‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 29 sur 50 · I20 DE LA CONCILIATION · texte numérisé non relu

I20 DE LA CONCILIATION

« un livre désolant, qui ne serait jamais aimé des bonnes gens. ;> Car il y a deux penchants dans l'homme : l'un qui le porte vers la vérité, quand la vérité ne lui nuit pas; l'autre qui l'entraîne vers le mensonge, quand le mensonge le sert ou le flatte. Dans le détail, la corruption humaine est bien reconnue; on la suppose même là où l'on ne la voit pas; mais quand il s'agit de rassembler tous ces traits épars pour en former un jugement général et collectif, les censeurs de l'humanité en deviennent les louangeurs les plus intrépides , parce que, dans un blâme qui atteint expressément Vhumanité, ils se sentent nécessairement enveloppés et compromis. C'est à eux à s'accorder, s'ils le peuvent. D'autres, plus hardis, bien loin de se plaindre du poison que les premiers voyaient découler du livre des Maximes^ les ont pressées pour en extraire, s'il était possible, encore davantage. Ce poison leur a paru un suc précieux; ce fait que La Rochefoucauld reproduit si souvent et avec tant de complaisance, savoir la présence de l'amour-propre (l'amour de soi) dans toutes les actions humaines et notamment dans les actions de vertu, ce fait, ils se sont hâtés de l'élever à la puissance d'un fait absolu, fondamental dans la nature humaine, générateur de toute notre activité et de tous les phénomènes quelconques de notre vie morale. Ce point gagné, ou pour mieux dire dérobé, les a conduits sans peine à la théorie qu'ils poursuivaient avec

préoccupation , et le livre de La Rochefoucauld leur a servi comme d'un pont pour arriver à l'utilitarisme.

Les uns et les autres, ce me semble, se sont trop hâtés de conclure, les premiers à leur préjudice, les seconds en leur faveur. Le livre des Maximes ne renferme ni un système, ni même les éléments d'un système. Les grands seigneurs font peu de systèmes. Les idées générales dont la conduite de la vie ne peut se passer, ils les prennent comme ils les trouvent, sans y regarder beaucoup; ils s'en munissent négligemment pour les besoins courants, et ils diraient volontiers, au sujet de telles idées, ce qu'un d'entre eux, le maréchal de Villeroi, disait à ses valets, sa toilette achevée : « A-t-on mis de l'or dans mes poches? » Le duc de La Rochefoucauld, esprit distingué, était pourtant grand seigneur dans toute la force du terme; il n'a fait ni un système ni un livre ^j il n'a rattaché les éléments de son ouvrage à aucun principe général ; nul caractère scientifique n'apparait dans ce tiavail d'un homme de cour; ce sont, ainsi qu'il convient à un tel homme, des jets de pensée, des sentences ingénieuses et quelquefois profondes, mais brèves

(i) Que les grands seigneurs de notre époque, si toutefois il Y a encore des grands seigneurs, nous pardonnent cette obser- ■vation ; nous faisons la part des exceptions. On peut être grand seigneur et faire un traité admirable sur \ Existence de V Atnc, qui vaut tout un livre, c[ui est un livre.

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