‹ Essais de philosophie et de moraleChapitre 43 sur 49 · OI1H»OT · texte numérisé non relu

OI1H»OT

jiœ 8im|dement possible^ avec la moindre dépense

de temps, d'espace, de force : selon le principe de la moindre action^ qui douiii)e et règle le principe de la raison suffisante, et gouverne toute la science. Ces principes établis^ Leibnitz essaie de les appli-^

quer daiis son système.

L'élément des choses, la substance est simple, une (monadolagie) ; — cette substance est une force, portant en elle-même le principe de son mouvement, changeant, comme tonte chose créée, et tendant à un but [dynanminc) : toutes sont diilérentes, sans quoi il n'y aurait plus de raison pour que Dieu eût placé celle-ci plutôt que celle-là en un point de l'espace : les unes [)ensent, les autres ne pensent pas, les unes ont une conscience obscure, comme les bêtes, les autres la claire conscience et la raison humaine {principe des indiscemables) ; elles s'associent et forment des corps composés inorganiques ou organiques dans lesquels une unité centrale gouverne le reste ; la vie n*est qu'un développement , la mort qu'un enveloppement, rexistence de l'univers qu'une perpétuelle métamorphose; tout changement dérive d'un cbangem^t antérieur, toute forme dérive d'une forme qui précède, et engendre une fni me qui suit; rien ne se fait par sauts, par boads; pohit d'hiatus, point de vide, une parfaite continuité dans la nature {principe de continuité).

Telle est la première partie du système de Leibnitz ; yoici la seconde.

raison suffisante de toute existence et de tout ordre, la cause qui produit tout et n'est produite par rien, c'est Dieu. — 11 a choisi un monde plutôt qu'un autre, non point par caprice, mais parce que ce monde était le plus beau, le plus un {optimisme) ; — le monde

378 PIliLUSOi UtS DU XVm* SIECLE.

des corps et le monde des âmes vont chacun de leur côté : dans le monde matériel, un mouvement produit un mouvement, dans le monde spirituel, une pensée produit une pensée, par un enchaînement ininter* ♦ rompu {fiélerminisme) ; et, chose admirable ! pendant que chacun suit son cours sans pénétrer Vautre et sans en être pénéti é, ils se rencontrent, ils se correspondent fidèlement : une pensée d'une âme répond à un mouvement d'un corps, et un mouvement d'un corps à une pensée d'une âme : ces deux séries se suivent parallèlemenl jusque dans l'inlini sans se toucher {harmonie préétablie).

(lomme on le voit, ces deux parties du système de Leibnitz se superposent, elles ne se supposent pas. Diderot retranche la seconde, et garde la première, qu'il étend à proportion, poussé au delà de Leibnitï par l'esprit de Leibuiu lui-mème.

Ce philosophe avait dit : « J'aime les maximes ^ qui se soutiennent, et où il y a le moins d'exceptions qu'il est possible. » L'esprit de la science est là dans sa rigueur : elle veut un seul principe , une seule cause, la parfaite unité. Diderot prend la rè^le du maître et l'applique inflexiblement. Si on admet i exitence des monades, l'élément des choses, comme une force simple se mouvant par une vertu interne vers un certain but, il faut se reiUermer dans cette idée, en tirer tout ce qu'elle contient, sans recourir à des inventions étrangères, et fonder une explication qui se soutienne. Or, 1 explication de Leibnitz ne se soutient pas.

Pour rendre compte de la diversité des substances, il a recours à Dieu ; et quelle raison donne-t-il ?

t Tbéodicée, part. i« § 90.

DlDBBOi. jl70

Clarke * déjà ne s'en contentait pas. Diderot y substitue une explication naturelle : quelle que soit la nature primitive des éléments, quand même ils seraieilt tous, à l'origine, identique!, pour expliquer Tinfinie variété des choses, il sullit bien de F infinie variété des combinaisons des causes connues et inconimes.

Leibnitz encore, expliquant l'origine des âmes humaines, n'ose pas affirmer qu'elles soient un déve^ loppement des ànies inférieures; ail a de la peine ^ à concevoir qu'il y ait un moyen naturel d'élever une âme sensitive au degré d'âme raisonnable, et accepte au besoin l'intervention ptij-ticidière de Dieu pour opérer cela, une soi te de transcréation. » C'est manquer de courage, et Diderot n'en manque point.

Enfin , pourquoi chercher en un Dieu la raison suOisante de l'existence des monades? Pourquoi ne seraient-elles pas éternelles ? et puisqu'il est nécessaire d'admettre un premier être qui ait toujours été, être pour être, pourquoi ne seraient-ce pas aussi bien les monades que Dieu ? Une force qui va à 1 niiini est tout ce qu'il faut pour expliquer le monde. Voilà du moins, pour parler le langage de Leibnitz, une maxime qui se soutient.

C'est le fond, l'âme de la doctrine de Diderot et de la science du xvui*" siècle. Grimm le constatait avec bonheur : u Le principe de Leibnitz, renouvelé par Maupertuis•^ de l'aiie opérer la nature avec le moins de dépense possible, nous gagne de toutes parts. » La science prenait sa revanche. Au sortir de la complication des causes visibles, occultes et surnaturelles

• Voyez Correspondance entre riibnitz et Clarkc, et, dans rEncyclopédie, le prolond article Letbnit;i,ùc Diderot,— ^ llitodicée, part, I, i 91. — ^ Correspondance, Hiiâ, iv, 186.

3S0 PHILOSOPHES DU XVHr SIÈCLE.

du moyen âge, elle exigeait l'unité et se tenait oî)stiïiément dans l'ordre des causes natui^Ues. (l'était bien d'économiser les causes; mais, d'économie en économie, on supprima IMea.

Diderot critique avec un suprême dédain toute la théologie populaire.

D* abord le Dieu, cause première. Personne ne se méprit à ces paroles qu'il prête à l'aveugle Saunder« sou :

l'n phcnoiucnc ' est-il, à notre avis, aii-dcs<tus de l'honmic? 11 ui^ disons aussitôt : C'est Vomrwje dun Dfm ; notre vanité ne se conlt iit»^ pas à moins. Ne pi^nn ions-nous pas mettre dans nos discours un \^cm moins d'orgueil et un peu plus de philosophie? Si la nature nous oll're un nœud difficile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas h le couper la main d'un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble <|ue le premier. Demandes à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est poi^é sur le dos d*un éléphant ; et Télépbont^ sur quoi Tappuiera-t-il ? sur un > toriue; et la ttulue^ qui la soutiendra?,». Cet Indien vous fait pitié; et Ton pourrait vous dire comme à lui : «c Monsieur Holmes, mon ami, confessez d'abord votre ignorance, et faites -moi grâce de réiéphant et de la tortue. »

Puis le Ui6u artisan, l'ouvrier qui travaille sur un

dessein :

Qui sonirjies-nous ' pour expin|uer les fins de la nature ? Ne nous apercevrons-nous point que c'est presque toujours aux dépens de sa puissance que nous préconisons sa saj!:esse, et que nous ùlons à ses ressources plus que nous ne pouvons jamais accorder n ses vues? — Le physicien, dont la profession est d'instruire et non d'édifier, abandonnera donc \e pou quoi, et ne s'occupera que du comment Le comment se tire des étres^ le pourquoi de notre entendement; il tient à nos systc-

' LeUre sur les 4veu^eâ. — ' l)e i\nturprilaiio!i île la nature, lvi.

mes, il dépend du progrès de nos connaissances. — Celte manière d'interpréter la nature est mauvaise même en théologie naturelle. C'est attacher la plus importante des vérités théologîqiies au soit d'une hypothèse. Combien d'idées absurdes, de suppositions fausses^ de notioDS chimériques^ dansées hymnes que quelques déféoseurs téméraires des causes finales ont osé composer à Thonneur du Créateur? Au lieu de partager les transports de l'admiration du prophète, et de s'écrier pendant la nuit^ d ia vue des étoiles sans nombre donl les cieux sont éclairés : Crrli enarrant ijloviam Dei, ils se sont abandonnés à la superstition de leurs conjectures. Au iieu d'adorer le Tout-Puisj^ant dans les êtres mcnu's de la nature, ils se sont prosternés devant les fantômes de leur imagination. — L'Iiomme fait un mérite à TÉternel de ses petites vues; et rÉIeniel^ qui Tentend du haut de son trône et qui connaît son intentîon» accepte sa louange imbécile^ et sourit de sa va-* nité.

Enfin le Dieu moteur, qui secoue la prétendue

inertie de la matière :

Je ne sais en quel sens les [jluiosophes ont supposé • qu'elle était iudilVértulo au monvomont et au repos? Ce qu'il y a de bien certain, c est (|ue tous les cdi [)S gravitont les uns sur les autres; c'est que toutes les paiticules des corps gravitent les nnes sur les autres; c'est que^ dans cet univers, tout est en transfaition ou in nisu, ou en translation et in nisu à la fois. . Celte supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres, qui admettent des points sans aucune diniension, des lignes sans largeur ni profondeur, des surfoces sans épaî8s<*ur. Pour wm représenter le moumment, disent-ils, . outre la matière existante, il vous faut imaginer une force qui OÂfisse sur elle. Ce n'cbl pas cela : la Uiuiécule, douée d'une qualité propre à sa nature, par elle-môme est une force active, hlic ^'exerce sur une autie molécule qui s'exeice sur eUe.

Ce n'est pas tout de détruii^e, il faut édilier. Si Dieu est retranché, qui le remplacera ? Comment expliquer

* Principes philosophlifioes de la matière et du mcNiveiiieiiC*

PUILOSOPUES DU XVlir SIÈCLE.

cette prodigieuse diversité des vues de la nature, qui

produit tant de faits ditl'éreuts et tant de fonne.^ différentes? Ou se trompe : il n y a qu'un fait, qu'une forme ; la science consiste précisément à réduire, à iaire disparaître la diversité. L'astronomie en a donné nn fcldULiii exemple, et depuis, la ^éoloç^ie, la physique et la chimie. La marche de la science, avaot Diderot et sous ses yeux, lui fit augurer le sens de ses progrès futurs, et il ne vit, comme d'Alemibert, dans Vimmensité des laits qu'un seul fait :

L'étonnement ^ient'souvcnt ' de ce qu'on su[)[)ose plusieurs prodiges où il n'y en a (ju nu. de ee (ju'un imagine dans la nature autant d'actes paiiicuiicrs qu un nombre de phénomènes, lanilis qu'elle n'a [>eut-èlre jamais produit qu'un ^^'ul acle. 11 Si Uiblc même que, si elk' avait été dans la ncces^.to d'en produire plusieurs, les diiïérenls résultats de ces actes seraient isolés; qu'il y aurait des collections de phéiK niènes indépendantes les unes îles autres; et que cette chaîne générale, dont la philosophie suppose la continuité, se romprait en plusieurs endroits. L'indépendance absolue d'un seul fait est incompatible avec l'idée de tout; et sans l'idée de tout, plus de philosophie.

f De même ' qu'en mathématiques » en examinant toutes îes propriétés d'une courbe, on tiouvc que ce n'est que la même propiiéié présentée sous des laces différentes ; dans la . iiatm*e, on reconnaîtra , lorsque la physique expérimentale sera plus avancée^ que tous les phénomènes, ou de la pesan* leur, ou de TélasUcUé, ou de TaUractlon, ou du magnétisme, ' ou de rélectricité, ne sont que des faces différentes de la même affection» Mais, entre les phénomènes connus que l'on rapporte à Tone de ces causes, combien y a-t-il de phénomènes intermédiaires |i trouver, pour former les liaisons^ remplir les vides ci démontrer Tidentité? G*est ce qui ne peut se déterminer. Il y a peut- être un phénomène central qui jellerait des rayons, non-seulement à ceux qu'on a, mais encore à tous ccu.v que le lem[)s ferait découvrii, qui les unnait et qui en t'ormcrait un système.

' Interprélulion de la uaturCi xi. — ' JHd., XLV.

Gela va loin, et Diderot n'était pas homme à rester

en route. Outre ruiiité des faits, il lui fallait l'unité des formes vivantes pour achever cette idée de tout, sans laquelle il n'y a plus de philosophie. Justement Maupertuis avait apporté d*Erlangen en France, en I75î^, la thèse du docteur Baumann, qui considérait tous les animaux comme des copies dlilérentes d'un même type. Le docteur Baumann était Maupertuis lui-même; la tkèse parut en latin en 1751; la traduction française, donnée en 1753, était siiapieaient l'original. Ce livre fit sur Diderot une vive impression : une vaste synthèse allait à son esprit large et audacieux. C'était la jnùme séduction que le système tle Geoffroy Saint-Hilaipe a exercée sur nous par des conceptions pareilles, la séduction de l'unité sur l'homme, toute» les fois qu'il en aperçoit la réalité ou Tombre :

Il semble que la nature ' se soit plue h vaner le mAme mécanisme d*une infinité de manières différentes. Elle n*abandonne un genre de productions qu'après en avoir multiplié les individus sous toutes les faces possibles. Quand on considère le règne animal et qu*on s*dperçoit que^ parmi les quadrupèdes^ il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre (juadi iipède; ne croirnit-oti pns volontiers qu'il n'^ a jamais en qu'un premier fiiiuiial , piotolype de tous les animaux, ddul 1,1 nature n*a fait qu'alloiiL'er, raccourcir, transformer, niullii»lier. oldilorer certains organes? lma«:inez les iloigts de la main r(juni>, et la malière des onirle^î si abondante, que, venant à s'ct-Muire et à se «^^onHer, elle enveloppe et couvre ie tout; au lieu de la main d'un hoînrni', vous anrc/. le pied d'un cheval. Quand on voit les mî'tninorphoses successives de Tenvoloppn (lu prototype, quel <]u il ail été, approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les contins des deux règnes (a'il est permis de se servir de ce terme de confin, oii il n*y a aucune division réelle) ; et peu-

■ Interprétation de la nature, ul

PHiLOSOrUES DU XVIU' SIECLE.

pler^ di»-je^ les confins des deux règnes d'dtres incertakis^ ambigus^ dépouillés en grnnde partie des formes, des qualités

et des fonctions de l'un, et revêtus des formes, des qualités, des fondions île l aïUic; ne se. sentirait porte à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premit i êtr e prototype de tous les êtres? Mais que cette conjecture philosophique soit admise, avec le tlnrtcLir Bauruaiin, comme vraie, ou rejetée, avec M. de Bullon, comme fausse, on ne niera pas qu'il ne faille l'embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès de la physique expérimentale, à celui de la [philosophie rationnelle, à la découverte et à Texpiication des phénomènes qui dépen* dent de Torganisation.

Et quel sera l'agent qui fera passer ce prototype

d'une foi me à l'aulre, les variant ainsi à l'infini? Le temps :

On dit : // ne se passe rien de nouveau som le ciel, et cela ' est vrai pour celui qui s'en tient aux apparences grossières. Mais qu'est-ce que cette sentence pour le pliilosophe, dont l'occupation journalière est de saisir les diilérences les plus insensibles? Qu'en devait penser celui qui assura que sur tout un arbre il n'y aurait pas deux feuilles sensiblement du même vert? Qu*en penserait celui qui^ réfléchissant sur le grand nombre des causes, même connues, qui doivent concourir à la production d'une nuance de couleur précisément telle, prétendrait, sans croire outrer Topinion de Leibnitz, qu'il est démontré par la dillérence des poiuts de l'espace où les corps sont placés, cond)inée avec ce nombre pi odigieux de causes, qu'il n'y a |»eut-èlre jamais eu et qu'il n'y aura peut-être jamais dans la nature deux brins d'herijc nlj^nhimcni du uiénie vert ? Si les êtres s'altèrent successivement, en passant par les nuances les plus imperceptiiiics, le temps, qui ne s'arrête point, doit mettre, à la longue, entre les formes qui ont ; eiisté très-anciennement, celles qui existent aujourd'hui^ ' celles qui existeront dans les siècles reculés, la diflërcnce h plus grande ; et le nil mb sole nwum n*est qu*un préjugé fondé sur la faiblesse de nos organes, Flmperfection de nos instruments cl la brièveté de notre vie. La philosophie examine sévèrement ces axiomes de la sagesse populaire ?

* Interprétation de la nature, lvu.

iHDSiOT. 385

Maifi la vie et le seotimeiit I Où eu est l'oi igiiie i>

Concevez-vous ' bien qu'un être puisse janiais passer de l'élat de non vivant à Télat de vivant? Suppoï^er qu'en niellant à culé (l'une particule morte une, deux ou trois particules mortes^ on en feia un système de corps vivant, c est avancer^ ce me semble, une absurdité très-forte, ou je ne m*y connais pas. Quoi ! la particule A placée h gauche de la particule B n avait point (a conscience de »on existence, ne sentait point, étaii inerte ou morte, et voilà que celle qui était à gauche mise h droite, et celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, se sent. Cela ne se peut. Que fait ici la droite ou la gaucho? Y a-t*-il un côté ou un autre dans l'espace t Cela serait, que le sentiment et la vie n*en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités, les a toujotu^ eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont étemels. Ce qui vit a toujou]*s vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à présent vous vivez en niasse, et que dissous, épars en uiolécuies, dans vingt ans d'ici vous vivrez eu déiail.

Il corrige coniplaisaumient riiypolhùse du dorteiir d'Erlangeû, qui prêtait un sentiment trop vil auA molécules organiques :

Il fallait se contenter ' d'y supposer une sensibilité mille fois moindre que celle que le lout-Puissant a accordée aux animaux les plus voisins de la matière morte. En conséquence de cette sensibilité sourde et de h différence des configurations, il n'y aurait eu pour une molécule organique quc4conque qu*une situation, la plus commode de toutes, qu'elle aurait sans cesse cherchée par une inquiétude automate, comme il arrive aux animaux de s agiter dans le sommeil, lot sque Tusage de presque toutes leurs facultés est suspendu, jusqu*à ce qu*ils aient trouvé la disposition la plus convenable au repos. Ce seul principe eût satisfait d*unc manière assez simple, et sans aucune conséquence dangereuse, aux phéno-

^ Lettre à Mlle Volaiid, 15 octobre 1759, — Voir Mémoires, t. ivj Entrelien entre d'AIcmbert et Diderot ; Réve de d*Alembert. — ^ In* terprélation de la nature, u.

386 PHILOSOPHES MI XVIll* SlàCUt.

mènes qu'il se |)iopusaii d expliquer, et à ces merveilles sans nombre qui tiennent si stupéfaits tous nos observateurs (ilnscctes.

Enfin il s'échappe, et avec un souverain niépiis pour la révélation, qui airête la pensée, il écrit :

De même' que dans les itt^nos animal et vpfjët.il, un individu rdrniiience, pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépéril et passe, u eu serait-iJ pas de même des espèces eni eres? Si la foi ne nous apprenait que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voy ons, et s'il était permis d'avoir la moindre incertitude sur leur commencement et sur leur lin^ le philosophe^ abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas soupçonner que ranimalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela se fit ; que Tembryon formé de ces cléoients a passé par une infinité d'organisations et développements; qu*îl a eu, par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sonsi des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts ; quMl 8*est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements ; qu'il a peut-être encore d'autres développements à subir ei d autres accioissements à prendre, cjui nous souL iiicuniiu.-^ j qu'il a eu ou qu'il auia un état btationnaire; ([u'il s'éloigne ou qu'il s'éloiunera de cet état par un dé[)érissement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il disparaîtra pour jamais de la nature, ou plutôt (ju'il continuera d'y exister, mais sous une foime et avec des facultés tout autres (|ue celles qu'on lui remarque dans cet instant de la dui'ée ? Là religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux.

Grâce à l'idée qu'il a des éléments et des développements du monde, Diderot se passe de Dieu. Mais cela n'est-il pas dangereux? Si par hasard Dieu exi^

* Interprétation de la nature, tviti.

mDBEOT. a87

tait ! Si Dieu existe, il est indulgent, il ne demande à l'homme que d'être sincère avec soi-même, il ne lui

fait pas nn crime de manquer d'esprit, et Diderot se rassure par un conte : un jeune Mexicain ^ assis sur une planche au hord de l'océan , s'affirmait à luiuième qu'il n'y avait pas de terre au delà des mers, ni d'habitants :

Ne vois-je pas la mvv coulincr avec le ciel? tt puis-je croire, contre les u'nioignages de mes svna, une vieille fable dont on ignore la d.ite^ que chacun arrange h sa manicro, et i|ui n'est qu'un tissu de e*rconstances absurdef^, sur lesquelles ils se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux?

En raisonnant, il s'endort, le flot soulève la planche, porte notre raisonueur en pleine mer, puis le dépose sur une rive inconnue, aux pieds d'un vieillard vénérable, qui lui dit :

Je suis le souverain de la contrée. Vous avez nié mon existence et celle de mon empire. Je vous le pardonne^ parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et que j'ai lu au

fond du vôtre que Vous étiez He bonne foi ; mais le fond de vos pensées et de vos actions n'est pas éc:alement innocent. Alors le Nieillaid, qui le tenait par i ui eillo, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie; et, à chaque article, le jeune Mexicain s'iiiflinait, ?e frappait la poitrine et demandait |)a!'don. Là, madauje la maréchale, meUez-vous pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez l'ait. Auries-vous pris ce jeune insensé par les cheveux, et vous seriezvous complue à le traîner à toute étimité sur le rivage?

£t la maréchale répondit : « En vérité non. n

Les ouvrages de Diderot, publiés par Naigeoii, montraient déjà clairement son naturalisme, mais il faut le suivre dans les ouvrages publiés par sa fille,

■ EntreUen d*un philosophe avec la maréchale de (Broglix;).

38B PBILOSOPUES DU XVlir SIÈCLE»

ï K litre lien avec A lembert, le Rère de d'A lembcrt. A voir cet esprit fermeiitaot, ces idées qui du plus lotii s'appellmtets'organisenten un système gigantesque, il semble qu'on assiste à la fermentation du chaos, et qu'on seot dans son propre sein travailler sourdement Tan tique et infatigable énergie. C'est la fièvre

d'idées, le délire de hi raison.

Diderot s est jugé lui-même : a C'est de la plus haute extravagance S et tout à la fois de la pbilosoj)liie la plus profonde ; il faut souvent donnei' a la ^>agesse l'air de la folie» alin de lui procurer ses entrées. » Le prétexte est excellent, mais ce n'est qu un prétexte, et Diderot ne demandait pas mieux que de suivre une bonne fois sa fougue.

En deçà des systèmes, Diderot rendit un grand service à la philosophie naturelle : il fit le premier connaître à ses compatriotes tout le mérite de Bacon. Il disait qu'il faudrait^ peut-être plusieurs siècles poor rendre le norirm orr/anuni tout à fait intelligible»

Voici sa pensée sur la morale.

Il n'y a pas une loi morale antérieure à l'homme, subsistant dans la raison divine, mais une loi contemporaine de l'humanité qu'elle régit. L'homme a une nature certaine ; il doit donc faire ce qui convient à cette nature : ce qui lui convient, c'est le bien ; ce qui ne lui convient pas, le mal. 11 ne peut pas plus changer le bien que changer la nature humaine; aussi la justice est absolue. Or, telle est la nature humaine, que nul ne saurait (^tre heureux tout seul, que son bonheur est lié au bonheur de ses semblables; la justice commaiidc donc à l'individu de travailla aa

' Lettres à Mlle Voland) Il septembre UC9.— ' Voir GriaiiB., xvi, 6,21.

DtDBftOT

bonheur des autres hommes, et d'écouter le penchant de son cœur à la bienfaisance.

Telle est la morale de Diderot* A tort ou à raison» elle conserve le devoir et le désintéressement :

G*6st proprement * de la nature de Thommc que n^sullcnt l«*s propriétés de nos actions, lesquelles, en ce sons, ne soufùreni point de variation, et c'est celle immulabililé des essences qui forme la iaiM»ii cl la vcrile éternelle. — Une acliuii qui convient ou ne convient pas à la naliue de l't^lre qni la produit est moralcmenl l)()nne ou niauvai^o, \m\vcc quVlle s'accoi de avrc rossciicc de rêtre qui la produit ou {ju'elle y répugne. Si 1 on suppose ^ des êtres créés de façon qu'ils ne puissent subsister qu en se soutenant les uns les autres^ il est clair que leurs actions sont contenables ou ne le sont pas à proportion qu elles s'approchent ou qu^eiles s'éloignent de ce bul^ et que ce ra pport avec notre conservation fonde les qualités de bon et de droite de mauvais et de pervers, qui ne dépendcnt^ par conséquent, d*aucunc disposition arbitraire, et existent non-^=eulement avant la loi^ mais iiiciiic c^uand la lui n'existeiail point.

La morale commande donc à l'homme de faire du bieu à ses semblables, et en pratiquant la vertu il rencontre le bonheur, Diderot Fécrit dans son incorrecte éloquence, et, avant de Técrire, ce qui vaut mieux, il l'avait éprouvé :

Si nous viuilons ' remplir tous nos doMurs envers les autres honrmies, soyons juste.^i et bienfaisants, la morale l'ordonne, la théotie des senlinients nous y invite; rinjustîce, ce principe tatol des maux du genre humain, n'afHige pas seulement ceux qui en sont les victimes, c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de celui qui le [)orte. Élle prend naissance dans Favidité des nciiesses ou dans celle des iionnenrs, et en fait sortir avec elle. un germe d'incpiiétude et ik ( haui in. L'hahilude de la justice et de la bienveillance qui nous rend heureux principaleuient par les mouvements de

• Euc.xcl., art. jwfe. — *• tbid, — * Encycl., art. plaiHr.

PHILOSOPHAS M XVlll* SIÈCLE.

notre cœur^ nous le rend aussi par les sentimepts qa*cHe inspire à ceux qui nom approchent; un honiinc juste et bienfaiëantf qui ne vit que pour les mouvements de bienveillance, est aimé et estimé de tous ceux qui rapprochent. Si l'on a dit de la louange qu'elle était pour celui à qui elle s'adressait la plus agréable des musiques, on peut dire de même qu'il n^est point de spectacle plus doux. Ique celui de se voir aimé. Tous les objets qui s'olTiiiont lui seront agréables, tous les mouvements qui s élèveront dans son cœur seront des plaisirs.

n entendait la vertu comme nous» c'est-à-dire désintéressée, et il avait à cela quelque mérite dans la société où il vivait. Il écoutait autour de lui décrier le désintéressement, puis il en revenait toujours à son idée : « Nous avons * une notion, un goût de Tordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entiaiue malgré nous. » £t dans une chaude discussion avec Saurin et Helvétius, discussion dans laquelle m ils s'arrachèrent le blanc des yeux, » ces messieurs prétendant que certains hommes n'avaient aucune idée d'honnêteté, « j'avouaûs, dit-il, que la ^ crainte du ressentiment était bien la plus foi te digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif on enjoignit un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièrement, même dans les âmes les plus dégradées; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public, seiiiit plus ou moins qu'on pourrait faire mieux, et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrilier ; que si Tordre était quelque chose, on ne léu^isit jamûs à l'ignorer, comme si de rien n'était, que quelque mépris que Ton fît de la postérité, il n'y eût

. > Lettre k Mlle Voland, 4 oct. It67. - > l(nd.^ f déc. 1750.

personne qui ne souffrit un peu si on rassurait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu il était

un scélérat. » On ne peut mieux que ceci : « Tout ce * qui porte un caractère de vérité, de grandeur, de fermeté, d'honnêteté, me touche et me transporte. » Et voici une belle maxime : a Celui ^ qui blesse l'espèce humaine me blesse. »

Diderot a sa théorie du beau. Esprit large, mais conséquent, il admet sur le beau, comme sur le bien, tout ce qu'on peut nrl mettre sans avouer Texistence de Dieu, et n admet que cela. Nous voici loin de Condillac et de Locke : « Si le goût^ est une chose de caprice, s'il n'y a aucune règle du beau, d'où viennent donc ces émotions délicieuses qui s'élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joîe, de la douleur, de l'admiration, soit à l'aspect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral ? Apagc^ sophista! tu ne persuaderas jamais à mon eu ur qu'il a tort de frémir, à mes entrailles qu'elles ont tort de s'émouvoir. »

Qu'est-ce donc que le beau? Nous naissons avec la faculté de penser ^ : la première démarche de la faculté de penser, c'est d'examiner ses perceptions, de les unir, de les comparer, de les combiner, d'apercevoir entre elles des rapports de convenance ou de disconveuance. Nous naissons avec des besoins qui nous contraignent de recourir à différents expédieiils, un outil, une machine, ou quelque autre iii-

« Lettre à Mlle Voîand, 5 sept. 1700. — ^ /6trf., 30 sept. 1760. — a sut ia iieiiituic, ch. vu. — * \ uir Encyclopédie ^ art. beau.

392 PilILOSOPUBS DU XVIU' SIÈCLE.

veiuioj) de ce genre, où nous retrouvons les idées d'ordre, d'arrangement, de symétrie, de mécanisme, de proportion, d'unité. Une fois ces idées ébauchées dans notre eiiteiulenient, nous nous trouvons environnés d'êtres où ces uiéiues notions sont, pour ainsi dire, répétées à l'infini : nous ne pouvons faire un pas dans l'univers sans que quelque production ne les réveille ; elles entrent dans notre âme à tout instant et de tous côtés* Qu'est-ce que cela? Des rap* ports. Le beau, hors de nous, est tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans notre entendement des rapports ; et le beau, par rapport à nous, tout ce qui réveille cette idée.

Ainsi estril de toutes les choses où se trouve quelque beauté : elles sont expressives, i^a ligne droite * est le symbole de l'inertie ou de l'immobilité ; la ligne ondoyante, symbole du mouvement et de la vie ; la ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la prolondeur. La proportion produit l'idée de force et de solidité* Les êtres inanimés ne sont pas sans caractère. Les métaux et les pierres ont les leurs. Entre les arbres, qui n'a pas observé la flexibilité du saule, r originalité du peuplier, la raideur du sapin, la majesté du chêne ? entre les fleurs, la coquetterie de la rose, la pudeur du bouton, l'orgueil du lis, Thumililé (le la violette, la nonchalance du pavot? Les grâces du corps humain sont comme un voile tiansparent à travers lequel l'esprit se montre. Toutes les j)arties du corps ont leur expression, l^ne antique et profonde lorèt ramène l'homme à l'origine du monde ; un rocher est pour lui l'image de la constance et de la durée, de la grandeur, de la puissance. Quelles

DfDBROT.

grandes idées réveillent en lui les ruines, comme

elles lui parlent de la vie huiiuiiiic î On sait ce que c'est en architecture que le grand, le simple, le noble, le lourd, le léger, le svelte, le grave, T élégant, le sérieux. Le peintre ré|)aiid son âme sur la toile, et son ai*t est Tart d'aller à Tàme par T entremise des yeux* La musique et la poème, par la puissance de l'image et du rhythme, rendent les mouvements de l'âme et de la nature.

Le beau, qui résulte de la perception d'un seul rapport, est moindre ordinairement que celui qui ré** suite de la perception de plusieurs rapports. La vue d'uu beau visage ou d'un beau tableau aflecie plus que celle d'une seule couleur, un ciel étoilé qu'un rideau d'azur, un paysage qu'une campagne ouverte, un édifice qu'un terrain uni, une pièce de musique qu'un son. Pourtant il ne faut pas multiplier le nombre des rapports à l'infini, et la beauté ne suit pas cette progression : nous n'admettons de rapports dans les belles choses, que ce qu'un bon esprit en peut saisir nettement et lacilenient.

Selon la nature d'un être, selon qu'il excite en nous la pei ( eption d'un plus grand nombre de rapports, et selon la nature des rapports qu'il excite, il est joli, beau, plus beau, très-beau, ou laid, bas, petit, grand, élevé, sublime, outré, burlesque ou plaisant.

Et maintenant spéciliez les rapports, vous aurez les diverses espèces de beautés. Dans l'architecture et la sculpture, symétrie et proportion; dans une machine, dans une montre, la convenance des moyens avec la fin; dans un théorème mathématique, les rapports cachés qu'il donne entre diverses lignes. Les grâces du corps consistent dans un juste rapport des mouve-

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394 PHILOSOPHES DU XYlll* SIÈCLE.

nicDts à la fin qu'on se propose. Voulez-vous voir le beau, paraissant % dispSM'aissant, changeant avec les rapports mêmes, prononcez le qu'il mourût devant un homme qui ignore Corneille, ou mettez-le dans la bouche du vieil Horace, ou que Scapin, fuyant, le dise de son maître attaqué par des brigands ; vous ayez l'insignifiant, le sublime, le burlesque. L'âme veut vivre. Tout ce qui^ Télève, tout ce qui l' étend, tout ce qui l'exerce sans la fatiguer, lui plaît. L'esprit aime la symétrie, les proportions, la convenance, qui grandissent et soulagent Tattention ; ce lui est un doux exercice de pénétrer les pensées fines qui, u de même que la bergère de Virgile, se cachent autant qu'il le faut pour qu'on ait le plaisir de les trouver. » U y a aussi une douceur secrète attachée à toute émotion de l'âme. Dans la peinture que la poésie fait des passions, ce qui en fait le principal agrément, c'est que telle est leur contagion, qu'on ne peut guère les voir sans les ressejitir, La tragédie divertit d'autant mieux qu'elle fait couler plus de larmes; tout mouvement de tendresse, d'amitié, de reconnaissance, de générosité, de bienveillance est un sentiment de plaisir.

Au fond, le beau n'est rien de nouveau pour nous* « Ajoutez ^ au vrai et au bon quelque circonstance rare, éclatante, et le vrai sera beau et le bon sera beau. Si la solution du problème des trois corps n'est

Sie le mouvement de trois points donnés sur un chifn de papier, ce n'est rien, c'est une vérité purement spéculative. Mais si l'un de ces trois corps est l'astre qui nous éclaire pendant le jour; l'autre, Fastre qui

' Voir Encycl., art. beau. — 'Voir Eiicycl., art. plaisir, — * Peo» flées détachées sar la peinture» etc.; delà tieauté.

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nous loit pendant la nuit, et le troisième, le globe que nous habitons : tout à coupia vérité devient grande et belle* »

Diderot, on le voit, a retrouvé la pensée platonicienne : le beau est la splendeur du vrai; mais voici où il déseite Platon. La beauté de la nature est-elle , nécessairement le produit de Fintelligencc ? Platon Taffirme, Diderot doute d'abord et nie enfin :

Le beau ' n\ sf pas (oiijours Touvrage d'une cause iï)lcliigenle ; le moiivenicnt élablit souvent, soit dans «an être solitaire, soit entre plusieurs êtres comparés entre eux, une mul* titude de rapports surprenants. — La nature imile^ en se jouant^ dans cent occasions^ les productions de Fart; et Ton pourrait demander combien il faudrait remarquer de rapports dans un être pour avoir une certitude complète qoll est l'ouvrage d*un artiste; comment sont entre eux le temps de l'action de la cause fortuite et les rapports ul)servés dans les êtres produits, cl si. à rexception des œuvres du Tout-Puissant, il y a dos cas où le nombre des rapports ne puisse jamais être compensé par celui des Jets !

On sait ce que signifie, dans un article deTAVicyclopédie^ le nom du Tout-Puissant prononcé par Dl- • derot. Dans ses Salons où il est plus à Taise, il nous livre sa pensée tout entière ; il làut l'y voir ;

Si vous aviez 2 un pi^u plus fréquenté 1 ai liste, combien de choses vous trouveriez à reprendre dans la nature î Combien l'ait en supprimerait qui gâteut l'ensemble et nuisent à rellèl» combien il en rapprodierait qui doubleraient notre, encfaaiw lement ! — - Quoi l vous croyez sérieusement (^ue Vemet aurait mieux à faire que d*être le copiste rigoureux de cette scène t — Je le croîs. — Mais Vemet ne sera toujours que Vei net, un homme. — Et, par cette raison, d'autant plus étonnant, et son ouvrage d'aulauL plus digne d admiration; c'est sans coii [redit une giaade chose que cet univers; mais quand je le compai^e

' EncycL, art beau, — ' Salon de nc7, art. Terne*,

avec Tcncrgie de la cause produclricc, si j'avais à in'cirscrveiller, c'est que son œuvre ne soit pas [)lus belle cl plus parfaite encore. C'est lout 4e conlraii e lorsque je pense à la faiblesse de riiominô. L'artiste dit : Que la lumière se fasse^ et la lumièi*e est faite ; que la nuit succède ou jour et le jour aux ténèbres^ et il fait nuit et il fait jour; ses compobitioii» prêchent plus justement la grandeur^ la puissance^ la niajestë de la nature, que la nature môme. 11 est écrit : CœH enanant glonam Dei, Mais ce àuul les cieux de Veriicl ; c'est la gloire de Yernet.

L'aJ)bé lit avec étonnement dans un niaiiusuit de Diderot la pensée suivante : Fouvrage de T homme

est quelquefois plus admirable que l'ouvrage dun Dieu :

Monsieur l'abbé , avez-vous xn rAnlinous, la Venus de Médicis et quelques autres antiques? — Oui. — Avez-vous jamais rencontré dans la nature des figures aussi belles, aussi . parfaites que celles-là? — Non, je l'avoue.— Vos petits élèves ne vous ont-ils jamais dit un mot qui vous ait causé plus d*admiration et de plaisir que la sentence la plus profonde de Tacite? — Gela est quelquefois arrivé. ^ Et pourquoi cela?

— C*est que j ) prends un grand intérêt; c'est qu*îls m'annonçaient par ce mot une grande sensibilité d'âme, une sorte de pénétration j une justesse d'esprit au-dessus de leur âge. — L*abbé, à l'applicalion. Si j'avais là un boisseau de dés, que * je renvei >uî>se ce buisseau et qu'ils se tournassent tuus sur le môme puint, ce phénomène vous étonneruit-il beaucoup? — Beaucoup. — Et si tous ces dés étaient pipés, le phénomène vous étonnerait-il encore? — Non.— L'abbé à l'application. Ce monde n'est qu'un amas de molécules pipées en une infinité de manières diverses. 11 y a une loi de nécessité qui s'e&écute . sans dessein, sans efiort, sans intelligence, sans progrès, sans résistance dans toutes les œuvres de la nature. Si Ton inventait une machine qui produisit des tableaux tels que ceux de Raphaël, ces tableaux tontinueraienl-ils d'être beaux? — Non.

— Mi la machine? — Lorsqu'elle ocrait commune, elle ne serait pas plus belle que les tableaux. — Mais d'après vos principes, Kaphacl n*est-il pas lui-même cette machine à tableaux? — 11 est vrai. — Mais la machine Uaphaël n'a jamais

été coDômune; maïs les ouvrages de cette machine ne sont pas aussi communs que les feuilles de chêne; mais par une pente naturelle et presque invincible^ nous supposons u cette machine une volonté^ une inlelligencG^un dessein^une liberté. Supposez Kaphaêl étemel^ immobile devant la toile^ peignant nécessairement et sans cesse. Multipliez de toutes parts ces machines imitaiives. Faites naître les tableaux dans la luitiue, comme les plantes, les arbres et les fruits qui leur serviraient demodL'ies; et dites-moi ce que deviendrait votre admiration. Ce bel ordre qui vous cnebante dans lunivers ne peut être autre qu'il est. Vous n'en connaissez qu un, et c'est celui que vous habitez; vous le trouvez alternativement beau et laid, selon que vous coexistez avec lui d'une manière agréable ou pénible. Il serait tout autre, qu'il serait égalenienl beau ou laid pour ceux qui coexisteraient d une manière agréable ou pénible avec lui. Un habitant de Saturne, transporté sur la terre, sentirait ses poumons déchirés, et périrait en maudissant la nature. Un hal)ilant de la terre, transporté dans Saturne, se sentirait étouflé, suifoqué, et périrait en maudissant la nature, fen. étais là lorsque un vent d'ouest, balayant la campagne, nous enveloppa â*un épais tourbillon de poussière. L*abbé.en demeura quelque temps aveuglé ; tandis qu'il se frottait les paupières, j'ajoutais : Ce tourbiUon qui ne vous semble qu'un chaos de molécules éparses au hasard; eh bien, cha* abbé, ce tourbillon est tout aussi parfaitement ordonné que le monde...

Telle est la doctrine de Diderot II admet une vérité certaine, une justice, une beauté certaines, qui ne dépendent point du caprice de nos sensations et de nos jugements; mais il n'affirme pas un Être éternel dans lequel la vérité soit toujours entendue, la justice et la beauté achevées. Le vrai est la convenance de la pensée avec les objets; le bon, la convenance des actes de F homme avec sa fin ; le beau, la bjjlendeur du vrai et du Ijon. Va\ résumé, un monde d'êtres vivants et sentants, et des rapports.

Il n'a pas publié de doctrine politique; mais il s est donné bien des licences Am^ sdi Politique à f usage

des souveraim et dans sou ParaUèk des réglées de

Claude, et de Néron. Il entendait largement la liberté :

La liberté de publier ses pensées ii*adiiiet aucui» prÎTÎlége

exclusif; Tari de penser appailieut de droit à loute la classe bipède des houmies; c'est au temps à exterminer toutos les productions ridicules, et il s'acquitte de ce devoir saus que personne s'en mêle.

Voîci mie page de ce qu il appelait ses pensées philosophiques et politiques, qui a son prix :

Convenir avec un souverain qu'il * est le maître absolu pour le bien, c'est convenir qu'il est le maître absolu pour le mal, tandis qu'il ne l'est ni pour i un ni pourl'autre. Il me semble que l'on a confondu les idées de père avec celles de roi. Feu* pies, ne permetiez pas à vos prétendus mttitres de faire même le bien contre votre volonté générale.

0 redoutable notion de Futilité publique 1 Parcoures les temps et les nations^ et cette grande et belle idée d'utilité publi(|ue se présentera à votre imagination sous l'image syuaboli(iue d un Ifercnlc qui assomme ime partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas qu'incessamnienL elle toinbLia écrast^e sous la même massue aux cris de joie et aux acclauialions des individus actuellement vexés. Les uns rient (juand les aiiîros [iloureni; mais la véritable notion de la propriété entraînant le droit d'us et d*abuS| jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d*un père, une femme la propriété d'un mari, un domestique la propriété d'un maitre, un nègre la propriété d'un colon... La poUce obvie à k licence, l'administration assure la liberté.

Le système de Diderot n'est point, ce semble, méprisable. 11 a le malheur de douter de Dieu ; maisi

comme on n'est pas un philosophe uniquemeot paice qu on croit à Texiatence de Dieu; parce qu*<m en doute, on ne cesse pas d'être un philosophe. Athée ou théiste, ou peut être de la lauuiie de Platon, d'Aristote et de Leibnitz, quand on poursuit qpintâlre* ment la vérité, quand on a le sentiment des problè* mes, quand on se rend compte, quand ou ne se paie pas d'apparences et qu'on remonte aux premiers principes. A ce titre Diderot est de la famille, il est bien, comme de son temps on l'appelait, ie P/uiosophe. Si je ne me trompe, il vient immédiatement après les premiers. Il rfa pas, comme quelques-uns, mis au inonde un de ces grands principes qui iont révolution et gouvernent pendant des siècles l'esprit humain, mais il a interprété un des maîtres, il a saisi un de ces principes. Ta organisé et en a iàit quelque chose ^'vaàe singulière puissance : un nouveau naturalisme, profond et vaste, un univers sans Dieu, il est vrai, mais un univers vivant, se suiUsant à luimême, perpétuellement renouvelé, et, au centre de tous ces changements, la plus forte unité. Si cela ne suUit pas pour ligurer dans l'histoixe de la philosophie, que 4ut-il donc?

Diderot ne nie pas Dieu, il l'ignore. De Fun à Tautre la distance est énorme. Quelle différence entre V Interprétation de la nature et le Système de la na* tare! D'Holbach a un parti pris : ennemi de l'intolérance, des prêtres, du catholicisme, de la révélation, et de Dieu, qu'il confond avec ces choses, il est dé* ci dé à ne reconnattre dans le mcmâe et dans Vhomme que ce qui s'accorde avec son antipatiue et ne risque pas de ramener ce qu'il déteste* Or, comme la spiri* tualiie de l'âme, la liberté, le devoir, le désintéressement, en un mot toutes les grandes vérités natur

i'IliLUSOPilES DU XVm' SIÈCLE.

relies entraînent la croyance à Dieu, il les nie résolument; entêté cV athéisme, il est sourd et aveugle, et son système, le plus arbiti aire, le plus absurde, le plus étrdt qui ait jamais été. Sous prétexte de science, on n*a pas idée d'un pareil mépris de la science. Diderot est un autre homme et ne procède pas ainsi : il observe, prêt à reconnaiti*e ingénument tous les faits que l'observation lui donnera, puis il lie ces faits par les lois qu'il trouve et par les causes rjun les faits mêmes pemiettent de supposer. Comme il ne lait pas la science arbitrairement, il ne la fait pas non plus à demi : la science étant unité, il poursuit Tunité suprême et le premier principe naturel d'où sort la variété infinie. .11 n'y a point pour lui des vérités amies ou ennemies de Dieu, qu'il lui faille rejeter ou admettre, il y a des choses qui sont et des choses qui ne sont pas. Aussi, observateur sincère et profond, il a reconnu la raison, l'activité propre de l'âme, le devoir, le désintéressement, la beauté; Thomme et le monde se retrouvent dans sa docti'ine : Dieu seul est absent; la construction est large, fortement liée, portée sur de solides fondations ; seulement il manque le rayon d'en haut. Le mérite est au philosophe, la faute au temps.

Au moyen âge, Fesprit humain s'applique tout en--> tier à la cause première et oublie les causes seconcles ; au dix-huitième siècle, il s'applique tout entier aux causes secondes et oublie la cause première ; avant. Dieu sans la science ; après, et en punition, là science sans Dieu. Diderot est la pensée de cette dernière époque : nul ne représente mieux la science, Tambition indomptable de l'esprit, l'investigation sans fin, la recherche universelle des premiers principes, Timpatience du mystère. Répondre à toute question :

DIDBMT.

Dieu le veut, ce n'est pas savoir, c'est se dispenser

de savoir, et s'imaginer qu on sait. La science est l'explication naturelle de la nature. Ëlle^ n'est pas pour ou contre Dieu, elle est la science : elle remonte la chaîne des causes, à la poursuite du premier anneau. Arrivée là, elle s'arrête, son rôle est fini. La naain surnaturelle qui tient ce premier anneau lui échappe ; cachée à la science, elle se découvre d'ellemême à la simple raison qui nous éclaire tous tant que nous sommes. Il y a dans chacun de nous l'homme et le savant, et plus d'une fois un terrible duel entre ces deux personnels : l'un tenant obstinément à la terre, l'autre tendant obstinément plus haut ; et l'histoii'e intellectuelle del immamté n'est que l'iusioire de cette lutte interne. £Ue est impie et doit finir ; mais comment y mettre fin. La science est en chemin, et elle marchera tant qu'il y aura d'espace, tant que le sol la portet*a ; elle ne s'arrêtera que lorsqu'elle aura trouvé, dans l'ordre même des faits, la première vérité d'où dépendent toutes les vérités. Certainement, et c'est ma ferme confiance, elle ne pourra saisir la sublime harmonie de l'univers sans adorer profondément rintelligencc qui Ta conçue ; mais il faut qu elle saisisse cette harmonie d'abord, c'est*à-dire qu'elle soit elle-même dans toute sa puissance. Laissez-La donc faire, laissez-la suivre son mouvement; vous voulez qu'elle aille à Dieu : elle y va & sa manière, comme le veut la nature souveraine des clioses, sur « laquelle nous ne pouvons rien, line fois le premier problème posé, l'innocence de l'esprit perdue, le preluiei' pas fait hors du paradis terrestre, il faut, une inflexible loi l'ordonne, mai cher devant soi sans détourner la tête, et on n'y rentre qu'après avoir achevé le tour du monde. Didei ut ne parle pa.s de Dieu ; qu'en

Mê philosophes du xvnr siècle.

disent aussi la Place et Hiiniboldt ? Dans Irui s savantes explications ils ne prononcent pas ce nom une seule fms ; mais, qu'ils se taisent sur ce Dieu, leurs livres parlent ; jele sens à rinipression que j'emporte ; le Système du monde, le Cosmos^ sont religieux, de cette rdigion dont le livre est la nature, les docteurs, Copernic, Newton, etc., les fidèles, tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, qu a jamais touchés, que touchera jamais le désir de connaître.

Tandis que la science moderne écarte l'idée de Dieu, la société moderne veut la réformer. C'est toujours le même Dieu qui gouverne le monde, mûs les hommes, (lui changent, le voient toujours sous des aspects nouveaux. A toutes les époques il est le maître de la destinée humaine, cdui qui donne les secours pour la rem|)lir ; mais, à mesure que la conception de iactestinée humaine varie, on cherche en lui d'autres secours. Quand on méprise la terre, la prière seule est bonne, Dieu n'est que dans le temple : quand on estime la terre, quand on prend la vie actuelle au sérieux, tout travail est bon, tout lieu est saint où s'ac* coraplit ce travail, et Dieu partout nccessaire pour l'encouiager. Le xviii^ siècle entendait ainsi la vie; l'homme alors se réconciliait avec le monde, il fallait donc que le monde fût réconcilié avec Dieu, car l'homme devait l'aimer ou béni ou maudit. C'est le grsve consâl que Diderot exprimait dans l'excès de son langage extraordinaire : « Les houmies ^ ont banni la divinité d'entre eux; ils Font reléguée dans un sanctuaire ; les murs d'un tem{de bornent sa vue ; elle n* existe \m\\{ au delà. Insensés que vous êtes ! détruisej& ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez

' Pensées philosophiques, \xm.

Diea ; voyez le pâ3N;out où il est, ou dites qu'il n'est

point. » Si on eût tenu compte de ce conseil, tout était sauvé; mais les puissances intervinrent, liabilement comme elles interviennent toujours dans les affitireA de l'esprit : le livre de Diderot fut! brûlé, le Dieu du moyen âge vengé, le siècle froissé, et par son injuste, colère^ le Dieu vivant déserté. C'est Tétemelle histoire ; on ne voulut pas une réforme, on eut une révolution.

Elle dure encore, et si nous voulons fermer la révolution, il faut faire la réforme. Nos pères sont morts, leur esprit vit en nous ; nous sommes travaillés par leurs pensées, agités par leurs désirs avec une bien autre force : ils ne savaient pas comme nous l'histoire de ce globe, et notre histoire de ces soixante années; ils ne connaissaient pas ces formidables a[;itâtions de la terre et des sociétés humaines, et le progrès accompli dans ces secousses ; ils n'avaient pas assisté aux découvertes de la science, aux prodiges de l'industrie, accomplis dans ce demi-siècle ; ils n'avaient pas ressenti les fiers mouvements qu'excite dans rhomme chacune de ces grandes conquêtes, l'orgueil du pouvoir, les espérances infinies, le besoin ^ d'espace, de durée, de force, pour suflire à son œuvre. ' Si Diderot revenait-panni nous, it nous répéterait ce qu'il disait à nos pères : « Élargissez Dieu. » Faites-* nous 1111 vaste iiioiide qui ne soit pas d'hier, et ne pîérisse pas demain ; donnez à l'activité divine du temps et de l'espace ; que ce moode n'ait pas la beauté îoh mobile de la statue, mais la mouvante énergie qui tire du gland le chêne, de l'œuf 1 animal, renouvelle ssm cesse les conditions et les tbrmes de rexistencOf et rajeunit perpétuellement le vieil univers ; que la création spirituelle, que l' humanité se meuve à son

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tour dans une vaate caniëre; doaneK4ui aussi la force féconde qui tire de l'ignorance la science, de

Fapathiela vertu, du niakûse l'industrie, la barbarie de la civilisation ; qu'elle transforme la terre par ses mains, la société par sa paisée; faites râine de Thomme à l'image de rhunianité et du monde : qu elle se meuve comme toutea clioses, et qu elle marche du néant à Tinfini, dans une condition ou dans une autre poursuivant toujours le même objet, accomplis- Ban t sous le doisrt de Dieu des épreuves nniliipliées, <* dans un progrès perpétuel à de nouveaux plai^i*s et de nouvelles perfections K »

Il est très-vrai que Diderot ignore Dieu ; nous qui croyons, réjouissons-nous, plaignons-le, et soyons Gonune lui sincères. Si, au moment où nous parions, nous sommes assurés, Favons-nous toujours été aussi fermement? Dans' toute ime vie de réflexion, notre couiiaoce n'a-t-elle pas une seule fois faibli? Si le ccenr des mystiques a ses sécheresses, Fesprit des croyants n'a-t-il pas aussi ses aveuglements? Sans doute le monde qui nous environne et le monde que nous portons en nous-mêmes, nous entretiennent incessamment de Dieu : de toutes parts la lumière nous inonde et nous prisse; mnis îl y a aussi des heures ingrates où la vision s'évanouit, et le démon de la science nous surprend et nous tente.

• r/est là notre faiblesse, notre honte, que nous cachons soigneusement aux autres et à nous-mêmes, la plaie toujours en danger de se rouvrir. Pascal y porte hardiment la main et la découvre par un mouvement sublime; et Rousseau, le religieux Rousseau, l'auteur de la Profession de /oij Fbomme qui, dans uu dîner

* LcibDit2. Principes de la nature et de la grâce.

DlDEiiOT.

d'athées, avait dit : « Je crois en Dieu ; )) cl avait arrêté les convives pai- cette brusque déclaration : u Je sors ^ si vous dites un mot de plus ; » Rousseau, dans Tépanchement d*une confidei)ce intime, avouait ses délailiaiices; et quand on a connu cet aveu, on ne l'oublie plus : « Quelquefois ^ au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au inilieu des ténèbres de la nuit, je suis de l'avis de Saint- Lambert. Mais voyez cela (dit^iit en montrant d'une main le ciel, la tète élevée, et avec le regard rt*un inspiré; ; le levei* du soleil, eu dissipant la \ apeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en nicaie temps las brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui ; je Tadmire, je Tadore et je me prosterne en sa présence. »

Kant ajoutait à ce témoignage du fa-mament audessus de notre tête, le témoignage de la loi morale dans notre cœur, et c'était sagesse. Le soleil se cache, la nuit étoilée se voile, non jamais la loi morale. £lle ne nous est point dérobée par les nuages, elle porte avec elle sa lumière sans ombre ; irréfutable aigument de l'existence de Dieu, elle crée dans nos esprits non poiot une conviction mobile, où entrent nos humeurs, mais une conviction permanente, absolue, mathématique* Si vraiment il y a du bien et du mal, du mérite et du démérite, de l'estime et du mépris, un remords cuisant et un contenteuient suprême; si nous sommes laits pour la perfection morale, et si nous le savons à n'en pouvoir douter; si seulement nous sommes plus pi es OU plus loin du but, par le malheur du

' Mémoires de M"" U tpinay. — ' ifttd.

Â06 PHILOSOPHES DU tYIlT SIÈCUK.

temps oa par notre vice, il fout, entendez ce mot, il

faut un être excellent en connaissance, en sagesse, en bonté, en justice, en puissance, qui dislingue en nous le bien du mal, dans l'espèce les bons des mécbants, et, stdvant la rigoureuse équité, dispense à chacun les récompenses, les punitions, les épreuves, nous ménage raccomplissement de notre destinée ; sinon la vie humaine est renversée, il n'y a plus rien de sûr, il n'y a plus de raison. L'ordre physique du monde admet les hypotlièses : une nuit profonde couvre les origines; le premier et unique ressort qui produit tant de beaux mouvements n'a pas été montré encore t mais la vérité morale emporte ses conséquences inflexibles ; elle ne présume pas ce qui a été ni ce qui est, elle commande ce qui doit être, avec Tinfaillible autorité de la logique, comme la géométrie. Nous ignorons ce que devient, sous la fatalité des lois narelies, un élément de matière, par quelles vicissitudes il peut passer, si la chance ne le fait pas monter et descendre dans l'ordre des êtres, lui donnant arbitrairement sa place; il est permis à Hamlet de rêver au bord d'une fosse sur le sort des éléments qoi composèrent autrefois le corps d'Alexandre, et de s'ima** giner. ])rir amusement, que ce qui fut Alexandre est, à cette heure, la bonde d'un tonneau; mais la morale ne ccmnatt point ces choses : chance, fortune, arbn traire; elle ne rêve pmnt; l'âme humaine, cette âme qui n'a pas seulenient vécu, mais qui a fait le bien et le mal, ne se perd pas dans l'univers, poussée par une force brutale ; elle a le sort qu'elle s'est fait die« même, elle est au lieu où elle s'est j)lacée elle-même, selon qu elle a avancé dans la perfection ; cela doit être ainsi, cela ne peut être autrement : il y a de la

DmilOT<

justice, Il y a donc un être protecteor de cette justice ; le devoir eidste, Dieu existe donc. Et quand ce bel

ordre de la création s'ai)îmerait, quand l'univers toni' berait en ruines. Dieu serait encore présent dans Tes* pârance des justes et la terreur des méchants. Ce n'est pas là conjectui (\ système, induction, c'est vérité, ou il n'y a pas de vérité.

. Comme il n*y a pas de composition sur un pareil objet, j'achève. Je ne cherche plus ce que l'existence de Dieu est à la science, à la pratique morale ; je cherche si elle est certaine ou non. Selon Diderot, et bien d'autres avec lui , il ne faut pas admettre de prime-abord Texistence de Dieu, mais tenter, par tous les moyens possibles, de s'en passer, et ne l'admettre qu'en désespoir de cause. 11 se peut qu en fin de compte on y croie, il se peut qu'on n'y croie pas.

A cela je réponds. Existe-t-il ou non une règle des jugements humains? Si elle n'existe pas, nedis|mtons point, et il n'y a point de science; si elle existe, quelle est-elle, sinon celle que, même à notre insu, nous leconnaissons tous, quand nous disons: ceci est raisonnable, cela est déraisonnable ; ceci est sensé, cela est absurde ; c'est-ànlire, la raison universelle, le bon sens, le sens commun. Tout relève de lui, il ne relève de rien, et on ne règle pas la règle. Or, voici entre autres des jugements du sens commun : moi qui pense, j'eidste ; je suis Jibre ; il y a des Corps ; il y a de l'ordre dans le monde ; il y a un être parfait, un Dieu« Toute opinion qui de près ou de loin combat le sens commun, est fausse, et il n'en faut plus parler ; on ne le trouve pas, on le possède depuis qu'on est homme; on n'y arrive pas, on y est, et le plus violent effort que puisse faire un homme est d'en sortir. Enfiui il n'est pas permis de choisir parmi les

MB PHILOSOPHAS m XVIU* SIÈCLE.

vérités du sens commun^ de prendre lune, de rejeta l'autre, de croire un peu plus à céOte^u w moins

à celle-là; il iaut loul prendre ou tout rejeter» tout croire avec une même confiance ou tout suspecter également, car Févidence est égale, et le smtiment pareilleaient ii i é^^ibtible, que ce soit le sentiment de notre liberté, le sentiment moral ou religieux. Aussi le vrai philosophe, respectant la raison umverselle, et au même degré les divers jugements de la raison univei'selle, pose ainsi le problème de la science : trouver un système des choses dans lequel mtrent riiouime, la nature et Dieu, la liberté, Tordre, la bonté et la justice ; il met les grandes vérités daos les données mêmes, dans les conditions du problème.

Une certaine science entend autreajent les choses : elle prétend juger le juge universel, prendre et laisser dans ce coips absolu de dogmes, ajourner le sens commun ; elle lait de la réalité entière deux pails : dans Tune, elle met ce qui lui paraît le plus sensible: l'être, le phénomène, la cause , la loi ; dans Tautre, le reste : Dieu, la liberté, la justice ; puis la première court après la seconde, et la ressaisit ou ne la ressaisit pas. Comme si un naturaliste, voyant le règne organique et niorganique, décidait que le règne inorganique est la seule réalité palpable, et partait de là pour retrouver le règne organicjue, ])i êt à l'admettre ou à le nier seloij que le mèjieraient ses idées,. Ce sont jeux de philosophes, de philosophes trèssérieux; parmalhaur, l'enjeu est Lien gros, quelque chose comme le libre arbitre, la Providence et la morale.

Notez qu une fois l'évidence universelle désertée, chacun a sou évidence, et ils vont chacun de son côté,

celui-ci croyant d'entrée ^ Tâme et cherchât la

ture^ celui'-là croyant à la nature et cheix^hant l'âme: Tun s' établissant dans la foi en Dieu et de là essayant

d'alteiiidre le monde, Fautre s' établissant dans la foi au monde et de là essayant d'atteindie Dieu« Us ont» suivant cette belle méthode, excellente pour se tromper, égaré par les chemins toutes les vérités premières, la création et le Créateur. Il n'y a de sage que de se placer en plein dans la réalité.

Leur procédé est mauvais, et, si ce procédé abou* tit à nier ou ignorer Dieu, une fonnelle contradiction. De quel droit, en eflfet, sacrifier Dieu à la science? et quelle est Fautorité de la science à laquelle on sacrifie uii si grand objei? Le savant poursui\iaii-i] l'unité du monde, si la raison universelle ne lui apprenait que cette unité existe ? et n estn^e pas justement la même raison universelle qui lui apprend que Dieu est? 11 faut admettre les deux choses, ou les rejeter toutes deux, car elles ont même autorité : on n'a pas le droit de choisir, ou alors on l'accorde pai*eil à ses adversaires qui, au nom de Dieu, à leur tour, détruiront Funité de Funivers et la science même.

Mais je vois s'élever une objection* Il est difficile de croire à Dieu, parce qu'il faut, pom* arriver jusqu'à lui, s'élever au-dessus de la nature. Assuiément, si on entend par nature la chaîne des faits, des causes et des lois. Mais alors la liberté est-elle davantage dans l'ordre de la nature ? Quelle conclusion des causes physiques aveugles et fatales à cette cause intelligente et libre, qui suspend Faction des autres causes? £t la loi morale I Quelle conclu»on des lois qui expri*ment seultMiient la marche constante des ftuts, à cette loi qui couimande la ^ olonté môme et se iait reconnaître par le remords ? Que si on croit à l§b liberté et & la justice, si od appelle nature à la fois la chaîne

410 ratLosopBBS VIT xyiir siècle.

des faitA et le libre arbitre et la règle n»>rftle, qpiAle plus grande difficulté de reconnalti% Dieu? On a déjà,

au-dessus des causes physiques, la cause libre, audessus des lois physi^ies, la loi morale ; ou aura, audessus des êtres impar£ûts, Tètre parfisât. Quand la nature n'est plus seulement ce cpii est visible, expérimental, le système des piiénomèiies, elle est tout ce qui est. Dieu lui-même, s'il est vrai qu'il soit

Tout ceci est contre Diderot et va plus loin , jusqu'à la philosophie alleîiuinde, qui marche avec une incomparable viguem* sur un chemiu saus issue. Ou iie dispute point impunément avec le sens commun. Une fois qu'on l'abandonne, il vous abimâorme, et vous livre à vos erreurs risibles et à vos vérités impuissantes. Pour moi, je m'y attache obstinément, et je n'en fais pas à demi : ou Dieu est la vérité absolue, essentielle, primordiale, ou il est une supposition plus ou moins ingénieuse ; si je ne crois pas à lui oomme Platon, Fénelmi et Bossuet, je m'en tiens au mot de Lagrange à Napoléon qui hii demandsdt^ ce qu'il pensait de Dieu : « Zolie hypothèse ! elle explique bien des soses. »

Voilà, iaiblement exposées, quelques-unes des nd<sons qu'on aurait pu proposer à Diderot, pour l'amener à croire décidément en Dieu ; et vraiment il méritait d'y croire. Son esprit curieux ne pouvait souffiir la borne ; mais la nature humaine, que son auteur fit pour toute vérité, parlait en lui avec véhémence. Contre les philosoplies qui nieraient quelqu une des grandes vérités, à l'occaskm contre lui-même, il n'y a rien de mieux à apporter que sa foudroyante apostrophe à ceux qui nient le beau absolu; lorsque le

I Sottvenini dSiii sexagénaire* par Ammilt, t. iv, p. 817.

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seulpteur Falconet méprisait rîmiaortalité par i^imo

démonstrative, il lui a envoyé ces lignes excellentes : «Les vérités* du sentiment sont plus inébraniables^ daos mon âme que les vérités de démmstraiion rigourense, quoiqu'il soit souvent impossible de satis^ faire pleineuienl l'esprit sur les premières. Toutes les preuves qu'on apporte, prises séparément, peuvent être contestées, mais le faisceau est -plus difficile à rompre. Quand vous aurez brisé tous mes bâtonnets, je n'en soupirerai pas moins après l'immortalité, je n'en respecterai pas moins la postérité. »

Ottif sans doute, et ces croyances ne sont pas sea* lement aimables, ellrs s'allient à tout ce qu i! y a d'excellent en nous, elles fortifient le courage nécessaire à la Y^u. Diderot, pour en parler, a retrouvé la langue du xvii* siècle, la langue des nobles pen» sées. (( Le sentiment de l'immorialité et le respect de la postérité émeuvent le cœur et élèvent l'Âme ; ce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu'aucune autre, et deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais plus solides, plus avantageuses et plus honnêtes. » Quand on pense, quand on parle ainsi, en était digne de a'oirc a Dieu, on devait y croire, sur la loi de la raison et sur la foi du sentiment religieux , qui est bien aussi évident que les autres, et sans lequel toute promesse est &ible, tout germe avorté.

Je veux prendre ce long plaidoyer ^ de Diderot en faveur du sentiment de Timmortaiité et du respect de

la postérité, je veux buLstiiuei paiiout à ces deux

» Correspondance avec Falconet, févr. 17 GO. 'Ibid.^ etc.

M% PHILOSOPHAI IKJ XVIll* BiftCLE.

iM>ma le fiaBtimeat religieux , et en faire, sans autre peine^ une des plus éloquentee déienaes de Texistenoe

de Dieu ; tellement ràuie de Diderot était prête pour tout ce qui est géaéieux. « Plus les hommes ont été grands, plus ils s*en sont enivrés, et plus ils s*en sont énivi'^s, plus ils ont été grands; le sentiment de Tim* mortalité et le respect de la postérité ne s'est jamais développé avec plus de force que dans les beaux siècles des nations, et elles se sont dégradées à mesure que les deux grands fantômes s'éloignaient. » De quelle chose ditr-il ce qui suit : « Cet appel, c'est le cri de la vertu qui succombe soios l'oppression ; c'est le cri du génie transporté de son propre ouvrage ; c'est le cri de l'héroïsme; c'est le cri de la conscience après une action subliiue. — Poui'quoi m'amuserais-je à briser un des principaux ressorts de Tame ? Pour-quoi tarirais-je la source des actions héroïques ? Pourquoi attacherais-je Thomme à lui-même, qu'il n'aime déjà que trop ? Pourquoi ôterais*-je au talent méconnu ou p^^sécuté, à rinnocence opprimée, à la vertu malheureuse, son unique consolation, son dernier appel? — Soutien du malheureux qu'on opprime, toi qui es juste, toi qu'on necorrompt point, qui venges Thomme de bien, qui démasques l'hypocrite, qui traînes le tyran, idée sûre, idée consolante, ne m'abandonne jamais. — Si c'est une chimère, si c'est une foliot j'aime mieux une belle chimère qui fait mépriser le repus et la vîe, une illustre folie qui fait tenter de grandes choses, qu'une réalité stérile, une prétendue sagesse qui jette et retient l'homme rare dans une stupide inertie. »

Éloquent philosophe, allez plus loin encore, ne disputez pas contre votre instinct, qui est excellent. Vous mettez la postérité, TimmcHtalité devant la yevjba écia^

tante; et la voilà affermie ; mais que faites^vous poor

la vertu obscure? 11 n'est pas donné à tout le uionde, U n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes de pa* rattresur la grande scène, qui se voit de loin ; il ne suffit pas de vouloir pouj' être un personnage historique ; il ne suffit pas de crier à la postérité pour qu'elle vous entende. De tant de millions d'hommes qui vivent dans un instant, deux ou trois noms suma* gent, et le rest/ s'engloutit à jamais. J'ai reconnu la morale du génic^ de Diderot et de ses pareils : elle s'adresse bien à un artiste, qui peut prétendre à l'immortalîté; niais ou est non o morale, à nous tous qui travaillons dans l'ombre, qui combattons danslonibre, qui, entre notre conscience et nous, essayons de nous rendre meilleurs, y parvenons quelquefois au prix de rudes sacrifices ? Où est noti'e appui, notre consolation, notre ressource? Ce n'est pas l'éclat de la vertu qui en fait le mérite : il ne peut que l'illustrer ; ce n'est pas la grandeur du théâtre qui lait la grandeur, de l'action. Et le monde moral ne vit pas de rares et brillants exploits : il s'entretient par ce courant insen«* sible de vertus ignorées, qui s*accomplissent dans le mystère de l'âme, de la laujille et de l'amitié. C'est là la trame solide sur laquelle d' intervalle à intervalle le génie attache sa splendide fantaisie. Que nous sert donc le sentiment de l'iiumortalité, le respect de la postérité, à nous qui n'avons à prétendre qu'une postérité de quelques hommes, et une immortalité de quelques années ? Si cette immortalité nous manque, il nous en faut une autre. Laquelle? Diderot écrit au sculpteur Falconet : a L'homme qui travaille suppose le monde et son ouvrage étemels. » C'est bien dit, et j'ajoute : L'homme qui tra^ aille à la vertu suppose la vie et son ouvrage éternels. S'il soupçonnait que ses

Digiii^ua by doogie

œuvres périront, qu'il périra, il ne se donnerait pas tant de mal : il s'abandonnerait à son caprice et jouirait du repos. Ce qui , au contraire, le soutient dans ses pénibles exercices, c'est la certitude que dans le monde moral rien ne se perd, c'est la certitude que la mort ne brisera entre ses mains ni l'œuvre, ni l'instrument, et qu' il l'emportera ailleurs, pour l'appliquer plus parfait à de plus parfaits ouvrages. L'homme de génie qui ne rêve que l'immortalité de son nom, se leurre lui-même, il senQhante d'un rêve charmant; mais il ne se peut pas que parfois il ne s'éveille, qu'il ne reconnaisse la grande tromperie, qu'il ne cherche quelque chose de plus vrai ; et alors il réclame l'immortalité de l'être. Notre Diderot songeant à la mort, oublie ce qu'il a dit avec tant d* assurance, h La postérité, pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux, n et il laisse échapper ce redoutable aveu : « Au dernier instant ^ , peut-être achète- . rais-je le bonheur d'exister encore une fois, de nnlle ans, de dix mille ans d'enfer. » Le voilà devenu sem* blable à nous.

Pascal et Diderot nous donnent un étrange spectacle et une forte instruction. L'un se tient à Dieu, |your secouer la raison, l'autre à la raison, pour secouer la croyance à Dieu ; tous deux se combattei/t eux-mêmes avec une merveilleuse énergie ; tous deux eroient-avoir vaincu, mais leur victoire est inquiète, et l'ennemi abattu leur donne de .cruels assauts. 11 n'y a de paix que dans la sagesse. La sagesse n'enteod point nos querellés : elle ne prend ni le parti de Dieu contre l'intelligence humaine, ni de l'inteffigence humaine contre Dieu : amie de toute vérité, plus large

> Lettre à Fakonet, 20 oct. 1 760.

DIDEAOT.

que nos systtnies, plus haute que les plus hauts gé^

nies, elle n'est pas pour Diderot ou pour Pascal ; c'était à Pascal et Diderot d être pour elle.

Quelle que soit la moralede Diderot, il a la prêtent tiûD d'av<Hr une morale, tandis qu^il n'admet pas un Pieu, et qu'il est très-dur ^ sur Farticle delà liberté ; mais il m làut pas qu'il y compte. Si les philosophes sont inconséquents, rhomnje ne Test pas, et prendra bien vite la morale que ses croyances lui feront. Si je ne crois pas à Dieu, et qu'il me plaise d'être méchant, qui m'arrêtera? La raison? ie la brave. Le remords? Je rétoufie : il y a dans les joies des sens, de la for* tune, du pouvoir, au moins de quoi m' étourdir. La cramte des maux qu entraîne le désordre ? Si un jour la vie me pèse, elle est en mes mains, et il n'y a pas d'autre vie. Une grande autorité que Diderot eompta toujours, un hoiiime qui n'était pas suspect de fanatisme, Voltaire lui dit rudement et éioquemment quelle sera, la morale de l'athée, a Je suis mon Dieu ' à moi-même, je suis ma loi, je ne repjarde que moi. Si les autres sont moutons, je me lais loup, s'ils sont poules, je me fais renard. » Diderot écrit quelque part : « J'aime la philosophie qui relève rhuinanîté : la dégrader, c'est encourager les homnies au vice. » Cest bien, mais que fait-il donc ici? ht taudis qu'il encourage les méchants, il décourage les bcms : il ôte à l'homme qui veut faire le bien, tout ce qui donne*la force de le faire : l'espoir du bonheui iuiur, l'idée du maître, du juge, du père qui assiste à nos comb^ Diderot pratiquant la justice, «met^ à ionds perdu ; » c'ebl Lien pour lui ; il avait a buu tenir* T honneur de sa

' Leltre a Laiidors, Grimm, 1756, ii, 2. — *^ Histoire de Jennl. — 5 ËntreUeo, etc.

PHILOSOPHES OU SltCLB.

docUûoe; mais tout le monde n'eat^m chef d'école comme lui, et il nous faut d'mitres secours. IKderot nous le dit, et on ne saurait mieux dire : u 11 nous est doux ^ d iinûginer à côté de nous, au-dessus de notre tète, un être grand et puissant, qui nous voit marcbar sur la terre, et cette idée affermit nos pas. »

Oui, et cette croyance confirme toutes nos auti'es croyances, consacre la distinction éternelle du vice et cie la vertu. Le philosophe qui veut nous Tenlever, gémit, au fond du cœur, de l'avoir perdue; un jour, réfléchissant à l'étendue du mal que font certains hommes, par exemple, les lâches précepteurs des princes, il éclate : « Je regrette ^ Tenfer pour les abominables corrupteurs de ces enfants-là. Il n*est donc que trop vrai qu il n y a pas un lieu de supplice pour eux après cette vie souillée de leurs forfiûts et trempée de nos larmes ! Ils nous auront fait pleurer, et ils ne pleureront point 1 Je soutire mortellement de ne pourvoir croire en Dieu« m Maître, est-ce la paix que vous nous avez promise?

Permettons à Diderot d'avoir une morale; la voici en deux mots : la vie intérieure n est rien, la vie socide esf tout ; par réaction contre la morale du moyen âge. Au moyen âge, en effet, et encore dans les trois siècles qui suivent, la grande affaire est le salut. Cette œuvre peut s'opérer dans le monde, mais elle s'opère bien autrement et s'achève dans le cloitre. La loi du cloître est le combat contre la nature, combat contre touteâ les passions du corps et de l'àme, à outrance contre la volupté, d'est là que les vertus, ébauchées sûlieurs, s'accomplissent ; c'est là que l'homme; rom-^ pant d'mi coup toutes les attaches du monde, affraa-

' Enlietien, etc. ~ > LoUre xti, sur le salon de 17C0.

DIDBBOT. '

cM de ses exigences et de ses tolérances, resté seul

sous l'œil de Dieu, entreprend ce terrible travail contre lui-même, ce duel sanglant d'où sortent les saints. Le dottre est Texemplaire du monde : il lui laisse les faibles et en retire les forts, ces âmes vigoureuses qui, incapables de compter avec le devoir, enflammées du zèle de la perfection, gravissent épuisées les sommets austères de la vertu , à la confusion de notre lâcheté. Le monde essavait de loin d'imiter lo cloître. Obligé de vivre dans la société, on s'isolait * en esprit^ on se confinait dans F œuvre solitaire du salut, et, tandis qu'on se perfectionnait dans la vertu individuelle et religieuse, la vertu sociale s'avilissait. Une seule chose importe : le salut, 'et, pour le salut^ le catholicisme ; il n'y a que deux classes d'honunes : ceux qui aiment le catholicisme et ceux qui ne l'aiment pas, les fidèles et les hérétiques ; le bien est ce qui est bon au catholicisme, le mal ce qui lui est mauvais. Aussi le mariage des dissidents en France sera déclaré parla loi concu])inage; ou leur enlèvera leurs enfants, ils seront exclus des places, ils seront chassés; les livres des libres penseurs seront censu-rés, arrêtés à la frontière on brûlés, leurs auteurs emprisonnés ; et, dans des moments de colère, chez les peuples les plus doux, on égorgera'les hérétiques, tandis que chez d'autres peuples plus zélés, Tînquisition sera un pouvoir public, et Tauto-da-fé une institution nationale.

Les philosophes du xvm* siècle, pour remettre la

morale sociale en honneur, procèdent hardiment. Le catholicisme comprimait la nature, ils s allient avec k nature contre le catholicisme ; ils lâchent la raison et lés passions sur le monde. Ce premier ré^^eil de la nature est teirible : elle abat le dogme, ébranle Texi*

Digiii^u

418 PBaOSOPBB» H %WW SIÈGLB.

stabce de Dieu, dânolit ka églie» et les cloîtres^ honnit la chasteté comme une lutte impîe, comme un \ oi au genre humain ; pour tarir à jamais la source dm saints da catholicismef quelques liammes conspi^ rent avec la volupté^ ils provoquent par des tableaux lascifs la sensualité, apprivoisent T imagination , émoussent la déliicatesse de la conscience, et, pliant Tart à ce triste service^ pénètrent jusqu'au fond des Ames pour y tuer la chasteté ; ils la tuent en eflSst, non pas seulement cette chasteté héroïque et inutile qui fleurit au désert» mais cette chasteté précieuse * qui relève les joies du corps et entoure la famille de pudeur et de respect C'en est fait de la vieintérieure. Cependant la vertu sociale s'élève sur ces ruines; on n'entend plus que cette prédication : honte et malheur à Fégoïmie : eniants de la gnmde famille humaine, aidons-nous les uns les autres; soyons bienveillants, biçniaisaiîts, mettons notre bonheur à faire le bonheur de tous, £t cette morale passe de la philosophie dans la littérature, dans Fart, dans la politique; goûtée dans les roriians, applaudie sur les théâtres, admirée dans les tableaux, elle devient populaire» elle introduit dans la société» à tous les rangs» depuis les derniers jusqu'aux plus hauts, la généreuse pliilanthropie qui- est la passion du xvui" siècle et sa . fortune.

Dans une pièce de Diderot» alors fort applaudie^

le dianie s'airete pour laisser parler uii philosophe, qui parle longuement et doctement ; ett ce philosophe est une fenune» une fille amoureuse» qui, après avoir fitit à celui qu'elle aime une déclaration de ses senti«> ments pour lui, lui fait une déclaration de ses principes et, plus heureuse cette fois» le séduit par Tadmiratioa de ses doctr'mes«. C'est une tirade contre lea

MDBliDT»

cruautés du iaiiatisme» une pièce d'éloquence plulaiitluroi»que« im prêche sur la bienveillance universelle^ sur un texte de Voltaire. Assurément cela est fort respectable et assez ridicule ; mais ce qui est ridicule pour Dousaujguid'hui, ne Tétait point pour les spectateurs et les lecteurs d'alors, pour des esprits pré*

* venus, si préoccupés d'une ceitaliie pensée que, la portant partout , liâ voulaient la trouver partout Combien avons-nous vu de pareils anachronismes, pour peu que nous ayons vécu soixante ans et assisté

* à six ou sept révolutions. T.e peuple, qui ne comprend pas rindiâérence poui* les choses qui lui tiennent au cœur, impose sa passion à tout personnage qui rapproche ; les héros de l'antiquité et de la fable nous ont chanté sur la scène nos chants patriotiques, et ne semblaient pas plus absurdes aux amis de la liberté et de la gloire c[ue la Constance de Diderot aux amis de la philosophie. L'ahsucde n'est guère souvent que ce qui choque noti e passion dominante, et on est toujours assez raisonnable quand on entre dans nos préventions. On ferait Fhistoire des sentiments d'un peuple, une histoire curieuse et vraie, en recueillant dans les ouvrages de théâtre et les romans de chaque génération ces invraisemblances. Ce qui déroute ainsi la raison, ce qui traverse ainsi la logique, est sans doute une puissance réelle. Cet océan humain a ses courants, et le courant du dix-huitiéme siècle était philanthropique.

Eh bien! la iiiaxlLiiC est belle : chacun pour tous; il ne reste qu'à l'appliquer. Mais ce n'est point chose facile. Tout est perdu si chacun n'est en souci et en travail pour procurer la félicité universelle. Personne donc n'est plus chez soi : il faut bien garder la maison du voisiui pour qu'il garde la vôtre ; jamais on

420 PfllLOSOPHfiS DU XVIII* SIÈCLE.

n'a vu république plus laborieuse : au prix de ce travail sans trêve, le travail des saints n'est qu'un repos.

Je ne serai plus forcé d'être continent, mais je serai forcé d'être à tout moment un Décius, un Vincent de Paule ; on me soulage du devoir, et on me met au régime de rhéroîsme.

Soyons héros! Mais il me reste encore une ancienne faiblesse : j'ai besoin d'être soutenu dans mou dévouement par la reconnaissance qu'il mérite. 1^ je rencontrais des ingrats? Diderot a éprom é ce qui en est, il a été mal récompensé de sa bienfaisance ; mais il se console : « J'ai fait un ingrat : que n'en puis-je faire cent par jour I » Gela est sublime, et ce qui condamne la morale de Diderot, c'est justement que cela est sublime, U^op beau pour la vie de tous les jours. Nous aimons ce qui est grand ; mais on se fatigue à la fin d'un dévouement stérile, on se lasse de se dévouer tout seul ; à la fin on profite de T expérience, et reconnaissant un beau jour que le genre humain se divise en deux classes, les habiles et les simples, on se place bravement parmi les j^ens d'esprit ; et nous voilà tout doucement rentrés dans l'égoïsme.

Cela est triste, n'est-il pas vrai? Il y a quelque chose de plus triste encore. Qu'importe, dit-on, l'expérience ! le principe n'en est pas moins vrai : tous * sont pour tous ; les égoïstes, les méchants ne prouvent rien contre lui ; voici seulement ce qu'ils prouvent : il y a des p;cns qui tiennent le bonheur des autres eiitre iems mains, et ne veulent pas les ouvrir ; il faut les y contraindre. Nous n'avons pu convertir les hommes, changeons les choses ; créons une société telle que la méchanceté et l'égoisme y soient impossibles; créons un état tout-puissant qui assigne à chacun sa fonction dans la fonction générale ; une

DiDtROT.

machine dont chaque pièce soit fixée par une main

souveraine au lieu où elle est utile et l'orcée de contiibuer au mouvement' de Tensemble; si dans Tindividu quelque puissance nous contrarie, supprimonsla; si la propriété, si l'héritage, si le choix des vocations, si Téducation paternelle nous gênent, supprimons la propriété, F héritage, le choix des vocations, Téducation delà famille; si la liberté nous gêne, supprimons la liberté. Et c'est la conséquence fatale où va, non point Diderot, mais son principe, appliqué par des hommes moins doux que lui. On débute par nous dire que notre bonheur n'est pas dans la vie intérieure, mais au dehors; que là nous ne pouvons être heureux tout seuls, et qu'il nous revient seulement une portion du bonheur universel ; on nous montre notre portion ou celle de nos frères trop faible, et on nous propose de créer un pouvoir absolu qui fasse les parts, de larges parts ; et nous, nous admirons d'abord, nous sommes d'abord tentés, puis, (juand on nous invite à détruire la société éternelle, à briser de nos mains notre foyer, à retiancher nos plus tendres aifections, notre chère liberté, nous reculons devant ce bonheur qui lait pâlir les supplices et la mort.

Diderot se trompe : notre devoir n'est pas de faire le bonheur des autres, mais de faire le bien. S'il disait vrai, il faudrait croire que, jetés dans une Ile déserte, ou isolés parmi nos semblables, dénués de tout, ne pouvant contribuer au bien-être de personne, nous n'aurions aucun devoir à remplir; et qui le croira? Puis, faut-il procurer aux autres tout bonheur indistinctement, ou n'y a*t-il pas des services fâcheux pour celui à qui on les rend ; et celui qui les rend ne doit-il pas, avant tout, consulter la justice? 11 y a donc une Justice pour T individu hors de la so-

4tf PHILOSOPUES DU XVIII" SIÈCLE.

ciété, une m milieu de la société, pour régter n bien*

faii>aiice ; aiiibi la justice est plus étendue et plus haute

que la bienfaisance, avec laquelle Diderot lacoufood. Tous, tant que nous sommes, êtres intelligents, sm-

sijbles et libres, mais ignorants, grossiers; capricieux et làchesi nous portera en nous un homme meilleur que nous, raisonnable, généreux, oourageux, type ])ai iait de la nature. En le voyant, nous rougissons de nous-mêmes et nous résolvons de Timiter. Pour reproduire ce modèle, nous cherchras la vérité dans les livres, dans le monde, dans nos pensées, par un travail sans relâche ; nous réprimons en nous les passions basses et développons les nobles instincts, nous nous exerçons a mettre Tordre dans notre àme, et nous essayons aussi de le mettre au dehors, soldais de la bonne cause. Les plus tièdes, les plus £aûbles ne retracent que quelques traits incertains du modèle; les âmes bien nées, ardentes etfortes, Texprimeat vivement en caractères de feu ; et tous, aussi avancés que nous soyons, imparfaits encore, nous soiumes cloués à la tâche, effaçant, retouchant, mutilaut, rencontrant parfois, dés^pérés, reconfortés, jusqu'à l'heure suprême, où la mort y met encore su main. L'homme de génie, l'homme vertueux est un grand artiste. Diderot aurait compris cela assurément; il le comprenait, quand il \ antait comme le plaisir le plus touchant, celui que fait naître en nous l'idée de per* fection, « objet de notre * culte, à qai on sacrifie tous les jours les plus grands étabUssements, et sa personne même. )>

En suivant cette pensée, il aurait senti que nos héros ne sont pas que des instruments du bonhem' pu-

^Eueycl., art plaisir.

IffDEROT

bfic, s^usatit à ce service, maïs une énergie immortelle, qui s'essaie, dans un point du temps et de Tespace, à une aaivie de longue haleine.

Et puisqu'il tenait si fort à la vertu sociale, il aurait vu qu'il en tenait là le secret. Le zèle delà perfection ne nous enferuie pas dans la vie intérieure : il inspire de cultiver les instincts généreux, ceux qui, détachant l'homme de lui-même, lui font sacrifier son pl»sir au plaisir d' autrui; il pousse au sacrifice, il est la charité : non pas la charité intempérante et débordée, satisfaction d'un besoin maladif, mais la charité discrète, qui se règle sur la justice, et se propose pour fin d'aider les hommes à l'accomplir. (!elui que ce zèle de la perfection anime ne craint pas le sacrilice : exercé à la vie intérieure, il sait ce que c'est de sacrifier le plaisir au devoir ; et si, j)oiii prix de son dévouement, il rencontre l'ingratitude et la méchanceté, cette àme saignante s*honore devant Dieu de sa blessure.

Cela dit contre IKderot, qui absorbe toute morale dans la niornle sociale, nous devons arr^ter au^i ceux qui, par un excès contraire, reprocheraient lui dixhuitième siècle la préoccupation du bonheur puMic, et nous interdiraient cette préoccupation. 11 est beau à un hidividu de mépriser les biens de ce nionde, mais une société n'a pas le droit de les mépriser ; le chrétien dédaigne le bonheur terrestre, la sociélé chrétienne partap:e ce bien aussi également que possî* ble entre les hommes, déiend ceux qui ne se défendent pas, relève ceux qui s'humilient, à qui cherche uni* qnemmt la perfection intérieure distribue sa part d'air et de soleil. Qu'on veuille s'en souvenir, une société n'est pas chrétienne à la façon d'un individu. A ' ee titre, le dix-huitième siècle en France est le plus chrétien qui ait jamais été ; il a pensé (^ue les mau-

é%4 PHILOSOraSS DU XVUl* SliCLB.

vaises institutions créent des doulairs gratuites, que les bonnes- institutions épargnent ou guérissent ces cloiileiirs: qu'il n'est pas permis aThoniine d'ajouter aux misères de la nature, qu'il lui est permis d'en retrancher ce qu il peut, sous la réserve de la justice, que les sociétés sont faites pour cela, et qu'il faut les urgaiiiser en sorte qu elles reiuplisseiii le mieux possible leur destinée ; en un mot, il a posé ce terrible problème de la misère sociale, qui est, à cette heure, notre mal, hélas! et notie honneur.

Des hommes que le problème épouvante le suppri* nieraient volontiers, et, tandis que Fesprit humain se travaille pour le résoudre, ils tentent de Ten détour* ner, ils lui prêchent le retour à la vie intérieure, à TaHaire du salut Us le coimaissent mal.

Voyez-vous cette belle fleur qui orne nos jardins : la nature ne l'a pas faite telle d'un coup, elle s'y est reprise à plusieurs lois : elle Fa doublée, elle l'a arrondie, elle Fa imbriquée, elle Fa veloutée et panachée ; et, chaque fois qu'elle lui a donné une qualité, elle lui en a repris une autre, qu'elle lui a rendue ensuite par un don nouveau; et ainsi, de travail en travail, gagnant d'un cdté, perdant de Fautre, ressai* sissnnt ce quelle a perdu, elle perfectionne, jusqu'à ce que, par un dernier ellbi t, elle achève. Elle Ikit bien ce qu'elle fait, mais elle ne fait qu'une chose à la fois.

Ainsi va F esprit huuiaiii. Lui aussi, dans ini instant, et ses instants sont des siècles, il ne tait jamais qu'une chose. Depuis F avènement du christianisme, il levait les yeux vers le ciel; au dix-huitième siècle, 'il les abaisse vers la terre; il la travaille, la transforme, Fensemence, lui demande ses fruits. Absorbé dans cette pensée, il ne songe plus aux choses d'en

haut Vous lui criez qu*il s'a^lit, qu'il méconnaît sa nature, sa haute origine, ses grandes destinées ; il ne

vous entend [)as. 11 a, seize siècles durant, noiiri i uu même désir; apprenez par là combien de siècles encore il peut nourrir son désir nouveau, et, par le temps qu'il a oublié la terre, calculez le temps qu'il peut ouijlier Dieu : courbé sur son ouvrage, il ne relèvera la tète que lorsqu'il sei^afmi, lorsque la moisson attendue aura levé, pour remercier la Providence qui a béiii son courage. En attendant, au lieu de le prêcher vainement, aidez-le dans sa tâche, et ne vous ménagez pas; plus d'ouvriers s'y mettront, plus de bonne volonté sera dépensée, plus vite se fera le retour à Uieu.

Voici l'art maintenant Après avoir longtemps écouté Diderot, je répète au maître sa leçon ; seulement j'y mêle parlois un peu du mien, pom' essayer de le surprendj'o.

Chaque art a son élément, et cet élément a sa loi. L'élément de l'architecture, de la sculpture et du dessin est la ligne, de la peinture la couleur, de la musique le son, du dessin la ligne supedicielle, de la sculpture et de l'architecture la ligne en relief.

La loi des ligiies de l'architecture est, avec la proportion, essentiellement la symétrie, la loi des lignes de la sculpture et du dessin la proportion, des couleurs rharmonie, et des sons Tharmonie encore. 1! est très-vrai qu'une couleur appelle une couleur, une hgne une ligne, un son un son. Le fait, fût-il inexpliqué et inexplicable, n*en est pas moins réel. 11 y a

telles alliances de lignes, telles alliances de couletirs

qui charment rœil, d'autres qui Toflfensent; telles combinaisons de sons qui flattent Toreille, d'autres qui la blessent ; il est des objets qui se marient, S en est (le discordants ; il y a pour l'ouïe et pour la vue une harmonie modèle, Taccord parfait, rarc-eii-ciei. Où donc est le juge délicat qui prononce ainsi ? Ce n'est pas l'organe, le nerf, sans doute : rtril et Toreille ne sont rien, c'est l'esprit qui voit et qui entend; mais sur quelle règle l'esprit juge-t-il? Chose étrange! la raison de ces jugements, en appgsurence arbitraires, est une profonde mathématique. Quand Toreille a dit : ^ ceci me plaît, cela ne me plaît pas, la science observe, calcule; elle reconnaît d'abord, dans la marche des sons, un retour constant de mouvement et de repos, un certain rhytlime, la réiiularité où l'esprit, à son insu, se repose; puis, distinguant les sons, comptant les vibrations qu'ils impriment à l'organe, elle dit lesquels ont entr'eux un rapport exact, lesquels un rapî)ort inexact, et trouvant un rapport iacile à saisir entre les trois sons qui forment l'accord parfait, elle apprend à l'oreille étonnée qu'elle faisait des mathématiques sans le savoir.

Et ainsi des jugements de l'œil. 11 vibre à la fois sous l'impression de plusieurs couleurs*. Selon que les mouvements s'accordent ou se contrarient, Tesh prit reçoit une impression d'ordre ou de désordre. De là l'agrément de l' arc-en-ciel, où toutes les couleui-s sont tellement fondues, que toutes ensemble elle» donnent à l'œil des mouvements sensiblem^t uniformes, sans secousse, sans bi-usque choc; de là, en partie, le chai aie incomparable du printemps et de l'aurore* L'esprit, ami de l'ordre, aimeoDcore la sim* plicité de la ligne droite et ses plus régulières combi*^

nafsons; la lif^ne témérairement brisée le fatigue, et,

dans les coniJ)inai80Tis des courbes, il hii faut le pro- <j:i e's et la continuité qui le conduisent sans elibrt. Enfin la symétrie, impérieusepient exigée de Tarchitecture, la proportion essentielle à la sculpture, sontelles autre chose que le rapport exact» la règle, Fordre, enunmot?

Ainsi, comme nous le disions, chaque art a son élé* ment, chaque élément sa loi ; et nous le savons, la loi générale de toutes ces lois particulièi es, c est que divers arts communiquent à T esprit par diverses voies une même impression d'ordre ; car la raison n'aime que la raison.

Dans le plaisir de l'odorat, du goût et souvent du tact, la matière seule jouit ; dans le plaisir de la vue, de Touïe et du tact, juge de la Ibrnie, la matière et r esprit jouissent à la fois; et il ne faut pas médii*e de ce plaisir, Ge sont les sens intellectuels, artistes*

A rehitêcture, — L'architecture n'est ni la symétrie, ni la [)r()portion, quoiqu'elle ne soit pas sans elles. La symétrie est une répétition, et suppose rd)Jet répété; la proportion est un rapport entre deux cho* ses qu'il a fallu trouver d'abord. Il y a la proportion de la colonne à rentabiefiient, du pilier au cintre, du torse à la tête et au bas du corps humain, etc« Symétrie et proportion sont des règles ; or la règle est différente de l'objet réglé, le suppose et ne l'explique point. J'apprends par cœur Vitruve et Vignole, et je demande ensuite d'cà sont nés la colonne, rentable* ment, le pilier, le cintre, l'ogive, la tour et la flèche. A moins que les pierres ne se soient arrangées toutes seules, il faudra bien convenir que le génie particu«> lier de Tarchitecte y est pour quelque chose; et si tel ou tel genre de construction se rencontre de préfé-

4t8 PH1L050PBE8 W XYllf SIÈCLE.

rence dans tel ou tel peuple, tel ou tel temps, que le génie de ce peuple ou de ce temps y est pour quelque

cliose encore. Le style, c est rhoiiuiie même, disait Buflbn de l'art d'écrire; ajoutons : le style de l'architecture d'un peuple est ce peuple même. Quoil il n y a l ien de grec dans un temple grec? Cette élévation mesurée de l'édifice au-dessus du sol, ces lignes droites qui se marient si simplement, ces entre-colonnements où se jouent Fair et la lumière, annonceraient aussi bien un génie mystique, tourmenté, \ aporeux? Non certes, et ces pierres me le disent aussi clairement qu'Homère et Sophocle : c'est ici un génie lumineux, une libre et harmonieuse nature; si haut que cette àme aspire, elle ne perd point la terre.

Viennent lesllomains : eux qui ont tant emprunt aux Grecs, ils ne leur prendront pas leur architecture, pas plus que leur langue. Dans cet arc solide et borné réside bien l'esprit inflexible, l'esprit (1(3 stoïcien et de jurisconsulte, qui se borne pour être fort et à la fin enserra le monde dans ses formules. 11 convint au catliolicisnic, avec son instinct d'organisation et d'empire : c'était la monaichie uni^ ( rsello du dogme remplaçant la monarchie universelle du droit.

Mais un jour l'autorité catliorK[ue devient pesante, l'antique esprit chrétien emprisonné se dégage : mépris de la terre, soif de l'invisible, sublime élan, libre vie de l'âme, émancipée par Tamour. De là naissent deux monuments imnmrtels : un petit livre, \ Imitation^ et la cathédrale chrétienne. Voici, dans ces pien*es, le Christ matériel : la croix, et même la téte incliîK'e; voici mieux : l'esprit même du Christ. La parole qu'il a dite un jour, elles la répètent éternellement ; Tédifice immense qui se meut en haut, pour s*aChever loin w-de9»i8 de la terre, nous pénètre de

BIDUtOT.

notre néant et nous emporte avec lui en haut, nous

inspire rininillité et la prière.

Diderot n'a guère parié de rarciUtecture; mais ii a compris Tefiet des ruines :

Quand OR a ' du génie, c'est là qu*on le sent. Il s*ëvciUe an milieu des ruines. Je crois que de grandes ruines doivent plus frapper que ne feraient des monuments entiers et conservés. Les ruines sont loin des villes; elles menacent, ol id maia du temps a sonié parmi la mousse qui les couvre une foule tic grandes idces c4 de sentiments mélancolique? et doux. J'admire IVdifice entier; la ruine me fait fiissouner, mon cœur est ému^ mon imagination a plus de jeu. C'est comme la statue que la main défaillante de Tailisie a laissée impai*faiie; que n*y vois-je pas?...

Voilà Tartiste ; le philosophe aussi se donne carrière. Il ressuscite le passé ; il voit la multitude d'hommes qui vivaient, s'agitaient, s'armaient, se haïssaient, projetaient autour de ces monuments : parmi eux un César, un Démosthènes, un Cicéron, un lîrutus, un Caton.

Puis il se livre à des impressions plus profondes :

Nous attachons ' nos regards sur les débris d'un arc de triomphe^ d*un portique^ d'une pyramide^ d*un temple, d'un palais^ et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les lavages du temps ; et notre imagination disperse sur *la terre les édifices mêmes que nous habitons. A l'instant la solitude et le silence régnent autour de nous ; nous restons seuls de toute uue nation qui n'est plus. — Tout s anéantit, tout périt, tout passe; il n'y a que le temps (]ui dure. Qu'il est vieux, ce monde! Je niai'che entre deu.v éleriiité?. De quelque part que je jelte les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une lin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon e:&istence éphémère^ en comparaison de celle de ce rocher qui s aHaissc^ de ce vallon qui se creuse^ de cette forêt qui chancelle^ de ces masses suspendues sur ma

* Observât, sur la sculpture. — ^ Salou de 1767, Robert.

PHlLOSOPBBfl W YVIIl* SiteLB

tftle et qui 8*ëliFaideiit? le vois le marlbre 4es tocDbeaux tomber en poussière, et je ne veut pas mourir l et j*e»m un faible tissu de flbre et de chair à une loi générale , qui s'etécote sur le bronze ! Un foirent entraîne les nations les unes

sur les auti es au fond d'un abîme commun ; moi seul je pi*élends m'arièter sur le bord et fendre le Oui qui coule à mes côtés.

Et cette fine remarque :

. Les ruines* sont plus belles au soleil ( uucliant que le matin. Le matin, c'est le moment où la scène du monde v.i devenir tumultueuse et bruyante. Le soir, c'est le moment où elle va devenir silencieuse et tranquille.

L'architecture ne rend de Tâme que ses attributs abstraits et métaphysiques^ peu de l'âme émue. Chez elle raniplcui exprime la grandeur ou la médiocrité; la hauteur : l'élévation ou Thurnihlé ; le mouvement ^ horizontal ou vertical : la mesure ou la sublindté ; la masse : la solidité, l'éternité, la légèreté ; la proportion : la liberté ou la rectitude; le travail : la simplicité, r élégance, la richesse, la rudesse ou la grâce, (loainie le règne infuganique, dont elle emprunte principalement la ligue, elle ue vit pas, ne sent pas, ne se passionne pas ; elle communique de fortes impressions sans les é|)i uaver, et remue profondément l'homme, parce quelle n'est pas humaine, parce qu'elle propose la raison immuable à notre mobilité, ou Tespace immense et le temps infini à notre pauvre être que l'espace et le temps engloutissent.

Sculpture^ — Les naturalistes nous apprennent qu'une loi fixe assemble dans les divers êtres les divers organes. Lhomme étant regardé comme Tanimal le plus parfait, si on altère un de ses organes, les

1 3a|on de 1766, Servandoni.

autres s'alt^nt à proportion, par une secrète correspondance, en sorte que les types innombrables des

animaux ne sont que des déviations plus ou moins proibndes de ce type primitif. Une nécessité iiiilexible déduit d'un seul changement tous les changements; et le corps est un vivant théorème.

Tout de même dans Tespèce humaine il n'y a qu'un homme ; le reste sont des déviations de ce type. La fonction, la passion individuelle Faltèrent d'une manière si frappante, qu'elles se lisent dans ces altérations; et r altération de la masse se transmet logiquement à chacune des parties, par une rigoureuse conséquence. L'artiste qui voit cela et le rend, fait le portrait.

Mais où est le modèle premier?

Convenez ' qu'il n'y a et qu'il ne peut y av<jii ni un animai entier subsistant, ni aucune partie de ranimai bub>i5lant, que vous puissiez prendre à la rigueur pour modèle premier. C'est un vieux conte que, pour former cette statue vraie ou imaginaire, que les anciens appelaient la régit* et ({ue j'appelle le modèle idéal ou la ligne vraie^ ils ont parcouru la nature^ empruntant d'elle , dans une infinité d'individus, les plus belles parties» dont ils composèrent un tout. Comment est-ce qu*ils auraient reconnu la beauté de ces parties, de celles surtout qui, rarement exposées à nos yeux, telles que le ventre, le haut des reius, rarticulation des cuisses ou des bras, où le poco p&t et le pooo meno sont sentis par un si petit nombre d'artistes, ne tiennent pas le nom de belles de Topinion populaire, que Tartiste trouve établie en naissant et qui décide son jugement? Entre la beauté d*une fonne et sa difformité, il n'y a que Tépaisseur d'im cbeveul Comment avaient-ils acquis ce tact qu'il faut avoir avant que de rechercher les formes les plus bdles épai*ses^ pour en composer un tout? Voilà ce dont il s'agit. Et quand ils eurent lenconlré ces formes, par quel moyen incompréiiensible les réunirent-ils?

* Salon de 1S47, lettre à Grimm.

raiLosopBBs DU XVII r siècle.

Qu'esl-co qui leur inspira la véritable échelle à laquelle il fallait les réduire? — ie vais lâcher d*expliquer comment les anciens^ qui n'avaient pas d'anitques^ s*j sont pris. Le modèle le plus beau, le plus parfait d*un homme ou d'une femme serait un homme ou une femme supérieurement propre à toutes les iunctions de la vie^ et pai veiiu a Tàge du plus entier développement sans en avoir exercé aucune. Mais comme la nature ne nous nionlie nulle part ce grand modèle, ni total, ni partiel; comme elle produit tous ces ouvnigcs viciés: comme les plus pariaits qui sortent de son atelier ont élc assujettis à des conditions^ des lonctions, des besoins qui les ont encore défoimés ; comme^ par la seule nécessité sauvage de se conserver et de se reproduire^ ils se sont éloignés de plus en plus de la vérité^ du modèle premier, de Fimage intellectuelle^ en sorte qu'il n'y a point, qu'il n'y eut jamais et qu'il ne peut jamais y avoir ni un tout, ni, par conséquent, une seule parlic d'un tout qui n'ait soullert ; sais- tu, mon ami, ee (|ue tes phis anciens prédécesseurs ont fait? Par une loniîue observation, par une expérience consommée, par ia ( iriparaison > ci ganesavec leurs fondions naturelles, par un tact exquis, par un goût, un instinct, une sorte d'inspiration donnée a quelques rares génies^ peut-être par un projet naturel à un idolâtre, d'élever Thomme au-dessus de sa condition et de lut imprimer un caractère divin^ un caractère exclusif de toutes les servitudes de notre vie chétive, pauvre^ mesquine et misérable^ ils ont commencé par sentir les gi*ande8 altérations, les difformités les plus giossières, les grandes soufl'rances. Voilà le premier pas, i\m li a proprement réformé que la masse générale du système animal ou quelques-unes de ses proportions principales. Avec le temps, par une marciie lenle et pusillanime, par un long et pénible tâtonnement, par une notion sourde, secrète d'analogie, le résultat d'une infinité d*observations successives dont ia mémoire s éteint et dont rcilet reste, la i*éforme s*est étendue à de moindres parties^ de celles-ci % de moindres encore^ et de ces dernières aux plus petites^ à Fongle^ à la paupière^ aux sourcils^ aux cheveux^ effaçant sans relâche et avec une circonspection étonnante les altérations et difformités de nature viciée ou dans son origine ou par les nécessités de sa condiUon, s'éloignant sans cesse du porliait, de la ligne fausse, pour s'élever au vrai mudeic idéal de la beauté^ à la ligne

DIDBBOT. i33

vraie ; ligne vraie, modèle idéal de la beauté, qui n^existe nulle part que dans la tête des Agasîas, des Baphaél, des Poussin, des Pujet, des Pigalc, des Falconet ; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, dont les artistes subalternes ne puisent des notions incorrectes, plus ou moins approchées, que dans Fantique ou dans les ouvidges incorrects de h nature; modèle ' idéal de la beauté, ligne vraie, (iue ces p:rands maîtres ne peuvent inspirer à leurs élèves aussi rigoureusement qu'ils le conçoivent; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, au-dessus de laquelle ils peuvent s'élaucer en -se jouant, pour produire le chimérique, le sphinx, le centaure, Thippogr y phe, le faune et toutes les natures mêlées, au-dessous de laquelle ils peuvent descendra pour produire les différents portraits de vie, la charge, le monstre, le grotesque, selon hi dose de mensonge qu'exige leur composition et reCTet qu*ils ont à produire ; en sorte que c'est presque une question vide de sens, que de chei cher jusqu'où il faut se tenir approché ou éloigné du modèle idéal de la beauté, de la liîrne vraie^ modèle idéal de la beauté, liiine vraie non traditionnelle, qui s'évanouit presque avec l'hoiume de génie, qui forme peadant un temps Tesprit, le caractère, le goût des ouvrages d'un peuple, d'un siècle, d'une école; modèle idéal de la lieauté, ligne vraie, dont rbomme de génie aura la notion plus ou moins rigoureuse, selon le climat, le gouvernement, les lois, les circonstances qui Tauront vu naître ; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, qui se corrompt, qui se perd et qui ne se retrouverait peut-être parfaitement chez un peuple que par le retour à l'état de barbarie; car c'est la seule condition où les horaiiu s, convaincus de leur ignorance, puissent se résoudre à la iL'idour du tâtonnement.

Il y a des gens qui parlent sans cesse de l'imitation de la nature, et qui croient de bonne foi qu il y a une belle nature subsistante; qu'elle est^ qu*onlavoit quand on veut, et qu'il n y a qu'à la copier. Si vous leur disiez que c'est un être tout à fait idéal, ils ouvriraient de grands yeux ou ils vous tiraient au nez. — Je demanderai à un de ces artistes : Si vous aviez choisi pour modèle la plus belle femme que vous connussiez, el <\ue vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous ses charmes, croiriez-vous avoir représenté la beauté? Si vous me répondez qu'oui, le dernier de vos élèves vous démentira, et vous dira que vous avez fait un portrait. — Mais

4Si PHILOSOPHES nu IVIU" SIECLE.

VOUS n'oseriez pas nVassurer^ depuis le nioujorit où vous prîtes le pinceau jusqu'à ce jour, de vous être assujetti à l'imitalion rigoureuse d'un cheveu. Vous y avez ajouté^ von m aves supprimé^ sans quoi vous n'eussiez point fait une image première, une copie de la vérité, mais un portraiiouuiie ' copie de copie, fpavxoca|MiT«c oùx éXifi%\aiÇf le fmtùme ei non la chose t et vous D*auriez été qu'au troisiènie rang, puisqu'eotre la vérité et votre ouvrage il y aurait eu ia vérité ou le pmtotype, son fantôme subsistant qui vous sert de modèle, et te copie que vous laites de celte ombre mal terminée de ce fantôme. Votre ligne n'eut pas été la véritable li^^ne, la ligne de beauté, la ligne idéale, mais une ligne quelconque iUérée, défoiuiee,portrailique, individuelle; et l^bidias aurait dit de vous : TptTOçeaxi àîco t^; xaÀYi; y^vaixo^xai dLkrfigioiç,Vous riétesqu'au tromémerang après la belle femme et la beauté; et il auiiiit dit vrai. ^ Le céièlire Garrick disait au chevalier de Ghasteifaix : Quelque sensible que la nature ait pu vou» former^ a vous ne joues que d'après vous»mème, ou la nature subsistante la plus parfiiile que vou» connaissiez, vous ne seres que médiocre. — Médiocre! et pourquoi cela? — Cest qu il y a pour vous, pour moi, pour le spectateur, tel homme idéal possible qui, dans la position duiuice, serait bien autrement ailecté que nous. Voilà l'être imaginaire que vous devez prendre pour niudcle. Mus lortemenl vous l'aurez conçu, \)\u< M\m serez grand, rare, merveilleux et sublime. — Vous n'êtes donc jamais vous? — Je m'en garde hiên. Ni moi, monsieur le clicvalier, ni rien que je connaisse précisément autour de uaéL Lorsque je m'ai rache entrailles, lorsque je pousse des erb inhumains, ce ne sont pas mes entrailles, ce ne sont pas mes cris, ce sont les entrailles, les cris d*un autre que j*ai conçu et qui n*existe pas. Or, il ii] d, mon ami, aucune espèce de puëtc à qui la leçon de Garrick ne convienne. Son propos bicB réiléchi, bien approfondi, couiiciU ie sem/idus a nalurd et h tertius ab ideà de Pialou, ie germe et ia preuve de tout ce que j'ai dit. •

Cet homme, dont parle Diderot^ supérieurement

propre a toutes les fonctions de la vie et parvenu à ràge du plus entier développement sans en avoir exercé aucune, cet homme est abstrait, idéal, et ne

i>lOEftOT«

peut être figuré : nous no comprenons la vie que manifestée ; elle ne nous est sensible que sous qudqu'une de ses formes, dans quelqu'un de ses actes. Le problème pour kl slatuairi' (3st donc de choisir parmi les conditions humaines celles qui laissent le mieux paraître Thomme idéal, celles qui laissent le mieux deviner, sous une fonction particulière de la vie, la puissance éminente propre à tonte fonction. Ainsi Tont compris les anciens. Parcourez les beaux ouvrages qu'ils nous ont laissés : les formes sont diverses, mais à trâvers chacune dé ces formes le type idéal rayoïme; de l'une à l'autre, c'est un autre corps humain, mais c est toujours le corps humain.

Voici la plénitude parfaite de la vie physique, sans que rien la trouble, ni travail physique, ni travail intellectuel, ni agitation morale; Tâme est noyée dans une douce ivresse : c'est Bacchus au repos. Que l'âme se dégage du corps, qu'elle prenne sa place et agisse pour se foire reconnaiire : c'est l'Apollon du Belvédère ; le mouvement plus i apide du coi*ps, la fière intelligence de cette tète le disent. Au contraire, que i'àme soit '.'touflee ])ar la matière, que la puissance physique domine, la physionomie s'annule, les muscles, les veines se prononcent : c'est le Discobole, l'Hercule Famèse, le Gladiateur mourant, la force physique en acte, reposée (m (l(»faillante. Voulez-vous la force sans l'eliort, achevée, iiuinortalisée, divinisée? l'Hercule Famèse cède à un Hercule plus beau eiîcore, au Torse fameux. C'est bien ici ie héros : sa puissante poitrine, que le travail a sillonnée, l'atteste ; mais les veines ont disparu, et la vie immortelle circule égale dans les membres du dieu. Et après l'Hercule et l' Apollon, il y a place poui le -Jupiiei' Olympien : au-dessus de la force qui fatigue et de la force

436 PBIL0S0PBE8 DU IVlll' SIÂCU.

qui agit sans fatiguer, est la puissance sûre d'ellemême, la puissance incomparal)le, celle qui se pas* sède pleinement» celle qui réside dans le front du dieu assis et immobile.

Voici Vénus, la Vénus de Médicis, la femme dans sa plus universelle fonction. Cesse-t-elle d'être uniquement cela pour prendre d'autres qualités, elle devient la Diane chasseresse, l'Amazone, Thétis, la nymphe de Milo, ou la matrone romaine; la sculptur-e donne à la Vénus des formes plus légères ou plus mâles, substitue à la pudeur la grâce ou la fierté.

Enfin, après avoir rendu dans leur prédmon les formes réelles, un jom* la statuaire rêve, elle s'envole dans la vague région où flottent les formes indécises des deux sexes, et elle les mêle dans une couvre prodigieuse, l'Hermaphrodite : là, sur ce corps déjà incertain de la jeunesse, les contours de l'homme et de la femme se fondent dans la langueur voluptueuse d un adolescent efl'éminé.

Préoccupée de la beauté, la statuaire ne reproduit que les formes où cette beauté se rencontre, et quand elle exprime les sentiments qui agitent i homme, elle les arrête au degré que la beauté c/)mmande. £st-il une plus grande douleur que celle de Laocoon et de Mobé ? Laissez cette douleur maîtresse, elle va tordre, abattre, déformer le corps, et un artiste vulgaire ne manquerait pas de la déchaîner. Le sculpteur antique la réprime, et, jusque dans ces allreux tourments, l'âme parait, portant avec elle la mesure^ ^ n*est qu'à l'homme. Je me trompe peut-être, mais Agésandre et Praxitèle, quand ils sculptaient le Laocoon et Niobé, n'avaient pas pour but de retracer la souflrance et de nous émouvoir, ils visaient plus haut. On avait montré la beauté paisible, librement ré-

paiidue dans le corps humain, il restait à la montrer luttante et triomphante, pour en imprimer un sentimeot plus vif. 0 profondeur de T art antique! Homère . va nous apprendre quelle était Hélène. H introduit cette femme funeste aux Troyens dans rassemblée des vieillards; à sa vue leur colère tombe. Us selè* vent en disant : Qu'elle est belle !

Voilà le triomphe de la beauté et aussi le triomphe de l'art. Ainsi le sculpteur grec, amant de la forme, la met aux prises avec F extrême douleur; la forme l'emporte : elle vainc la douleur sur le marbre, la pitié dans notre àme, et ne nous laisse que Timpressien profonde de la toute-puissante beauté.

Limitée par le soin de l'art, la sculpture est aussi limitée dans ses ressources : elle est fatalement abstraite. Elle rend une fonction générale, la sensation générale de plaisir ou de douleur ; mais si elle veut raconter un trait, rendre une affection avec son objet précis, une sensation avec sa cause déterminée, la ligne ne lui suffit plus, elle appelle à son secours l'attribut ou le groupe, qui parlent pour elle et expliquent au spectateur ce qu'elle a laissé d'obscur; elle coni[>ose le groupe de Laocoon et de Niobé, pour spécifier la douleur physique ou morale, le groupe d*£rlectre et d'Oreste, de Silène et de Bacchus, pour exprimer la tendresse ; elle donne à chacune des neuf Muses son attribut distinctif ; ou enlm, si elle raconte, elle a pour interprète la légende populaire. Voilà la leçon que nous donnent les Grecs : ils savaient ce que la ligne peut et ne peut pas, et ils se sentaient assez riches pour avouer leur pauvreté. Il y a eu des sculpteurs qui se sont crus plus habiles que les anciens, et qui ont trouvé dans la ligne une étendue d'expression que ceux-ci ne lui avaient pas soupçonnée ; ils ont ri-

4?S PlULOSOfilfiS XViU* SIÈCLE

valisé avec la peinture et la parole. Par malheur! on lie gagne ricu a iorcer son génie, et la sculpture u a pas profité à ces exercices périlleux. Laissez-la comme les anciens nous ]*ont faite : ils s'y entendaient. KIIp est a^z puissante dans ses limites, pour ne pas tenter de les passer; ce qu elle dit, elle le dit d'une manière incomparable, mais si elle veut tout dire, elle tombe de la statuai re dans ï hiéroglyphe ; et cet homme avait raison : « Tout ce qui n'est pas de la sculpture est de la sculpterie. »

S'il y a des sculpteurs égarés, Diderot n eu portera pas la faute : il a admirablement compris cet art, et, quand on en parlera, voici comme il en faut parler :

I^a sévère grave et chaste sculpture choisit. Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d'un vase^ même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques : on voit en bas-relief des enfants qui folâtrent sur un bassin qui n

recevoir le sang humain ; mais c'est encore avec une stffte (le (Jii;iiilé qu'elle juue. Elle est sérieuse, mémo quand elle badine. Elleexaporo sans duule; ijeut-èlre mt'mc rexagéiali<'ii lui convient elle niieiiv qu'à la peinture. Le peintre ei k sculpteur sont deux poètes, mais celui-ci ne charge janiai?. La sculpture ne soutCi-e ni le iK>uiibn, ni le burlesque^ ni k plaisant, rarement même le comique. Le marbre ne rit pas. EUe s'enivre pourtant avec les faunes et les syl vains; elle a très-bonne grâce à aider les satyres à remettre le vîcqs Silène sur sa monture ou à soutenir les pas chancelants de * son disciple. Elle est voluptueuse^ mais jamais ordurîcre* Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recher* ché, de rare, d'e\(|nL^, qui m'annonce que son travail est long, pénible, diUicile, et que, s'il est permis de i>rendie le pinceau pour attacher à la toHe une idée frivole, qu'on jn^ut créer en un instant et effacer d'un souille, il n'en est pas ainsi du ciseau^ qui^ déposant la pensée de i'ariihte sur une m-

* baioude 17 Gô. Scuipturt.

tière dure, rebelle et d'une éternelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. Le crayon est plus libertin que le pinceau^ et le pinceau est plus libertin que le ciseau. La sculpture siuppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond^ plus de cette verve forte et tranquille en apparence^ plus dB ce feu couvert et caché qui bout au dedans. C'est une muse violente, niais silencieuse ci discrète.

Si la sculpture ne souffre point une idée commune^ elle ne souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère Incorrection de dessin, qu'on daignerait à peine apercevoir dans un tableau^ est impardonnable dans une statue. Le maniéré, toujours * insipide» Test beaucoup plus en marbre ou en bronxe qu'en couleur. Oh ! la chose ridicule qu'une statue maniérée !

Peinture. — Le peintre a d'ahord la lumière, cette

intelligence de rimivei's.' Qu'il la procli^^Mie on (ju'il l'amortisse, qu il la distribue unil'orniéiiient ou inégalement, il répand à son gré la joie et la douleur : il a dans son pinceau les Heures du Guide ou le Z>éluf/r (le Poussin, les Moissoèincurs ou les Pec/icurs de Léopoid Kobert; le soleil lui prête sa lumière triomphante, la lune sa lumière tempérée et douteuse, les objets enllamiués leur lumière mouvante et fantastique, selon qu'il veut rendre l'expansion de la vie, le vague et les délicatesses du sentiment, ou les terreurs du monde surnaturel, avec ses visions étranges. C'est une juste remarque de Diderot :

Toutes les ^ lumières artificielles^ en général^ celles des feux des lampes, des torches, des flambeaux, sombres et rougeàtres, liées avec les idées de nuit, de morts, de rcvenar.ls, de sorciers, de î^épulcres, de cimetières, de cavernes, de temples, de toiidjcaux, de scènes secrèles, de factions, de complots, de crimes, d'exécutions, d'enterrements, d'assassinats, portent avec elles de la tristesse. Elles sont incerldiues, ondulantes> et semblent pai* ces onduktions continues sur les vi-

' Observations sur la sculpture. ^ ^ Salon de 1765. Desbays.

440 PHILOSOPHIKS BU XVUr SiÀGLE.

sages^ annoncer l'inconstance des passions douces, et ajouter à l'expression des passions funestes :

Et voici encore notre fin artiste :

(larles Vanloo n*a pas craint de représenter les Grâces en plein soleil ; Diderot le reprend avec vivacité :

Ce n*e8t pas ainsi * que le poète les a vues, (Tétait au printemps. Q faisait un beau clair de lune. La verdure nouvelle couvrait les moutagnes. Les niisseaux murmuraient. On entendait» on voyait jaillir leurs eaux argentées. L*éclat de Tastre de la nuit ondulait à leur surface. Le lieu était solitaire et tranquille. C'était sur Therbe molle de la prairie» au voisinage d'une forêt^ qu^elles chantaient et qu'elles dansaient. Je (es vois, je les entends aussi. Que leurs chants sont doux! qu'elles sont belle?! que leurs chairs sont fermes î la lumière tendre de la lune adoucit encore la blancheur de leur pean.

Après la lumière, la couleur. Chaque couleur a son sens propre, que l'instinct vulgaire lui a judicieusement attaché. Ce n'est pas par hasard que la pourpre éclatante s^associe à l'éclat du pouvoir et de la justice; la blancheur, aisément ternie, à la candeur; le noir sombre, au sombre deuil. Il y a des couleurs qui provoquent TobU, d'autres qui le reposent, des couleurs qui se font voir, d'autres qui s'effacent ; et aussi tout ce qui provoque ou repose l'esprit, qualités douces ou fortes, humbles ou brillantes, elles le rendent

Outre le sens que lui donne la vivacité de son impression sur l'œil, la couleur en a un autre : elle exprime l'état intérieur du corps et de l'âme, la vie et la mort et les mille accidents de la vie. Chaque passion a sa couleur sur la ligure humaine : la colère, la boute, l'envie, i'eliroi, etc. ; et selon qu elle est dis-

1 Salon de 176S. Caries Vanloo

tribuée, elle marque la lièvre intestine ou le calme profond. On l'avait dit avant Diderot, et il le répète : « La plus belle couleur qu'il y ait au monde est cette rougeur aimable dont Tinnocence, la jeunesse, la santé, la modestie et la pudeur colorent les joues d'une jeune fille. »

Heureux le coloriste, s'il a le sentiment de Tharmonie : il sait marier les couleurs, charmer l'œil par. cet accord ou le réveiller par de piquants contrastes. S'il entend ce que lui dit chaque ton de la lumière, chaque nuance de la couleur, sa toile s'anime : il y répand la douceur ou la force, la joie, la tristesse, la terreur ; s'il a observé la figure humaine, s'il a su lire sur ce iuuu\aiil tableau, et y reconnaître la trace du travail secret de l'organisation ou de l'âme, alors sa langue s'enrichit et se passionne, elle raconte la sctoe intérieure, le calme qui la remplit ou les émotions qui la bouleversent.

Diderot est enthousiaste du grand coloriste, il le décrit avec feu :

Sa palette * est l'image du chaos. C'est dans ce chaos qu*it

trempe son pinceau, et il en tire Tœuvre de la création, el les oiseaux et les nuances dont leur plumage est teint, et les fleurs et leur velouté, et les arbi es et leurs différentes verdures, et 1 azur du ciel et la vapeur des eaux qui le ternit, et les aniaiaux, et les loni^s poils et les taches vai'iées de leur peau, et le feu dont leurs yeux élmcellent. — Mais c'est la chair qu'il est difficile de rendre : c'est ce blanc onctueux, égal, sans être ni paie ni mat, c'est ce mélange de rouge et de bleu qui transpire imperceptiblement; c'est le sang, la vie qui font le désespoir du coloriste. Et ce qui achève de le rendre fou, c'est la vicissitude de cette chair^ c'est qu'elle s'anime et qu'elle se flétrit d'un clin d'oeil à l'autre^ c'est que tandis que TœÛ de l'artiste est attadié à k toile et que son pinceau s'oc^

I Ëssai sur la peinture.

PHILOSOPHES DU XYUl* SIÈCLE.

ciipe à me rendre, je passe^ et que^ lorsqu^il retourne la tète^ 0 ne me retrouve plus. Les fruits^ les fleurs changent sous le regard attentif de la Tour et de Bachelier. Quel supplice n*est donc pas pour eux le visage de l'homme^ cette toile qui s'agite, se meut, s'étend, se détend, se colore, se ternit, selon la mul^ titude infinie des alternatiTes de ce souffle léger et mobile qu*on appelle Tâme. Mille peintres sont morts et mille peintres mour^ ront sans avoir senti la chair.

Aussi, lorsque dans un tableau, la vérité des lumières se • joint à celle de la couU ui;, tout est pardonné, du moins dans le premier instant, liicorrection de dessin, manque d'expression, pauvreté de caractère, vice d'ordonnance, ou oublie tout; on demeure extasié, surpris, enchaîné, enchanté.

C'est le dessin qui donne la l'orme aux êtres; c'est la couleur qui leur donne la v'p. — On ne manque pas d'excellents dessuialeurs ; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature : cent froids logiciens pour un grand orateur; dix iziands orateurs pour un poêle sublime. Un grand intérêt lait éciore subiiement un homme éloquent; quoi qu'en dise Helvélius, on ne ferait pas dix bons vers, même sous peine de mort.

Nous retrouvons dans la peintiu'e la ligue de la sculpture, mais dans de nouvelles conditions. Ici la

loi expresse n*est plus la beauté, mais la conséquence dans les lignes :

ï.a iiaUue ne l'ait rien d'incorrect. Toute forme, belle ou laide, a sa cause, et, de tous les êtres qui existent, il n'y en a pas un qui ue soit comme il doit être. Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. Les paupières se sont rapetissées; celles d'en haut ont entraîné leô sourcils, celles d'en bas les joues et la lèvre supérieure, etc. At»pe(ez la nature, présentez-lui ce cou, ces épaules, cette gorge, et la nature dira : Cela, c'est le cou, ce sont les épaules, c'est la gorgo d'une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. Un bossu est bossu de la tête aux pieds. Nous disons d'un homme qui passe dans la rue, qu'il est mal lait. Oui, selon nos pauvres règles; mais scion la nature c'est autre chose. Nous disons d'une statue, qu'elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d'après nos pauvres règles; mais selon la nature? Si^ sur

HIDIKOT*

rextréniité du pied de. la Vénus de Mcdicis, la nature, évoquée de rechef, se ciiargeait d'achever la figure, vous seriez peutêtre surpris de ne voir naître sous ses crayoDS que quelque monstre hideux ejt ctntrefait. Mais si une chose me surprenait, moi, c'est qu*il en arrivât autrement. Une figure humaine est un système trop composé, pour que las suites d*une inconséquence insenâble dans son principe^ n'eussent pas jeté la production de l'art la plus parfaite à mille lieues de l'œuvre dé la nature.

L'objet de la sculpture est Texactitude des proportions; il sullit à la peinture de reproduire « un système de diilormités bien liées et bien nécessaires. »

Le peintre doit aussi connaître et retracer la vérité

des expressions, fallût-il encore déroger à la beauté :

L'expression est l'image d'un sentiment. Dans chaque partie du monde, chaque contrée; dans une môme contrée, chaque province; dans une province, cliaqiie ville,* dans une ville chaque tamille ; dans une famille, cliaijue individu; dans un individu, chaque instant a sa physionomie, son expression. L'homme entre en colère, il est attentif, il est curieux, il

. aime^ il hait, il méprise^ il dédaigne^ il admire, et chacun des mouvements de son âme vient se peindre sur son vidage en caractères clairs, évidents, auxquels nous ne nous méprenons jamais. Le sauvage n*a pas la même expression que Thomme civilisé ; et dans la société, chaque ordre de citoyens a son

. caractère et son expression ; l'artisan, le noble, le roturier, rhomme de lettres, Tecclésiastique, le magistrat, le militaire* Parmi les artisans il y a des habitudes de corps, des physionomies do boutiques et d'ateliers. L'expression est aussi différente sous les différents gouvernements; on n'a point le môme air dans la république, sous la monarchie et sous le despotisme. Une grande imagination de peintre est un recueil iuioiense de toutes les expiebisions.

Que main tenant ce personnage beau ou laid d expression et de forme se meuve, il y a :

Une conspiration générale des mouvements, conspiration qui se sent, qui se voit, qui s*étend cl serpenté de la tète w i

PHlLOSOPlifiS DU XVlll* SIÈCLE

pied?. Qu'une femme laisse tomber ?a lète en devant, tousses membres obéissent à ce poids; qu elle la relève et la tienne droite, même obéissance du reste de la machine. Voulezvous peindre une partie d'un objets lirfhez de supposer toute la figure transparente et de placer votre œil au rentre; de là vous observerez tout le jeu extérieur de la maciiine; vous verrez comment certaines parties du corps s'étendent, tandis que d'autres se raccourcissent ; comme celles-là s'atlaissent tandis que celle-ci se gonfléot; et. perpétuellement occupés d*un ensemble et d'uo tout^ vous réussirez à montrer dans la partie de l'objet que votre dessin présente^ toute la correspondance convenable avec celle qu'on ne voit pas.

Introduisez dans le tableau plusieurs personnages, il y aura une conspiration de tous ces personnages : chacun, selon ce qu il est, recevra pour sa part et rendra Timpression commune. Si vous voulez savoir ce que c'est que ce consentement, regardez les œuvres de Poussin, regardez YArcadie.

Pour les oisifs, à moins que le contraste'n'en soit sublime, cas rare, je n*en veux point. Encore lorsque ce contraste est sublime, la scène change, et Toisif devient le sujet principal.

Lors donc qu*on prend le pinceau, il fàudrait. ce semble, avoir quelque idée forte^ ingénieuse, délicate ou piquante, et se proposer quelque eflet, quelque impression.

Diderot jugeait bien certains artistes :

Si leurs tableaux sont muets, c'est qu'ils ne se sont pas dit un mot.

£t le sculpteur le Moine, pauvre dans les grandes macUines :

il a beau se frapper le front, il n*y a personne.

Voilà Tartiste, tel que le veut notre philosophe, et il le forme à sa manière. Il dit au peintre de la nature :

Va consulter ^ la nature; habile les champs avec elle; va voir le soleil se lever et se coucher; promène-toi dans la prairie autour des troupeaux; vois les herbes briiiaiiUs des gouttes de rosée; vois le brouillard s'étendre, rougir le disque du soleil, puiî^, en s abaissant, découvrir les monlacnes, le haut des clochers» le faite des maisons et la scène entière, et Tois l'orage se former, éclater et finir. La nature ! la nature ! quelle différence entre celui qui Ta vue ches elle et celui qui oe Ta vue qu*en visite chez son voisin.

L'artiste qui veut peindre rhomme, il l'envoie devant l'homme, et il est charmant dans sa colère

contre le moflèle et le niaître de grâces, contre trait ce qui détruit le mouvement réel, cet encbaîneruent si précieux des parties qui se commandent et s'obéisr sent réciproquement les unes aux autres , tout ce qui écarte l'animal des actions simples, réelles de la nature, pour y substituer des attitudes de convention :

Toutes ces posiUcns ' académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement imitées par un pauvre diable, et toujours par le même pauvre diable, gagé pour venir trois iois la semaine se déshabiller et se faire mannequiner par un professeur^ qu'ont-elles de commun avec les portraits et les actions de la nature? Qu'ont de commun rhomme qui tire de Teau dans le puits de votre cour et celui qui, n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action avec ses deux bras en haut sur Testrade de Técole? Qu*a de commun celui qui fait semblant de se mourir là avec celui qui expire dans son lit ou qu*on assomme dans la rue? Qu*a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour? Cet homme qui implore, qui prie, qui réfléchit, qui s'évanouit à (lisLiétion, qu'a-t-il de commun avec le paysan étendu de Utigue sur la terre, avci' le philosophe qui modilc au coin de son feu, avec rhomme ëtûutlë qui s'évanouit dans la foule? Kien^ mon ami, rien.

Cependant k vérité de nature s'oublie; l'imagination se

* Salon 4e 1765. Loutherbourg. — Salon de 1767. la Grenée. s Essai sur lapeintiure.

Digitizod by G<.jv.' .ic

i46 PHILOSOPHES m XVill* SIfiCLB.

remplit d'actl0ng, de posi(i<»iis et de liLiure» iaus.-es, apprêléee^, ridinilf^s et froides. Elles y sont enimagasiriéos: t lh s n*«'n sortiniîil plus que pour aller s'attacher sur la toile, h uile- \vs fois que rarlisle prend i ;i ses crayons oxi son pinct an, ces maussades lantôine? se réveilleront, se présenteront à lui; il ne pourra s'en distraire ; et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser. J'ai connu un jeune homme plein de goût, qui, avant de jeter le moindre trait «ur sa toile, se mettait à genoux et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle*

Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèves que je trouvais sur le chemin du LouTre avec leur portefeuille sous le bras : Mes amis, combien ^ a-t-il que vous dessines là ? Deux ans. — Eh bien, c*est plus qu'il ne faut. Laissez-moi cette boutique demmiére. Allez-vous-en aux Chartreux, et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. G*est aujourd'hui veille de grande fête : allez à la paroisse; rôdez autour des confessionnaux, et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain, allez à la guinguette, et vous verrez Taction vraie de Thomme en colère. Cherchez les scènes publiques ; soyez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons; et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Tenez, regardez vos deux ca^ld^ade^ qui disputent; voyez coiiiiiie c'est la dispute même qui dispose à leur insu de la position de leurs membres. t^vaminez-Ies bien, et vous aurez pitié de la leçon de votre insipide professeur, et de l'imitation de volro insi[)ide modèle, yue je vous plains, nies amis, s'il faut qu'un jour vous mettiez à la place de toutes les faussetés que vous avez apprises, la simplicité et la vérité de le Sueur 1 Ei il le faudra bien, si vous voulez être quelque chose.

Et maintenant au maître de grâces, à Marcel. Il lui donne, par un tour original, T Antinous à mar-

celiser :

Si Marcel rencontrait un homme placé comme i'Antinoiis, lui portant une main sous le menton et l'autre sur les épaules : Ail(»ns donc, grand tiadais, lui dirait-il, est-ce qu'on se tient coumie cela? Puis lui repoussant les genoux avec les siens, et le relevant pai'-desi>ous les bras, il ajouterait ; Ou diiait que

vous êtes de cire^ et que vous allez fondre. Allons, nigaud , tendez-moi ce jarret ; dcployez-moi cette figure, ce nez un peu au vent Et quand il en aurait fait le plus insipide petitmaître, il commencerait à lui sourire, et à s*applaudir de son ouvrage*

11 (nul que la peinture connaisse son essence, et qu elle n'aÛle pas se perdre dans la statuaire. La statuaire provoque Tadmiration et ne reproduit que la beauté; la peinture provoque l'émotion et reproduit la vérité. Dans le choix d'un personnage isolé, tandis que la sculpture le prend pour la perfection de ses formes» et arrête l'expression où la beauté cesse, la peinture le prend pour F impression qu'il doit produire, et sacrilie, au besoin, la beauté physique à cette impressiou. Dans un groupe de sculpture, la beauté des lignes dans chaque personnage et dans l'ensemble est le principal : Faction la met en œuvre, l'introduit et s y subordonne; dans les scènes que la peinture représente, chaque personnage est pour l'eu^ semble, concourt pour une part à l'impression générale, revêt la forme et l'expression nécessaire à Tellet de tout; la laideur est-elle utile à cet objet, elle est admise parce qu'elle est la laideur.

Toutes les fois donc que dans une scène, dans une action représentée sur la toile, un personnage détourne l'attention sur la beauté de ses formes, il lait statue dans un tableau. Voyez le serment des Horaces : l'auteur nous invite a contemplei' une grande action, l'héroïsme qui sauva Rome; il nous expose trois beaux corps de jeunesse dans l'attitude où ils brillent : statuaire; nous nous attendions à être émus, nous avons été trompés. Voici uije scène dramatique : un géiiéral, un empereur qui distribue les drapeaux à ses soldats { nous sommes prôts à parta^^

448 l'UlLOSOPUES DU XVUr SIÈCLE.

ger l'enthousiasme universel ; mais que fait donc sur le premier plan ce soldat aux formes magnifiques, dans une attitude théâtrale ? il se fait voir, et il doqs refroidit. Poussin eût froncé le sourcil, et Teût durement renvoyé à son rang. Une statue colorée n'est pas de la peinture ; un groupe porté sur la toile n est pas un tableau. Sans doute le peintre peut renonce à une partie de sa puissance et tenter de rendre uniquement sur la toile la beauté de la lumière ou de la couleur ou des lignes; mais alors il faut qu'il le dise franchement et qu'on voie bien que c'est là tout son sujet, que ce soit bonnement un effet de soleil ou une odalisque couchée.

La peinture est autrement vaste que la sculpture: elle a le monde entier des corps et des âmes, toute la variété de la vie et du oceur humain. Après cela, que l'artiste soit selon sa vocation, antique ou mod^e, qu'il soit touché surtout par la foinie ou par la pas- ^sion qu'elle traduit. Mais ce serait mieux s'il était antique et moderne à la fois, si à la pureté des lignes il * joignait Témotion, le sentiment simple et vrai. Tel fut autreiois notre le Sueur, telle est aussi, de nos jours, l'aimable artiste qui a peint un enfant au bras des Sœurs de charité.

Musique, — La vie intérieure c'est., sur la scène mobile de l'âme, la succession et le combat des sentiments divers, qui par là s'ai&iblissent ou se fortifient et s'exaspèrent. Or, tous les sentiments de l'àme ont leur mode : ils sont mâles ou efféminés ; ils ont leur ton : ils sont graves ou éclatants; ils ont leur mouvement : lent ou pressé, saccadé ou uniforme. Et il y a un élément matériel, qui se meut de tous les mouvements, qui est éclatant ou grave, mâle ou efiéminé, le son ; un art de le mettre en œuvre, la axu«

mDi»<)T«

sique. Elle saisit le mode, le ton, le rhythme de chaque passion, en y appliquant le mode, le ton et le rhythme correspondant des sons qu'elle fait se suo céder, elle exprime, dans son langage matériel les choses immatérielles, amour, haine, plaisir, dou-, leur, efiroi, et le mélange de tous ces sentiments, lu vie.

Voilà la puissance du son abstrait ; mais le son réel sort d'un objet déterminé et en relient la nature. DiiFérent dans différeiits corps, et dans le même corps qui change, il maï que leur constitution interne, distingue Tor, Taisent, le cuivre, le bronze, le bois, etc., est sourd, rauqne, clair, retentissant; et, dans les êtres animés, dans l'homme le plus parfait Centre eux, il marque les âges de la vie et les variations de l'organisme : il est le timbre de Tbomme et de la femme, le timbre de l'enfance, de la jeunesse, de la maturité, de la vieillesse, le timbre de la maladie et de la santé ; puissant, délicat, frais, pur, plein, ferme, cassé, voilé, vibrant, avec les mille nuances de toutes ces qualités, il exprime et les états du corps et les sentiments de Tàme qui y correspondent»

Lorsque l'âge est arrivé et qu'il nous a apporté les soins sévères de la vie et la vérité sur le monde, si par hasard, au milieu de quelque grave préoccupation, nous entendons raisonner le timbre frais de l'aimable jeunesse, il nous frappe, nous remue jusqu'au fond de Tàme; il y réveille nos belles années, nos espérances, nos illusions, nos pi^emiëres affections, si ferventes ; nous sommes suspendus au son insouciant qui s'envole, notre oreille le suit tandis qu'il s'éloigne, et s'attache à ses derniers échos ; mais il s'éteint et du même coup s'éteint dans notre cœur la flamme un instant ranimée.

450 PHILOSOPHES HO XVUt* UtOX.

Déjà te son exprime une foale de choses de Tàme, mais ifMlirectement, par analogie, par allusion, ])Our

ctiiisi duc; voici que Tmiie elle-inème s exprime directement : pressée par la passion, elle crie, et ce cri, c'est la passion même ; Fart s'en saisit et il en fait f accent. L'accent, ce sont les inflexions du cri, c'est le cri sauvage devenu humain , se tempérant pour se varier, pour ménager sa puissance, s imposant la mesure pour convenir à un être doué de la raison,

qui n'est que mesure. Oui, raniinal crie, rhoinme a raccent, parce que seul il est raisomiable. iiien de plus puissant que le cri : il fait tressaillir, il boule^ verse, il déchfre; c'est lui qui, caché sous l'accent, nous remue avec iiiie force irrésistible. Celui qui possède l'accent ^rai de chaque passion et qui sait le rendte, celui-là fsût de nous ce qu'il veut : il commande en maître ànotre cœur, il lesoulève, ilFapaise, il le tire en tous sens. Celui qui n'a pas ces dons-là peut avoir tous les autres au plus haut degré, et charmer par eux; c'est un oiseau, ce n'est pas un homme; il manque chez lui le souM iaiii élément, la passion, et l'on dit bien : il n'a pas d'àme.

Déjà la musique est assez puissante ; eh bien 1 elle l'est encore davantage, par un autre secret qui en fait «le plus violent' des beaux arts. «L'àme s'imprime dans le corps et Fagite de tous ses mouvements : abattue, elle l'abat, relevée, elle le relève ; paralysée parla crainte, elle le paralyse, animée par l'audace, elle le pousse et le préci])ile: le cœur s'épcuiouit ou se resserre, le sang court ou se glace dans les veines, la poitrine est oppressée ou se dilate. Le flux et le reflux de la mer ne sont pas plus constants, et nous connais-

* Lettre sur les aveugles, nouT. add.

sons tous, à tout âge, ce» signes iofailiîbles des agitations de Fàme. Peu d'hommes lisent dans leur

conscience, ou ils ne veulent pas s'avouer ce qu'ils y lisent; mais le corps parle à tous clairement, et tel qui volontiers nierait qu il a peur, est contraint par le tremblement de ses membres de conveoir qu'il a peur.

Ces mouvements sont contagieux, et contagieux aussi le sentiment qu'ils expriment. Nous ne pouvons

voir un houuue agité extérieurement, ses membres, son \ isage remués par une passion, sans partager son • agitation extérieure et sans entrer dans sa passion. Combien plus, si, au lieu de ce trouble superficiel, nous saisissons le trouble des organes intérieurs de la vie, si nous sentons le cœur d'une pauvre créature battre en désordre , ou sa respiration convulsive» Combien plus enfin, et quelle ne serait pas notre émotion s'il nous était donné de pénétrer dans ses entrailles, et de ressentir les profonds ébranlements que les grandes secousses de l'âme leur impriment.

Or la musique lait cela, liile a et elle donne tous les mouvements passionnés qui agitent le corps jusque dans son centre; aussi, si elle fi'appe juste, rien ne lui résiste : elle subjugue, elle irrite, elle apaise, elle charme, elle tourmente, elle nous ouvre le ciel ou Tenfei', nous énerve ou nous souille le com*age, déchaîne dans notre sein les tempêtes ou les endort, et y verse riiiu monie. Elle exprime la gaieté et la . tristesse avec toutes leurs nuances, depuis le rire de Rossini jusqu'aux marches funèbres de Ikethoven et de Chopin ; elle exprime l'amour et la hauie, et combien de sortes d'amour? le pur et le terrestre, le mélancolique et l'impétueux; elle est guerrière s'il y a quelque chose de guerrier dans la Marseillaise^ dans

PHILOSOPHES DL XYli^ SIÈCLE.

le Chant du Départ^ dans la Conjuration de Gieiliauine Tell, dans ces chants qui font les révolutions et gagnent les batailles ; elle est religieuse et variée comme les cultes : elle est le chant catholique, le choral de Luther, l'hymne anabaptiste; vaste comine la religion même, elle dit les angoisses, les terreurs, les prières, la confiance de Tàme devant Diea dans les Sept Paroles de Haydn, dans le Stahat de Pergolèse, dans le Requiem de Mozart; elle triomphe dans le fameux psaume de Marcello ; elle mêle le sentiment religieux aux guerres de secte et de liberté dans la Bériikliction des Poignards et le célèbre chœur de iu4as Machabée; infernale dans la fin de Don Jwm et des parties de Robert; spirituelle et moqueuse, autant que Beaumarchais, dans le Barbier de Séville; morale comme une page de Xénophon ou de saint Augustin, comme la fable d'Hercule entre la Vertu et la Volupté, ou la scène du Figui'er des Confessioïis, dans la symphonie en ut mineur. Foutenelle disait bien k une sonate insipide : « Sonate, que me veuxtu? » Mais, que voulait aux auditeurs la symphonie de Beethoven, lorsque, à un instant, une salle entière, électrisée, se^ levait d'un même mouvement? Ce qu elle leur voulait, la plupart n'auraient pu le dire, mais ils avaient senti passer quelque chose de grand, ils saluaient ce qu'ils avaient salué tant de fois sur les théâtres, dans les livres, dans le monde, et aussi dans eux-mêmes : après les longs et douloureux combats contre les forces rebelles de Tàme, le triomphe de la vertu ; ils se dressaient pour combattre et triompher avec elle.

Elle exprime aussi la nature, s(rit qu'elle en imite les bruits, soit qu'elle nous en rappelle les secrètes impressions. Elle est champêti-e dans la Symphonie

pastorale^ elle nous fait entendi*e les mugissements de la tempête, les danses des bergers, le coucou^ la caille, le rossignol ; puis, par la inollesse de sa cadence, par la grâce naïve de ses mélodies^ par ses * douces bamonies» elle nous promène dans les prairies et nous berce sur l'eau. Voici la poésie des* forêts: les chasses qui les éveillent, la mer , eilleuse population, formidable ou gracieuse que leurs ombres renferment : Euryanthe, Freyschutz, Oberon. Qu<m plus! la niystérieuse et solennelle impression que suscite en nous la grande voix de la nature ou son vaste silence, ce vague, ce mélancolique sentiment de Tinfini où, dans la stupeur des sens, la pensée se recueille, se perd et grandit, ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n*a jamais entendu, un homme Ta su rendre par des sons matériels. Beethoven, le paieid de llousseau par le sentiment, son maîtie par la simplicité sublime de la parole, Beethoven, c'est Tunion de la nature et de l'esprit célébrée dans une grande âme.

£t Haydn? 11 est à part. Ce n'est pas un de ces esprits exclusifs et'singuliers, qui, possédés d'une pas-

' sion, l'imposent à tous les objets, et les tordent, pour ainsi dire, par une merveilleuse vigueur, de ceux qui ne rendent qu'un son, mais original et puissant; lui, il reçoit et rend inaltérées toutes les impressions ; il est le retentissement naïf des choses, l'écho de la création, l'éveil de l'âme aux premiers jours, la pure source qui réfléchit la pure lumière ; il est naïf, simple, facile, primitif : il n'est pas telle ou telle nature, il est la nature.

Diderot n'a connu qu'un petit nombre des personnages et des œuvres dont nous avons parlé; mais il nous pardonnerait de l'avoir abandonné un instant :

454 FuaosopQEs ou xTia' siècle*

il s'entendait en musique, il a écrit le Neveu de Ra^ meau.

Danse. — Art deg jardins. — ^La danse et rart des jardins sont des arts composés des autres arts. La

danse a la ligne et le rhythme; l'art des jardins la ligne. La condition générale de la danse est Télégance du dessin et du mouvement; la danse de fantaisie la poursuit uniquement, et la danse de caractère la uiodiiie selon les diverses passions.

Diderot n'a dit qu'un mot de Fart des jardins; et en Ty reconnaît. Esprit vivant et libre, le spectacle de rinflexible régularité, de la contrainte, le gêne. Ën iait d'éducation il a pour maxime : ne pas trop élever; en fait de jardins : ne pas trop aligner, ne pas trop élaguer. U veut reconnaître la m»n de la nature. « Le saux âge * des lieux que la nature a plantés, est d'un sublime que la u)ain des hommes rend joli quand elle y touche. » 11 y a du vrai dans sa pen* sée; mais enfin un jardin n'est pas une forêt, pas plus qu'un temple n'est une caverne d'un rocher, c'est cBMvre de la main des hommes ; et il l'a compris parfaitement dans sa description de Mai'ly. Sans cesse le dessinateur de jardins doit se souvenir qu'il a affaire à quelque chose de vivant, et, tandis que l'architecte fait vivre les pierres, il serait curieux qu'il dût pétrifier les arbres. Il travaille de concert avec la nature : celle-ci apporte la liberté, lui, il apporte, au nom de l'art, l'harmonie. Une fois les parts faites ainsi justement, le reste est une chose de convenance entre difice et le jardin qui en dépend et le continue. Cette convenance est admirable dans le parc de Versailles et du Petit-Trianon. Là, la droite et le c^ide, les

' Lettre à Mile Voland, 23 août 1759. — 23 sept. 1762.

DIDEKOT. 455

grandes lignes, les hautes et sombres voûtes, les

lointaines perspectives, les lnjuièi es larges et crues, les vastes eaux doruiantes; ici la courbe seule avec tous sescaprices, les lignes gracieuses, les perspec- . tives coupées, des échappées de vue, des accidents, des surprises, les petits lacs, les petits ruisseaux, qui coulent et munnurent mollement, des écbi^pées de lumière pour colorer des paysages à la Watteau. Et; les deux jardius, de caractère si opposé, sont des merveilles.

Eloquence. — C'est aussi uu art. On lui mfuse sou* vent ce titre, parce qu'elle se propose, non de produire le beau, niais d'opérer la croyance. On aurait raison, si elle ne voulait que convaincre : elle serait alors qudque chose comme la dialectique, mais elle veut persuader, et* persuade par la beauté. Elle se sert de la parole pour agir sur l'àiae, pour lui donner une forte impression des choses, pour y exciter de puissants mouvements. Après que le dialecticien a cornposé sa matière et oi-douué ses preuves, l'oiaieur vient : il aiume ces pensées mortes et leur donne la voix et le geste qui commandent au dedans de nous; il fait naître dans notre cœur le courage, la fierté, la pitié, Thumilité, le mépris, la haine, etc., soit qu'il s y insinue ou y entre d'autorité, soit qu'il le rem^ plisse d'une seide passion, ou qu'il le tourmente par des passions contraires. Les choses parlent, mais la plupart des hommes ne les entendent pas, ou confuséi^àent; l'éloquence entend leur langage et le rend dans son énergie. Devant le cercueil de Louis XIV, l'orateur chrétien dit ces mots : a Dieu seul e.-^L grand » ; c'est aussi ce que disaient le spectacle et le cercueil muet du roî« c'est le sentiment confus qui touchait les spectateurs; l'orateur n'a iait qu'interpréter les cho-

456 PHILOSOPHES 0U XTllI* SIÈCLE.

ses aux hommes et les hommes à eux-^mèmes, poiù*

les liuinilier. î)e là son impuissauce, quand les choses parlent trop haut.

L'éloquence n'est pas la poésie. La poé^e est dé^ intéressée et se contente de Tadmiration que le beau excite, l'éloquence a toujours sa lin, qui est l'action. Virgile peint la llenommée, pour peindre ; quand Homère peint les Prières, dans le discours dePhoenix à Achille, c'est pour désarmer Achille. L'éloquence qui s amuse aux charmes de la poésie, s'oublie et s'arrête en chemin; Téloquence n'est pas un feu qui brille, * c'est un feu qui brûle.

A dire vrai, elle n'est que l'art de persuader. Quand on ajoute de persuader le bien, et qu'on demande à l'orateur lui-même d'être un homme de bien, on dit simplement les conditions auxquelles elle reste ce qu'elle est. L'orateur doit toujours paraître homme de bien ; s'il ne l'est pas, il est besoin qu'il le joue, et ici l'artifice ne vaudra pas le naturel : il aura beau faire, à une oreille exercée le ton sera faux. Puis, quand on se propose de persuader le mal, on s'adresse aux basses parties de l'âme, qu'on irrite par le désir. L'orateur puise plus haut ses inspirations : rauie émue devant la vérité et la vertu qu'il aime, et qu'il voudrait faire aimer par toute la teire, il trouve des accents inconnus de cette langue mâle et touchante qui force les cœurs.

Poésie, — La poésie c'est, par excellence, l'idéal. Le poète observe les hommes : dans la confusion de leurs actes et de leur^ paroles, quelques paroles, quelques actes saillants lui révèlent un sentiment caché; il saisit ces traits de la passion, en achève l'image, et retrouve dans son esprit la passion idéale, partout présente, partout défigurée, partout effacée

dans la réalité ; il en retrouve les vrais mouvements,

les vrais accents, et la place ensuite dans une action où ces mouvements» ces actions prendront toute leur énergie. Cette action elle-même est idéale. Les diverses scènes de la vie font chacune (juelque impression d une certaine nature, mais dans ces scènes il y a des événements indifférents ou qui contrarient Timpression générale ; le poète les retranche, et conçoit une scène plus expressive que celle-là, telle qu'une même émotion sorte de tous les accidents. Cette passion idéale dans une action idéale, c'est la tragédie, la comédie; Tépopéen'est que Fidéa] sur un grand tWâtre, un moment de la vie d'un peuple, de Thumanité; la fable, un petit drame; la poésie lyrique, une impression idéalisée de Tâme, soit qu emportée par Tenthousiasme ou recueillie dans un sentiment triste, elle devienne le dithyrambe ou l'élégie.

L'homme ne comprend que ce qui est général, abstrait : il rapporte toutes choses particulières à des classes et a, des lois ; mais il ne sent que ce qui est individuel, réel ; il comprend et il sent à la fois, il est complètement satisfait , quand il rencontre un être vivant dans lequel éclate avec énergie un sentiment général. Le poète lui donne cette jouissance-là, il personuilie les instincts. Le Cid est Fhonneur, Phèdre Tamour dévorant. Tartuffe l'hypocrisie, Alceste la misanthropie; ce sont, comme dit Voltaire, les passions pailantes ; et désormais, la passion ne fait qu'un avec ces jpersonnages, le monde ne la connaît plus que sous ces traits, ne l'appelle plus que de ce nom. On ue dit pas, dans la loi ce de 1 impression, c'est un avare, c'est un hypocrite, mais c'est un Harpagon, c'est un Tartuffe.

Ces êtres à part ont une langue à part ; la nature I. 26

458 PHILOSOPUES DU XVIir S1£CL£.

plus forte veut de plus Torts accents. Ce qui est sensible surtout dans la tragédie* Ces grands fantômes ne peuvent s'exprimer comme l'un de nous, et Diderot a raison : en ce sens, le \ rai ne serait que le couimun. Ils seraient ridicules dans le monde, et nous misérables sur la scène. Le comédien, qui sent cette convenance, sort de luî-niênie, se revêt de ce personnage fantastique, et exagérant son attitude, son geste, sa physionomie, son cri, pour traduire la passion exagérée, se grandissant par son artifice, rend sensible aux spectateurs les hautes proportions de ces êtres plus grands qae nature. Mais laissons ' parler Diderot.

« Il y a ' trois modèles, l'iibnnne de la nature, l'homme du poète, l' homme de l'acteur. Ceim de la nature est moins grand que celui du poète, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Le dernier monte sur les épaules du précédent, et se renferme dans un grand mannequin d'osier, dont il est Fâme; il meut ce mannecpiîn (l'une manière ellVa^ante, même pour le poète qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, ainsi que les enfants s'épouvantent les uns les autres, en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tète en s agitant, et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. »

Connue on voit, le secret delà poésie n*est pas nouveau ; c'est le secret de la sculpture, de la peinture, de la miisique : l'idéal découvert dans la création divine, reîidu daiis une création humaine. Cest là le fond de tous les arts.

* Paradoxe sur le comédien. Y. OUervaUons sur uae l)rochure intitulée Garnck, etc.

La poésie a sa langne. Cette langae a d*abord la

couleur, qui est Timage. Sans image il n'y a pas plus de langue poctiquo que de ])einture sans couleurs. Dans la foule des caractères d'un objet, j'en saisis un dominant^ j'oublie le reste; ce caractère me rappelle Tobjet delà nature où 51 est pour ainsi dire seul, où il se rencontre au plus haut degré, et je uoujuie la première chose (lu. nom de celle-ci : je 1* idéalise. L'homme courageux devient un lion, l'homme féroce un tigre, l'orgueilleux un cùdie clans le ])ays des cèdres, un chêne dans le pays des chênes; Tincousistance de la vie humaine, une ombre ou le rêve d'une ombre ; le temps un fleuve ; les générations humaines, les feuilles des arbres d'automne ; Tàge de l'homme, jeunesse, maturité, vieillesse, les saisons de la terre : printemps, été, automne, hiver; par un emprunt, tantôt au monde matériel, tantôt au monde de Tàme, comme (|iiciiul on appelle orgueil cet instrument qui lève la tête; toujours saisissant des analogies frappantes, toujours l'impression exagérée, l'objet le plus faible marqué du signe du plus i'ort et l'idéal montré.

Le monde des corps et des âmes, œuvre d'une même pensée, est un ; les éléments du tout et de chaque partie, à l'infini, sont liés par dos sympathies secrètes; les phénomènes divei-s iniionibrables qui composent sa vie obéissent à une même loi; une harmonie suprême régit la création, une immense analogie la pénètre, insensil)le [)our les (\>prits grossiers ou distraits, sensible pom* les esprits attentifs et délicats, qui reçoivent la vive impression des choses, puis, étendant cette impression parles impressions analogues que celle-là réveille, se dilatent dans une jouissance délicieuse^ Selon qu'ils ont le

4M PHILOSOPHES W XVIII* SltCUK

sens du vrai ou le sens da beau, ce sont les savants ou les poètes.

La langue a la couleur; elle a aussi la ligne. Uidée travaille à se faire un corps. Ce sont d'abord quelques faibles linéaments, quelques traits grossiers; puis, d'ébauche en ébauche, elle prend une forme distincte, et atteint enfin la forme parfaite où elle paraît dans sa pure et pleine énergie. C'est vraiment un corps vivant, créé par un principe invisible. La ligne du style a le caractère de l'esprit, le grand caractère d'un grand esprit; elle est comme l'attitude, comme la démarche de l'âme : fiëre et impérieuse ou flexible et gracieuse, la ligne de Corneille ou de Racine.

Avec la couleur et la ligne, la langue a rharmonie, l'harmonie des sons qui plaît à Toreille et l'harmonie ^ imitative, écho des bruits de la nature :

... L^essieu crie et se rompt...

Pour qui sont ces serpeoU qui sifflent sur vos têtes?

Elle possède une harmonie plus profonde : elle frappe l'oreille comme elle veut frapper l'esprit, avertit la raison par le sens; elle a le ihythme. Qu'est-ce donc que le rhy thme ?

G*e8t' un choix particulier d'expressions; c'est une certaine distribution de syllabes longues ou brèves, dures ou douces^ sourdes ou aigres, légères ou pesantes^ lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aui idées qu'on a et dont on est fortement occupe ; aux sensations qu*on ressent et qu'on veut exciter; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents; aux passions qu'on éprouve et au cri animal qu elles arracheraient à la nature; au cciractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre ; — c'est Timagc même de Tàme rendue par les inflexions de la voix^ les nuances suc-

* Salon da 176T, Loutheibourg.

cesBires, les passages» les toDS d*uii discours accéléré ralenti» édalant» ëtoiiffé» tetnpérë en eent manières diTerses* — Sans la facilité de trouYcr ce cliant» cette espèce de ransique^ on n*ëcrit ni en vers ni en prose ; je doute même qu*on parle bien. Sans l*habitade de la saisir on de la rendre» on ne sait pas iire^ et qui est-ce qui sait Hre? Partout où cette musique se fait entendre, elle est d'un chaitne si puissant, qu'elle entraîne, et le musicien qui compose au sacrifice du terme propre, et l'homme sensible qui écoute a roubli de ce saciitice. C'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours nouvelle. Ce n'est pas à l'oreille seulement, c'est à 1 ànie, d où elle est émanée» que la véritable barmonie s'adresse.

Ecoutez les poètes :

Soupire, étend les bras, ferme roBll et sfendort.

Autant des immortels leç coursiers intrépides

En frauchisBent d'on sant

Née braehia hngo-

Margine ierrarum porrexerai Ampkitrite*

Cette distribution des syllabes longues et brèves, des voyelles et des consonnes, des mots dans la

phrase, constitue, selon Diderot, autant d'emblèmes déliés % d'hiéroglyphes subtils, qui peignent la pensée : le poète les trouve, l'homme de goût les sent. Dans le vers d'Ovide,

Quelle image! quels bras ! quels prodigieux mouvements ! quâle terrible étendue! quelle figure ! Ce porrexerat ne finit point. Tous s^écrient sur le vers de Boileau : Que cela est

beau ! Mais celui qui s'assure du nombre des syllabes par ses doigts semira-t-il combien il est heui^eux pour un poëte qui a le soupir à peindre, d'avoir dans sa langue un mol dont la première syllabe est sourde, la seconde tenue et la dei'nicre muette ! On lit étend ks bras, mais on ne soupçonne guère la longueur et la lassitude des bras d*ôlre représentés dans ce uKUiosyllabe pluriel; ces bras étendus retombent si douce-

• LtHn an Im flonHi et nmato. — Sthm de ITCT, nenoo.

46t PHILOSOPHES DU XVIII^ SIÈCLE.

ment le preimer hémutkhe da xm, que personne ne s'en aperçoit, non plus que du montement subit de la pan- ^ pièrc dans ferme VûbU, et du passage imperceptible de la veille au sommeil dans la chute du second hémistiche ferm Vml et smdort.

Il faut lire dans Diderot Tanalyse des vers où Virgile racontela mort d'Ëuryale ; du morceau de l'Iliade où Jupiter confirme à Thétis la promesse qu'il lui a faite, et de cet autre passage où Huiuère décrit la Renommée; cela est exquis.

SK tout ce qu'on vient de dire est vrai, la langue

delà poésie possède à la fois, j)ai- ])rivilége, riiaiinonie^ la couleur et la ligne, concenu e en elle seule les ressources de tous les autres arts*

Etendue des divers arts. ^ Et c'est ici le lieu de comparer l'étendue de la poésie avec l'étendue des autres arts« L'architecture est solitaire et immobile;

. la statuaire, solitaire encore, exprime déjà le mouvement; seulement c'est le mouvement inmiobiiisé, un instant éternel de la vie. Avec la peinture, nous entrons plus avant dans la vie : ses personnages sont groupés; l'action et la réaction des uns sur les autres circule sur la toile, et le mouvement unique qu'elle exprime retrace, au gré du peintre, celui qui précède et annonce celui qui va suivre. La musique est plus vivante encore : elle se meut dans le temps, elle rend la succession des phénomènes de la nature et de Tàme* Enfin, la poésie est sans limites, dispose sou* verainement du temps et de l'espace, du réel et dn possible ; dit ce qui était avant que fût le monde, ce qui est au-dessus et ce qui sera par delà ; évoque, anime à volonlc des personnages sans uoijilji e; dans

. un seul personnage, montre toute une génération, et dans une pensée^ le poids du passé et de l'avenir;

UiDËROI.

elle est la vie. Bien entendu que des fmntiëres entre

les divers arts ne sont ])oiiU, dans la réalité, aussi exactes. Comme les règnes de la nature, les règnes de Fart se rapprochent et se continuent par des inter- Diédiaires : rarcliitecture s'approche delà sculpture par les constructions vivantes du style chrétien ; la sculpture de. la peinture, par le groupe et le basrelief; la peinture de la,inusique, par les scènes drar matiques, où la succession des mouvements est feruiement indiquée ; la musique de la poésie ))ar la symphonie^ qui est un monde en action. Hais, pour distinguer les choses^ il faut absolument les prendre dans la rigueur de leur délinition, daiis Km type le plus haut, le plus fort et aussi le plus exciusii*

Les différents arts se distinguent encore par la variété des impressions dont ils disposent en un même instant.

La vie est diverse, mêlée en un moment, de toutes sortes d'événements, de toutes sortes d'impressions,

qui se contrarient et s'affaiblissiMii. i/art, d'ordinaire, choisit les impressions de uiùuic sens, qui frappent miiformément Tesprit, et néglige les autres. Mds parfois se rencontrent dans la vie des contrastes d'une force singulière, qui donnent à Tâme des coups contraires et la jettent hors d'elle-même; l'art les saisit encore. Au défaut des événements et des hommes, la nature est là, qui partage ou heurte nos sentiments : elle est sensible comme nous, elle a de nous la gai té, le sourire, la sérénité, la mélancolie, l'agitation. Forage ; aussi nous voulons qu elle partage nos affections, nous voulons qu'elle brille sur notre bonheur, qu elle se voile pour nos douleurs; et, conforme ou contraire à nos émotions, elle les comble ou les exaspère. Beaux jours du printemps, vous êtes la

Digitizod by G<.jv.' .ic

464 PHILOSOPHES DU XVlil* SIÂGLB.

joie^ le révâl de l'espérance au fond des âmes ; vous

êtes la tristesse aiiière, le souvenir des morts bienaimés^ lorsque tout renaît dans la natui^e^ et qu eux seuls ne renaissent pas.

L'architecture ne conn;jitt point ce contraste ; la sculptuie semble quelquefois s'y essayer dans le groupe, mais sa vue est ailleurs, son contraste est entre la dureté du marbre et la mollesse de la vie, entre la doulêur et la beauté ; la peinture en use plus largement : ce lui est même un écueil, l'écueil du procédé, qui est à la hauteur de tous les génies; dans la musique, il est sublime ou intolérable, rare par conséquent. Le plus souvent elle donne une seule impression, et T accompagnement prend la couleur du chant; parfois l'accompagnement contraste, et de cette opposition, maniée par un maître, naissent des ellets merveilleux. Tandis qu'un refrain de danse sort du palais, Alceste pleure la vie ; sur un accompagnement sourdement agité, Oreste chante le calme qui rentre dans son cœur. « Il ment, il a tué sa juère, » disait Gluck; il ment, dit l'accompagnenient moqueur, lorsque don Juan chante, sous la fenêtre d'Ëlvire, une romance amoureuse. Qui n'a pas reçu le choc de ces contrastes, qui n'a pas entendu ces deux scènes d' Alceste et ^Iphigénieen Tauridef ne connaît pas ce que peut la musique. Shakespeare a créé de ces contrastes frappants quand il lui a plu : dans Roméo et Juliette^ à la scène où Juliette s'empoisonne, tandis que dans la salle voisine on se réjouit, et à la fameuse scène du tombeau, où la mort et Tamour luttent si cruellement ; daus Hamlet^ à la scène des fossoyeurs, à la mort d'Ophélia, pai tout avec une force souveraine. Quand il lui a plu aussi, il a enfoncé dans rftme du spectateur une même impres-

viratOT.

non, comme dans ce sombre drame de Maeèeih^ où

jamais il ne fait jour. Depuis que Shakespeare est rentré chez nous en honneur, on a prétendu lui voier son secret, et notre jeunesse littéraire a joué aux cou* trastes. Cependant le grand art en est sobre, et se r6> jouit aux haniioiiH s de l'àme et de l'univers; c'est par elles que commence, par elles que Unit notre merveilleux poète George Sand, depuis le roman orageux SIndiana qui s'ouvre par une triste soirée d'hiver, au bruit de la pluie glacée sur les vitres, jusqu'au Chmnpi^ où se rencontrent la nature engourdie d'automne, et l'àme engourdie aussi, à la vie sourde, len» tement développée du paysan.

Harmonie. — L'artiste rencontre dans la nature une langue toute faite, et y observe une harmonie nécessaire ; il respecte cette harmonie et se sert de cette langue pour exprimer la vie, ses mouvements, les troubles de la scène intérieure, les combats des passions; cela est bien, mais il y a mieux encore : il peut rendre sensible la paix même des passions, le calme profond de l'àme; il fait dire à cette langue humaine et matérielle ces choses divines, insaisissar bles : la sagesse, la béatitude, la vertu.

Qui de nous n'a parfois échappé aux agitations de la vie? 11 est des moments où, seuls devant la nature, par un jour serein, rharmonie, qui de toutes parts nous environne, entre insensiblement dans notre cœur, y apaise les orages, adoucit les regrets, élève les pensées et les désirs, nous réconcilie avec nousmêmes dans le dessein d'une nouvelle existence. Qui a éprouvé ce charme bienfaisant, sait combien il l'a regretté, combien ce spectacle décolore les spectacles du monde, avec leurs scènes changeantes et agitées. U est aussi des moments où nous venras d'accomplir

460 raiLOSOPHIS M WUV SIÈCLE.

quelque grftnd sacrifice ; reffort a cessé, m sentiment

délicieux repose alors notre âme : la mâle conscience de notre force morale, et la douceur d auuer. Ën paix avec nous-mêmes, avec toute la création, nous goûtons une joie à faire pâlir toutes les autres joies. Qui a connu ce moment, Ta voulu éternel.

Harmonie I beauté de Tunivers vivant des coips et des esprits, c'est toi qui es la vérité, le bonheur suprême. Hors de toi il n'y a que mensonge, ou plaisir passager, ou longue peine. Tu enchantes le savant qui t*a entrevue, tu combles le cœur de Thomme vertueux, dans F âme qui aime tu es l'ainour, et c'est toi qu'adorent, loin de la foule, les plus grands d'entre les grands artistes, nos maîtres étemels.

La sculpture, la statuaire antique se recueille dans rixléal, pour y contempler les nobles attitudes de râaie, empreintes sur la forme visible, l'immortelle beauté de l'homme ; dédaigneuse des émotions faciles, du consentement des sens et des surprises de la pitié, elle provoque l'admiration, elle s'adresse à l'esprit, à la raison même, et lui parle une langue trop forte pour les mollesses du cœui* et que les sens n'entendent pas.

Raphaël sort de cette école : le sentiment antique

de l'harmonie se retrouve en lui, étendu par le christianisme; c'est Praxitèle touché par la grâce. 11 choisit dans la nature l'être le plus excellent, l'homme, et dans l'homme le divin ; il laisse les autres peintres retracer la laideur morale ou quelque trait accidentel de quelque vertu particuUère, effort momentané, et fait voir ce que les yeux ne vdent pas , la beauté même de l'àme, la beauté constante et universelle, la pureté morale, la chaste tendresse; il exprime iioii pas la puissance humaine, non pas un travail de

mD£BOT.

cette puissance, ni enfin le mouvement tumultueux^ de toutes ces puissances à la lois, mais leur inexprimable accord; parmi les agitations et les bruits de la vie, il médite, il contemple, dans le ravissement, la câline et silencieuse hai^monie, il tente iièremeut de nous toucher sans le drame des passions, de nous émouvoir par l'image même de la paix intérieure, et il y réussit, il nous emporte avec lui dans son monde céleste : il est le peintie du Parnasse ^ de ï École d'Athènes^ de la Théologie ^ des Vierges et de la

Tramfuj ara l ion .

Parmi les musiciens il y a une place réservée pouf Moiiart, la place de Raphaël parmi les peintres. Comme lui il adore l'harmonie, il a de lui le mouvement idéal, dexquise pm*eté, que Tesprit sent avec amoun 11 déroute un peu roreille sensuelle des Italiens, il ne tente pas les rudes et dramatiques efforts de Gluck; la muse qui l'inspire, trop fière pour l'aire appel à la volupté physique, trop réservée pour ad^ mettre les mouvements violents, relève ^ tempère toutes les émotions par l'émotion sereine de la beauté ; son nom est la Grâce.

Elle habitait Tâme de Sophocle, lorsr|ij'il créait son Antigène, de charme immoiLcl; elle visitait llousscau, lorsqu après les orages des premières années,- Julie, devenue madame de Wolmar, répandait par^ tout la paix autour d'elle et jusque dans le cœur de son ancien amant; elle a letracé l'eniance de Paul et Virginie ; elle suivait Jeanne d'Arc dans les batailles, dans la prison , et eUe est apparue à T historien de la sainte fille ' ; ellarouchée par la violence de l'ait contemporain, eUe vient de reparaître au milieu de

> M. MicheleL

468 pHiLOBoniEB mi XTor nicuL

nous, rappelée par une femme, par ce grand artisle

(jui, après tant d'autres créations énergiques, nous a donné ces fraiclies créations : Andréa Constœio, Fadêtie^ Jeanne, et ce chef-d'œuvre, la Mare au diable.

L'art, qui exprime, est beau ; s'il exprime la beauté, il est beau une seconde fois, et joint à sa force la force de la beauté ; et Fart suprême est celui qai exprime la beauté suprême, l'ineilable harmonie.

Poésie et prose. — L'art, sous diverses conditions, est prose ou poésie. Ceux qui, pénétrés d'un sentiment ou (l'uiie idée, veulent uniquement les rendre dans leui* force, dans leur vérité, et y parviennent, sont les maîtres de la prose« La prose est la forme exacte que se créent à elles-mêmes nos pensées. Elles trouvent la ligne, le rbytbme et la coulem* du style (jui leur conviennent exactement C'est le vêtement ample ou étroit, éclatant ou sombre, flottant ou relevé, que nous nous laisons, suivant nos humeurs, et qui marque les différents caractères des individus, professions et des peuples. C'est la marche, lente ou rapide, uniforme ou capricieuse, ou se montre, à notre insu, notre nature.

La poésie aussi cherche la ligne, le rhythme, la cuiileur propres aux choses quelle exprime : elle prend tous les caractères des pensées qu'elle rend; mais, tandis que la prose poursuit uniquement cela, elle a une autre vue. Avant que l'homme invente cette harmonie intelligente, qui répond à ses sentiments, et n'en est, pour ainsi dire, que Técbo, il y a une autre harmonie, indéterminée, absolue, un certain accord de lignes, comuie les lignes des cliaînes de montagnes et des fleuves ; de couleurs, connue les couleurs de Taurore ou du couchant, du printemps

DlDfiROT.

OU de rautomne ; de sons, comme les murmures des eaux et les chants des oiseaux : un accord qui plait à nos sens. Si l'un de nous a été touché de ce charme, il ne peut plus l'oublier, et veut le retrouver partout. Si la vérité de l'expressioa ne ie contente pas» lorsque ce premier attrait y manque ; s'il parle une langue qui plaise à la fois aux sens et à Tesprit; si cette langue n'est que la vaste harmonie naturelle se façonnant à la variété des objets, comme la lumière se colore suivant les corps qu'elle touche, comme l'eau prend la forme du vase où elle tombe, celui-là est maître de poésie. Ici encore la pensée se fait son vêtement, mais elle le taille dans une riche étoile ; on retrouve encore Fallure de Thomme, mais au lieu de la marche, c'est la danse artistique, la marche pliée à certaines règles de beauté :

Mais tout dort, et l'armée, et les venu, et Repique*

Kt îîi rame inntile

Fatiguait vainement une nier immobile.

Cet éclat emprunté,

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

La poésie compose son charme de tous les charmes épars dans la nature : elle emprunte à Tarc^en-ciel ses teintes, à la fleur son coloris, au ciel et aux eaux leur transparence, à l'oiseau la ligne de son vol, à la création mouvante ses harmonies ; elle est comme le petit chien du pèlerin, que Diderot se rappelle, qui, chaque fois qu'il secoue la patte, en fait tomber des perles ; c'est la grande magicienne, lapuissante enchanteresse, qui métamorphose tout ce qu'elle touche. La prose rompt Tenchantement et rend aux choses leur être. Tout ce qui voile l.i splendeur naturelle de la forme, pour faire pai aitre la pensée, est prose ; tout ce qui'

Toile cette pensée psur les splendeurs de l'art est

poésie. Poésie : la langue de Racine, do Uiibens, de Rossiui^ rardiiiecture ioaieime et conatiùentie> et par excellence, la sculpture aptique. Prose : les pyrar nûdes, une colonne brisée ^ Tar^tecture cbrétiènne^ le Milon du Pujel dojit une reine disait : Le pau\re bomaief çoxume il souiVrel la vie de saiut Bruno de Sueur ; les chants catholiques, le Dks irœ^ les dis^ çîonnances, qui maltraitent Toreille, pour redresser Tesprit ; bien des scènes de Gluck; et, dans les cérémonies funèbres, ces ancUes pulsations de Torguei cri étoufié, vain et terrible effort d'une âme qui se débat dans s;i ju ibuu, piose enliu la langue de Bossue t et de Pascal.

La prose contente pleinement la raison , mais elle ^ne contente pas la fantaisie , qui veut autre chose. La poésie est le luxe de la nature, la fleur du monde : à cdté de l'aigle, le paon, à côté' de l'homme, la femme, parmi les épis de blé, lé bluet et le pavot.

Et la prose n*est ni plus ni moins que la poésie, quand elle est tout ce qu'elle peut et doit être ; elle est elle-même, une langue à part pour des choses à

part. Voltaire a j aison ; u la poésie dit j)iub et juieux que la prose, » pourvu qu il ajoute ; dans les sujets qui admettent la poésie. Mais il y a des sujets qui ne r admettent pas. Imaginez-vous les sermons, les orai^ sons funèbres chrétiennes en vers; imaginez-vous Pascal tournant en vers ses pensées ? 11 y a àm^ la vie des l'encontres si sévères, qu'il serait honteux d'y uièler le moindre souvenir des plaisirs sensibles : une mère quia perdu son enfant ne se pare point, et ne va point au spectacle ; et nous tous, quand nous v^nonf d'éprouver une perte de cette sorte, nous /éc$^t9Q^

, PIDBAOT. H..

dans la piété de notre douleur,.les pofites, les arU^te^

chéris, et nous cherchons quelqu'un de ces livres, siiupiest $aus ovQQmmU saasi arl,, qui nous cntretienwat de nos chagrins, nous laissent tout entiers, à notre deuil, et ne prétendent pas, par des amusements, nous disputer à la persoinie absente; ainsi l'esprit se repliant sui' soi trouve de soleunels aspects, des pensées sévères qui repoussent les agréments àft l'art, et s'expriment elles-mêmes dans leur âpre beauté. Écoutez Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'eiTraie. j» 11 y a dajQS ces grands mots, dans le rhythme inexorable de ces syllabes Ion* gues, dans le prolongement des sons, enfin dans le liéimssement du mot qui termine, une énergie d e*presj^on et une beauté incomparable, ïoute poésie serait faible et petite auprès de cette prose.

L'art pour l'art. — L*art pour l'art : maxime équivoque dans sa concision sentencieuse. Que dit-elle véritablement? Ceci peut-être : Tart n'est au service ni de la religion, ni de la morale ; il est moral et reli*? gieux parce qu'il est beau; le moyen d'être parfaitement moral et religieux c'est de n'être pas artiste à demi; et, pour être artiste, il ne suffit pas d'avoir le sens commun. La maxime a raison. — Veut-on dire que, dans un grand nombre d' œuvres d'ai t excellent tes, Tobjet principal est la beauté ; que la pensée sert seulement à l'introduire? La maxime a raison encore. — Veut-on dire enfin que, dans certains arts, la forme se soutient pai elle-même, qu il y a des successions purement agréables de sons, une aimable harmonie des couleurs, en tant que couleurs, de l'art dans la bouquetière habile et dans le peintre de fleurs, des mouvements gracieux de simples lignes, de Tart dans les arabesques et certains pas de la danse? Une foi^

i72 PUILO^PUES DU XVia^ SIÈCLE.

encore la maxime a raisoa. — Mais si on enteiiciait que toujours la forme est tout, que le fond lui nuit;

qu'un artiste n'a pas besoin de penser et de sentir, qu'il a besoin de ne pas sentir et de ne pas penser, qu'il se paralyse quand il s'émeut, qu'il se gâte quand il s^entend; alors la maxime est étrange, et elle vaut seulement comme une protestation excessive contre les docteui*s secs, qui n'éprouvent pas le besoin de Tart, et contre les prêcheurs larmoyants, qui, parce qu'ils ont fait pleurer, s'imaginent qu'ils sont artistes.

L'art n'est point Fai tifice, il est l'instinct de la nature ou le relief de la vérité.

n V a des âmes heureusemeni douées, naturellement éloquentes et poétiques, chez qui toutes pensées et tous sentiments se tournent en grâce : instruments délicats qui résonnent au plus léger souffle ; l'aimable murmure vous berce ; on écouterait sans fin la voix merveilleuse, et on oublie ce qu'elle dit eo l'écoutant; comme ils disent quelquefois, ils chantent, et on sent qu'ils sont pris eux-mêmes à la douceur de leur chant. Leur maîtresse est la beauté, l'impression dominante qu'ils nous laissent, l'impression de la beauté, qui couvre celle de la vérité. IT autres, esprits austères, convaincus, ne sacrifient qu'à la vérité ; ils prétendent qu elle se montre seule, mais aussi dans toute sa force : c'est là la rhétorique de saint Augustin et de Bossuet :

Il y a ' ici un oïdi e à garder : la sagcs^!C marche devant, comme la maiUessc; l'cioqucuce s avance après ^ comme k suivante. £lie doit suivre sans être appelée; il faut qu*eUe lienne comme d'elle-mômc^ attirée par la gi'andeur des cho-

> Bossuet, sermon «ir la partile Ue Dieu. Saint AuguaUo» de Do^ trinfk christianaf IV.

MDSROT. 47.)

5es, pour servir d'interprète à la sagesse qui parle. Dans le désir qu'il a de gagner les dmes, le prédicateur évangélique ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin, qu il néglige quei((ues ornements de l'éloculion, quand il les rencontre en pasî^anl, et qu'il les voit comme fleurir devant lui par la foVce des bonnes pensées qui ie^ poussent, mais aussi n'afiocte- 1 il pas de s'en trop parer; et tout appareil lui est bon, pourvu qu'il soit un miroir où Jésus-Christ paraisse en sa vérité, un canal d'où sortent en leur pureté les eaux vives de son Évangile ; ou, s'il faut quelque chose de plus anin^é, un interprèle ûdèle qui n'altère, ni ne diStoume, ni ne mêle, ni n'affaiblisse sa sainte parole.

En fait d'éloquence, on peut croire saint Augustin et Bossuet ; et tout leur ai t consiste à estimer comme il le faut la vérité. Démosthënes l'entendait ainsL £t c'est la poétique d* Eschyle et de Lucrèce qui les fait, en de certains moments, incomparables. Chez tous ces hommes, ce sont les choses mêmes et les sentiments qui parlent; et la fierté, l'autorité, la grandem*, la force de ce langage confondent les richesses du langage humain. Ici la vérité et la beauté fout corps, paraissent égales, et, frappant d'mi même coup notre &me, nous procurent un contentement parfait . Nous avons maintenu que Fart est par lui-même moral; mais il ne s'ensuit pas qu'il puisse indiûél'emment prendre des sujets immoraux; il n'est pas vrai que Raphaël, illustrant TArétin , comme le fit son disciple, eût valu le Raphaël des Vierges. Ou ne sert pas deux maîtres à la fois, et deux maîtres aussi contraires que le C4>rps et Fesprit. Voyons, lequel voulez-vous contenter ? L'esprit ? C'est un maître difficile et jaloux : livrez-vous aux exercices qu'il aime, recueillez-vous, méditez l'&me, ses puissances, ses beautés, puis tout plein de ce que vous avez vu, faites-le dire au marbre, à la toile, au son, à la parole. Serviteur de l'ai^t, il vous récompensera comme seul

4ii pfluosopHBi bé iviir siÈai.

il récompense, il donnera à vos duvlrâged k gonfleur

et la durée. Au contraire, voulez-vous contenter le corps! U a y fmxi pomt taut de façoi^s; pajt^lezr-lui crûment, vous aurez bien , parié. £t après, phi9 crè^ ment encore ; et enfin, condnîsez-le à rorgie. Un jour

uiônie il s'y endormira; par une pente fatale on va de ^Ottcber à iiaudoum, de Baudouin à quelque malia^ teur subalterne qui cache sa main. Dans lalittérature^ c'est d'abord quelque œuvre pro\ ocante, délicate en- ' core : Tart que le sujet repousse, se sauve dans les détails ; puis il quitte ses séropules, s'énerve et meurt dans des débauches sans nom.

■ Diderot pensait ainsi : il recommande instamment, incessamment aux artistes de prendre^^ des sujets honhète«i; il dît* quelque part : uDeux qualités eîJ* sentielles à l'artiste, la morale et la perspective »; il outre même : « Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression ^une grande maxime, une leçon pour le spectateur. » tl se plaint de retrouver partout (( ces objets séduissmts qui contrarient rémotion de Fàme par le trouUe îqu'ils jettent dans

les sens » ; il a écrit ceci : « Je ne suis pas * un capucin ; j*a\ oue cependant que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités, si je pouvais hâter le moment où la peinture et la^ sculpture, plus décentes et plus morales, songeraient à concourir avec les autres beaux-^rts à inspirer la vertu et à épurer * les mœurs. » Il maltraite rudement Baudouin ; dans son enthousiasme de rhonuAteté, il irait juscjii'à briser telle statue antique daugei^euse pour les mcBursi il dit cette belle paride : « Quelle compensaticm '^ y

* ■ Eesft) sur la peinture.— ' Pensées détachées sur la peinture, ete, w » JIM. ^ *■ Ibid. » Moti de lTd7, Baadonte. •

Br-iAk entre un tal)leau, une statuci, si pariàite qu'on la suppose et la corruption d'an cœur innocent ? » Il

fait même sa confession naïve, et on peut Ten croire, du bien comate du mal, quand il paiie de lui :

Pour moi, qui ' suis au plus atieiitir sur mes pensées, mes paroles et mes actions, qui aime avec une précision, un scrupule, une pureté vraiment angéliqnes, qui ne permettrais pas ^un de mes soupir?, à un de mes regards de s'égarer; à qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience, legs que j'ai en* coi e amélioré par dos raffinements dont aucun mystique, soit on amour, soit en roliîion, ne s'est jamais avisé; jugez com-

n j ai dédaigné la tendresse courante I Je suis un vrai jan^ séniâte, et pis euoore.

Pourquoi faut-il que, trop souvent dans ses livreîîj hiî l'artiste délicat, lui rhonnête homme, il ait sacrifié aux dieux infâmes I

Sans'doute il s était dit, àToccasion, qu'il était boti tfhumilier la sainteté clirétieinie et de relever la nature, qu'il fallait plaire pour être lu, plaire pour faire passer la vérité^ qu'à' un public licencieux il fallait récrivaiii lil)re, et qu'on ne risquait i)as dereiïaroucher par certaines peintures de haut goût. Ainsi s'expliquent, un peu partout, dans ses ouvrages, des choses crues qui arrivent à l'improviste, comme & pou près chez tous ses contemporains. Mais que pour écrire certaines pages odieuses, il ait raisonné de sàng-froid, je ne ^admettrai jamais. Je le connais ^ Men î il n'est ]^as le mattre de son esprit, il sait d'où îl part, il ne sait pas où il arrivera; ses idées le mènent; une fois lancée, son imagination puissante s' é-* ehauflànt sans mesure, enfantera des monstres. Ce

n'est plus lui qui écrit, c'est la fantaisie effrénée; la séve abondante monte au cerveau et l'enivre. <^ue

■Uttlie à JfUt Vofemd, 34 sept. 1T67.

Digiii^uG

47S PHILOSOPOSS M XYlli* SIÉCUS. ^

cette ivresse donc, où la nature était complice, qu!aa retour de la raison, le9 pensées meilleurea soieat son

excuse et, is*il est possible, son pardon.

Puisque la njaxiuie ; l'art pour l'art, a été agitée pour faire révolution en littérature, je (dirai naïvement les merveilles qu elle y produirait. Je ne m* offense point si le principal objet de Rembrandt est la lumière; de Kubens, la couleur; de Sébastien Bach, les modulations et les accords ; souvent de Michel- Ange, la ligne du corps liuaiain, qu'il se plaît à tourmenter, poui' eu montrer tous les accidents. Lignes, sons, couleurs, sont éléments inanipciés, inintelligents, choses de la nature, éloignées de l'esprit, et qui n expriment la pensée que pai* allusion. Mais, dans la langue qui s'écrit et qui se parle, poursuivre uniquement, à tout prix, la forme, c'est enlever au mot son rapport direct avec Tàme, le réduire au son , et dégrader la paiole. La parole tient de trop près à l'esprit, et par cette alliance elle est trop haute pour se prêter à de semblables tours.

J'admire Xlabelais en ses iautaisies, sa forme étio* celante : ce sont jeux d'imagination, jeux de plume, jeux d'enfant; la langue française, comme Gargantua au berceau, essayait sa vigueur par des exercices prodigieux ; mais Rabelais parle aussi en homme, et aujourd'hui la langue est faite; il nous faut, à notre âge, d'autres exercices. Dieu merci ! la grâce est éter* . nelle : elle accompagne l'homme à tous les âges, ton* joui-s aimable, quand elle se montre, mais autre pour l'enfant, Tadolescent, l'hounne luùr, le vieillard, auti-e pour la femme et pour l'homme, toujours di^ crête, bienséante, en son lieu.

Nous proposons ces réflexions aux écrivains qui entendraient par la maxime ; l'art pour l'art, le style

pour le style. Belle chose que rharmonie, la ligne, la couleur du style dans llacine et dans Féuelou l Ëssayer de penser, de sentir comme eux, pour parler comme eux, louable entreprise; mais cette beauté est attachée à la pensée, fait corps avec elle, et il n'y a pas de procédé si délicat, de main si légère, qui puisse détacher du fond la forme, pour l'appliquer ensuite où il lui plaira, rj étendre ne parler qu en images, lorsque T image n'est pas la splendeur des choses, lorsqu'au lieu d'illuminer la pensée, elle éblouit, c est manquer de respect à la vérité, el trahir Vart.

Et c'est le trahir encore que de substituer à la grâce libre des mouvements que le sentiment donne au style, les mouvements bizarres que le goût novateur affectionne, ou les agréments flétris de la période académique.

Il n'est pas permis, quand on paile d'art, de mentionner ces tristes personuages qui, décidés à iaire de l'effet, mais n'ayant pas reçu le don des images neuves et fortes, s'en vont ramassant les images usées, rebut des gens de goût, et diapent iièrement un sol dans des haillons de pourpre.

Beauté. — En définitive, qu'est-ce que la beauté ? Là puissance; la beauté infmie, la puissance infinie; la beauté limitée, la puissance limitée ; beauté phymque, intellectuelle et morale : puissance physique, intellectuelle et morale ; beauté d'un orage, d'un incendie, d un champ de moisson, puissance qui produit ou détruit; beauté d'un système scientifique, d'une œuvre poétique, puissance de l'esprit qui retrouvé l'unité de la création ou crée k sou tom*; beauté île l'àme, puissance des grandes passions révoltées, ou force de Vàme hummne qui se possède et

L/iyiliz

4W PHILOSOPHES OU XVill' SIÈCLE.

9* étèvè au-dessus d'elle-même, virfm, force, c^mtnë disaient les anciens. Quand la puissance pafàlt dans son infinité, c'est le suUime; quand elle se limite, ét dftnîi cette limite,' se tneut librement , quand elle prend une forme, s'applique à une œuvre et qu'elle éclate sous cette forme, dans cette œuvre, c'est lé beau. La mer, les montagnes, l'option d'tm volcan, nne tempête, le qiMf moim)t du vieil Horace, le qm te F a dit d'Hermiune, le mot d'Auguste à Cinna, le èri d'Achille^ sont sublimes ': ce sont les forces de lar nature et de l'âme mises à nn dans leur suprême énergie : l'homme est beau, aussi Je lion, l'aigle, la lt)se, le fleuve, la prairie, belles tant de cMceptSons 4e tant d'artistes, la sagesse aussi et la vertu, la pui^ sance réglée et féconde, en un mot, la vie. ' ' ■' ^ Le sentiment de la forme n'est auti^ chose que le sentiment de la vie. La ligne, dans ses inflericfia, en^ exprime tous les accidents : elle est rapide ou lente, dégagée ou embarrassée, régulière ou irrégulière, paisible oa'tonrmentée, simple ou capricieuse, ^hum^ ble ou fière ; les diverses lignes se nouent avec force ou avec gr âce, finement ou grossièrement ; et dans cet artifice d'un beau corps on voit la vie à l'oeuvre,' on sent l'invisible puissance qm sè meut lîbrément dans la matière, une énergie qui se développe hardiment, et marche sans obstacle, une raison barmoniensé qui met tout en sa place, comme dans un corps dilTorme on sent une puissance empêchée, une énergie arrêtée que la matière surmonte, et comme une rai^ son obscurcie. L'attitude, le geste, la. physionomie mettent en jeu la perfection d'un corps, ils ne la font pas. Les mouvements du corps humain traduisent les mouvements de l'âme humaine; mais, avant d'être passionnée, la forme a son excellence propre, son es^

sehtielle beauté : la ligue traduit une autre âme, la ibrcé souveraine, la souveraine intelligence qui lui a

donné Texistence, a commandé à la matière informe <le se ranger dans cette noble .harmonie. Ce principe anime tous' les êtres animés, vit dans tous les ètre$ vivants, ici obscur, là éclatant, ôffiisqué par la matière ou rayonnant à travers ses ombres, partout pré- ^nt et sensible daiis la vanété ianombraîjile dea ibrijoaes^ Jl se joue ua matin dans la véronique des champri ; il médite l'ouvi age de ])l!isieurs siècles, un j^^e ; il travaille avec un art iniiui le scarabée sous l'herbe, l'oiseau^^oucbe daas le feuillage ; il ébaocbe rélépbant, la baleine gigantesque, et s'égare^dans les formes fantastiques qui peuplent le fond des mers» Jb rèleâ créatujt'es qui partdge;^ av€|c nous. T existence, et avec nou$ habiter le moude, Tartiste ne vous mér prise pas ; il vous ménage, humble fleur qui bordes le chemin, pauvre oiseau que lui envoie le froid ou la tempête; il respecte en vous la vie, la iorce secrète spn le soutient lui-*mènie quelques instants, le puî»-

sanl j)î'incipe qui, tour à tour, appelle à la lumière et replonge Uans la nuit les magiques légions des iorpies, et perpétue renchante;ment de runiver& J)^ jderot» dans un moment d'enthousiasme, ravi par la beauté de la nature, s'écrie : a Vous, mon ami, qui • connaissez/ si bien l' enthousiasme et son ivresse, dites-moi quelle est la main qui s était placée sur mon cœur? » Cette main, il la sent, il l'adore; qu'il ose donc la noniîner.

GùûL — On a vu plus haut que, pour Diderot, il y a un bon et un mauvais goût ; il reste à les définir.

* Salon de VeroeU.

460 puiLosorufië w xviir siècle.

Qu*est-ce donc ' que le goûl? Une iacilité acquise par des expériences j ^itérées, h saisir le viai ou le bon avec la circanslance qui le rend beau, et d'en être promptoniont et vivemeDl touché. Tous disent que le goût est antérieur à toutes les règles, peu savent le pourquoi. Le goût, le bon goût, est aussi vieux que le mon^, rhoamie et ikjetiu; les siècles ne Tont que peifectionnë.

L'école de goût où il enverrait le critique, est celle où on apprendrait à voir le. bien et à fermer les yeux sur le mal ; il adresse cette leçon au critique dédaigneux : « Tu remues ^ le sable d'un fleuve (féi roule des paillettes d'or, et tu reviens les mains planes de sable, et tu laisses les palllGttes; » enfin il le corrige par cette rude apostrophe : a La sotte occupation que cdle de nous empêcher sans cesse de prendre du plaisir, ou de nous faire rougir de celui que nous a\ oiis pris ; c'est celle du critique. » Quant à lui, il est bon, il ne demande qu à louer, il tâche de ne pas apercevoir les méchantes œuvres; iiials s il les aperçoit, blessé au vif, il entend au dedans de lui son goùt^ brutal qui crie : hors du salon 1 hors du salon I Exaspéré par les mauvais peintres, il invente pour leurs parents et pour leurs maîtres un nouveau supplice : « S'il y a * une autre vie, ils y seront certainement châtiés pour cela ; ils y seront condamnés à vdr ces tableaux, à les regarder sans cesse et à les trouver de plus en plus mauvais. » Le voici tout entier dans cette page :

Pour mol| qui ne retiens * d*ane composition musicak qu'un beau passage, qu'un trait de chant ou d'harmonie qui

* Pensées détacliées sur la peinture, etc.; du goût. — ^ Ibid.; de la critique. — ^ Salon de 1 7G5 ; Boucher. — < Salon de 1707 ; MiUst Francisque. * Salon de 1767, le Prince* '

si*a Ml MMOomr; d*oo oûvnge de litlénMure, fa^nae heth idée» gronde^ ooble^ profonde» tendre, fine, ddlicate ou forte et sublime, selon le genre et le sujet; d*un orateur, qu*un beau mouyement; d*mi historien, qu'un fait que je ne récite»

rais pas sans que mes yeux s'humectent et que ma voix s'entrecoupe; et qui oublie tout le reste, parce que je cherche moins des exemples à éviter que des modèles à suivre; parce que je jouis plus d'une belle ligne que je ne suis dëgoûté par deux mauvaises pages; que je ne lis que pour m'amuser ou aVinstruire ; que je rapporte tout à la perfection de mon cœur et de mon esprit; et que, soit que je paiie, réfléchisse, Use^ écrite on agisse, mon but unique est de devenir meiUeur,.

£t 1 dans un auUe endroit ;

J aime a louer ; je suis heureux quand j'admire, je ne demandais pas mieux que d*être heureux et d admirer.

Voltaire et Diderot sont les deux critiques du siècle : ils se partagent le grand goût, mais ils ont chacun un côté du goût. L'instinct de Voltaire est blessé de toute laideur , riii^tinct de Diderot charmé de toute beauté ; 1 un est Fironie, 1 autre T enthousiasme. II va sans dire que Bidei^ot sait blâmer et V<dtaire louer en maître; mais nature les fit pour une autre œuvre, qu ils font plus volontiers et en perfection. Didarot avait le sentiment de cette différence, quand il disait : «j'aime les fanatiques », et qu'il appelait Voltaire « le grand renverseur de piédestaux. »

Il ne faut trop se lier, pour le jugement particu* lier, ni à l'un ni à l'autre. Montesquieu, peu content de ropiniou de Voltaire sur X Esprit des /o/s, écrivait ^ à fabbé de Guasco : a Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour m'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait, après quoi il appi ou\ c ou critique ce qu'il a fait. » Diderot dit un jour, en louant beau-

« Grimro, 1*69, ii, 341. — » J7S7. Letlre 67.— ^ Grtooi, »vi, 147.

Diyiiizeo

481 PHiiosopinB' wB-mir siicLi*

eonp un maûnficrit qu'on lui afiût confié ; a Qiie et qall y avait surtout de beau dans cet ouvrage étaat

ce qui n'y était point, maïs qu'il dirait à l'auteur d'y iuetlre la p^emiài'e Ibis qu'il le verrait» n .

S'il trouvait une chose belie^ rien ne rempêcbait de Ift trouver belle; son goût dominait ses préventions* Lui, si peu chrétien, il osait, en plein dix-huitième alècle* approuver hautement le choix des sujets chrétiens, et réfutait avec hauteur la prétention de Webb, que les sujets * tirés des livres saints ou du martyrologe ne peuvent jamais fournir un beau tajbleau. S'il ne comprenait pas touîe ràrchitècturè chrétienne, il la louait du moins d'étendre**^ l'espace au dedans par la hauteur de ses voûtes et la légèreté de ses colon- •ifes. Enfin, il écrivait^ dans aacaiàeiif :

Ces absurdes rigoristes ^ ne connaissent pas TefiTet des cër^

montes eïtérieures sur le peuple; ils n*ont jamais vu notit

adoration sur la croix au vemlredi-saint, l'entiioiisiasme de k

multitude à la procession de hx Fête-Dieu, enliiousiasujc qui nie gagne nioi-méaie quelqucruis. Je n ui jamais vu celte longue file de piètres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ' t:eintures bleues, et jetant des ileurs devant le Saint-Saciement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'iiommes le iront prosterné contre la terre; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique donné par les prêtres et répondu affectueusement par une infmité de toix d^hommes^ de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles ne s'en soient éomes^ n'en aient iresaatUi -et que les larmes ne m'en soient Tenues aux yeiiOi. Il y a 4edan8 je ne sais quoi de grand, de sombre, de solennel^ de mâlancolique.

A tout prendre, il aime ^ mieux une chose hideuse

* Salon de J 767, Ad. — ^ Essai sur la prînture» eh. xu — ' Salon .di^.1765; L'Ilpicié. — *'tm,fMM»n^ l^a. |7ea, Gliëse.

qu'âne petite chose, Tettravagant que- le plat, coionrt ,

en morale, devant la bassesse, il ne hait pas les grands crimes. Lacorrectioun est pas tout Tait à ses yeux. « Maudit flialtre* ^ à écrire» n*écriras-tu jamais nm ligne qui réponde à la beauté de ton écriture? » Mais, quand il a frappé ces cerveaux vides, il se retourne » contre les artistes intempérants, et châtie, partout où

il le trouve, le faux goùL. D'abui cl la nianièrc : a Elle est plus insupportal)le ^ à Thomuie de goût que la lai-^ deur, caria laideur eet naturelle, et n'annonce par .elle-même aucune prétention, aucim ridicule, aucun travail d'esprit. Elle est dans les beaux-arts ce que rbypocrisie est dans les mœurs. » Puis Tamour du strapassé, le mépris du simple et de la mesure, le goût des enfants qui aiment^ tout ce qui brille, et préfèrent la Baibe-Jiieue à Virgile, jOUcharU sans Peur à Tacite. On quitte ses Salons^ enthousiaste de H simplicité dans Fart, il vous Iciit aiiiicr, d'une nouvelle passion, la sculpture antique, Virgile, Pouasiu^ Raphaël. U faut, plaindre ceux qui n'auraient pad profité près de lui ; ils méritent le jugement de notre critique sur ce peintre qui revenait d'Italie tel qu'il était parti de France, avec le. goût de Boucher, u Mauvais symptôme I il a ^ conversé avec les s^ôtres, et il ne s'est pas converti. » On disputera sur le goût, on pe dira pas plus ingéoieusemeut que ceci :

La natuie ^ nous dépailil à tous une ruiiUitudc de peliU cartons sur lesquels elle a trace le prolil de in vérité. La découpure belle^ rigoui'euse et juste, serait celle qui suivrait le trait délié dans tous ses points, et qui le diviserait en deux. La découpure de Thomme d'un grand sens et d'un grand goût en approche le plus. Celle de renthousiaste, de l*homme sen-

* J7G7, Lasreiiée. — ^ 17G7, de la manière. — Mîtil, Robert.-^ * 1767, Térava;. - '•' mi, Lagreuée. . - -

4i4 PHILOSOPHES DL XVIU* SIÈCLE.

MB,ê9 Fefprit chind, prompt, vlcleiit, lud iofenlioo^ lim, blesse le tnût.

L'artiste. — Diderot nous a fait connaître Tart, il va nous faille connaître Tartiste. Point d'artiste sans enthousiasme de l'art : «Ne fit-on ^ que des épingles, • il faut être enthousiaste de son métier pour y exceller. » L'enthousiasme ne suffît pas : « 11 est écrit nil faciès invita Mtnervâ. On ne viole guère ^ d'autres femmes ; mais Minerve point — Il &ut la verve, Tidéal, le feu sacré, le tison de Prométhée, le démon, Finspiration, ce qui vient de nature et quelesmalti'es,que l'étude ne donnent point — Et qu'est-ce donc que l'inspiration? L'art dv lever un pan du voile, et de montrer aux hommes un coin ignoré, ou plutôt oublié, du monde qu'ils habitent. » Et le sentunent qui pousse l'artiste? L'amour désintéressé de l'idéal. «Au moment^ où l'artiste pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. On verserait des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on tfen obtiendrait rien, parce que Tor n'est pas sa véritable récompense, lléduisez-le à dormir dans un grenier, sui* un grabat, ne lui laissez que de Teau à boire et des croûtes à ronger ; vous l'irriterez, mais ne l'éteinclrez pas. Le génie travaille en enrageant et mourant de faim. )> C'était un artiste à sa façon, ce serrurier qui avait femme et enfants, qui n'avait ni vêtement ni pain à leur donner, et qu'on ne put jamais résoudre, à quelque prix que ce fut, à faille une mauvaise gâche. Il ne faut pas non plus travailler pour obtenir l'approbation incertaine des hommes ; «il faut ^ travailler pom* soi ; et tout homme qui ne

» Grimm, 1771, vu, 353. — M 765, Bachelier — Falconet. — 1767, le Prince. — ^ Pensées détachées, etc., de la t>6auté, — 1765, feu Carie Vaiiloo. — * Salan de llUb, De«porte« neveu*

se paie pas par ses mains, en recueUlant dMS son caÛnet, par l'ivresse, par renthoosiasme du^ métier,

la meilleure partie de sa récompense, ferait fort bien de demeurer en repos. » Il a raison , le véritable artiste veut se contenter lui-même, et se contente difficilement. Il Fa dépeint d'une manière charmante dans . ces lignes auxcpielles Poussin aurait soui i :

Mdfiez-vous ♦ de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit, et fini ie sèment à tout propos. Ils n*ont pas le démon. Ils ne sont pas tristes, sorubi es, mélancoliques et muels. Ils ne sont jamais ni gawclies, ni bètes. Le pinson, l'alouette, la linotto, le serin, jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous Taile et les voilà -eiidonais. C'est alors que le génie jprend sa lampe et Fallom^ et que rotseiD «oUtaire^ sauvage, iiuipprivûisable> brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, feit retentir le bocage, et rompt mélodieusement le tflence et les ténèbres de la nuit.

Il nous a dit comment il s'y premdt pour juger :

Voici ma règle ^ : Je m^arréte devant un morceau de peln* ture ; si la première sensation que j*en reçois va toujours en s'af&iblisaant, je le laisse; si au contraire, plus je le regarde^ plus il me captive, si je ne le quitte qu*à r^^ret, s*il me rap* pelle quand je Fai quitté, je le prends.

On le reconnaîtra^ je Tespëre, sans peine : ce qu'il y a de large, d'élevé, de profond, de délicat dans la critique artistique .de notre temps, et, dans nos mœurs, de sympathie pour ces rares natures d'artistes, nous vient de Diderot. Il ne nous a pas appris à mépriser; cela n'était point nécessaire ; il nous a appris à admirer : avec lui on sort à la l'ois de Tadmi** ration plate et des dédains impertinents. Il est par excellence de cette petite église invisible d'élus, doat • < ' « Salon âê 1T65, feu Garle Vaulooi. — > Grlman, t7?l, vu, S68.

Digitizea by <jOOgle

AU PHILOSOPHBS M XVIir SIBGLB*

il parle, il y attire les esprits curieux des belles choses, eteeux-cien attirent d autres à leur tour) ttnftf de proche en proche» leculte de ï^rt s'étend.' .

Nûu&avouâ cité de uamb^eux ouvr ages de Diderot : YlnterpréMùm de la twUure^ les Pensées phUoso^ phiques, les Pemé&n sur la matière et lemomementi VKnlretien (Tun pJiilosophe avec la raaréchnh df* Brofflie, ]ê>lj^t(rc sur les avenj/le^, la Correspoiidcuicq avec mademoiselle Vidmd et avec Faicomt^- ]» adr mirables Salons, avec les autres ouvrages qui s'y rat-* tachent, IMtre sur les sourds et muets, Paradoxe sztr le comédien^ qu'il faut lire et relire ; pais^ on le sait, le fécond Diderot n'est pas là tout entier; il a écrit sur toutes sortes d'ol)jets : dans l'Encyclopédie, des ai ticles savants, sensés, iugénieuXj qu il est bon de lire, en tenant un compte attentif du temps et du lieu où ils ont paru, se gardant bien àë prendre l'aatéup à la lettre dans les sujets épineux; Y Entretien d'un père (du père de Diderot) avec ses enfants^ sur la question s'il est permis de violer la loi : sage discns^ sion morale, où règne trop souvent f ordre: Sùùrd; les Maximes de jjulitiquc tirrrs de Sénèque et de Tacite, code du despotisme, à TusagQ des peuples, avec la e^ncision imiifée des deux Mteurs latins ; et« quand le libraire Berton se fut permis de corriger les derniers voiiinies de T Encyclopédie, la lettre qu'il lui adressa, chef-d'œuvre de colère^ sauvée de la tentai tion des gros mots. Il a inifeme composé unepoéti(|a6 pour le théâtre, où je recueille cette juste remarque, que chaque artisan de poéii^e la fait à mm usage,

DIDEROT. " i.' *

cùBÙnmt à «m tàlent. A quoi notre fyhitèdoplie

pas manqué : facileinent pris d'attendrissenient et d'enthousiasme, il a donné là une sorte d'introduction au drame larmoyaat et déclamant Par bonheur^ il a fait mieux que ces pièces, fort goûtées du reste de sou temps; l'artiste indiscipliné, mnl h Taise dans le cadre régulier d'un drame, a écrit Téblouissante fantaiine. Le nevm de liamefui, iJlmUni e de madame de la Pommeraife^ la touchante aventure : Ceci nestpas un conte, et le reste, qu'on saura bien retrouver.

C'était à lui qu'il convenait d'écrire sur les femmes; non à Thomas, qui avilit des qualités pour d'autres . sujets. Aussi, quand parut l'essai de ïhûmaât Dià^ rot le jugea» et écrivit d'entrain quelques pages trèSK brillantes. (Citons au moins quelques lignes ;

Jamais un hoinuie ne s'est a«sis, à Delphes, sur le sacic trépied; le rùle de pythie no comionf qu'à une femuie. Il n'y a qu'une tête do roninio qui puisse s'exaltci' an point de pressentir sér ieusement i'approche d'un dieu, de se tourmenter, de s'éche voler, d'écnnier, de s'écrier : <( Je le son?, je le sens, * le voilà, le dieu î )> et d'en trouver le vrai discours. Un solitaire, brûlant dans ses idées ainsi que dans ses expreraionsj disait aux liérésiarques de sou temps ! « Adressez-vous aux p femmes t elles reçoivent promptemeni, parce «lu'enes sont » îgnoftuites ; elles répandent avec facilité^ parce qu'elles sont

légères; elles retiennent longtemps, parce qu'elles sonf » tétaes. n — Le qutëtisme est l'hypocrisie de Thomme per^ vers et la mie religion de la femme tendre. Il y eut cepeudant Un faiomme d^ine honnêteté de caractère et d'une simplicité de mœurs si rares, qu'une femme aimable put, sans conséquence, s'oublier à coté de lui, et s'épancher en dieu; mais cet homme fui Je seul, et il s'appelait Fém lnn. C'est une feniiiie qui se pronieuail dans les rues li'Alexantb io, les pieds nus, la tôte échevelée, une torche dans une main, une aiguière dans l'autre, ot ^|ni disait : « Je veux brûler le ciol avec » cette torche et éteincire t enter avec, cette eau^ atin que

IM niuMoravs ne xvitr siAcle. .

« 1 homme n^ahnc son Dieu que pour lui-même* » Ce rôle oe va qu'à une fornme. -

L'exeniiiK' irune seule eu eutraiue une mullilude. 11 n'y a que la piruiièrc qui soit criminelle; les autres sont malades. O femmes, vous êtes des enfants bien extraordinaires !

Quand on éciit des femmes^ il tmii tremper sa plume dans Tarc-en-ciel^ et jeier sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. Comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue sa patte^ il faut qu'il en tombe des perles, et il n'en tombe point de celli's 4e M. Thomas.

Faute de réfleiiofa et de piiocîpes, rien ne pénètre jttsqu'à une certaine profondem* de conviction dans Tentendemcnt des femmes; les idées de justice» de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté, nagent à la supeiilcie de leur âme, elles ont eonserré Tamour-propre et Tintérêt personnel avec toute rénergle de nature; plus civilisées que nous en deltorst elles sont mtées de vraies sauvages en dedans, toutes machiavélistes du plus an moins; où il y a un mur d'airain pour nous, il n'y a souvent qu une toile d araignée pour elles.

Tandis que nous lisons dans los iivres, les femmes lisent dans le grand livre du monde : amsï leur igiioiance les dispose-1- elle à recevoir proroptement la vérité quand on la leur montre. Aucune auloritJ ne les a subjuguées. Au lieu . que la vérité trouve à i'entrée de nos crânes un Plalon, un Aristote, un Épicure, un Zenon en sentinelles et armés de piques pour la repousser. I^lli s sont rai'cment systématiques^ tûujoui s à la dictée du moment.

Tho[iias ne dit pas un mot du commerce des femmes pour un liouiuie de lettres; et c'est un ingrat. I/àme des l'emines n'étant pas plus honnête que la notre, mais la décence ne leur pei^mettant pas de s'expliquer avec notre franchise, elles se sont fait un ramage délicat, à l'aide duquel on dit honnêtement tout ce qn'on veut, quand on a été sifllc dans leur volière. — Elles nous accoutument encoi*e à metire de l'agrément et de la clarté dans les matières les plus sèclies et les plus épineuses. On leur adresse sans cesse la pai*ole^ on veut en être écouté, on craint de les fotiguer ou de les ennuyer, et l'on prend une facilité particulière de s*eiprimer qui passe de la conversation dans le style. Quitnd elles ont dn génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu*en nous.

fond de sa nature était Venthou^asme. Mdster

l'a bien connu, a 11 semble que l'enthousiasme fût devenu la manière d'être la plus naturelle de sa voix, de son âme, de tous ^ ses traits. 11 n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui que lorsque sa pensée l'avait transporté boi s de lui-même. — Quand je me rappelle le souvenir de M. Diderot, l'immense variété de ses idées, Tétonnante multiplicité de ses connaissances, l'élan rapide, la chaleur, le tumulte impétueux de son imagination, tout le charme et tout le âésmrdre de ses eutretienis, j*ose coiûparer son âme à la nature, telle qu'il la voyait lui-même, riche, fertile, abondante en germes de toute espèce, douce et sauvage, simple et majestueuse, bonne et sublime, mais sans aucun principe dominant, sans maître et sans Dieu. »

11 avait des vues sur tous les objets ; on ne pouvait toucher cet esprit, sans en faire jaillir une flamme ; et ce n'étaient pas des saillies isolées, de simples vivacités, mais i' égalité d'une raison puissante qui se portait promptement au centre des choses, et de là les illuminait.

On reconnaissait sa înain dans un grand nombre de pages les plus fortes du Sysie^tœ de la nafvrr, de FEspiit et de l' Histoire philosophiqiic des deux Indes^ Lors du soulèvement contre le Système de la nature^ il fut très-inquiet, il se tint à Langres, prêt à passer la IVontière. Paraissait-il un livre hardi, comme le * livre De la Nature f par Robinet, on aiiectait de le lui attribuer. •

Son style est à part : il a essentiellement le feu, mais ce sont proprement autant de styles que de dif«

• .Vc!ui:£Câ. — Grimm, 17SG, 202, etc.

4W) PfllLOSOPHES MI X¥III* SliCLB.

ffirentns émotions, et jamais homme D*y alpins

ouvert ; c'est la naïve enipi diite de Tâme. Ce ne sont pflu» tableaux luaiâ esquisses de maître : il n'a lait que des esquisses, suivant mi certato tour de tète qui vient une fois et ne vient plus après, chaque fois crayouuaut avec uue verve incompaji^able. Pascal, l'auteur des Pensées^ esqu^ise à sa. &çon : il marque rapidement le trait profond^ ineffitçable, iflUexible, qui commande le dessin futur; il saisit d'abord ce durable aspect des choses, qui se découvre à la ré* flexion opiniâtre ; le trait de Diderot est m^ant, mais plein de vie, c'est le premier jet abondant, la première main hardie, impétueuse, la première impression des cboses^ sur un esprit admirablement fait, C4*est un grand artiste qui n'a laissé que des cartons» mais des cartous immortels.

On ne saurait, en parlant de Diderot, trop pader de l'écriviun, mais il serait injuste d'oublié l'homme^ 11 a dit vraiment de lui : « Si la nature ^ a fait une âme sensii^le, vous le savez, c'est la mienne. » £t ceci qui est honnête : « Quant à moi, qui n'ai pas la peaa

fort tendre, et qui serais plus lioiiteux d'mi défaut que j'aurais, que de cent vices que je n'aurais pas , et qui me seraient injustement reprochés... »> Il n'était pas tyrau, si on en croit le Code Denis :

Aa fronUBpfoe de mon code

H est éorit.- Sols lieureax à ta mode;

Car tel est notre ]k>ii plaisir*

J'ai déjà cité son mot sur les ingrats; prodigue de ses idées, de sa fortune, de son influence, il fit toujours le bien, jamais le mal, il fut trompé, point corrigé ; rej^péiueuce fut quelquefois durei mais leipé^

« V. Grimm, 1770, vn, 102. — 1770, vi, 473. — 1770, vi,a«.

, . , PIDEJQLOT. 49^

rience ne le découragea pas. Ce qtii ne veut pss, dire qu'il donnât son aJfection a tout le luonde. 11 ne pouvait ni la donner ni la retirer sans peine : a Je fais bien ^ de ne pas rendre Taccës de mon coeur hcile ; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; cest une plaie qui ne cautérise jamais Jjien. » U l'avait ouvert à Grimm, et lorsque celui-ci fut menacé de devenir aveugle, il écrivit ce mot charmant, parce que ce n'est pas un mot : « Cest '2 d'une goutte-sereine que Grinmi est menacé; et d'avance je voua préviens que- son bâton et son chien sont tout prêts. )) Quand il avait de forts griefs contre d'an^ ciens amis, sachant bien qu'il pourrait les oublier, il en prenait note sur des tablettes exprès, qu'il ne oôo^ suJbUuit gaère. .Meister les vH ouvrir une fois que Di^ derot voulut lui raconter les torte deJean-Jàctpies; Il était bien le frère de la chère sœur qui ne s'en laissait imposer ^ ni ])ar les choses ni par les personnes, et du sensible abbé, qui se dépouillait pour les pauvres, et sanglotait et étouffait à l'idée d*ôtre' moins aimé que sa sœur. U était rhoumie d'un petit nombre : une nouvelle connaissance lui était un gros souci : il balbutiait, il cherchait les phrases d'usage et ne se

trouvait pas « un liard de cette uionnaie ; » il confie sa peine à son amie je sais dire* tout, excepté bonjour» » Mais, au milieu de sa société, familière, son àme ardente rayonnait? il représentait l'enthousiasme

dans un monde glacé. Voici ce qui n'est point un récit de fantaisie, mais une analyse saisissante :

ie m saurais.^ T0U9:dîré cegpe l» droiture la vérité font

« LeUre à Mlle Voland, 20 dée. ï765. — ^ ibid,, 12 août 1762. — ? LeUre à. Mlle Volaiid, il juillet 176». — « Ibid., 28 oct. 1760. »ï6td.,8oci:i760. '

PttaOSOPU£S DU XYili* SIËCLE.

sur moi. Si le spectacle de rinjustice me transporte quelquefois d'une telle indignation, que j*cn perds le jugement, et que dans ce délire, je tuerais, j anéaiitiiais, aussi celui de réc^uité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien; alors il me semble que mon cœur s*étend au dedans de moi, qu'il nage ; je ne sais quelle sensati(Hi délicieuse et subite me parcourt partout; j'ai peine à req)irer, U s*excite à toute la eurfece de mon corps comme un frëmis- «ement*..

D'une mobilité extrtoie d'impression, mais ton* jours tout entier en proie à Timpression présente, il

se regardait comme un Langrois, seulement un peu corrigé, et disait plaisamment de ses compatriotes ; u La tète ^ d'un Langrois est sur les épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher. » Qu'avonsnous affaire de le peindre? Il s est peint lui-même. Mécontent de soa portrait par Micl^l Wanloo, il le refait de verve :

Mes enfants^ je vous ' préviens que ce n^est pas moi. i*avais en un Jour cent phy sionomies diverses. Selon la cbose dont j'étais affecté^ j*étais serein^ triste^ rêveur^ tendre^ violent^ passionné^ enthousiaste; j'avais un grand front, des yeux li'cs-vifs, d'assez grands traits^ la lèle loul 'a lait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la ruslicilc des anciens temps. J'ai un masque (jiii trempe l'arli.-te ; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que les impressions de mon âme se succèdent Irès-rapidenient et se peignent toutes sur mon visage, Fœil du peintre ne me retiouvant pas le même d'un instant à rautre, sa iâcbe devient beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait.

J'insiste à dessein sur la candeur et l'exquise bonté de Diderot; car ce n'est pas un médiocre éloge. C'est

' Lettre à Mlle Yolaud» lû août n£>9. * Salon de 1767,. Michel Vanloo.

un beau spectacle^ au dk-septiëme siècle, que cette

société des grands esprits, huiiiains, polis, bienveillants, qui, dans la discussion, oublient ieui' personne et la personne de leurs adversaires, et ne s'échauffent que pour les choses éternelles. On dirait qu'ils ha]>itent déjà par delà notre monde, dans la paix des Champs-Elysées. C'est, au contraire, un triste spectacle* au dix-huitième siècle, que la société des beaux esprits avec ses tracasseries, ses propos, sesai^n tMirs; le petit bruit des vanités qui se choquent, couvre la solennelle dispute de l'eri'eur et de la vérité; on ne pouvait plus sûrement se décrier, se rapetisser de^ vant l'avenir. Diderot vécut parmi eux, sans partager leurs misères, bien au-dessus des petitesses de Tamour-propre et des coteries ; par la sincérité, la naïveté, le désintéressement, il est du dix-septième siècle, pour son honneur; il est du dix-huitièiup, par la ' bonté un peu intempérante : il fut un grand homme, et un excellent homme.

IINË PHILOSOPHIE NOUmifi

Une philosophie nouvelle, pour la France du moins, se dessine chez nous depuis quelque temps. Pour une part, elle est un retotu" à celle du dix^huitième siècle,

pour l'autre, une importation de la philosophie allemande de UégeL 11 n'entre pas dans notre dessein de l'exposer au long et de la réfuter pied à pied; nous nous contenterons d*en luarquei le caractère général et de proposer, à cette occasion, quelques réilexions, générales aussi, sur la doctrine et sur l'état où elle rencontre la raison publique et l'ancienne philosophie française.

Cette philosophie se distingue du panthéisme et de l'athéisme primitif. Tandis que le panthéisme n*né-

met qu'un être et détruit tout ce que nous sommes habitués à prendre pour des êtres indiriduels, des personnes; tandis que l'athéisme des atomistes, avec sa pluie d'atomes indiftérents, qui s'accrochent dans le vide, nie 1 infini, Tâme et la liberté, elle admet une infinité d'êtres, qui, par une force intime, tendent à se dé\ elopper, et, dans ce développement, tendent i

L/iyiliz

i96 CIIB PHILOSOPHIE NOrVBLLE.

la perfection ; ainsi elle peut conserver la personnalité, la liberté, l'àme spirituelle et immortelle, le devoii' comme idéal de l'activité, une idée d'infini dans le nombre et de perfection dans le but.

Où ranger cette doctrine? Cela n'est point aisé. Parmi les h oui mes, les uns croient à Dieu, les autres n'y croient pas : ce sont les théistes et les athées; mus parmi les théistes, les uns ont l'esprit et le cœiir religieux, les autres ont l'esprit théiste et le cœur athée; parmi les athées, les uns ont l'esprit et le cœur athées, les autres ont l'esprit athée et le cœur religieux. L'athée parfait est celui qui n'a ni pensée ni souci d'autre chose que du fini; l'homme religieux parlait est celui qui de partout s élève à l'infini et s'y dilate. Mais qu'il est difficile d'être conséquent avec soi-^méme! Tel qui nie obstinément Finfini ne peut y songer sans être ému, étouiïe dans les barrières qu'il s'impose ; tandis que son esprit se crainpouue au sol, son coeur s'envole» ravi par quelque chose de grand qui passe, par la beauté, par le génie, par l'h^oïsme, par la force mystérieuse qui produit sans s'épuiser tous les phénomènes du monde, provoque le germe sous terre, tonne dans le ciel, élève les puissances ou les insulte, se joue dans la vie et dans la mort. Lucrèce s'imagine être athée! Et il s imagine être i*eligieux, ce croyant qui croit à Dieu parce qu'il ne peut s'empêcher d'y croire, mais ne s'en inquiète pas aurtreuient, ou, s il y songe, dans toutes les pensées et les actions qu'il lui prête, le ravale, le iourvoie dans des misères, en fait un Dieu de théâtre, une grande utilité. Ce qui est clair dans la doctrine nouvelle, c'est qu'elle n'admet pas un Dieu personnel ; mais ce qui est clair aussi, c'est que les esprits qui la proposent, par leur foi à riniinîté et à la perfection, par le senti-

UN£ PHlLOSOPtilfi NOUVELLES

ment qu ils ont du progrès dans la vie de la nature et dans la pensée humaine, par le souille de toute leur philosophie, peuvent être comptés parmi les esprits

les plus religieux de ce temps.

Les hommes sont couverts par leur sincérité : ils ont droit à notre respect et n'appartiennent qu'à leur conscience ; quant à la doctrine, elle nous appartient. Nous Texaminerons tout à l'heuie en elle-même; pour le moment, nous sommes frappés de la tactique qu'elle emploie : sachant bien dans quel monde pré* venu elle tombe, elle se défend à l'avance, elle récuse pour juges le sens commun, le sentiment, quelquefois même la pratique. *

D'abord le sens commun. On rappelle avec complaisance ses méprises, et on n'espère pas qu'il doive âtjçe plus infaillible dans Tavenir que par le passé. Ce mauvais vouloir est naturel : quand on tente les grandes aventures, on n'aime pas une surveillance jalouse, un censeur qui vous rappelle à l'ordre; mais il est naturel aussi que ceux que l'on conduit réfléchissent un peu, quand ils soupçonnent qu'on veut les mener loin. Je sais bien que nous avons toujours à la bouche le sens commun, que tout le monde à propos de tout l'invoque pour soi et contre les autres, qu'à ce compte il y aurait autant de variétés du sens comunui (jue de pays, d'époques et d'individus ; mais le véritable sens commun n'a rien à voir avec ces contradictions ; l'erreur n'est pas la sienne, c'est l'erreur de ceux qui le font parler où il n'a que .dire. 11 ne se prononce pas sur l'astronomie, la physique, la physiologie et la politique, il ne décide pas si la terre se meut ou si elle est immobile au centre de l'univers, si la nature a ou non horreur du vide, si le sang circule ou UQn dans le corps, s'il faut choisir telle ou telle

40S cms raitosoraiB ifoumus.

forme de gouvernement ; composé d*un petit nombre

de vérités premières, évidentes, universelles, présentes à tous les iiommes par cela seul qu'ils sont ' hommes, il m'assure que je suis, qu'il y a des corps, qu il y a un être infini, que je suis libre, qu'il y a de l'ordre dans le monde, qu'il y a du bien et du mal; H parle aux autres comme à moi ; ces quelques axio* mes jugent toutes les idées qui peuvent passer par la tête des hommes, condamnent tout système qui les combat. Les axiomes géométriques ne sont sans doute pas toute la géométrie, ni les axiomes du sens commun toute la philosophie; mais il n'y a ni géométrie ni pfiilosophie sans eux, et dans les deux cas Une s'agit, pour être assuré de ce qu'on affirme, aussi loin qu'on semble être de ces vérités, que de remonter aux premiers priiîcipes d'une aflirmation, ou de descendre aux dernières conséquences et de confronter.

ajoute que le sens commun n'approuve pas mais répi'onve, qu'il se ])orne à exclure et à rejeter par l'absurde; car il y a bien des manières d'entendre une vérité et d*en accorder plusieurs, mais il n'y a qu'une manièie de les nier, f.e sens commun ainsi entendu est à l'abri de toutes les objections, n'est plus cette autorité complaisante qui consacre toutes les erreurs un peu répandues ; il est la seule règle de la vérité; sans lui, il n'y a plus que des conceptions personnelles menées par une lôgique aveugle. Autre chose est la raison, autre chose le raisonnement^ comme l'a dit Molière :

£l le rui.^'unneuient en baniiti la raison.

La raison naturelle, sans réflexion, nous (loniie les vérités premières ; puis vient le raisonnement qui, analysant et déduisant, tantôt retrouve ces vérités et

tantôt les perd. Il n'y en a pas une seulé qui ne soit restée par les chemins de la philosophie. Averti par

ces exemples et craignant par nous-mêmes, nous' nous abritons sous le sens commun et demandons à; ceux qui sont hardis la permission d'être timide.

Une autre prétention de la philosophie nouvelle est que le sentiment n'a rien à voii- avec la vérité, ({ue^ par conséquent toutes ses protestations sont inutiles. Il me semble que nos philosophes font ici comme lès opérateurs qui, avant d'opérer les gens, les rendent insensibles pour les empêcher de crier. Ce début ne me rassure point et je tâche de me défendre. abord , il V a une sorte de sentiments entièrement distincts! de r intelligence, comme le sentiment maternel : on avouem que contie ceux-là la raison ne saurait pré-^ valoir; en vain toute la logique s'armerait contre eut; en vain les principes qui les attaqueraient paraîtraient les plus solides et les conséquences les plus rigoureuses, nul système ne tient contre ce simple mouvement des entrailles. 11 y a, je le sais, une' autre sorte de sentiments, et j'y viens; ceux-ci suivant un acte de l'intelligence ; tels sont le sentiment moral, le sentiment du beau, le sentiment religieux, qui se pro-^ duisent en nous, quand nous avons conçu le bien, lé beau,, etl'inlini; on peut dire qu'ils ne sont que lé contre-coup de la raison. Ici il semble que les sys-^ tèmes puissent davantage, et que, s'ils couvain*^ quaient d'erreur ces idées de la raison, ils convaincraient par ]h même d'erreur ces sentiments de la sensibilité, qui n'aurait plus qu'à se taire; il n'en est pas ainsi. La parole ose tout ; voici des philosophes bien fiers d'avoir vaincu quelqu'un de ces préjugés ; mais, alors même qu'ils s'en vantent, quelque chose en eux proteste ; celui qui nie les corps se sent moU'^

voir, celui qui nie la personnalité et la liberté humaine sent sa force et qu'il est maître de soi, celui qui nie Tordre du monde en sent l'harmonie, celui qui nie le bien, le beau, la perfection, est ému quand il les rencoatie et y aspire sans y songer. Ces puissants mouvements de la nature, que la réflexion ne crée pas et qu elle ne vient pas à bout de détruire, c'est ce qu on appelle le sentiment : idée ou émotion, ordinairement les deux ensemble, intimement unis, cachés au plus profond de notre être, où ils agissent sans notre voloiité, comme dans notre corps les appareils de la vie organique, par lesquels le sang circule et respire; sortant quelquefois de ces profondeurs par des coups éclatants, ou pom* confondre les systèmes des théologiens et des philosophes, ou pour rappeler aux hommes qu'ils sont hommes : pitié soudaine dans les bourreaux, tremblenienL du héros qui va au danger, regret de la liberté quand on a le reste, du bien dans le mal, élan de patriotisme, frémissement d'admiration, tristesses des saints dans la vie angélique, réveils religieux dans la vie mondaine. Vraiment, il serait trop commode de dogmatiser et de se gouverner ou de gouverner les autres, si on n'avait pas à couipter avec le sentiment; mais il n'y a pas moyen de compter sans lui, et c'est ce qui fait la difficulté de philosopher et de gouverner, et aussi la difficulté de vivre.

Il en est, dans les nou\ eaux philosophes, qui, pour philosopher plus à leur aise, déclarent que la spécuîation n'a rien à démêler avec la pratique. Parlons nettement. Groit-oa que si une doctrine abolissait la certitude, on n'aurait pas à lui représenter qu'elle tue la vie intellectuelle? que si elle abolissait la liberté, la distinction du l^ieu et du mal, l'immortalité, oa

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