INTRODUCTION. XXVIJ
Je n'essaierai pas de dire combien ce problème , selon les applications, peut prendre tour à tour de dénominations et de rédactions diverses. Il n'échap pera à personne que, sous les deux noms à^ individualisme et àe sociabilité , c'est la même dualité qui se pose. Je ne veux pas non plus demander à d'autres sphères d'autres exemples ; je laisse au lecteur cette tâche. Toutes ces dualités , au reste, s'effacent devant celle dont l'esprit humain s'occupe et se tourmente depuis une époque fatale: Comment y a-t-il place dans le monde physique et dans le monde moral pour le bien et le mal, pour l'être et la négation de l'être, pour le oui et pour le non à la fois? Question immense, dont la solution intéresse directement la première des vérités , puisque, si la difficulté ne peut être levée, il n'y a point de place pour la notion de Dieu dans la logique de l'âme humaine; question que toute religion a trouvée à son premier éveil , et dont toute religion est une solution plus ou moins spécieuse. On sent bien que l'imagination n'en est pas juge; que, sur ce point , c'est la conscience qui demande compte aux faits et à la raison ; que c'est entre les mains de la conscience que la solution, quelle qu'elle soit, doit être déposée, et que c'est elle qui doit , en définitive , proclamer la souveraineté absolue , exclusive, du principe du bien dans les deux univers de la matière et de l'âme, et se rendre compte de la présence du mal , à la pleine décharge et même à la
XXVUJ INTRODUCTION.
j^loire de Celui qui est l'auteur et le piincipe du bien. Il n'importe pas que tout soit expliqué, mais bien que tout soit justifié. INi religion , ni philosophie ne sauraient élever notre faculté de connaître au niveau de l'infini j mais toute philosophie et toute religion sont tenues ^édifier pleinement la conscience sur le fait de cette perpétuelle et redoutable collision du bien et du mal physique, du bien <;t du mal moral.
La philosophie est tenue , ou de nous rendre bon compte de tous ces problèmes, ou de confesser franchement son impuissance à les résoudre. Sur <pii s'en déchargerait-clle? Sur la religion? Mais si cette délégation est de sa part une chose sérieuse, c'est une vraie démission ; la religion , en ce cas , n'exerce pas une simple lieutenance : celle qui connaît exclusivement la vérité ne peut passer pour la déléguée de celle qui ne la connaît point. La philosopliie, dès lors, a fini sa tâche et voit expirer ses pouvoirs. Que si, après cela, elle persiste à chercher, alors c'a été, de sa part, une véritable raillerie que de nous adresser àla religion, comme aune berceuse de nos curiosités et à une endormeuse de nos angoisses. La philosophie aimera-l-elle mieux nous renvoyer à la vie , à je ne sais quel enseignement de la nécessité? Dira-t-elle : (f Je cherche le nœud d'une « énigme que la nécessité tranche chaque jour. Je «suis tenue, quant à moi, d'élre conséquente, et «j'en ai le loisir- je tarderai peul-élre, [)eut-élre
INTRODUCTIOIS. XXIX
" je n'arriverai jamais; mais VOUS qui avez à vivre, « ne tardez point, vivez; agissez comme si vous «aviez des principes; mettez dans les faits l'unité « que vous ne trouverez point dans les idées; court pez court h travers les inconséquences; l'inconsé- « quence est la condition de toute sagesse pratique ; « elle a empreint de sa glorieuse barre de bâtardise « l'écusson de toutes les gloires solides; tous les « génies qui ont fait époque dans l'histoire de la «pensée et de la société humaine ont marqué par «quelque inconséquence; les rêveurs seuls et les « esprits incendiaires ont eu la manie de la conti- « nuité enhe leurs pensées, entre la pensée et la « vie. » Il n'est que trop vrai ; mais quel aveu ! L'action séparée de l'idée! la vérité pratique au prix de l'exclusion de la vérité spéculative! la logique sommée de s'écarter pour faire place à la vie! Et qu'on ne fasse pas d'équivoque : ce qu'on demande ce n'est point seulement la reconnaissance de certaines bornes dans le domaine de la pensée, reconnaissance nécessaire, inévitable dans tous les systèmes; ce qu'on demande, c'est un mensonge pratique, c'est le sacrifice des convictions, c'est un scandaleux divorce entre la pensée et la vie. Et qui est-ce qui le demande? Tout le monde; les plus généreux peut-être d'entre les mortels, les plus prudents, les plus utiles. Et qui est-ce qui s'y oppose? Deux classes d'hommes. La première composée des esprits téméranes, des logiciens durs et