‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 25 sur 50 · DE L UTILITARISME · texte numérisé non relu

DE L UTILITARISME

pour lin arbre qui lui laisse prendre sèvS fruitsî.

Quelle est la base de la reconnaissance ? Un sentiment de justice: le mot même l'enseigne; cela suffit pour faire voir que vous devez la rayer de cet inventaire où vous n'avez pas voulu admettre la conscience; car elles y entrent et en sortent au même titre. Si la conscience est la perception du juste, la reconnaissance en est une application: deux chimères au lieu d'une.

Nous voyons que la reconnaissance suppose dans celui qui l'éprouve la présence de la conscience; rtiais elle la suppose aussi dans l'homme qui est l'objet de notre reconnaissance, et j'en dis autant de l'estime, de la considération. On n'estime, on ne considère un homme, on n'éprouve pour lui de la gratitude, qu'autant qu'on lui reconnaît des inclinations désintéressées. Si l'on est persuadé qu'il n'a fait le bien que par calcul et dans des vues d'égoïsme, il est impossible de lui accôrderaucun des sentiments que nous venons de nommer; mais si on le croit désintéressé, et si pour cela on l'honore, on rend hommage à ces principes mêmes qu'on avait taxés d'illusions et de chimères, on réhabilite le sentiment du juste, dont la charité n'est qu'un développement, une noble exagération. Si les utilitaires étaient meilleurs métaphysiciens, je reux dire meilleurs observateurs des phénomènes internes, ils auraient vu que la véritable justice, non la justice servile, part d'un principe d'amour; que l'amour

aussi chez celui qui l'éprouve se confond avec le sentiment de lajustice; que la justice et la charité ne sont que deux degrés de la même vertu, et que par conséquent on nepeut nier ou affirmer l'une sans nier ou affirmer l'autre. La justice porte à ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait. La charité, justice suhlime, nous porte à faire aux autres tout ce que nous voudrions qu'ils nous fissent. C'est par leur sphère cV action , par leur étendue d'application^ non par leur principe et dans leur essence, que ces deux vertus diffèrent.

C'est donc en vain que les disciples de Bentham^ nous assurent qu'ils «ne rejettent point les sentiments naturels de pitié et de bienveillance; » car ces sentiments ne sont que le développement du senliment du juste; ces sentiments sont inconcevables dans l'absence de leur base; personne ne comprendra que le même homme à qui l'idée d'obligation est étrangère, puisse éprouver de la pitié, de la reconnaissance ou de l'amour; avec moins de peine on comprendrait que celui qui n'a pas de quoi payer ses dettes puisse faire des libéralités; que ce qui ne chauffe pas même puisse brûler; qu'un homme qui ne peut pas même articuler un son soit en état de chanter; qu'une plante qui ne peut pas même germer puisse fleurir. La contra-

(i) Bibliothèque universelle de Genève [ LitU-ratitre ), T. XL, p. 342.

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diction est évidente, et il ne sert de rien, pour faiie admettre la pitié, la reconnaissance et rameur dans le catalogue des plaisirs de l'âme, de les qualifier de « ïsiiis.physiologiquesyy'^', car qu'est-ce qui empêcherait la conscience de prétendre à la même dénomination et de se classer parmi les faits « physiologiques! » Je ne sais pas comment on fait dériver la pitié, l'estime et la reconnaissance du système nerveux; mais je soutiens que si ces sen timen ts dérivent des nerfs, la conscience n'en dérive pas moin s; et j'en conclus que, comme fait physiologique ou psychologique, elle réclame sa place à côté des faitsauxquels une intime parenté l'unit pour jamais.

Eh quoi! disciples de Bentham, dans ce monde moral si cruellement dévasté par vos mains, après avoir déraciné le jnste, vous prétendez épargner l'amour? Il ne tient pas à vous. Ceux qui n'ont pu vous faire consentir à leurs principes peuvent du moins vous sommer d'être conséquents aux vôtres; ou, pour mieux dire, ils ont le droit, en entrant dans votresystème , de le pousser à ses dernières conclusions. Vous avez nié la conscience, c'est bien ; mais denotrecôté, nous vous nionsl'amour. Nous voulons bien concourir à un ravage qui vous plaît, mais nous ne voulons rien faire à demi, et l'utilité sensible l'utilité physique, est le seul tronc que nous voulions laisser subsister dans cette forêt dépouillée.

ii)Bibliolhcquc um\ersellc de Genève (Lit't'i atiac : , T. X! ., i>. 5/|3.

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n n'est pas nécessaire d'ajouter qu'avec les moth. d'estime^ àe pitié, ^ amour, tombent de la branche opposée les mots à' indignation , d'horreur et de mépris. Un utilitaire conséquent ne peut éprouver aucun deces sen liments. Il y améme plus, la doctrine que nous examinons n'admet aucune distinction essentielle entre le bien et le mal. Entre un parricide et un fils dévoué il n'y a d'autre différence, sinon que le second entend mieux ses intérêts que le premier. De l'un à l'autre l'habileté, l'aptitude au calcul diffèrent, voilà tout. De là vient que pour être, non pas juste, mais logique ( la logique est la justice de l'utilitaire), il ne faut point partager le sentiment d'horreur que le premier de ces individus inspire au commun des hommes, mais se borner n prononcer qu'il a grandement méconnu son intérêt. Ensuite du même principe, certaines inclinations honteuses n'étant jugées que sous le rapport qu'elles ont à l'utilité de l'individu, en parler avec horreur serait un non-sens et une puérilité. En vain diraiton qu'elles sont nuisibles à l'individu précisément parce qu'elles soulèvent contre lui le mépris public; sur quoi ce mépris lui-même se fonderait-il, si ce n'fist sur le sentiment de l'utilité blessée? Cercle vicieux dont il est impossible de sortir.

Qu'on en soit donc bien averti: l'utilitarisme mutile cruellement la vie. 11 n'en laisse subsister

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que l'animalité et l'intelligence, et la seconde c€>uime vaîisale delà première. Tout l'homme moral disparaît. C'est une singulière distraction des utilitaires de compter parmi leurs plaisirs les jouissances des artS} car l'admiration , la sympathie et l'enthousiasme, en tant qu'ils se rapportent à des déterminations de la volonté, à des actes moraux, sont des mets dont il neleur est pas permis de goûter. Il m'est impossible de dire ce qui, dans la peinture, dans la musique, dans la poésie et dans l'éloquence, peut encore être à leur usage. Tout se tient tellement dansl'homme, le physique, l'intellectuel et le moral, et les impressions affectent si naturellement toutes nos facultés à la fois, et les unes par les autres, que je ne saurais en vérité quelle jouissance esthétique concéder aux utilitaires, qui ne les fit sortir de leur système. Et ils en sortiraient sans s'en apercevoir, car un système ne change pas la nature des choses; un utilitaire n'en reste pas moins homme; il se réfute à tous les moments par des élans involontaires d'indignation, de pitié, de pudeur et de sympathie; et il demeure spiritualiste au sein d'un système qui, bien compris et bien suivi, n'est que le matérialisme le plus absolu.

Nous ne disons ici que ce que les utilitaires auraientdù direlespremiers. S'ils ont vu les conséquences de leur système, pourquoi ne pas les avouer? S'ils ne les ont pas vues, que penser de leur philosophie ? et comment ne pas soupçonnerces hommes

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si habiles d'une grande légèreté? En tout cas, nous voulons supposer qu'ils ne reculeront pas devant leur ouvrage mieux connu, qu'ils ne se refuseront point à compléter leur système, et que, matérialistes en principe, ils voudront l'éfre ouvertement. C'est dans cette forte assiette que nous les invitons à se placer; et, leur accordant pour le moment et le principe et les conséquences , nous faisant matérialistes avec eux, nous ne leur contestons maintenant qu'une chose : V utilité de leur système à^ utilité. Que l'intérêt personnel n'ait pas été jusqu'ici un guide bien sûr, c'est de quoi ils conviennent. «Mais c'est, disent-ils, que cet intérêt était mal éclairé; toute notre théorie s'applique à l'intérêt bien entendu. Laissez-nous faire, laissez-nous éclairer l'intérêt; et vous verrez que , pour diriger l'humanité , il Viiut bien mieux que la conscience. » Vous convenez donc que les faits manquent à votre théorie? Et en effet, quand on oublierait les fautes énormes, les inconcevables méprises de l'égoïsme , et le déluge de maux qu'il a versés sur le monde, on serait bien obligé de convenir que si, dans une sphère très bornée et dans des applications immédiates, il s'est montré capable de guider l'individu , il n'est, au contraire, quand il s'agit de ré^evV enseinble de la vie, qu'un pauvre myope, hors d'état de rapprocher par le regard le but où il tend du point d'où il part. Vous vous chargez de l'éclairer ; soit. Mais avez-v(His bien mesuré la tâche? Savez-vous ce ([ue

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c'est pour rintelligence vulgaire et pour l'esprit sans culture que d'avoir continuellement devant les yeux tout l'ensemble de la vie, toutes ses relations combinées , afin de faire concorder la moindre de ses décisions, non avec l'utilité prochaine seulement, ni avec une utilité un peu plus éloignée, mais avec un résultat définitif qui se laisse entrevoir dans le lointain, à travers une suite plus ou moins longue de sacrifices préalables? Espérez-vous obtenir par là la suppression d'un mot médisant qui se pressait vers mes lèvres, et que je puis lâcher sans me compromettre? la suppression de ces pensées intimes, de ces mouvements intérieurs qui, pour invisibles qu'ils soient, n'en sont pas moins le germe d'actions importantes ? en obtiendrez-vous des décisions promptes, instantanées? en obtiendrez-vous tant d'actes de renoncement, dont l'humilité garde le secret, et qui resteront sans récompense, si la conscience ne les récompense pas ? en obtiendrezvous surtout ce parfait dévouement , ces généreux sacrifices dont la société a besoin, et dont l'ingratitude est souvent le premier et le dernier prix? Comment persuaderez-vous à l'individu que l'intérêt, je ne sais quel intérêt, lui commande le sacrifice de tous ses intérêts? Je vois bien qu'après avoir réduit le catalogue de vos plaisirs, il faudra réduire encore, et de beaucoup, celui de vos vertus; mais en descendant même au taux le plus bas, à quel degré espérez-vous porter la culture de l'homme,

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si VOUS VOUS flattez de rendre chaque individu capable de mettre chacune de ses actions dans un juste rapport avec son bonheur, je veux dire avec l'intérêt de toute sa vie ? Etait-ce donc un si méchant guide que la conscience? Et si le bonheur, comnie vous en convenez sans doute, réside dans l'âme plus que dans les circonstances extérieures, si l'on est heureux plutôt selon ce qu'on est que selon ce qu'on a , y avait-il un meilleur calcul que d'appeler la conscience au conseil, puisqu'en la suivant on s'enlevait au pouvoir des circonstances, et que, favorisé on non par elles, on se trouvait toujours en paix et d'accordavecsoi-niéme, et heureux par conséquent, heureux d'un bonheur que n'aurait pas même troubléladécouverte qu'on s'était trompé? Les erreurs de l'utilitaire sont un peu plus amères, et quand il est malheureux au dehors, il l'est encore au dedans. L'homme de conscience est donc le meilleur ulili taire.

On dit qu'il sera toujours impossible de diriger les aérostats, parce que, entièrement cernés d'air, il leur manque de plonger par leur extrémité dans un milieu plus dense qui les soustraie en partie à la puissance de l'atmosphère. Appliquant cette image au système qui fait de l'intérêt le maître unique delà vie humaine, nous avons peine à concevoir, en thèse générale , que ce qui est bon pour pousser soit bon aussi pour retenir; et la vieille idée d'opposer les contraires aux contraires, la con-

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