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et La Rochefoucaultl ne pouvait le faire qu'en encadrant ses observations dans une idée générale dont elles n'auraient été que les pièces justificatives, les faits à l'appui. Si l'homme du monde, l'artiste, le grand seigneur s'était soucié d'idées générales , voici peut-être à quelles considérations ces faits particuliers l'auraient conduit.
11 y a en nous un principe qui s'appelle le moi, principe qui a horreur du vide , principe qui s'étend autant qu'il trouve de l'espace, principe qui remplit tout ce qu'autre chose ne remplit pas, principe qui tend à absorber en soi tous les sentiments de l'âme.
Ceprincipene trouvedans l'âme, à son étatactnel, rien qui puisse le contrebalancer suffisamment, rien qu'il ne soit prêt à dévorer, rien qu'il ne soit en état de convertir en sa propre substance. Toutefois il est contraint de reconnaître dans l'âme la présence d'un principe mystérieux qui ne s'explique pas comme lui par des faits matériels, par l'organisation et la sensibilité, principe qui ne se rattache à rien de visible, qui ne se déduit pas du moi, comme il arrive dansle point de vue psychologique; qui, bien plutôt, lui est contraire, qui se déclare franchement son rival , qui ne réclame rien de moins que l'âme entière; qui est insatiable comme le moi, mais qui est bien moins puissant ; et qui, alors qu'on €st parvenu à l'exclure du foyer, retiré au seuil de Ja porte, s'y tient debout etn'en bouge pas. Ce prin-
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cipe, on l'appelle, selon le pointde vue, devoir, sens moral, conscience, amour. Dieu. Pour ne pas nous compromettre, nous l'appellerons le non-moi.
Il est prodigieux qu'il y ait dans l'âme quelque chose à côté du moi. Et à quel titre? et à quoi bon? Et qu'en veut-on faire? Le moi n'est-il pas tout? A-t-il besoin de ce non-moi? H paraît que c'est plutôt ce NON-MOI qui a besoin de lui; il paraît qu'il ne dépend pas de l'âme de recevoir ou de rejeter cet hôte, ni même de lui demander raison de sa présence. Il est là, c'est un fait; il y sera toujours, nous le sentons; il veut l'empire, et malgré nous nous v souscrivons. Ce non-moi , cet à-côté du moi, lequel s'en passait si bien, cette doublure de l'être humain, cet inconnu qui vient rompre une si belle unité, a donné aux philosophes et leur donne encore plus d'embarras qu'on ne saurait dire. Le problème éternel qu'ils agitent est de concilier le moi et le non-moi. Ils ont avancé là-dessus plusieurs systèmes; mais ce ne sont que des systèmes.
Le premier, qui est celui du vulgaire des penseurs et des hommes, consiste à faire équitablement la part des deux éléments; mais c'est pis que chercher la quadrature du cercle; les prétentions de l'un et de l'autre sont également exorbitantes; ni l'un ni l'autre ne veulent entendre à un partage ; il est dans la nature du non-moi de tout exiger, dans la nature du mo[ de tout refuser. L'instinct en déciderait tout aussi bien ou tout aussi mal ; ce n'est pas la
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peine de faire un système. La difficulté dertieure entière.
Un second système consiste à sacrifier le moi au NON-MOI ; doctrine généreuse , mais pure doctrine ; il ne s'agit pas de commander un sacrifice, mais dé l'obtenir; le moi est indestructible; quand vous croirez l'avoir étouffé, vous le retrouverez palpitant dans les actes du non-moi; chassex-le d'une retraite, il fuit dans une autre, et finalement dans celle de la vanité, de la propre justice, où il s'accule et d'où il est impossible de le déloger.
Le troisième système consiste à sacrifier lé Nôiir- MOi au moi; c'est la doctrine utilitaire dans toutes ses différentes nuances. Mais observez sa marche; elle ne vient pas dire : Sacrifiez le non-moi au moi; car si le non-moi existe^ 'elle sent biett que, par cela tnéme qu'il existé, il est maître ; son autre nom, c'est devoir, et ce nom seul lui décerne l'empire. Ne pouvant donc le chasser, on le nie; on 1« traite d'enfant supposé; on en fait un être de raison, unie chimère. C'est la seule manière de s'en débarrasser, et, sous le point de vue logique, le parti me paraît fort bon.
Mais s'il est aisé de dire ou de répéter, après tant d'autres, que ce mystérieux élément est une pure invention des législateurs et des prêtres, il est moins aisé de le prouver. L'homme n'invente pas ainsi; inventer, pour l'homme, c'est combiner. Il invente des composés, il compose; il est hors de
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sa puissance d'invenler des substances simples; ce serait créer, et il serait Dieu. Or, jo prie qu'on me dise de quelles substances est composé le non-moj ou la notion du devoir; et s'il faut reconnaître que c'est une substance simple, je prie qu'on veuille bien reconnaître aussi que c'est donc Dieu qui en est l'inventeur; qu'ainsi nous ne nous le sommes pas donné, mais que nous l'avons reçu, et qu'il n'est pas à nous, mais que nous sommes à lui, comme nous sommes réellement à tout ce qui constitue une partie essentielle de notre être. Or, si le nonmoi existe, nous savons déjà , du consentement des utilitaires, quels sont ses droits; ils ont avoué qu'il était nécessaire de le nier pour le détrôner; n'avant pu le nier, ils l'ont donc laissé sur le trône ; il ne peut donc plus être question de le sacrifier au moi. Ces trois systèmes épuisent toutes les combinaisons rationnelles. Si vous ne pouvez ni régler la part de chacun des deux principes, ni anéantir le premier, ni anéantir le second, que pouvez-vous faire? Un quatrième système pourtant a été présenté; mais il est absurde : c'est de satisfaire l'un après l'autre les deux principes, en commençant par le MOI. Or, le MOI est insatiable; personne au monde ne peut lui donner assez; la satiété des jouissances n'est pas encore la satiété du moi ; les moyens de jouir s'usent , le moi ne s'use point ; et quand, dans ce désespoir que l'homme rencontre aux dernières limites des jouissances humaines , il se donne la
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niorl, c'est encore le moi qui l'ordonne, c'est le moi qu'on cherche à satisfaire ou à apaiser. Il n'est donc pas question de rassasier le moi ', le monde entier n'y suffirait pas; ainsi le moment ne peut point arriver où ce sera le tour du non-moi ; son tour ne viendra jamais. Ce système est donc une rêverie. Aussi ce système n'a-t-il jamais été conçu par des philosophes; je n'en connais aucun qui l'ait enseigné. Ce système a été enseigné par des hommes ignorants; et, chose étrange, à leurs propres yeux le système a paru tellement une absurdité qu'ils l'ont eux-mêmes appelé uneyo/^e; entendons-nous : une folie en tant que système, une folie en tant que pure conception de la raison; car, d'un côté, cela ne sert de rien et c'est un vrai babil que de parler de la satisfaction du moi lorsqu'on ne peut pas en même temps donner de quoi le satisfaire ; cela n'est qu'au pouvoir de Dieu ; et qui dit que Dieu le fera? Et h quel titre le ferait-il ? Au lieu de ce bonheur absolu, ne nous doit-il pas plutôt le malheur, si nous en croyons le cri de nos consciences ? A moins donc qu'on ne puisse nous dire que , contre toute vraisemblance, toute attente, toute induction delà raison. Dieu veut faire cela; nous sommes obligés de répéter, avec les hommes ci-dessus, que ce système est uuefolie. Mais s'ils le regardent eux-mêmes comme une folie, comment s'avisent-ils de l'en- .sei^ner, de le recommander? Précisément parce que ce n'est pas un système, mais un fait. Ils an-
iioncent ce fait au notii de leur maître ressuscité ; cette résurrection, fait miraculeux et toutefois constaté, suffit pour faire adopter un autre fait dotil elle n'est que la suite, le couronnement*, le sceau : je veux dire le fait de la rédemption , par lequel le grand problème est résolu, par lequel se termine l'interminable lutte entre le moi et le non-moi.
La rédemption rassasie le premier de ces éléments, non pas en changeant la condition extérieure de l'humanité, non pas en ménageant une satisfaction à chacun de nos désirs : remède grossier, mesure infructueuse, s'il est vrai que le siège du bonheur soit dans l'âme; mais en unissant cette âme à Dieu, en la rendant certaine de l'amour de Dieu, en défendant cette certitude contre toutes les impressions du mal extérieur par des déclarations comme celles-ci : « Celui qui vous a donné « son Fils unique ne vous donnera-t-il pas toutes « choses par-dessus? « — « Toutes choses concou- « rent au bien de ceux qui aiment Dieu; » enfin , en mettant sur le cœur de l'homme le bouclier d'une impérissable espérance. L'homme qui se sait et se sent, malgré son indignité, aimé de Dieu, aimé sans condition et pour toujours, celui qui, dans les privations même et dans les douleurs, ne peut plus voir que des preuves d'amour, celui-là a tout obtenu : s'il forme des désirs, c'est selon Dieu, et avec
(i) « II a été livré pour nos offenses , et est ressuscité pour notre justification. >> (Rom. IV, aS. ]