient l'homme de la nature, comme l'aibre de la nature est l'arbre qui a poussé. L'homme primitif n'était pas littérateur, savant, artiste, politique, mais il portait en lui le germe des lettres, des sciences, des arts et de la société ; il l'a développé, et n'a pas eu tort.
Mais il n'était pas si utile que la con*uption de
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Fesprit, des mœurs et des institatioDS v!nt à la suite.
Rousseau ne fit pas à demi : il supprima le bon avec le mauvais, et contie Thomme corrompu il inveuta r homme sauvage.
Il ne put pas tout inventer. Dans cette solitude et ces forets de son imagination il plaça un être qui^ en définitive, était un homme, qui avait une intelligence et une âme, seulement une intelligence plus droite et une âme plus innocente que la nôtre, et une liberté encore entière, qui portait fridchement empreints les grands traits de sa race perdus depuis. Rousseau, amoureux de la simplicité primitive, par haine de la corruption qu'il voyait, plaça dans un temps et dans un lieu chimériques l'idéal qu'il avait, conçu, l'idéal qu il fallait au temps et au lieu où il vivait.
Le Discours sur l'origine et les fondemerUs de f inégalité parmi les hommes a prêté à une étrange mé- | prise. On a fait de Rousseau un cœur évangélique, embrasé de Famour de l'humanité, insensible à ses propres souffrances, saignant des maux de ses semblables, maudissant une société qui a déshérité les plus jeunes de ses enfants, et les condamne à un tra** vail sans repos, à une misère sans ternie, Vincent de Pauie entrant dans la politique, proclamant la communauté des biens par charité. N'a-t-il pas, en effet, écrit: «Le premier* qui, ayant enclos un terrain, s avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des geus assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humsnn celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Car-
' Dlscepn sur rorigine de Tin^alité, etc. , 2' part.
l.-i. ROUSSEAU
dez*vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus
si xons oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n*est à personne 1 »
Cest le malheur des grands hommes de n'être ni blâmés de leurs vices ni loués de leurs vertus. Nous traiisportons aux hommes du passé nos sentiments et nos pensées avec leurs nuances infinies, travail délicat du temps et des événements. Pascal devient ainsi une première incarnation de René ; on range Rousseau dans le coiiiiaunisme, la Boétie à l'extrême gauche ; on voit dans le sentiment sombre d'un janséniste ennemi de la raison la mélancolie moderne « dans des exercices de collège des actes d'opposition, dans la boutade d'un misanthrope monté au ton académique la charité dévorante qui étreint dans ses embrassements la grande famille humaine, proscrit rinégalité de frère à frère et la misère avec la propriété. Si on prend au sérieux ces saillies d'une plume oratoire, pourquoi donc les vrais ennemis des lumières ne divinisent-ils pas l'auteur des plaidoyers contre les scicucrs^ lettres et les spectacles? Mais non, ils ne s'y trompent point; ils ne prennent point pour un des leurs ce puissant ouvrier de la civilisation : ils le laissent se déchaîner contre les ralliiicnicnts de l'esprit dans un langage étudié, tout propie à envenimer ce goût, et le voient se délassant de son combat contre les théâtres à une représentation de 'son clicr Devin,
deux qui s'obstinent à trouver dans la phrase célèbre Rousseau tout entier et la prophétie du socialisme présent, feront bien de fermer un moment le Discours sur rinéffnlité pour lire \ Emile et le Contrat soeinL SI des traités spéciaux sur l'éducation et la politique, des livres où Rousseau vieiUi a mis tout le sérieux de
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sa pensée, tout ce que la méditation lui a fourni de principes élevés, tout ce que T expérience lui a suggéré d'observations pratiques; si des discours adressés à l'Europe attentive leur paraissent de moindre autorité qu'une déclamation brillante couronnée eu séance solennelle de T Académie de Dijon, fantaisie d'un esprit qui essaye ses ailes, on n'a plu^s ri on à leur dire : ils sont libres de chercher Racine dans les Frères ennemis. S'ils pensent comme tout le monde^ et trouvent la perfection de l'homme dans sa maturité, qu'ils observent donc le précepteur d'Émile enseignant à son élève, par une leçon frappante, le respect de la propriété, droit du premier occupant consacré par le travail, et le législateur du Contrat social plaçant la propriété encore à la base de la société qu'il fonde.
Rousseau a de l'humeur contre la propriété, parce qu'il a de l'humeur contre la société, et qu'il les recoiuiall inséparables. 11 maudit le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi^ parce qu'il voit en lui le vrai fondateur de la société civile ; }}arce que cet enclos est la limite fatale entre la vie innocente qui disparaît et la vie civilisée qui commence; parce qu'il voit déjà s'agiter autour de cet enclos les malheureux mortels dans un terrible travail contre leui*s semblables et contre eux-mêmes, à la poursuite du bonhem*; parce qu'il voit enfin, sur les débris de la vraie sagesse, s'élever cette bienséance extérieure « qui a l'apparence de toutes les vertus sans en avoir aucune. » Et on lui prête l'idée étrange que l'existence de la propriété n'est pas essentiellement liée à l'existence de la société 1 II supprimerait, s'il pouvait, l'une avec l'autre ; mais même il sait qu'il ne le peut pas, et que la double institu-
tion est une nécessité fatale. II la maudit en slncli*nant.
(l'est riionneur de notre temps que cette préoccupation universelle du sort des classes pauvres, comme ce sera le crime des hommes qui ont tenu le pouvoir de s'être enfermés dans la j'ouissance de ce pouvoir même, au lieu de le mettre au service du bien, provoquant la pensée de toute une nation à ce terrible problème du travail, éclairant les méditations par- . tîculières, concentrant les efforts isolés, communia quant au ])cuple et la résignation aux maux présents par la confiance dans ses chels, et Tespérance d'un meilleur avenir. Mais est*ce donc aussi servir le peut)le et avancer la question d'où son sort dépend , que de creuser les défiances, d'aigrir les haines et d'irriter les douleurs ? Autant notre sympathie est profonde pour les idées libérales, autant notre antipathie est décidée contre les doctrhies dangereuses ' qui, corroiiipantle vrai par le faux, outrant la justice, font douter de la justice même et en dégoûtent.
Qn^on nous pardonne notre vivacité. Mais vraiment, on rougit de voir Rousseau sur l'autel du communisme, comme on rougissait de voir Fénelon sur les autels d'une Eglise avortée : ces grands hommes, arrachés de la région sereine des sages, sapientum templa screna, dépaysés et loui voyés parmi nos petitesses et nos folies. Délivrons-les : qu'ils remontent au séjour de paix et de lumière; qu'ils regagnent les hauteurs, pour éclairer la grande famille ; enlevonsles aux sectes, et rendons-les à i humanité.
PU1L0S0PUB& DU XVia* &1£CUK.
Les hardiesses du Contrat social n'ont rien qui nous scandalise ; mais quel étonnement devaient pro-
duiio, en pleine royauté de Louis XV, des uiaxiiiies ^ comme celles que renièrment le Contrat social^ ÏÉmile et les Lettres de la montagne* « L'homme ^ est né libre et partout il est dans les fers. » « Renoncer ^ à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité^ même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. »
^ (^uel est donc le fondement du pouvoir qui pèse ainsi sur les hommes ? Selon les publicistes» c'est le droit du plus fort, le droit divin ou le droit paternel.
Est-ce, en ellV^t, le droit du plus fort? a l^a force ^ est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement; et,* puls(pie le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sf)rte qu'on soit le plus fort. »
Le droit divin ? a Toute puissance ^ vient de Dieu, je l'avoue; mais toute maladie en vient aussi : est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois, non-seulement il faut par force donner la bourse ; mais quand je pourrais la souslraire, suis-je en conscience obligé de la donner? Car enfui le pibLolet qu'il tient est aussi une puissance. »
Le' droit paternel? « Cette autorité^ n'a d'autre
' Contrat social, 1. i, cliap. 1.— M. i, chap. 6. — * I. i, chap. 3.— * 1. 1, chap. 3. — ' Émile, 1. v.
J.-J. ROUSSEAU. a^'i
raison que rutilité de reiilVint, sa faiblesse. Si donc la faiblesse de l'enfant vient à cesser, et sa raison à mûrir, il devient seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation. »
En rabseiice du droit de la force, du droit dîvîn et du droit paternel, où trouver le fondeuient de la société, sinon dans un contrat exprès ou tacite par le- • quel les hommes cèdent une portion de leur liberté pour sauver le reste? Ce qu'on appelle un corps politique est a une forme d'association qui défend et protège de toute la force commune ^ la personne et les biens de clia([ue associé, et par laquelle chacun, s*unissant à tous, n'obéit pourtant qu à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Le seul souverain est le peuple ; à lui seul il ap^ partient de faire les lois; la souveraineté est inaliénable, indivisible, absolue, sacrée, indestructible, inviolable, £n ce sens « tout ^ gouvernement légitime est républicain ; » les chefs du peuple, « sous quelrpie nom^ qu'ils soient élus, ne peuvent jamais être autre chose que les olliciers du peuple. » Il est bien entendu que cette souveraineté ne se délègue point : «Toute loi ♦que le peuple en personne n'a ])a9 ratifiée est nulle. T.e [)ouple anglais pense Atrc libre, il se trompe fort; il ne l'est que pendant Télection des membres du parlement ; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. » Voilà donc la forme représentati\ e exclue , et la souveraineté assez difficile à exercer.
Quel sera le gouvernement, le pouvoir exécutif? La monarchie?
■ Contrat Bocial, 1 i, chap. G-^^L n, chap. G. ËtniUv 1. v. — < Contrat 8oetal, 1. m, cliap. J&, 16.