‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 42 sur 49 · S4 PIIIL060PBES DU XYlir SIÈCLE · texte numérisé non relu

S4 PIIIL060PBES DU XYlir SIÈCLE

S11 B*y a poÎBt de gouTCroement 4|oi ait plus de vigueur, il n*y en a poiut où la volonté pailicuHcre ait plus d'empire et domine plus alstémcni les autres; tout marche au même but % il est vrai, mais ce but n'est point celui de la félicité publique^ et la force même de radmînistration tourne au préjudice de FEtal. Un défaut essonliel vi inévitable, qui mettra toujours le gouveinemcnt monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des liommes éclaiiTs et capables, qui les remplissent avec honneur ; au lieu que. cen\ qui parviennent dans les monarchies ne >onl le plus souvent que de petits brouillons, de petits frii ( us, de petits intTi!Jant^, à <\m les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. — C'est bien vouloir - ibti'^or que de confondre le gouvernement royal avec celui d un bon roi. Pour voir ce qu'est ce gouvernement en lui-même, il faut le considérer sous des princes bornés ou méchants^ car ils armeront tels au trône^ ou le trône les rendra tels.

Choisira-t-on le gouvernement démocratique?

U n'est pas bon - que celui qui fait les lois les exécute; on ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques. — Il est contre l'ordi c naturel que le grand nombre gou?eme et que le petit soit gouTemé. Aucun gouvernement ne demande plus de vigilance et de courage pour être mn intenu dans sa forme. — S'il ^ avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement* Un gouvernement si parfait ne c<>nvient pas à des hommes.

Reste le gouvernement aristocratique :

Il y a ^ trois sortes d'aristocratie : naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu'à des peuples simples, la troisième est la pire de tous les gouvernements. La deuxième est la meilleure; c*est l'aristocratie proprement dite.

I Contrat social, 1. ui, chap. 0. ^ ' 1. m, chap. 4. — ' 1. ui, chap. S.

' i.'i. ROUSSEAU. 3oH

Il faudra donc choisir ce gouvernement» Mais Rousseau dit ailleurs : « La monarchie ^ ne convient qu'aux

nations oiiulentes; raristocratie aux États médiocres en richesse ainsi quen grandeur; la démocratie aux États petits et pauvres. >i Voilà donc, pour la France, cette forme exclue par cette raison, tandis que les autresie sont par d'autres. Et il ne reste rien.

Jusqu'où va, selon Rousseau, le pouvoir du contrat, (le la loi, du souverain? Il dit biei], dans ses Lettres rie la montmjne, (}ue le conti*at doit convenir à des hommes, qu'il ne doit avoir rien de contraire aux lois naturelles, « car il n'est ])as plus permis d'enfreindre les lois naturelles par le contrat social, qu'il n'est permis d'enfreindre les lois positives par le contrat des particuliers. » Il dit bien encore a que le pouvoir souverain ^ ne peut passer les bornes des conventions générales; » mais dans l'établissement du contrat primitif on craint de trouver une abdication trop entièie de chacun en faveur de tous, et que la liberté naturelle ne revienne plus à chacun que comme une concession d'en haut ;

Ces clauses bien entendues ^, se i édui>enl imi'es à une seule, savoir raliénati(»n totale de clia(|ue associé avec tous ses droits à toute la coQiniunautt'. — Si du pacte focini ou rcarle ce qui n'est pas de son essence, on li ouvei a qu'il se réduit aux termes suivants : chacun de nous met eu commun su personne' et toute sa puiif:«dt!ce sous la suprême direction de la volonté générale.

C'est cela même qui n'est pas rassurant; encore ce

passage : « Le droit ^ que le pacte social duiiiie aux souverains siu* les sujets ne passe point les bornes de

' Contrat social, I ut, cliap. 8. — ^ Lettres de k montagne, 1.6. — ^ Contrat social, 1. a, uli. &. — M. 1. chap. 6. — M. iv, cbap. 3»

^56 PfltLOSOPUËS DU HMiV SIÈCLE.

Tutilité publique. » Avec cette maxime on va loin. U

dit, et dit vrai, en un sens, que c'est' par la volonté générale qu'on est citoyen et libre^ et que les Génois ont raison d'écrire au-devant des pi isons et sur les fers des galériens le mot libertas; ajoutons, à condition qi^e ces prisons renferment des voleurs, que ces fers enchaînent des assassins et non d'honnêtes gens qui, sons la tyrannie de la majorité, maintiennent leur conscience libre.

En somme, Rousseau, quoiqu'il semble admettre que la volonté générale, qui va naturellement au Jjien de tous, peut être égarée et se tromper^ n'est pas assez catégorique sur ce point : il est trop séduit par le nonibie, ne donne pas d*assez fermes gajanties au droit, à la liberté contre le nombre ; or, à quoi servent les gouvernements s'ils ne servent pas à cela? On attendait d'un philosophe spiiitualiste, conunellousseau, une auti'e politique, et on n'attendait pas une déclaration comme celle-ci :

Toute chose' d^alUeurs dgale^ le gouvernement sous lequel^ sans moyens ëtrangera^ sans naturalisatioDs, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplient davantage, est infaUliblemeol

le meilleur. Celui sous lequel le peuple diminue et dépérit est le pire. Caiculateuis, c*est maiuleuant votre aildiie; ooiu^to^ mesurez^ comparez.

Autrefois, du temps qu'il méditait des institutions

politiques^ cherchcUit le meilleur poux ornement possible, il pensait mieux; il cherchait u quelle est la nature du gouvernement propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enhn, à preudj e ce mot dans sou plus grand sens \ »

' Conlrat social, 1 iv, chap. 2.— ^ i. Jii, chap. U. — ' Confessions, 1. U.

Au surplus, pour savoir quel cas il lait de la liberté naturelle, il suiBt d'aller jusqu'à la fin de son livre :

Il y a ' une profession de foi purement, civile dont il appartient au souverain de fixer les articles^ non pas précisément comme dogmes de religion^ mais comme sentiments de socia*^ bilité sans lesquels il est impossible d*êtrcbon citoyen ni sujet fidèle. Les doguies de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni coiniiieiitaire. L'existence de la Divinité puiï^sanle, iiUeiligcnte, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois. — Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de TEtat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie^ mais comme insociable^ comme incapable d*aimer sincèrement les lois, la justice, et d*iaimoler au besoin sa vie à son devoir* Que si quelqu'un^ après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus ^^iduà des crimes, il a menti devant les lois.

Certainement, il y a peu déplus grandes absuidités. Et c'est lui encore qui, dans sa réponse à l'archevêque de Paris, écrit ces propres paroles :

Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire dans un pays des religions étrangères sans la peimissif»! du souverain; car si ce n*est pas directement désobéir à Dieu^ c*est désobéir aux lois^ et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu.

Il dit cela, sauf à se tirer d'affaire ^ par des subtilités bizarres, quand on le lui reproche, pour retrouver la liberté.

Le mérite de Rousseau est d'avoir posé deux questions : quelle est l'origine de la société civile, et où réside la souveraineté ; c'est aussi d'avoir fondé la

I Contrat social, L iv, cbap. 8.— > lettre à SI. A. A., 6 Join 1769»

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société civile mr un contrat, quoiqu'il dût le représenter davantage comme natm*el et t;icite, et le rédiger autrement; c'est enUn d'a^oi^ placé la souveraineté dans la nation, quoiqu'il fallût discuter plus à fond la qnestion du nombre et borner plus fernienieiil sa puissance. Quant au reste de sa politique, il y a beaucoup à dire. Il est très-français par son amour de l'absolu, de la logique, de l'unité, de Fégalité, trèsfrançais par son médiocre sentiment de la liberté, de la réalité et de la pratique. A prendre le Contrat social comme manuel politique, on devait être bien embarrassé. L'assemblée constituante fut nommée sous une influence autre que la sienne, et par d'autres principes que les siens : les citoyens ne crurent pas que, du moment qu'on est représâité, on est esclave ; ^ ils déléguèrent leurs pouvoirs à une assemblée, et créèrent ainsi cette aristocratie mobile, qui, tirée du néant par la volonté du peuple, rentie par la volonté du peuple dans le néant, et ne peut porter ombrage à une puissance dont elle est la pensée et de laquelle elle tient tout son être. Mais peu à peu l'esprit de Rousseau l'emporta : le peuple voulut légiférer par lui-même, et essaya, dans les clubs et dans les sections, le gou\ernemcnt dénioci'atique. uVous serez comme des dieux » est le mot éternel de la tentation ; la France y succomba* La première assemblée avait reconnu et défini avec luxe les droits de l'homme ; dans les assemblées suivantes, la doctrine de futilité publique aux temps de crise, la doctrine du salut public prévalut de plus en plus* On sait ce qui en est sorti.

On poun'a oublier plus d'une page du Contrat social, mais on fera bien de ne pas oublier celle-ci, des Considératûms sur le gmvemement de Pologne :

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l.-l. ROOSflUO.

La libeiic es^t uni aliment de bon suc» mais de foHe digestion; il faut des c$itomacs bien^saia<« pour la supporter. Je ris de ces peuples avilis qui^ se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir Tidée^ ei, le cœur plein de tous les vices des esclaves» slmaginent q^ie, pour être libres» il suffit d*étre mutins. Fièt*e et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient le connaître» s*ilfi savaient à quel prix on t'acquiert et te conserve» s*îl8 sentaient combien tes lois sont plus austères que n'est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves de paissions qu'il faudrait étouffer, te ci'iuiidi aient plus cent fois que la st-rvilude; ils le fuiraient avec enVoi comme un fard(^au prêt à les écraser.

V E/tule est trop généralement jugé par quelque:? propositions étranges qu'il renferme ; avec de Tatten- • tion, on trouve des idées très-solides, etd'abord l'idée principale, sur le but de Téducation. Port-Royal, qui est le grand siècle cubcignantja ditsur ce point toute la vérité :

La principale applicaticn < qu'on devrait avoir serait de former son jugement et de le rendre aussi exact qu'il peut l'être» et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d*un instrument pour acquérir les sciences» .et on devrait se servir» au contraire» des. sciences comme d*un instrument pour perfectionner sa raison. — L*esprit des hommes est tmp grand» leur vie trop courte» leur temps tro[) précieux pour s'occuper de si petits olijets : mais ils sont obligés d*être justes» équitables» judicieux dans tous leurs discours» dans toutes leurs actions et dans toutes les afTairas qu*ils manient ; et c'est à quoi ils doivent* particulièrement s'exercer et se former.

* loilff^, préface.

Admirable page que tout instituteur doit garder perpétuelieiiieiU sous les yeux, Rousseau a eu le bonheur de la comprendre» et c'est là, au milieu des paradoxes inévitables, le sens profond, la portée et la vertu de VÉmile. Port-IÏOyal se serait reconnu dans cette vive sentence contre une éducation toute mécanique. « Pour armer ^ l'enfant de quelques vains instruments dont il ne fera peut-être jamais d'usage, vous lui ôtez rinstrument le plus universel de Thomme, qui est le bon sens. >» Le même sentimait de la grandeur de Fàme humaine a dicté la préface de la Logique et les lignes suivantes de ÏÉmile :

Émile ' a un esprit universel^ non par les lumières^ mais par la facuUé d'en acquérir; un esprit ouvert^ intelligent^ prêt à tout^ el^ comme dit Montaigne, dnon instruit, du moins instniisable. Il me suffit qu*il sache trouver Và quoi bon sur tout ce qu'il fait et le pourqtm sur tout ce qu*ii croit. Car, encore une fois, mon objet n*est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l'acquéin au besoin, de la Ini faire estini'n' exactement ce qu elle vaut, et de lui iaae aimer la véi'ité par-dessus tout.

Le but de Tcducation, c'est ouvrir et nourrir l'esprit, élever et assurer rfime; c'est donner le goût d'apprendre et de bien faire^ en apprenant et en faisant bien. S'il lall^iiL choisir, je choisirais comme Rousseau et Montaigne ; j'aimerais mieux pour un jeune homme un esprit plus ouvert que nourri. Ce qu'il sait est peu de chose, ce qu'il y a à savoir est infini ; il faut que cet enfant le sente, qu'il ait grande ambition et grand courage, et qu'il voie dans l'achèvement (le ses études classi(|ues, non pas le repos, mais la liberté d'étudier selon son goût, de poursuivre toutes les connaissances ou de se donner à une seule.

' tmile, 1. ni. — ' I. jli.

L'éducation est un mouvement. Nos pères du

xviir siècle avaient cette passion de s'instruire : ils lisaient, ils écrivaient prodigieusement ; les derniers hommes de ce temps que nous avons vus étudiaient encore.

Une idée contestable de Rousseau est qu il ne faille pas parler de Dieu aux jeunes gens avant Tàge où ils arriveraient par eux-mêmes à le connaître, âge que Rousseau recule jusqu'après quinze ans. D'abord, ce n'est pas assez que vous ne lui en pariiez pas, il iaut que rien de vous ne lui en parle : que penserait-il, s'il vous voyait prier ? Et, comme ce principe doit natnrellement s'étendre à toutes les opinions et à tous les sentiments, il mène loin : il faudra que vous vous absteniez de toute parole, de tout geste qui trahirait en vous ce que votre élève ne doit pas connaître encore, de peur de lui donner un préjugé; il faudra que vous soyez muet et immobile. Jùilin, comme les préjugés viennent de tous côtés et que l'exemple de quelques personnes ou de tout le monde pourrait l'influencer, il sera bon de créer à votre élève un monde artiliciel où il ne verra rien que ce qu'il trouve en lui-même, un monde qui sera assez complaisant, qui se surveillera d'assez près, qui aura assez d'empire sur soi pour ne jamais laisser paraître une pensée ou une passion que notre enfant n'eût pas encore, Quand il ne connaît pas encore la justice, l'affection de la patrie et de rhumaiiiLé, un mot, une altitude, un cri perciicueiit tout. Rousseau cherche l'éducation naturelle; est-ce là réducation naturelle ?

L'éducation ûe consiste pas à philosopher avec l'en* faut, mais à déposer dans son âme le prenne des principes, qui ensuite grandit. Elle commence donc de très-bonne heure ; et le devmr des parents qui

362 PHILOSOPHES D(J XVXU' SIECLE.

veulrnt leurs enfants honnêtes et heureux est d'introduire par toutes les voies, dans ie cœur de ces enfonts, par enseignement formeU par pénétration insensible, par autorité, par exemple surtout, les principes qui, médités plus tard, développés parla raison et par l'expérience, conduiront toute leur vie.

Je sais qu'ils ne dev raient choisir dans leufs idées que ce qu'il y a de plus solide , daos leurs sentiments que ce qu il y a de plus excellent ; je sais qu'ils méleDt souvent à cette part essentielle leurs préjugés; mais je sais aussi qu'après l'éducation de la famille, il y en aune autre; que Tesprit d'examen, éveillé par ks années et par la société où l'on entre, révise les croyances reçues ; que la pratique de la vie les rélorme perpétuellement. Les générations se suivit et ne se ressemblent pas : les pères voient leurs fils changer sous leurs yeux, et les suivent, par aifectioii, dans dû nouveau monde que leur raison repoussait

Voici la Nouvelle tiélom^ voici enliii un roujiaa où il n'y a d'autres personnages que le cœur humain, ni

d'autres accidents rpio 1( s accidents de la passion, ses élans, ses apaisements et ses retours. Ce n est pas moins qu'une révolution. Il me semble que le grand siècle soit impassible : nous ne le voyous (|uc a clans sa haute et pleine majesté. » Dans les romans qu il nous a laissés, la passion la plus tendre est encore une affaire d'esprit. Aimer n'est plus chose simple et naturelle : il en a fait un art au-dessus du vulgaiie, U Fa réduit en science subtile et aiguë à l'usage des beaux esprits; et ce serait à croire que nul n'a aiaié

J.-i. ROUSSEAU

dans ce siècle, si, à travers ce groupe sévère des

fri riiuls génies et cette foule bruyante des précieux, on ne voyait passer les ombres attristées de Molière et de la Valliëre, les tourments de TauMiur coupable et les ennuis de rameur méconnu. Viennent ensuite les loiii ans licencieux de Crébillon et de la (llos. La passion a enfin son tour : la Nouvelle Héloîse et Manon Lescaut succèdent à VAstrée et au Sopha. Notre^roman, au xix* siècle, sort de la même veine. Nous nous plaisoiis aux sui^prises de la mise en scène, aux combinaisons ingénieuses des événements ; mais sur ce théâtre habilement préparé, nous cherchons r homme, toujours riioiuiue, la nature et la venté.

llousseau donne à T amour un beau rôle, il le représente comme inspirant la vertu. L'amour inspire** t-il, en effet, la vertu? Oui, le véritable amour, et une vertu que personne ne lui conteste, le dévouement à Tégaid de l'objet aimé , dévouement jus^ qu'aux plus grands sacrifices et à la moti même. De plus, celui qui porte un grand sentiment de cette sorte le respecte, craint de faire quelque chose qui en soit indigne. Quand une partie de notre corps prend une attitude, le reste se situe de même; ainsi de ^ l'âme : il y a une conspiration natui'elle de mouvements qui lait que tout noti e être à la fois s élève ou s'abaisse, se retient ou s'abandonne; l'émotion que produisent en nous les merveilles de la nature, de Fart, de la liberté humaine, nous redresse : devant ces spectacles, la bassesse nous lait horreur, et rien alors n'est trop haut pour nous; il y a des douleurs qui nous grandissent : celui qui vient de perdre un des siens qu'il aimait est incapable de commettre une infamie. Nous avons vu cela en nous-mêmes, et quel est notre étonnement quand nous ne le retrouvona

flllLOSOKUËâ i)U XVUr SlÈCLË

pas auiour de nous! I n map^strat sans mœurs nous étonne, et quoique T usage de la vie nous habitue à croire bien des choses possibles, il y en a qui n'entrent pas dans notre esprit. Nous comprenons quun homme vulgaire se \ ende, il ne vend que lui-uièiue; mais qu'un homme d'élite se vende comme celui-là, qu'on soit un grand savant ou un ij^r-uid artiste et qu on se vende, comme si on ne portait pas en soi une chose sans prix ! que ce ministère de la science et de Tai t ne contraigne pas celui qui en est revêtu à se respecter 1 qu'il les vende avec sa personne, pour un peu d*or ou de dignités! que le feu céleste lui-même, descendant dans une âme, ne soit pas assez puissant pour la puriiier, qu on soit un génie et un misérable, cela est scandaleux. Nous sommes de faibles créa*

tures, niais (lu tniid de notre nature inconnue il sort paiiois des forces admirables qui nous soulèvent audessus de nous-mêmes : une de ces forces est Famour. L'iionnne (jui croit aimer et ne sent pas en lui quelque chose de respectable, qu'il iaut honorer par les sen* timents et les actions conformes, n'aime pas. Où l'amour est vrai, il est une ambition infinie de paraître sans défauts devais t l'objet qu on aime, et un singulier elTort pour atteindre à toute pwfection, il donne aux deuxTesprit, la délicatesse, l'honneur, la générosité, ici toutes les grâces, là tous les courages. Tel est 1 amour du Cid et de Chimène, de Sévère et de Pauline, rameur que Corneille n'a pas inventé, mais trouvé dans les meilleures parties de Tàme humaine en ses meilleurs jours, à part de la fièvre des sens et du dé^ lire du cœur, non point une faiblesse, mais une force, et cette Ibrce qui fait les héros. Les Grecs Tentendaient ainsi, ils rappelaient le grand initiateur, le maître de vertu. Lorsque, dominant le devoir, il est

J.-J. ROUSSEAU

la passion, il exalte chaque nature jusqu'à Fidéal, la feiijuje jusqu'au dévouement d'Héloïse, riioninie jusqu'à la grandeur de Pétrarque et de Dante, qui s immortalisent pour être dignes de celle quils aiment.

11 y a de cela dans le roman de Rousseau, mai gâté par une invention malheureuse : il fallait laisser parler Tamour et il fait prêcher Julie ; il fallait laisser la pudeur à ses discours ; il est permis aussi, sans fausse subtilité, de deinandei' un sentiment plus délicat que celui qui est ici. On a justement signalé la parenté de Julie avec madame de Warens : « Il y a, dit M. Saint-Marc Girardin, dans tous les amours de Rousseau, soit les siens, soit ceux de ses héros, un coiii U histoire naturelle qui me rebute. » Enùn il n*est pas bien sûr que ce soit ici Tamour, et qu'on n'en puisse dire ce qu'il disait de son enthousiasme vertueux : « Cette ivresse avait counnencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon cœur. » Ce n'est pas là le chemin de Famour : il naît dans le cœur même, qu'aussitôt il rem pli i.

Il sera toujours peu prudent de lui remettre sa vie. D'abord, dans la durée de l'exiâtence, il n'est guère qu'une crise ; puis combien de fois ce qu'on nomme ainsi n'est qu inie fureur, un désir ou une vanité! Et même en le prenant sérieux, combien de fois deux amants sont l'un à l'autre tout l'univers, heureux encore, quand ils ne sont pas prêts à mettre le monde en feu pour satisfaire leur pi opre passion ou un caprice de ce qu'ils aiment. Pascal a bien dit : <( Dans les grandes âmes tout est grand ; » de même dans les petites ànies tout est petit, et dans les âmes insensées tout est insensé. L'amour surtout se façonne suivant celui qui le ressent et celui qui l'inspire. Pour porter quelqu'un à la vertu, il ne suffit donc pas de lui dire.

366 PHILOSOPHES DU XVIIl* SIÈCLE,

aimez; et si on ajoute : aimez comme Rodrigue et Cbimène, c'est leur dire : soyez Rodrigue et Chimène, ce qui est simplemetit la vertu.

Ce que Rousseau appelle la vertu est l'amour de la vertu j ce qui n'est pas précisément la même cbose : au lieu de devoirs définis, une exaltation morale, au lieu d'actes, des sentiments, ce qui est plus commode. €ette vertu se contemple beaucoup elle-même et parle beaucoup d'elle-même ; elle n'a guère à faire que cela. Le mot revient perpétuellement jusqu'à la fatigue, dans les discours et les écrits du temps. Ces hommes parlent d'eux-mêmes tous les jours comme les trois cents Spartiates aux Thermopyles ; « Passant, vas dire que tu as rencontré l'homme vertueux. » J.-J. Rousseau assure qu'il ne trouvera au jugement dernier aucun mortel meilleur que lui, et le brave Roland, fugitif, menacé de mort, dans un écrit exprès, qu'il porte sur lui, prévient celui qui trouvera son cor])s qu'il a trouvé le coips d'un homme vertueux* Julie catéchise régulièrement Saint-Premc sur ce texte.

11 ne nous semble pas que ce soit le plus grand effort de la morale. Pourtant au dix-huitième siècle ce n'était pas méprisable. La vertu était tellement discréditée que la chose et le nom étaient tombés en oubli ; Rousseau rappela le nom, et si ce mot ne disait pas exactement ce qu'il veut dire, du moins il sonnait autrement que le plaisin

Cela dit, à la louange de Rousseau, il faut rétablir les choses connue elles sont. La vertu n'est pas la force que donne la fièvre ou l'excitation des nerfs, pas plus que Thabileté un hasard, et l'éloquence une exclamation ; c'est une vigueur solide, une habitude, uu état, la constance d'une âme qui s'attache au

bien. Comme le bien n'est pas vague, mais tout eu devoirs déterminés : se respecter soi-même et se perfectionner, être juste et ensuite dévoué à l'égard de ses semblables, de sa patrie, de sa i'amilie et de ses amis, devant Dieu humble et reconnaissant, une kis les devoirs fixés et la raison mise à sa place, à la première, l'enthousiasme moral vient bien, il rend tous les devoirs plus faciles^ il donne du feu à la raiscm, des ailes à la volonté, et de la grâce à la vertu.

Pour être juste envers Rousseau, il faut reconnaître qu'il n'a pas toujours substitué Tamour à la raison, ni l'exaltation morale au devoir. Julie devenue madame de Wolmar se soutient par rattachement à ses devoirs d'épouse, et combat par là un amour mal éteint.

VU

La gâiération qui a commencé ce siècle vient de

lui. (lomme les dents du »]ragon qui se changent en hommes, chacun des ouvrages de Rousseau enfante un écrivain. René procède des Canfemom et des Rpveries; Werther, de la Nouvelle Héloïse; Laïuennais, du Vicaire Savoyard et des Lettres de la mon" tagne ;enûn, son âme passe tout entière dans une femme : spiritualisme hardi, enthousiasme des libres élans du cœur, haine de la civilisation qui les comprime, mépris de la vie positive, culte d'un idéal nulle part réalisé, amoui exalté et délicat des arts et de la nature, sentiment religieux profond et indéfini, puissante harmonie du langage, passion dans le pa^ radoxe, Rousseau enfin, d'une raison moins originale , mais doué à plaimr de la fantaisie créatrice

368 PUlLOSOi'UËS DL XVIir SIÈCLE.

qui va par le monde, se posant sur ses personnages divers , ou , au dedans de Tàme, toâcbant de soq aile aichaatée une espérance, un regret, un carprice, leur donne un corps et cette vie immortelle que les enfants du génie possèdent seuls ici-bas.

11 faut relire Rousseau, il faut relire Voltaire, et Pascal et Bossuet, tous ces grands hommes qui ont eu foi dans un pi iiicipe, une foi entière, vigoureuse, même intolérante. Le monde énerve toutes les croyan* ces, il nous force à compter avec toutes les opinions, à retrancher quelque chose de toutes nos convictions. AvonsHOOus rapporté de la réflexion quelque principe vrai, nous voulons l'appliquer aussitôt ; mais d'autres principes rivaux se dressent devant nous, avec la même vérité, et aussi avec les mêmes prétentions. Que faire ? Sans doute les recueillir et les associer. Dieu, créateur de toutes le§ forces qui animent F univers, les a contraintes de vivre ensemble ; il n*a livré le monde ni au mouvement sans frein ni au repos sans terme ; il lance et retient les globes dans leur orbite ; sous la main de ce maître, toutes les puissances se tempèrent, nulle ne pérît. Mais nous, dans notre courte sagesse, nous ne comiaissons point la mesure, nous aifmblissons les principes par des dérogations sans nombre, nous les paralysons les uns par les autres, nous annulons les forces par le contiepoids; nous formons des alliances menteuses et im* possibles. La raison et l'autorité, le sentiment et la logique, la hberté et l'ordre, le devoir et le bonheur, la terre et le ciel se confondent dans des compromis monstrueux. Il faut enfin sortir de ce chaos; il faut rendre chaque principe à lui-même, à sa véritable nature, à sa vertu originelle* On les retrouve dispersés dans les monuments que leur a élevés le génie. lA

J.-J. B0US9EJUJ. 369

Bossuet, défenseur ombrageux et jaloux, garde Tau» torité, Voltaire la raison, Machiavel Tordre, Milton

la liberté, Senèque le devoir, Épiciire le l)oi)heur, SpiaozÀ la logique, Rousseau le sentiment. C'est là, c'est dans ces grandes âmes que les principes habitent solitaires dans leur éternelle jeunesse et leur sauvage vigueur.

Rousseau et Voltaire ne sont pas seulement deux éminents génies ; à eux deux ils représentent, mûris par la rai.suii moderne, les deux sortes d'esprits qui se partagent en tout temps le gouvernemeut du monde, les politiques et les rêveurs. Les politiques tiennent compte de ce qui est, pour le maintenir ou le corri^^er, les rêveurs al)aMdonnent la réalité et se jettent dans Tidéal ; les uns con^rveot pour réformer, les autres détruisent pour transformer. Les po* litiques ne voient dans un gland que le gland même, un corps immobile et achevé qui se défend contre la mort ; les rêveurs y voient un chêne vigoureux, dé» })loyaut hardiment ses branches, y abritant de nombreuses lamilles d'oiseaux, et ils se reposent à son ombre. Aristote observe les dis eises constitutions de la Grèce, et donne à chacune d'elles le secret de durer, il trouve autour de lui Fesclavage et l'accepte ; J u lien soutient et répare le p.ig.tnisme chancelant; iiossuet préserve le catholicisme menacé par T esprit nouveau ; Voltaire poursuit les abus, défend la monarchie et ne s'aventure que jusqu'au gouvernement représentatif; plus hardi, Platon, dans une société païenne, aifranchit Tesprit du coips, Tesclave du maître, et devine le pénitentiaire ; saint Paul bâtit la cite chrétienne eH émancipe la foi ; Fénelon émancipe Tamour divin ; Rousseau prévoit le gouvernemeut de tous par tous et va droit jusqu'à la démocratie.

iï.

370 à lllLOSOPaES DU XYlir SIÈCLE.

Qui a raison et qui a tort des politiques et des rêveui s ? Chacun en quelque mesure, aucun entièrement. L'univers des âmes, comme l'univers des corps, est régi par une double force, celle qui précipite et celle qui retient. Éternellement ennemies, elles sont éternellement nécessaires à Tordre, et leur concours forcé constitue Tharmonie même de la création. Il faut au mouvement un but et un frein. Le bonheur ne réside ni dans les étangs de glace de X Enfer, ni dans le tourbillon qui jamais ne s'arrête. Tant que les sociétés auront peur de Tanarchie, elles feront une place aux politiques ; tant qu'elles craindront l'engonrdîssement de la mort, elles seront douces aux rêveurs. S'il y a des songes trompeurs qui s'échappent par la porte de corne, il en est aussi qui s'échappent par la porte d'ivoire, pour nous visiter, pour animer notre lourd sommeil ou calmer nos agitations. Souvent l'idéal n'est que la réalité mûrie, et les illusions du présent les fantômes de l'avenir.

L'esprit de Voltaire est avec les politiques, i esprit de Rousseau avec les rêveurs : heureux hommes à qui il a été donné par privilège de représenter un instant les deux formes éternelles de la pensée divine qui conserve et renouvelle toutes choses.

Ils nous tiennent de plus près encore, à nous dont ils ont parlé la langue. Nous ne descendons ni de l'un ni de l'autre uniquement ; notre génie est foroié et, pour ainsi dire, mélangé de leurs génies : c'est l'ironie de Voltaire sanctiliée par la passion de Rousseau, et la passion de Rousseau modérée par l'ironie de Voltaire ; ce bon sens f{ui surveille nos emportements; cette verve de raillerie qui suit le héros dans les combats, le martyr sur l'échafaud, qui est le voile dont se couvre devant le public une àme ardente, et cQumiG

J.-J. ROUSSEAU. 371

ia pudeur de Tenthousiasaie* Non, la nation qui a produit ces deux hoiumes ne peut pas périr ; elle a encore quelque chose à faire dans le monde ; elle vivra, il faut le croire, alors même que le sol tremble ou s'aflaisse, aux jouis sombres, ou il semble qu'il n'y a plus rien à espérer.

« Un si beaa génie à qui la nature a donné de si grandes ailes, » disait Yoltaire ; a un génie transcendant comme je n*en connais pas dans ce siècle, » disait J.-J. Rousseau. Je choisis mes autorités. Voltaire et Rousseau n'étaient pas seuls de leur avis, et Diderot ne fut pas méconnu : parmi tous les philosophes, on l'appelait le Philosophe. C'était justice. La philosophie recherche l'évidence et Tunité, elle est Tardeur inquiète de f intelligence qui ne se paie ni d'apparence, ni de mots, ni de conventions, ni de causes secondaires, et pousse partout hai*diment jusqu'aux premiers principes; elle est aussi convaincue que l'univers est un, qu'il n'y a pas autant de causes premières difierentes que d'ordres de choses, mais une cause unique, naturelle, universelle, d'où sort Tinlinie variété, eotnme dans l'astronomie, les mouvements sans nombre des astres se réduisent à ralLraction newtonienne. La philosophie sera faite quand l'unité et l'évidence seront accomplies.

Au xv!!!** siècle, l'auteur de Jmny et l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard veulent surtout l'évidence, et, de peur de la perdre, ils renoncent

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à l'unité : ils admettent toutes les grandes vérités sans en pouisuivre Taccord, et affectent le plus profond mépris pour la métaphysique. Diderot veut Tuiiité, et se contente d'une évidence plus faible. A des hommes épris d'observation et d'analyse, il rappelle que Tobservation et l'analyse ne sont pas tout, et qu'il n'y a point de science sans vue d'ensemble ; autour de lui on réduit les objets en poussière : il organise cette poussière et la ranime; esprit vivant, il voit partout la vie, qui est convenance, relation, unité; il est né pour saisir des ra])|>orLb, et n'y manque pas, il saisit également les rapports délicats et les rapports immenses : c'est, Jùomme l'appelait Grimm dans son étonnement, un puits d'idëesy source jaillissante qui se prête à tout le momie, sans se plaindre et sans s'épuiser ; eniin, par cette raie puissance de synthèse, il fait contrepoids à l'esprit de ce temps et de ce pays. Gœthe l'appelle ^ le plus allemand des Français. La finesse de ses vues délecte, leur hauteur transporte; mais, chose merveilleuse 1 tandis que les philosophes, charmés par un système, y demeurent asservis, esclaves qui se sont enchaînés eux-mêmes, lui, il ne veut ni être enchaîné, ni s'enchaîner, et marche dans sa pleine indépendance ; s'il conclut courageusement, il observe scrupuleusement ; son système n'est point quelque chose de raide, d'iniinuable, d'exclusif, qui s'impose à la réalité ; ce n'est point un joug, c'est le lien flexible dont il lie les faits recueillis; si la gerbe grossit, le lien prête et s'étend. Il y a des philosophies aussi vastes, il n'y en a pas où on soit plus à l'aise : ce n'est, à vrai dire, que l'intelligence humaine s' organisant naturellement en toute liberté.

* Ma vie, 1. SI.

Nous pou\ ons gagner quelque chose à nous approcher de lui. L'œuvre la plus sérieuse de la philosophie de nos jours a été la créatioo d*un grand enseignement classique , ferme et sobre , comme il comdent à renseigneniont de la jeunesse ; nous tous qui y avons coopéré devons en être liers , et la destinée d'un homme , occupée à cet emploi, est bien remplie; liiiiis la destinée d'un liuuime n'est pas la destinée de la science ; c'est bien là de la philosophie, et excellente, ce n*est pas toute la philosophie. Il est bon d'exposer les grandes vérités du sens commun, et de leur prêter toutes les ressources et toutes les séductions de l'éloquence; mais le sens commun n'est que le point de départ et le contrôle de la philosophie, qui va au delà. Qu elle se borne tant qu elle le jugera nécessaire, pourvu qu*elle n'oublie pas, qu'elle ne laisse pas oublier qu'elle est essentidlement sans limites, et qu'elle ne laisse pas prescrire son droit pour le jour où il lui conviendra de s'en sei \ ir.

Ce jour est-il venu? Peut-être. Si elle veut agréer « au monde, il faut qu'elle s'occupe des choses auxquelles le monde s'intéresse: l'art, la morale, la science. Diya elle s'occupe davantage de l'art, et veut bien le regarder, non comme un amusement, mais comme une forme de l'intelligence humaine, une manifestation de la vie de Tame; (jue lui iaut-il encore? Avertie par les événements récents, applicpn r hardiment ses principes à la morale sociale, à la haute politique : dire la fin et la loi des sociétés, les causes et le remède des révolutions; ])iiis s'enquérir davantage des progrès des sciences naturelles ; tirer de son isolement ce moi solitaire, de son abstraction ce pur esprit, le replacer au sein de l'humanité et de la nature où il se développe ; ajouter à la perfection de

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DIDEKOT.

rindividu qui se transforme, la perfection de l'homme

qui tiauRforiiie la niallère et la société; étendre sa destifiée pour cette œuvre, s'associer à ses victoires et à ses espérances ; en un mot, vivre de la vie universelle et en expliquer, h qui l'ignore, le secret

Diderot Tentendait ainsi : il aime les p^rands horizons. Embrassons d'abord aveclui, tel quille voit, l'ensemble des choses; puis, avec lui, nous descendrons dans le monde privilégié de Tart : il est là chez lui, il le cumiaît, il l'aime et nous le fera aimer.

Je demande la permission de citer beaucoup. S'il s'agissait seulement de déterminer à quelle école appartient Diderot, je serais plus sobre de textes et prierais qu'on me crût sur parole ; mais traiter ainsi notre philosophe serait vraiment lui faire tort. Une idée appartient à tout le monde, le tour d'esprit qui l'amène est à un seul, et ce qui est le plus original chez Diderot, ce qui est lui davantage, c'est le mouvement. Les savants font de belles collections, où chaque objet est soigneusement classé : cliaque plante y est avec l'indication précise du genre et de l'espèce auxquels elle appartient ; mais où sont ces autres choses précieuses aussi, la vie, le port, la couleur ?

Diderot est un disciple de Leibnitz, je dis disciple et non point écolter : il a pris dans le maîti*e F idée la

plus originale, la plus forte, et l'a hardiment étendue. Leibiiitz appartient à la lois au xvii^ et au xvui" siècle par son âge, autant par sa doctrine. 11 y a deux hommes en lui, l'auteur de X Uarmonie préétablie et

376 PBIL0S0PHB8 DU XVIll* SIECLE.

rinveateur de la Monade^ le dernier philosophe de récde cartésienne, le preii^ier philosophe du monde

nouveau. Le xvii* siècle va au paulhéisnie, le wni* à Tathéisme, non point au hasard, mais par raison. Pour Descartes, le principe des choses, la substance, l'être, est (me iialui'e luorte, inerte, qui rcruit du dehors sou mouvement et ses déterminations : elle est si voisine du néant, que, pour l'empêchiir d'y tomber, Dieu la crée à chaque instant de rechef. Autant valait dire que Dieu la fait à chaque iusUmt ce qu'elle est, et Malebranche n'y manque pas. Selon Tauteur de la Vision en Dieu et des Causes oectmonnellesy Dieu retire à lui l'essentiel de la pensée et de l'action, il préseuLe à notre esprit les idées, et meut notre corps, ne nous laissant en propre que la f^ensar tion confdse et le désir. Mais Malebranche à son tour ne va pas assez loin. Puisqu'il reste à rhonime si peu de chose, et que Dieu agit si puissamment en lui, autant vaut dire que l'homme n'est pas, que Dieu seul est ; Spinoza le dit.

Leibnitz voit le mal et la cause du uiaL Suivant lui, le panthéiste Spinoza a n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de Descartes, » tirer de la définition cartésienne de la substance ce qu'elle renfermait. C'est donc cela qu'il faut reformer, et ii le réforme comme il suit.

Le principe de toute recherche portant sur la réalité, est le principe de la liaison suffisante : tout fait dépend d'une cause qu'il faut chercher, et cette cause d'une autre plus relevée, qu'il faut chercher encore, remontant ainsi jusqu'à une première cause qui ne dépende de rien. Mais il n'est pas permis de suj)poser plusieurs causes premières : tout doit s'expli([uer le plus sunplement possible, comme tout doit se faire le

Uigiiizeo by LiOOgle

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