‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 26 sur 50 · DE L UTILITARISME. IO · texte numérisé non relu

DE L UTILITARISME. IO

science à l'intérêt , le juste à l'utile, nous paraît plus solide que cette espèce d'homéopathie morale qui n'a pour elle ni la nature ni l'expérience. L'ordre résulte, dans toutes les sphères, de la combinaison de deux forces opposées; pourquoi ici seulement cette unité inouïe? et que nous promet-elle? Vous avez trouvé que cet équilibre, qui est la loi constitutionnelle de l'univers, est difficile à maintenir exact entre la conscience et l'intérêt; nous le trouvons aussi ; mais est-il plus sûr de renverser la balance? La lyre, nous en convenons, ne rend pas un accord parfait entre nos mains inhabiles ; mais pour cela faut-il briser la lyre?

Les nouveaux utilitaires sont, pour la plupart, des publicistes; ils ont été frappés, et nous le sommes aussi, de l'inconvénient d'appliquer les pures notions du droit aux relations politiques; ils ont mis partout h la place du droit l'intérêt général; mais faut-il une erreur pour en corriger une autre? et pour bien pourvoir à l'intérêt général, est-il nécessaire de n'obéir qu'à l'intérêt personnel ?

Nous courons rapidement sur les idées principales du sujet; nous jetons à l'écart beaucoup d'objections, parce que le véritable argument nous attend, et qu'une fois en notre possession il rendra superflue toute discussion ultérieure.

Le grand argument des utilitaires, c'est que la conscience ne peut se prouver. Or, nous disons que la conscience peut se prouver.

Io8 CRITIQUli:

Le mot existe, donc la chose existe. L'idée du juste est dans le monde, donc le juste est une réalité. Les utilitaires nous disent que les hommes ont inventé ce mot et cette idée : mais les hommes n'inventent pas ainsi.

Dans la supposition des utilitaires, l'homme serait arrivé dans le monde doué d'une intelligence à laquelle la notion du juste était parfaitement étrangère ; ce sens lui manquait ; du juste et de Tinjuste il n'avait non plus de perception qu'un aveugle des couleurs; n'importe : pour mettre en sûreté ses intérêts (je ne parle pas de ceux de ses semblables; pourquoi s'en soucierait-il?), il lui serait tombé dans l'esprit d'imaginer la conscience, la morale, le juste, le bon, à peu près comme l'aveugle composerait, avec intention et choix, du rouge, du jaune, du vert et du bleu. Et ce n'est pas un ange qui des régions célestes aurait importé dans le monde des hommes ce nouvel élément de pensée et ce nouveau principe d'action. Non , cette idée dont les hommes étaient originairement privés, ce principe étranger à leur organisation, un beau jour l'homme l'a donné à l'homme; et les observateurs l'ont découvert dans l'intelligence sans doute avec la même surprise qu'une rose sur des chardons ou un raisin sur des épines. J'espère que la prévention ne m'égare pas; je crois que les défenseurs du sens moral pourraient s'en tenir là et se reposer jusqu'à ce que les utilitaires aient eu le loisii" de répondre

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