‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 24 sur 50 · Y^ ESS\I · texte numérisé non relu

Y^ ESS\I

CRITIOIE DE L UTILITARISME.

Si nous pouvions, ainsi que nous nous l'étions proposé, faire la statistique et la revue des doctrines morales de noire époque ;, c'est par V utilitarisme que nous commencerions.

Il a d'autant plus de droit à cette première place qu'il est, plus que tout autre système, en rapport avec les mœurs générales. Nous croyons bien que toutes les doctrines, plus ou moins, séjournent dans la vie avant de passer dans la science ; mais nous le ci'oyons surtout de celle-ci. La science a reçu ce système de la vie, à qui ensuite elle l'a rendu avec intérêts, c'est-à-dire plus développé, plus lié, plus conscient de lui-même. L'utilitarisme s'introduit dans les mœurs à la suite de la corruption générale, ou du scepticisme. C'est à une époque d'épuisement moral que Cicéron cherchait à réconcilier le public romain avec le devoir par la considération de Vutile, inséparable selon lui de Xhonnêle. Ces! dans un temps de délabrement, et, si j'ose le dire, dt;. putréfaction sociale, cju'Helvétius conférait à l'égoisme l'empire des déterniinalioiis uioiales. Le

réveil de l'utilitarisme parmi nous n'est pas non plus spontané ; il est provoqué par une disposition générale au scepticisme , qui tient elle-même en grande partie à cette succession de commotions politiques dont l'Europe a été le théâtre. Mal armés contre une foule de questions de conscience que les événements faisaient surgir d'un jour à l'autre, et que la foi morale des vieux âges eût sommairement résolues , les individus , les Etats même , ont su gré à ceux qui sont venus leur dire tout haut ce qu'eux-mêmes depuis longtemps se disaient tout bas, c'est qu'il y avait quelque autre part un critérium plus commode et plus sûr de la bonté des actions. L'utilitarisme s'est enrichi peu honorablement des biens d'un proscrit, je veux dire du sentiment moral , banni de la vie. Mais cette fois , du moins, la doctrine de l'utilité s'est produite sous l'aspect d'une doctrine sévère, non passionnée, scientifique en un mot ; et l'on a compté parmi ses défenseurs des hommes estimables qu'inspirait à leur insu un principe bien supérieur, c'est-à-dire contradictoire à leur doctrine. Leur caractère ôte quelques épines à la tâche de les réfuter ; car aucun sentiment pénible, aucune émotion personnelle ne peut se mêler à ce débat. On ne trouve devant soi que des idées et non pas des hommes.

Traçons d'abord l'esquisse du système.

Il n'y a, selon ses partisans, qu'un principe raisonnable des actions humaines, ou, en d'autres

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termes, elles ne sont rationnellement bonnes que par leur conformité avec un principe, qui est l'utilité de l'agent. Poser ce principe, c'est poser la base de la morale.

L'homme vertueux est celui qui entend le mieux ses intérêts, qui sait éviter le plus de maux et se procurer le plus de jouissances.

Mais ce n'est pastoutd'avoir posé leprincipe,il faut

l'appliquer; cette application est la morale même. Il s'agit de démêler les vrais intérêts des faux, afin de ne s'attacher qu'aux premiers. Or, l'observation ne tarde pas à montrer qu'il y a des maux apparents qui sont des biens réels, et des biens apparents qui sont de vrais maux. Le monde est organisé de telle manière qu'on ne saurait guère jouir d'une chose sans renoncer à quelque autre, et que le bien prochain n'est pas toujours le plus désirable. La sagesse, ou, si l'on veut, la vertu, consiste à savoir apprécier les résultats définitifs, le produit net d'une action, et à savoir, en conséquence, ou la faire ou s'en abstenir, La morale est l'arithmétique du bonheur.

Mais qu'on prenne bien garde qu'il ne s'agit pas de recommencer ce calcul à chaque action nouvelle, méthode grossière qui n'appartient qu'à l'enfance . de la culture morale. Il faut, dans la vie, subordonner le détail à l'ensemble. Ce qui parait un bien relativement à un cas donné peut être un mal eu égard à des relations plus générales. Il faut avoir devant les veux la vie tout entière, dans loute sa du-

rée, dans toutes ses facultés, dans toutes ses relations, et c'est dans l'intérêt de la vie ainsi conçue qu'il faut agir. Ici commence le rôle de la science. D'une foule d'observations particulières elle remonte à des lois générales ; elle fait voir quel ordre d'actions, quelles habitudes, quel système de conduite ont pour résultat infaillible et définitif le bonheur de l'individu; c'est en procédant ainsi qu'elle en vient à recommander la tempérance, la véracité, Tobéissance filiale, et, en général, les habitudes qu'on appelle communément vertus.

Et qu'on ne s'y méprenne pas ; cette base de la morale, c'est l'intérêt individuel, non l'intérêt général. Poser cette dernière base, c'est tomber dans une pétition de principe. Comment arrivera l'intérêt général autrement que par l'intérêt personnel? Celui à qui vous imposerez le principe de l'utilité du plus grand nombre vous demandera toujours : Mais pourquoi faut-il que je prenne pour base de mes actions l'intérêt du plus grand nombre? Et vous lui répondrez, ou bien : La conscience l'exige; et c'est revenir au système que vous repoussez; ou bien : Fais-le pour ta propre utilité; ce qui est le système de l'intérêt individuel.

Aussi les utilitaires qui, par forme de transaction, ont substitué l'utilité générale à l'intérêt individuel, sont de faux utilitaires , indignes de ce nom ; ce sont des sectateurs de la doctrine de l'obligation. Il n'y a pas de moyen terme entre l'utilitarismeet la doc-

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trine du devoir. L'argile et l'or ne s'allièrent jamais que dans la vision du prophète ( Daniel^ cli. II). La conscience et l'intérêt peuvent se concevoir résidant simultanément dans l'âme l'un à côté de l'autre, voisins, rivaux, jamais mêlés, jamais confondus, jamais un. Ils peuvent concourir ensemble à nos déterminations, à nos actes; ils ne peuvent fonder ensemble notre moralité. L'utile et le juste sont des éléments trop distincts pour s'identifier jamais ; qu'on prouve, si l'on peut, que le juste est une chimère, mais qu'on n'entreprenne pas d'en faire une nuance de l'utile.

Comme cependant on a peine à croire qu'entre des hommes estimables, entre deux écoles dont les chefs respectifs marchent à la tête de la civilisation et de l'humanité, il y ait sur cette matière un dissentiment réel, on se plaît à penser quelquefois qu'un simple malentendu les sépare, et il y aurait, je l'avoue, une manière de le concevoir. Les utilitaires ont dressé un inventaire complet, disent-ils, des plaisirs et des peines dont l'humanité est susceptible. Qu'ils comptent au nombre de ces plaisirs et de ces peines ceux qui dérivent ÔlqX?^ conscience; (ju'ils fassent de son approbation et de ses reproches un motif déterminant pour faire certaines actions et pour en éviter d'autres, et je crois que nous pourrons nous entendre.

Rien ne les empêche déconsidérer la conscience comme un J)esoin, le besoin d'obéir à la voix inté-

rieure,de se conformer à la règle du juste. Or, comme toute satisfaction d'un besoin est un plaisir, la paix de la conscience peut se ranger sans difficulté au nombre des plaisirs. Obéira sa conscience, c'est satisfaire un besoin, c'est se procurer un plaisir. Il n'est pas nécessaire, pour qu'il en soit ainsi, qu'à cette obéissance soient attachées par une promesse divine certaines récompenses, à la désobéissance certaines punitions; ou, du moins, on peut faire abstraction de ces punitions et de ces récompenses extérieures ou objectives^ pour ne faire attention qu'à celles qui naissent, pour ainsi dire, dans l'intérieur à\x sujet. Ces deux sortes de rétributions naturelles ou spontanées sont de vraies peines et de vrais plaisirs.

Inutile démarche! à aucun titre les utilitaires ne veulent d'une telle chose que la conscience. Quelque nom qu'elle prenne, elle suppose la notion du juste, notion primitive, antérieure à l'humanité, que l'humanité trouve et qu'elle ne fait pas. Quant au juste, les utilitaires s'écrient: Qui l'a vu? Et ils ont raison ; personne ne l'a vu , non plus que l'esprit, non plus que Dieu, qui n'existent sans doute ni l'un ni l'autre, puisque personne ne les a vus. Nous aurons assez l'occasion de reconnaître que toutes ces négations s'emportent l'une l'autre. Présentement, il est question d'autre chose; il est question d'un accommodement que nous proposions aux utilitaires, et auquel ils ne veulent pas entendre. I^ous réclamions pour la conscience une

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place dans le catalogue des intérêts; on n'en veut à aucun prix. Voilà donc les conférences rompues, et les hostilités prêtes à recommencer; car il est clair désormais qu'il n'y a point de principe commun entre les utilitaires et les partisans de la conscience ; la paix ne viendra qu'après la victoire.

En avant de toute argumentation directe contre lesutilitairess'élèvecontre eux uneprévenlion dont

il est impossible de ne pas leur demander compte. Ils ont contre eux le genre humain, la majorité des philosophes, et leur propre instinct. Aussihaut que les monuments nous font remonter dans l'histoire de l'humanité, l'idée du juste, du sens moral, de la conscience, se reproduit dans toutes les langues sans exception , sert de donnée commune à tous les jugements, préside en souveraine à toutes les transactions, se présente, en un mot, comme l'axe du monde moral. Supposer, pour l'explication de ce fait, un concert, ou la contagion d'un préjugé, ou une tradition héréditaire; dire que le besoin d'actions utiles, le besoin commun de l'espèce humaine lui a suggéré à son insu de revêtir les intérêts d'un caractère mystérieux et sacré, et que le genre humain s'est trouvé charlatan sans s'en douter, c'est s'attaquer à forte partie; le genre humain n'en conviendra pas, et il répondra avec quelque avantage

qu'il n'y aurait pas dautre exemple d'un préjugé pareil, et qu'après avoir révoqué en doute un fait aussi généralement admis, il n'est aucune certitude qui ne puisse élre également renversée. Toutefois, nous voulons bien ne voir ici que la plus forte des préventions, et non une preuve.

Au consentement du peuple se joint le consenlement des philosophes. S'il y a eu, dans l'antiquité, quelques philosophes dont la tendance ressemble à celle des modernes utilitaires, ils ne sont point allés jusqu'à nier l'existence du sens moral. Moins rigoureux, ou, si l'on veut, moins conséquents que les disciples de Benlham, ils se sont bornés à indiquer une nouvelle règle sans proscrire l'ancienne; et, dans leur système, la conscience subsiste à côté de l'intérêt, oisive peut-étie et surérogatoire, mais incontestée. Epicure lui-même n'a point nié les devoirs j mais il a soutenu que leur accomplissement est la source du vrai bonheur, en sorte que, n'eussions-nous aucun autre motif pour exercer la vertu, encore faudrait-il l'exercer parce qu'elle rend heureux. En opposition ù des philosophes qui proscrivaient indirectement toute jouissance, et refoulaient dans le cœur de l'homme l'amour de soi, il a pu donner dans un extrême pour en combatlre un autre; il a pu donner à la vertu comme base ce qui n'est qu'un de ses motifs; mais toujours est-il certain qu'il n'a point nié la conscience, et qu'il a laissé subsister dans sa pureté la précieuse notion du devoir.

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Au reste, eùt-il été plus loin, eût-il été, non le précurseur seulement, mais le synonyme, Valter ego de Bentham , il serait seul de son avis dans toute l'antiquité , parmi tant de philosophes qui ont médité sur la morale. C'est de quoi conviennent les utilitaires, qui regardent Epicure comme le seul philosophe de bon sens parmi tous ceux à qui l'ancien monde a prostitué ce titre sublime. Cela ne prouve rien, diront-ils; mais au moins cela donne beaucoup à penser. Qu'entre mille penseurs un seul se fût trouvé qui eût affirmé la rondeur de la terre et sa révolution autour du soleil, l'isolement de ce philosophe ne préjugeait pas contre son opinion. Des vérités objectives, des vérités dont la possession n'est pas nécessaire à la condition morale de l'espèce humainej peuvent longtemps rester méconnues, et se révéler , dans l'espace des temps, à un mortel privilégié; mais que quarante -cinq siècles s'écoulent pour l'humanité dans la persuasion qu'elle a une conscience, qu'il y a des devoirs; que moralistes , législateurs, poètes en aient fait, comme de concert , la base de leurs systèmes , de leurs institutions, de leurs ouvrages, en même temps que l'humanité en faisait le fondement de la vie sociale; et qu'au bout de ces quarante- cinq siècles le contraire soit révélé à un penseur favorisé, cela est (que ï utilité nous pardonne ! ) un peu difficile à croire. Si l'utilité est la base de la morale, et par conséquent de la vie active, serait-il bien possible

qu'aucun philosophe, avant Epicure, n'eût évoqué ce principe vital, souverain, unique, et ne l'eût élevé au rang suprême? Qui est-ce qui s'étonnerait si j'érigeais cette prévention en preuve? Je veux bien toutefois que ce ne soit qu'une prévention.

En voici une autre. Les partisans le plus décidés de l'utilité nient à chaque instant ce principe dans la pratique, et reviennent, sans le vouloir, à cette conscience dont il est si difficile de repousser entièrement l'idée. Si nous observons leur langage , surtout lorsqu'ils sont hors de garde et sur un autre terrain que celui des systèmes, nous le trouverons tout imprégné de la doctrine qu'ils repoussent. Si, recourant aux témoignages naïfs de l'àme surprise dans un moment de trouble ou d'émotion, nous observons lés impressions qu'ils reçoivent des actes moraux dont ils sont les objets ou les témoins, que de fois ne verrons-nous pas l'indignation, l'horreur, l'enthousiasme se peindre sur leurs visages, éclater dans leurs regards! A la vue d'une action mal séante, à l'ouïe d'un propos obscène, empêcheront-ils une honnête rougeur de colorer leur front? défendront-ils à la pudeur de paraître? Or, tous ces sentiments sont étrangers à la doctrine de l'utilité. Il n'y a, il ne peut y avoir dans le dictionnaire psychologique des utilitaires que quatre mots: crainte, espérance, peine et plaisir; tous les autres appartiennent à une langue morte, ou plutôt à un idiome fantastique. Quoi! de l'en-

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thousiasme pour mon bonheur ! Quoi ! de l'indignation contre une chose, parce qu'elle n'est ulilequ'à un certain degré ou qu'elle manque entièrement d'utilité! Quoi! de la pudeur! Et à quel propos? Essayons surcedernierpointlalogique utilitaire. «Ce discours obscène trahit certains penchants, éveille certaines passions auxquelles on ne saurait s'abandonner sans porter de proche en proche l'inquiétude et le trouble dans la société domestique, et enfin ( voici le vrai point ) si ce mal s'introduit, il pourrait se propager jusqu'à moi. En conséquence, lorsque j'entends de telles paroles,le rouge me monte aussitôt au visage, parce que le sentiment de l'utilité blessée produit dans certains cas le singulier effet d'obliger le sang à refluer vers les parties supérieures du corps. Et voilà ce qu'on appelle la pudeur.» Or, tout ce raisonnement, au terme duquel arrive la pudeur, se fait en un instant si prompt, si rapide, qu'il échappe à toute division. Est-ce là une simple prévention contre la doctrine utilitaire, ou serait-ce déjà une preuve? Allons, ce ne sera encore qu'une prévention.

Ces inadvertances, ces inconséquences furtives des utilitaires se retrouvent jusque dans l'exposition de leur théorie. On en pourrait recueillir d'étranges exemples , même chez les plus rigoureux d'entre ces écrivains. Qui a plus de méthode et de précision que Volney? Dans l'ouvrage qu'il a successivement intitulé: la Loi naturelle, le Caté-

chisme du citoyen français, la Morale ramenée à laphysique,ce\.éc\ïwaL\\\ suit une marche en quelque sorte symétrique. La définition du devoir, son motif, se succèdent invariablement; et partout le motif, Tunique motif, c'est l'utilité de celui qui l'exerce. Tout va bien jusqu'à la piété filiale; et là encore, fidèle à sa méthode, l'auteur dit que nous devons honorer nos parents, afin qu'à notre tour nos enfants nous honorent. Mais soit qu'il sente combien ici le système place le motif loin de l'action, soit que pour un moment la nature parle plus haut que la théorie, le voici qui corrobore son premier motif par cet autre bien disparate : Nous devons honorer nos parents à cause des soins qu'ils ont pris de nous et du bien qu'ils nous ont fait. Cette inconséquence fait tache dans ce petit ouvrage, que son unité logique ne recommande pas moins que la perfection du slvle.

Et que dirons-nous de l'utilitaire par excellence, de Jérémie Bentham? Dès la première ligne de son Traité de Législation, il se donne un démenti formel. « Le bonheur public <^o«^ être l'objet du législateur. » Est-ce que par aventure le législateur n'est pas homme? et, comme homme, voudra- 1- il autre chose que son propre bonheur? Le législateur doit, dites-vous? Il y a donc des devoirs? Et vous nous l'apprenez à la tête d'un livre destiné à prouver qu'il n'y en a point! Nous n'avons point été surpris qu'un utilitaire d'un esprit supérieur

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( M. Corale ) ait relevé cette inadvertance. Selon lui et selon la raison , le philosophe de l'utilité n'a qu'une chose à faire, en morale, en politique, en législation : montrer parles faits les avantages de telle manière d'agir, les conséquences fâcheuses de telle autre; mettre, comme autrefois Moïse, la vie et la mort devant les yeux d'Israël. L'observation est bien juste; mais le fait qui l'a provoquée prouve combien il est difficile à l'utilitaire de l'être en toute chose et jusqu'au bout. C'est le propre d'un système artificiel de produire de telles contradictions; car on ne saurait être perpétuellement en garde contre la nature.

Nous ne pouvons rester plus longtemps sur le seuil de la question. Entrons dans le cœur de la doctrine; combattons-la par elle-même, et ensuite nous produirons nos titres.

Les utilitaires nous apprennent eux-mêmes que, dans la rigueur des termes, leur système n'a point de preuves directes. Leur logique se réduit à peu près à ceci : la conscience ne peut se prouver ; donc les rênes de la vie tombent entre les mains de l'intérêt ; raisonnement logique assurément, en tant qu'il serait vrai que la conscience ne peut se prouver, mais raisonnement qui renferme en soi un aveu important; c'est que l'empire de la vie n'échoit à l'intérêt que par droit de déshérence.

Entrant pour un moment dans la supposition des utilitaires, je ne m'étonne pas que l'intérêt, dé-

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barrasse de toute rivalité, s'empare de tout; mais ce que je ne conçois pas, c'est qu'à défaut d'un associé légitime on lui donne des cohéritiers bâtards, d'équivoques parents, destinés, sous la forme menteuse d'aides et de serviteurs, à lui enlever une portion considérable des biens paternels; or, c'est ce que font leS utilitaires.

Parcourez, en effet, ce catalogue de plaisirs qui leura, disent-ils, coûté tant de peine à dresser; vous y verrez avec surprise figurer la bienveillance, la considération, la reconnaissance. Rien de plus arbitraire ni de plus gratuit. D'un côté, ces sentiments sont désintéressés s'il en fût jamais. Un sentiment de plaisir se joint sans doute au sentiment de la bienveillance, mais ce plaisir n'est pas la bienveillance même; si vous la poursuivez dans son principe, vous surprendrez un sentiment qui, bien loin d'être identique à l'égoisme, en est l'opposé. La reconnaissance est également accompagnée d'un plaisir, mais ce n'est pas en vue de ce plaisir qu'on est reconnaissant ; ce calcul, fait d'avance, étoufferait la reconnaissance dans son germe. La reconnaissance n'est donc pour le véritable utilitaire qu'un vain mot, s'il y attache une autre idée que celle du plaisir qu'il éprouve à la pensée d'un être qui, le voulant ou ne le voulant pas (peu importe), a été l'instrument de son bonheur; et dans ce sens, l'utilitaire aura pour un homme qui lui fait part de ses biens le même sentiment que

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