‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 3 sur 50 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

des phénomènes de l'esprit humain; mais là elle a retrouvé toutes les questions ontologiques que les premiers sages avaient poétiquement résolues ; il lui a fallu, de gré ou de force, entrer dans ces profondeurs, ou bien reculer en-deçà même de son premier dessein , s'arrêter pour examiner ses armes , pour évaluer ses moyens, se mettre, pour ainsi dire, elle-même en question; si bien que la philosophie a paru pour un temps se réduire à l'examen de cette question : s'il peut y avoir une philosophie.

Quand elle est arrivée au bord de l'abîme où tout lapousse irrésistiblement, je veux dire vers les questions relatives à l'existence, le besoin de l'unité et l'impossibilité de l'obtenir par voie d'accommodement se sont fait sentir également et ensemble. Cette nécessité intellectuelle était si violente qu'aucun sacrifice n'a coûté pour la satisfaire. Que diraije? Quelque chose, dans tous les systèmes , devait être réservé, demeurer inviolable; c'était le moi. C'était le point de départ, le point d'appui nécessaire en toute spéculation, la donnée hors de laquelle tout croule et s'évanouit. Eh bien ! le moi lui-même a été jeté dans le gouffre; et, en dehors de toutes les conditions du raisonnement et de la compréhension, l'homme a raisonné encore, à l'aide de mots qui ne représentaient plus rien, à l'aide de nolions purement conventionnelles, qu'il est impossible de confronter avec leur objet, parce que leur objet n'est pas. La philosophie, ou plutôt la dialec-

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tique , s'est jouée dans le vide immense qu'elle avait fait autour d'elle; elle y a tracé, d'une aile gigantesque, des orbes majestueux; elle a prouvé une chose du moins, la puissante activité de l'esprithumain , mais elle n'a pas prouvé autre chose; et si chacun de ces systèmes, en vertu de l'idée ou de la tendance qui lui a donné naissance, et de l'ordre particulier de facultés qu'il mettait en jeu , a réagi d'une manière notable sur toutes les sciences et sur tous les arts, il n'en est pas moins restée si on le prend en lui-même, une orbite sans centre, un rêve prémédité, laborieux , profond, sans doute, et plein de signification , digne de l'attention et de l'étude de ceux mêmes qui ne s'y abandonnent pas.

Un trait commun à tous ces systèmes, c'est d'introduire au milieu des faits une idée destinée à les lier. Il restait à tenter une dernière chance; c'était de laisser l'unité se constituer elle-même , c'était de la supposer d'avance, et, en conséquence, de se borner à constater toutes les vérités de détail et de les rapprocher. Rapprochées , mises en contact, posées, pour ainsi dire, bout à bout, elles devaient d'elles-mêmes parlementer, s'entendre , et , coulant l'une dans l'autre, former un tout compacte et indissoluble, la véritable unité philosophique. Ce système, il faut bien y prendre garde, nie implicitement l'existence d'une vérité centrale, distincte de toutes les vérités particulières, et dont toutes ces véritésparticulières sont l'émanation. 11 les fait naî-

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ae, en quelque sorte, chacune d'elle-même, et ne donne aucune raison à leur concert. Ce système philosophique est proprement la négation de la philosophie, en tant que celle-ci doit être envisagée comme la poursuite de l'unité , c'est-à-dire d'une vérité centrale. On l'a appelé éclectisme. Rendons justice à son origine, aux sentiments auxquels il a dû naissance, mais ne laissons pas de l'examiner; et pour simplifier cet examen, sans rien ôter à ses résultats de la généralité que nous devons avoir en vue, ne considérons l'écleclisme que dans son application à la morale, qui est le côté pratique, la conclusion humaine, le terme prévu de toute philosophie.

L'éclectisme professe qu'en philosophie et en mo- ]ale la vérité est partout et nulle pari; que toute doctrine en recèle une partie; que nulle doctrine ne la renferme tout entière , et que la science, au lieu d'épouser aucun des partis qui se disputent l'opinion, doit s'avancer au milieu d'eux comme une sage médiatrice, faisant à chacun sa part, exigeant de chacun des concessions, afin de les ramener tous ensemble, s'il est possible, vers un point commun qui est la vérité.

L'éclectisme, instinct delà philosophie et bientôt de la politique modernes , est un instinct vrai. Il n'y a pas , en effet , un seul des systèmes absolus, même des plus contradictoires entre eux, qui ne se puisse défendre avec avantage , cl ([ui , vis-à-vis de§

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autres systèmes, n'ait pleinement le dmit d'être. Aucun d'eux ne s'est entièrement éteint dans l'esprit de l'humanité; elle les réclame tous, et Ton dirait que, de leur combinaison indigeste et parfois inconcevable , elle a composé sa philosophie.

Mais sans parler de l'effrayante présomption qu'élève contre l'éclectisme la stérilité de ses efforts, il a contre lui davantage encore. Si ces différents systèmes qui, dans sa pensée, devaient former un tout, sont maintenant désunis, séparés et même contradictoires entre eux , il est impossible de ne pas conclure que quelque idée qui les unissait est actuellement absente. Sans cela, comment s'expliquer leur dislocation? Et sans posséder cette idée , comment songera la reconstruction du tout? Avec quel ciment lier toutes ces parties discordantes? Su ffira-t-il d'affirmer que tous ces systèmes étaient destinés à composer une unité ? l'unité serait-elle par-là même reconstituée? N'oublions pas que ces systèmes se contredisent, se nient; qu'il faut donc nécessairement que l'un tombe devant l'autre, c'està-dire, au fond, une vérité devant une autre vérité. Que si l'an croit qu'il suffit d'un retranchement, d'une mutilation , on se trompe ; une idée simple, comme une substance élémentaire, ne se mutile pas sans s'anéantir. Mais quand cette objection n'existerait pas, ou quand on pourrait la méconnaître, quand les divers systèmes dont on a rêvé l'assimilation ne seraient pas entre eux si profon-

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