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à cette question : Est- il dans la capacité de l'esprit humain d'inventer une chose simple qui n'est absolument pas dans la nature, et dont, par conséquent, elle ne leur a pas donné la notion ? S'ils répondent par l'affirmative, nous les prions d'inventer une couleur qui ne soit aucune des sept couleurs du prisme; une substance qui ne soit ni minérale, ni végétale, ni animale; un sens qui ne soit ni la vue, ni le tact, ni le goût, ni l'odorat, ni l'ouïe.
Il nous semble que nous faisons dans cette occasion un emploi fort légitime du principe de Descartes : qu'il ne peut rien y avoir dans l'esprit qui n'ait son objet au dehors. Lui-même nous paraît en avoir abusé lorsqu'il s'en est servi pour prouver l'existence de Dieu. La notion de Dieu , répandue, il est vrai, chez tous les peuples du monde, n'est qu'une application directe du principe de la causalité, une induction naturelle qui, de cause en cause, nous conduit à la nécessité d'une intelligence pre-^ mièreet ordonnatrice; mais observez qu'arrivés là, rien ne nous est révélé sur la nature intime de cet être que nous avons conclu; nous ne pouvons que la construire ( si l'on ose parler ainsi ) au moyen de l'analogie; et nous puisons dans l'observation de la seule intelligence qui nous soit connue, celle de l'homme, les attributs dont nous revêtons la Divinité. 11 n'y a donc ici aucune conception d'une essence nouvelle, d'une essence distincte de celles qu 'il nous a été donné de con naître. En sorte que si ce
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:gr&hd dogme de l'exislencedeDieii se légitime à nos veux, c'est comme résultat dune induction logique, et non comme substance d'une idée que nous avons dans l'esprit. Il en est tout autrement de la conscience; nousen trouvons imitiédiatementlanotion dans notre âme ; nous ne la concluons pas de quelques notions intermédiaires; nous ne l'établissons point paranalogie; caria consciencen'a point d'analogue dans la nature ; en sorte que nous ne pouvons expliquer sa notion que par son existence même. Ici le principe de Descartes trouve une juste application.
Les hommes n'ont donc pas pu inventer un nom pour une substance élémentaire qui n'existait pas; s'ils ont nommé la conscience, c'est qu'ils l'ont trouvéeou plutôt sentie résidant en eux. Les instituteurs des peuples ont bien pu, à la faveur de la dégradation morale de l'homme, appliquer arbitrairement la notion du devoir à telle action injuste ou indifférente; mais cette notion même, ils ne la créent pas, ils la trouvent; s'ils déplacent l'idée du juste, c'est que le juste est quelque part; l'imitation suppose un modèle; la figure suppose un type: rien ne peut effacer d'aussi simples vérités.
A moins donc de n'admettre que le témoignage immédiat des sens pour fondement de nos certitudes, à moins de déchaîner sur le monde intellectuel un pyrrhonismedévastateur, il faut reconnaître que la conscience existe, et, comme elle n'est que la
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perception du juste, il faut reconnaître que le juste existe aussi. Mais dès le moment que, par l'effet de raisonnements si simples, la conscience elle devoir sont appelés à la vie, croit-on quils se renfermeront dans un slr'ict incognito, ou que plutôt ils ne se hâteront pas de redemander leur place dans le domaine de la morale?
En l'absencedu souverain légitime, les rênes de l'Etat tombent entre les mains de celui qu'appelle à les tetiir le bénéfice de sa naissance. Ainsi, dans l'absence du devoir, l'intérêt a pu régner. Mais lorsque le souverain reparait, armé de ses droits imprescriptibles, fort de son nom seul, le régent s'éclipse et disparait. S'il y a des devoirs, s'il y a une conscience , le trône est à elle. Quand l'être moral a prononcé y^ dois, tout est dit. Qu'il ajoute, s'il veut : Je gagne à ceci ou j'y perds, ces mots n'infirment ni ne sanctionnent ceux qu'il a d'abord prononcés. C'est une vérité trop évidente pour avoir besoin de preuves; et sans doute les utilitaires lui ont rendu hommage lorsque, dépassant Epicure, ils ont fait dire à l'intérêt, rival du devoir: Il faut qu'un de nous deux sorte d'ici. Ils ont parfaitement senti que la plus petite place accordée à la conscience, que le plus petit recoin, lui valait un trône; que, pour elle, exister c'est régner, être quelque chose c'est être tout. Oui, le devoir apporte avec son nom seul ses titres au pouvoir suprême; car au-dessus du devoir il n'v a rien. Bien autre-
ment en esl-il de l'intérêt; il ne lui suffit pas de se montrer pour se légitimer; et de ce qu'il existe, il ne s'ensuit pas immédiatement qu'il doive régner. Pour être à lui, il faut que le trône soit vacant; il faut qu'il prouve qu'il n'y a point de devoir. Le devoir, au contraire, n'a pas besoin de nier l'utile ; il lui laisse volontiers tout le terrain dont il ne dispose pas pour soi-même.
H y a entre le juste et l'utile la même différence qu'entre une loi et un fait. Le juste est une règle gravée dans la nature humaine par la main créatrice, l'idée pour laquelle existe le monde des esprits ; l'utile est une propriété de notre organisation, aussi subordonnée au juste que les faits le sont aux idées. Le juste est le motif de notre existence, l'utile en est la condition. Le juste est Dieu en nous, l'utile est le moi de chacun de nous.
L'utile est un fait profond et ineffaçable, mais il faut le mettre à sa place. S'il y a un juste , nous avons été créés pour le poursuivre et pour le réaliser. S'il y a un juste, que V utile s'élève, s'agrandisse pour l'atteindre et pour l'embrasser, ou qu'il se subordonne à lui. Le juste et l'utile, le devoir et l'intérêt, Dieu et le moi;, voilà les forces du monde moral, forces dont l'harmonie produit l'ordre et dont aucune ne peut être sacrifiée.
On s'étonne de ces combinaisons, dont la base profonde se dérobe à notre vue; mais, sans vouloir tout comprendre et tout expliquer, ne peut-on pas
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adniettrequ'à l'exemple des deux forces dont la combinaison fait la consistance du monde physique et prévient le retour du chaos, l'âme humaine est sollicitée par une force de pesanteur qui la retient, par une force d'impulsion qui l'élancé; que se détacher d'elle-même, s'absorber dans la source de son être , s'abdiqueren faveur de Dieu, est la loi de sa vie supérieure, comme se concentrer, se posséder, s'appartenir, est la loide sa vie inférieure ; qu'un contact mystérieux unit ces deux forces à leurs limites respectives, qu'uneunitésecrèteexisteentre elles, et qu'au terme de la perfection morale, comme en Dieu qui en est la source, ces deux lois n'en font plus qu'une?
Nous sommes parvenus à cette double conclusion que l'intérêt personnel est ww fait^ la conscience nw^idée, tous deux également ineffaçables, et qu'il ne faut point songer à exclure l'un par l'autre, mais à les concilier.
Les concilier ! mais qui les a jamais conciliés? En considérant ces deux mobiles d'une manière abstraite et hors de la vue des faits, nous avons pu concevoir entre ces deux puissances un traité de paix, une espèce d'harmonie; mais dans la pratique, l'antipathie, l'inimitié reparait toujours. Le moi cherche toujours à faire invasion sur le terrain du devoir; quand ce n'est pas à force ouverte, c'est
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furtivement ou par des détours. Il se présente comme un auxiliaire du devoir; il s'offre à remplir les mêmes offices, à faire les mêmes choses, et dans un certain sens il en est capable; en conséquence on le reçoit; mais, introduit dans la place, il s'en rend le maître, et l'âme se croit encore aux ordres de la conscience et du dévouement, qu'elle obéit depuis longtemps à un autre clief Au fond, si l'on prend le bien dans un sens non matériel, mais spirituel; si l'on voit dans le bien, non des œuvres seulement, mais un sentiment intérieur, une vie morale, on s'aperçoit que toute conciliation réelle est impossible, et que l'un des deux principes tend sans relâche à la destruction de l'autre.
Comment sortir de cet embarras? Est-il une des nécessités de notre nature? Le Créateur a-t-il, à dessein, jeté dans notre âme les éléments de ce perpétuel conflit? Ceux-là ne le pensent pas, qui affirment que l'homme, à son origine, était élevé audessus de ces funestes débats, alors que, complètement heureux, maître de la nature sans combat et sans danger, certain de son avenir parce qu'il était certain de l'amour de Dieu, vivant en Dieu comme dans son élément, affranchi de désir comme de crainte, n'ayant rien à disputer à personne parce qu'il avait tout, l'homme sentait confondus en lui, ou plutôt ne sentait point distincts et séparés en lui, lesdeuxéléments dont la rivalité fait aujourd'hui son malheur et sa honte. Alors cette dualité dont
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nousnousplaignonsétait,parrharmonieetlafiision des deux principes, une admirable et divine unité. L'homme ne sentait pas le moi; peut-être ne sentait-il pas même le devoir : tout était confondu, mêlé, noyé dans l'amour.
L'amour de Dieu avait et aura toujours ceci de particulier, que les deux principes dont nous parlons s'incorporent l'un dans l'autre et ne font plus qu'un. L'amour de Dieu est tout ensemble le triomphe et l'anéantissement du moi. Un vif sentiment de bonheur, une puissance indéfinie de détachement, en forment ensemble le caractère essentiel. Obéir à Dieu est le suprême devoir, mais aussi la suprême félicité. Aimer, c'est en même temps tout donner et tout avoir; on donne son cœur, mais la récompense du don se trouve dans le don luimême; et le sacrifice du moi^ dans ce mystérieux état de l'âme, est lui-même le délice du moi. Tel est, disent ceux dont nous rapportons l'opinion, l'état normal de l'âme humaine; une cause funeste a scindé cette unité; l'homme est double maintenant, travaillépardeuxloisopposées, malheureux en obéissant à l'une, parce qu'il ne cesse pas de sentir l'autre.
Il reconnaîtrait et goûterait une espèce de bonheur, tout-à-fait du même ordre que celui de l'animal, s'il pouvait étouffer le principe de la conscience et s'abandonner sans réserve à l'égoïsme; mais il ne peut: au sein de sa dégradation, il sent à chaque moment l'aiguillon de la conscience; si elle
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ne le domine plus, elle le blesse du moins; et gêné par elle, il ne peut faire un mouvement sans en ressentir à l'instant même les poignantes atteintes. Ces atteintes, ce n'est pas seulement le remords qui s'attache à une injustice positive, mais le douloureux malaise qui remplit une vie sans amour, sans dévouement, sans abnégation. Car encore aujourd'hui, dans son état de déchéance, l'homme est contraint de sentir que cela seul remplit la vie, que cela seul lui donne une vraie valeur.
On comprendra facilement que, pourétablirl'harmonie et l'unité dans la vie humaine, il faudrait la reporter à l'état qu'elle a quitté, la rendre parfaitement heureuse pour la rendre parfaitement libre. Il faudrait mettre l'âme en possession d'une telle mesure de bonheur, d'un bonheur tellement indépendant des événements extérieurs, le lui assurer d'une manière tellement irrévocable, le lui décerner à un titre tellement gratuit, que l'âme, pour trouver désormais de l'occupation et de l'emploi, fût réduite à aimer. H faudrait la précipiter tout entière dans le bonheur, pour la précipiter tout entière dans l'amour.
Ce bonheur, qui renferme toutou remplace tout, ce bonheur dont l'acquisition ne coûte rien, n'est le prix d'aucun effort, le salaire d'aucune œuvre; les chrétiens rappellentle.ç<2/«^. Ilsl'ontreçudeDieu par Jésus-Christ. Possesseurs du salut, ils ont toute la somme de bonheur que l'égoïsme le plus im-
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iiieiise et le plus insatiable eut pu jamais désirer. Et ilsTontce salut, à titre de pardon, et ce pardon, ils le reçoivent comme prix d'une expiation ; et cette expiation, c'est l'offensé lui-même qui y pourvoit et qui s'en charge; c'est le sang de l'Homme-Dieu qui leur vaut cette immense et irrévocable félicité. Ce bonheur, pour lequel ils n'ont rien donné, a coûté à Dieu plus qu'un monde, plus que tout l'univers; il lui a coûté l'abaissement, les souffrances et la mort de son bien-aimé. L'amour divin éclate dans toute sa puissante énergie en cette même œuvre dont le résultat est pour l'homme le bonheur le plus accompli.
Le wo/rassasié se tait; régoïsmeabdique;ramour, précédé par la joie , s'assied en vainqueur sur le trône de l'àme; l'àme, dépréoccupée du moi ^ s'occupe de Dieu; n'ayant plus de désirs à former, de crainte à nourrir, elle se dévoue; elle se donne sans effort, sans réserve, sans retour sur elle-même, sans arrière-pensée d'intérêt : que pourrait-elle prétendre qui ne lui ait été donné, qui ne lui soit assuré? L'incapacité même de mériter sert et fortifie le dévouement; ne pouvant spéculer sur un amour tout gratuit, on va au-devant de lui par l'amour. Sans doute une telle vie a ses progrès, ses phases diverses ; mais, quoi qu'il en soit, cette divine combinaison décide l'ascendant et assure le triomphe définitif du principe moral , ou, si l'on veut, de l'élément désintéressé, dans notre àme; et, l'im-
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pulsion une fois donnée , elle tend sans cesse vers cette noble unité que le péché avait rompue, et que Dieu seul pouvait rétablir à force d'amour*.
Ici se trouve la solution de l'insoluble problème j ici se terminent ces oscillations fatigantes, ces accommodements toujours ébauchés et jamais achevés entre l'intérêt et la conscience. Ici l'utilitaire et l'ascétique se rencontrent dans le même homme. La controverse pénible où nous nous sommes engagés occupe peu le chrétien en tant que chrétien; il est plus savant là-dessus que le plus savant, puisqu'il aime. C'est en effet la seule issue. Nations et individus, tant que le christianisme ne les aura pas changés , n'auront point en morale de système conséquent et solide,maisseulement des lambeaux mal cousus de la robe de Socrate et du manteau d'Épicure. Scientifiquement parlant, il n'y a de morale que dans l'Evangile, parce que l'Evangile seul a, de prime abord , enlevé la grande, l'éternelle difficulté qui a arrêté tous les moralistes. C'est un examen que nous proposons à ceux qui, parmi nous , s'occupent sérieusement de philosophie.
(i) Le silence que nous gardons sur le Saint-Esprit ne vient ni d'oubli ni de méconnaissance ; mais nous devions nous borner ici à décrire le mode de renouvellement moral auquel il préside.