DE LA CONCILIATION
La Rochefoucauld, mais seulement à une tendance. Tout son livre, il faut l'avouer, respire cette pensée, que I amour-propre, ou l'intérêt, a plus de part à toutes nos actions que nous ne le croyons, et il ne faudrait pas citer seulement les maximes où cette idée est flagrante et nettement formulée. Les citations seraient fort multipliées si l'on rapportait toutes les maximes d'où elle ressort indirectement, toutes celles où elle est tendue en piège, toutes celles où l'auteur l'a blottie dans un coin obscur, en réserve pour les lecteurs plus attentifs. Les pensées en apparence le plus inoffensives la recèlent; elle transperce à tout moment le tissu doux et soyeux où la main passait avec complaisance; on voit que, soit conviction, soit malice, l'auteur ne s'en sépare point et la sème en tous lieux. « On par- « donne, dit-il quelque part, on pardonne tant que « l'on aime. » Que cela est simple, et que cela est fin ! Et c'est la simplicité de l'expression qui en fait la finesse. Que l'auteur ait eu en vue des rapports de galanterie ou des rapports plus généraux , n'importe ; il veut dire, dans les deux cas, qu'il y a ordinairement dans le pardon moins de générosité qu'on ne pense; qu'un amour dont nous ne sommes pas maîtres, un attachement involontaire, un servage, une faiblesse de cœur, est le vrai principe de nos pardons; que c'est à nous-mêmes que nous accordons ce pardon que notre cœur demande; mais que pardonner, hors de celte disposition.
pardonner sans avoir le cœur lié, est beaucoup plus rare et presque inouï. La pense'e n'est pas trop innocente; c'est toujours, comme on voit, l'idée favorite de l'amour-propre s'introduisant partout et s'ingérant de tout diriger. Et une foule d'autres maximes ont la même tendance.
Malgré tout cela, il ne nous est pas possible de dire, avec le cardinal de Retz, que La Rochefoucauld ne croyait pas à la vertu. Il y croyait pour le moins autant que le célèbre coadjuteur. D'abord, il faut remarquer que son expression est plutôt générale qu'absolue. Souvent, quelquefois^ presque toujours, d'ordinaire, voilà ses termes. Il va aussi plus loin de temps en temps, et occupe hardiment tout le terrain ; mais s'il le fait pour quelques vertus, il ne le fait pas pour toutes; et le peu de rigueur scientifique de son langage peut faire penser que, même dans ces cas, il ne tranche que pour abréger, ou que l'absolu de l'assertion n'est qu'une figure de langage.
D'ailleurs, plusieurs de ses pensées supposent chez lui la croyance à la réalité du sens moral. Ainsi les suivantes :
« Il est plus honteux de se défier de ses amis que ce d'en être trompé. »
« Il faut demeurer d'accord , à l'honneur de la « vertu, que les plus grands malheurs des hommes « sont ceux où ils tombent par leurs crimes. »
a II y a une certaine reconnaissance vive qui ne
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« nous acquitte pas seulement des bienfaits que « nous avons reçus, mais qui fait même que nos « amis nous doivent, en leur payant ce que nous « leur devons. »
« Quelque méchants que soient les hommes, ils « n'oseraient paraître ennemis de la vertu; et lors- « qu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire « qu'elle est fausse, ou ils lui supposent des cri- « mes. »
« L'hypocrisie est un hommage que le vice rend « à la vertu. »
Un seul de ces passages suffirait à absoudre La Rochefoucauld. Et si l'on tenait pour une contradiction que des chrétiens, qui professent que « le monde est plongé dans le mal, » appliquent ici le mot à' absolution, nous répondons que le sens dans lequel La Rochefoucauld aurait nié la vertu, si en effet il l'avait niée, n'est point du tout le nôtre. Selon l'idée qu'on lui attribue, la vertu ne serait qu'un nom arbitraire donné à l'intérêt; l'intérêt serait le véritable et unique principe de toutes les actions humaines; le principe moral n'aurait jamais résidé dans l'âme humaine, ou en aurait disparu. Or, s'il en était ainsi, si la notion de devoir et d'amour était réellement anéantie, le langage de l'Ecriture serait une énigme pour nous. La Rochefoucauld, selon la pensée qu'on hii prête, ne serait point l'auxiliaire, mais l'adversaire du dogme chrétien, qui suppose ou plutôt qui reconnaît dans
l'âme la présence d'un élément moral. Au reste, noire auteur s'est exposé à de telles imputations. IS'ayant de pensée générale sur rien, mais beaucoup de vues particulières, il les a jetées à côté les unes des autres, sans les juger les unes par les autres, sans se soucier de leur contradiction mutuelle, et leur laissant, pour ainsi dire, le soin de s'accommoder ensemble comme elles le pourraient. Dans son livre, le spiritualiste et le matérialiste se rencontrent, se heurtent sans se reconnaître. Même les pensées homogènes ne s'entr'aident pas, ne forment pas un tout, ne s'élèvent pas en voûte vers une pierre qui leur serve de clef, à chaque instant on est frappé, on s'étonne, on se récrie; mais au sortir du livre on ne se sent pas instruit. C'est un tourbillon d'étincelles, ce n'est pas une flamme, ce n'est pas une lumière. Beaucoup de gens n'ont vu dans ce livre qu'une raison de plus pour mépriser les hommes ; pauvre instruction ! Ce livre a fait l'impression et il a eu les suites d'une satire, non d'un livre philosophique. Et pourtant, que d'observations vraies, fines, admirables! Que d'éclairs jetés dans les ombres du cœur humain ! Quelle est celle des pensées que nous avons citées à laquelle, sauf peut-être l'absolu de la forme, chacun ne se sente obligé de souscrire! Qui ne s'est reconnu, vingt fois , cent fois , en parcourant ces pages peu flatteuses! Mais ce n'est pas tout que d'être mortifiant, il faut être utile ; il faut conduire à un résultat;