DE LA CONCILIATION
Fespérance qu'il obtiendra mieux encore que ce qu'il désire; chaque privation, chaque perte éveille une espérance , chaque atteinte de l'aiguillon du malheur avertit ses yeux et son âme de s'élever à Dieu qui est la source à jamais jailhssante de sa félicité.
Comment l'élément moral, le ivon-moi , jusqu'alors resserré dans un coin de l'âme, ne se mettraitil pas dès lors au large et en liberté? Comment ne pas voir que, dans les relations qui viennent d'être créées, tout favorise et hâte son développement? Comment ne pas voir que les deux éléments n'en font plusqu'un,queridéededevoirvientd'étre identifiée avec celle de bonheur, et qu'en dernier résultat le triomphe du non-moi est le triomphe du MOI, et réciproquement? Comment ne pas reconnaître que toute contradiction intérieure cesse, et que l'unité, une glorieuse unité, est rentrée dans l'âme par le seul chemin qui lui fût ouvert? Telle est la divine psychologie du Christianisme, et ledé^ veloppement rationnel de la grande folie de l'Evangile. Cette folie de la croix, on ne l'explique pas, mais elle explique tout; et à défaut même d'autres preuves, comment ce qui explique tout ne serait-il pas la vérité?
Or, quelle place prend le livre de La Rochefoucauld dans la théorie que nous venons d'exposer? Une très importante, si l'auteur l'eût bien marquée. U constaterait à la fois les envahissemenis du moi;
et les réclamations infatigables du non-moi; la première de ces choses , par la présence du principe égoïste dans une foule d'actes qu'on rapporte à un autre principe; la seconde de ces choses, par ce besoin singulier de rapporter à un principe désintéressé les actes qui découlent d'une tout autresource ; les vaines et perpétuelles tentatives d'accommodement entre deux éléments que le péché a rendus hostiles; l'impossibilité de sortir par nous-mêmes de ce cercle fatal; l'aveu qu'une conciliation, qu'une réduction de la dualité à l'unité est au-dessus de la sagesse et des forces humaines.
f36 SIJK L'jiNDlVJ DUALITÉ
Vir ESSAI.
SUR l'individualité et l'individualisme.
.Terne plaissouvenlà me représenterquelqu'uudes écrivains du dix-septième siècle, Racine, par exemple, revenant visiter son ancien séjour, et prêtant son attention au langage qui se parle dans ce même pays que ses beaux vers ont si longtemps enchanté. Je le vois assistant tour à tour aux jeux de la scène, aux séances des Académies, aux modernes exhibitions de la chaire sacrée, enfin s'appliquant à la lecture de quelqu'un des nouveaux chefs-d'œuvre auxquels une critique partiale ou éblouie décerne ri mmortalité. Au sortir de cette rude épreuve, il m'a l'air d' un homme qui vien t, à tire d'ailes, de traverser le cha os, également surpris des choses qu'il a entre- V ues et des mots qu'il a entendus. On peut se figurer l'é tonnement d'un homme qui, dans la langue pari ée autour de lui, reconnaît tous les matériaux de la sienne, mais tellement mêlés à d'autres, tellement altérés par les idées dont on les a chargés ou dépouillés, que, dans cette langue, tout lui est à la foi s connu et inconnu, accessible et impénétrable. .T'o se garantir que souvent il n'a guère plus compris le 1 angage qu'on parlait autour de lui que si c'eût été du cophte ou du chinois; el le moment le plus
F,T l'individualisme. J'^']
îiicide de sa journée aura été celui où un homme de l'ancien monde, un vieux professeur de l'Université de Paris, a cité devant lui, dans l'original, quelques passages de Pindare ou d'Aristophane.
Son langage, à lui, a été parfaitement compris; on a quelquefois souri de son accent, qui trahit, au dire des connaisseurs, le bourgeois d'une province reculée ou un descendant de réfugiés; mais le sens de ses questions a été fort bien saisi; seulement on s'est obstiné, à ce qu'il lui semble, à ne point lui répondre en français; d'où il résulte que toute information précise lui manque sur l'état intellectuel et social du peuple qu'il est venu visiter. Je soutiens que, s'il veut prolonger son séjour au milieu de nous, on le verra, ce roi de l'idiome français, s'aller asseoir sur les bancs d'une école à la Jacolot ou du lycée polyglotte de M. Robertson.
Il y a des gens qui ont le loisir de creuser leurs rêves jusqu'au fond; heureuses gens! je les laisse en possession du mien ; qu'ils l'exploitent à leur aise, et, parvenus au bout, qu'ils nous disent si le français de iSSy est encore la langue de Racine.
Pour moi, entre mille traits, il en est un qui me frappe et auquel je m'arrête. L'illustre retenant aura entendu dans la conversation qu'un savant de premier ordre étant mort, toutes les no ta biii tés littéraires se sont fait un devoir de l'accompagner au champ du repos, mais qu'un orage subit les a dis-
ï>58 SUR l'individualité
persées ( les notabilités )j il apprend qu'un ministre a réuni hier à sa table les premières capacités industrielles de la capitale; qu'un journal est rédigé par la plupart des illustrations el même des sommités artistiques de l'époque ; que monsieur un tel doit être compté parmiles puissances intellectuelles de notre âge; que, dans un certain cas, on a fait appel, et non pas en vain, à toutes les sympathies libérales, etc., etc.
Si l'auteur à'Jthalie retrouve quelque part son vieux professeur qui cite Aristophane, ils pourront lier conversation en grec, pour plus de clarté, et le docteémulede Lancelotpourra remontrera son illustre disciplequeleslocutions qui l'ontétonné ne sont autre chose que la substitution de l'abstrait au concret, moins fréquente, il est vrai, que celle du coucret à l'abstrait, mais également autorisée par l'usage des bons écrivains. Et là-dessus force exemples dont je me garderai bien de rapporter un seul.
Je doute cependant que notre grand poète se tienne satisfait de cette explication, qui, à vrai dire, n'explique rien. Il y a sous cette particularité de langage quelque chose de plus que de la grammaire. Dans les vicissitudes d'une langue, tout a sa cause, rien n'est fortuit, et le secret des mots doit se trouver dans les choses.
Ces locutions et bon nombre de pareilles n'ont pu s'introduire et prendre pied dans la langue qu'à la faveur de quelque changement survenu dans les
ET l'individîjalisme. I Sq
idées. Une façon de parler qui mel la qualité à la place de l'être, le mode à la place de la substance, et qui transforme une personne en une chose, doit correspondre à une tendance analogue en philosophie. Il faut que l'esprit ait une nouvelle manière de voir, d'après laquelle l'être s'efface devant sa qualité, n'en soit plus en quelque façon que le porteur, et n'inspire de l'intérêt que comme agent d'une fonction générale dans un tout intellectuel ou dans up ensemble social.
C'est vers ces causes présumées que notre œil se dirige, et leur examen ne larde pas à rejeter dans l'ombre, comme un simple indice, le fait de langage qui nous y a conduits. En effet, ce serait en soi-même bien peu de chose que ces expressions, si leur rencontre ne nous faisait pas remonter plus haut. Mais l'idée qui leur a donné naissance est d'une importance bien autre. Elles trahissent l'annulation , ou tout au moins la neutralisation de l'individualité. Et le fait s'est accompli graduellement. Quand le plus pur de nos écrivains modernes a représenté un grand homme victime de la jalousie sacerdotale, cette impropriété de langage ( car il fallait dire la jalousie de quelques prêtres) impliquait déjà la tendance à faire disparaître l'individu dans la classe, à lui retirer la réalité pour la faire passer à Tespèce. Aujourd'hui l'on va plus loin : on avait bien pu accorder à une espèce, à une classe, une sorte de réalité, tirée des caractères seis-
i4o SUR l'individualité
sibles des individus qui la composent; aujourd'hui la réalité abandonne même les classes, et nous la voyons passer de l'individu, seul réel dans la vigueur du terme, à la qualité, qui, détachée del'individu, n'est rien. Ce sont aujourd'hui les idées qui vivent, les idées qui sont des êtres, et l'individu n'est plus qu'une substance neutre, un substratum indifférent, dont on ne tient pas compte.
Entendons-nous bien pourtant: un être n'est ce qu'il est que par ses qualités ; l'existence pure ne se conçoit pas; l'individu séparé de ses qualités n'est absolument rien, et la distinction de la substance et de l'accident est purement nominale, au moins pour nous ; car après que nous aurons ôté à la substance tous ses accidents pour l'épurer, il ne nous restera qu'une forme vague, une ombre, le souvenir de quelque chose qui était et qui n'est plus. Insondable mystère! car après tout cela, le moi paraît devoir être quelque autre chose que les qualités du moi-, des qualités doivent être por.lées par un être: vous aurez beau dire qu'un être n'existe pas sans propriété, quelque chose de plus fort que vos raisonnements nous crie que ces propriétés ne sont pas l'être. Celte idée, logée au plus profond de l'esprit humain, est la première, la plus universelle, la plus inahénablede ses propriétés.
xMais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Sans doute, aux yeux de la pensée et de l'observation, l'individu ne doit sa réalité qu'à ses qualités: être, c'est être
ET l'i>dividiialismé. i^i
lel ou tel. En ce sens nous ne serions pas fondés à nous plaindre de voir attribuer une réalité objective à des qualités. Mais encore une t'ois, il est question d'autre chose. Il faut distinguer entre la qualité et son idée. La ^«a/fVé est réelle ; son idée l'est-elle aussi? l'est-elle ailleurs que dans l'esprit? y a-t-il dans le monde phénoménal une telle chose que des idées? les idées ont-elles un mo/.'^ vivent-elles d'une vie propre et indépendante? en un mol, sont-elles des êtres? faut-il, sous le titre de philosophie, restaurer la plus décriée et la plus froide des mylholosies, et devons-nous , hommes du dix-neuvième siècle, donner des successeurs et des émules aux réalistes du quinzième?
De telles questions ne semblent pas sérieuses, et bien volontiers je les abandonne au sort qu'elles peuvent mériter; mais ce qui est plus sérieux, c'est que des notions inadmissibles en philosophie et même en pure logique peuvent très bien prendre place dans la vie, et s'emparer, dans la pratique, du rôle que la théorie leur refuse. Les idées ne sont pas des être?, personne ne les prend pour telles; mais qu'importe, si, en action, en influence, elles sont pourtant des êtres?
Or, elles le sontdevenues; c'est-à-dire, pour parler plus exactement, que la tendance actuelle des esprits est d'immoler le concret à l'abstrait, et de neutraliser l'individualité.
L'individualité est celte combinaison de qualités
l4î* î>UI^ L INDIVIDUALITÉ
humaines qui distingue un être entre tous ses semblables et ne permet pas de le confondre avec aucun d'eux. Malgré la simplicité de cette définition , l'individualité est quelque chose de mystérieux dont l'analyse la plus subtile ne rend pas un compte exact. Derrière tous ses éléments qui se nomment, il y a une chose qui ne se nomme pas. Ils l'ont produite et ils ne la peuvent expliquer. C'est par elle que l'abstrait passe au concret et que les noms communs deviennent des noms propres. On peut se demander si l'individualité n'est pas une imperfection; si l'harmonie parfaite de la partie avec l'ensemble n'effacerait pas l'individualité; si un être n'est pas individuel précisément par les parties qui le rendent moins propre à s'assimiler à la grande unité et à concourir à l'harmonie générale; on peut demander si l'idée de la perfection morale n'exclut pas celle de l'individualité, et l'on peut observer que l'être parfait n'a point d'autre caractère que celui de la perfection. Ainsi Paul, Pierre et Jean ont eu chacun leur caractère, et l'on ne peut dire celui de Jésus.
Il faut croire que l'individualité n'est pas un vice de la nature; car, s'il en était ainsi, les plus grands scélérats seraient éminemment individuels, tandis que souvent ils le sont le moins; leurs actions seules «t leur destinée les individualisent ; et, en revanche, ies hommes qui ont le plus honoré l'humanité ont ^u un caractèi'e très prononcé et très distinct. On
ET l'individualisme. I 43
ne citera aucun grand homme dont l'individualité n'ait été très saillante *.
L'individualité n'est pas une imperfection, mais une des conditions attachées à l'imperfection de la nature humaine. L'être parfait, on peut le dire, fait un avec ses qualités; il se perd en elles ; il est tout ensemble abstrait et concret; il n'est guère que le nom propre de la perfection. Dites Jésus et dites charité, vous avez dit la même chose. Mais il ne faut pas s'imaginer pour cela qu'à mesure qu'un être humain s'avance Vers la perfection il soit moins individuel; il doit l'être pour marcher vers ce but. L'être parfait par nature se passe d'individualité : il a la perfection ; l'être totalement vicieux s'en passerait également : il a ses passions. Le premier se confond aVec ses qualités, le second avec ses vices. Un troisième, n'étant ni dans l'un ni dans l'autre cas, a besoin de trouver parmi les éléments de son être quelque point saillant, qui détermine tous les autres et leur serve dé centre et de point d'appui, qui lui donne conscience de lui-même, qui assure une direction à sa volonté et une forme à sa vie; car il est dans la malheureuse et heureuse situation de n'être suffisamment déterminé ni par ses vertus ni par ses vices. Entre ces deux éléments se place l'individualité. L'individualité n'est pas l'individuahsme. Celui-
(0 L'individualité ne se voit guère chez les animaux ; là où elle se rencontre, elle est acquise, et par conséquent sans rtfalilé.
l44 SUR L'jNDlVIDUALITli
ci rapporte tout à soi, ne voit en toutes choses que soi; l'individualilé consiste seulement à vouloir être soi afin d être quelque chose. Et sans doute il vaut mieux pour la société que chacun soit quelque chose que s'il n'était rien.
Tout être ne reste pas franchement individuel; mais tout être apporte dans le monde sa portion quelconque d'individualité. Quelqu'un a dit que anous naissons originaux et que nous mourons copies ; » et cela n'est que trop vrai. La société tend à assimiler à soi et par conséquent à absorber ce qui appartient en propre à chacun de ses membres, ou, pour mieux dire, les individualités moins vigoureuses sont entraînées à jeter dans le fonds commun le peu qu'elles ont reçu. Qui a davantage est moins prompt à donner. Mais l'exemple, le préjugé, l'intérêt, toutes les forces rangées du côté du grand nombre, ont bon marché des âmes moins fortement constituées. Aussi rencontre-ton dans la société des passions, des mœurs, et peu de caractères. On confond trop un caractère avec une passion.
Observez un être humain avant ([ue le niveau ait passé sur lui; étudiez, si vous en avez l'occasion, un enfant dirigé et non pas annihilé par ce grand svstème d'amortissement qu'on a trouvé bon d'appeler éducation. Vous verrez, dans les sujets les moins remarquables, l'intention de la Providence de faire dechaqueêtreun être distinct de tous les autres, un petit monde, de même qu'à l'inverse elle a fait de
ET l'individualisme. 1^5
l'hutiianité un homme collectifdont les années sont des siècles. Si quelque homme a porté, du consentement unanime, le titre de grand , comptez que son image morale est gravée dans la conscience de tous ceux qui l'ont connu, de même qu'une figure humaine reste imprimée dans la mémoire de ceux qui l'ontvue.Leshommes qui ont appartenu avec le plus d'abandon aux intérêts de tous étaient sûrement individuels; tant il est vrai que l'individualité n'est pas l'égoïsme. La gloire n'a jamais appartenu quà l'individualité et ne peut même être conçue que par elle; car la gloire n'appartient qu'à la force , qui ne réside que dans les caractères individuels. Condition des grandes choses dans le monde réel, elle est celle des grandes conceptions dans le domaine de l'art. La trouver, la produire est le but de la poésie et son triomphe. « Nul n'est « poète, dit M. Daunou, s'il ne sait faire d'un mode « une substance, d'un genre un individu, d'une gé- « néralité une personne, de souvenirs dispersés un « système positif, et d'éléments épars dans nos pen- « séesun monde visible à nos yeux. » Le poète ne compose pas lentementses personnages de qualités juxtaposées. Imitateur humain du divin poète, ce sont des individus qu'il crée; c'est au concret qu'il s'élève d'abord. Qu'on nous pardonne de reproduire ici ce que nous avons écrit ailleurs : « il y a, dans « toute réalité, dans tout fait qui s'accomplit, deux a choses distinctes, deux choses pour ainsi dire
lO
j/.(3 SVIII l/lNUlVIDIIALITlî
« conccnlri(iues: l'essence même du fait, el sa force mule. On peut connaître le fait par l'une ou par (c l'autre. Connaître par la seconde, c'est savoir; con- « naître par la première, c'est 2;oi>. Savoir, c'est con- « naître la formule, laquelle est toujours plus géné- « raie que le fait; savoir, c'est donc classer. Voir, <( c'est pénétrer, à travers l'enveloppe formulaire, a dans i'intimité du fait, par conséquent dans son « individualité; ce n'est pas classer, c'est nommer. « L'un des actes appartient à l'intelligence, l'autre <c est exclusif à l'âme. L'intelligence ne connaît que « desabstractionsetdes formes: l'âme voit des êtres « et des substances; l'intelligence ne connaît que « des genres et des espèces, l'âme voit des indi vice dualités; l'intelligence sait, l'âme voit. N'est-ce « pas dire assez que c'est l'âme qui est poète? » L'individualité humaine s'absorbe dans la totalité à deux époques très différentes de la vie des sociétés : dans leur première enfance , et dans cette époque très avancée qui serait celle de leur mort, s'il n'y avait pas pour les nations décrépites une chaudière de Pélias. A la première de ces époques, l'homme se reconnaît faible contre la nature; il a besoin de se sentir membre d'un tout; il vit avec ce tout sur le fonds encore inépuisé des traditions primitives, qui appartiennent à tous et à personne; il cultive peu son individualité, qui lui servirait peu; la pensée de tous est sa pensée, le caractère de tous est son caractère; tout ce (|ui se lait alors
ET l'Ii\DIVIDUAIISME. i l\-j
esl l'œuvre de tous; l'époque, la société peuvent être individuelles : l'individu seul ne l'est pas.
Tout l'intervalle qui s'étend de ces premiers âges aux derniers est rempli par les triomphes de l'individualité. Puis viennent les temps où, la société étant très forte, l'individu n'a pas besoin de l'être. Toute force naturelle n'agissant qu'autant qu'elle y est nécessitée, l'individualité se replie ou se restreint, on peut dire qu'elle est mise à la retraite. Les théories alors se formulent et viennent concourir avec les faits. Tout porte les regards du détail sur l'ensemble, tout invite à généraliser; on se pousse les uns les autres dans cette voie; on ne pense jamais avoir assez généralisé, assez abstrait. Dans l'histoire, après avoir passé des personnages aux passions, des passions aux mœurs, on passe des mœurs aux idées séculaires, aux idées de ce vaste esprit humain dont la vie, depuis le commencement du monde, est un raisonnement continu. On trouve aux événements des lois, puis des lois ^ ces lois, et de cette hauteur on n'a garde de discerner des individus. En poésie, les personnages réels, les êtres ayant chair et os, ne sont plus que des porteurs d'idées; l'idée est le héros du poème; c'est elle qui combat, elle qui lue, elle qui prend des villes, elle qui fonde des Etats; on conçoit un poème pour une idée préconçue, à laquelle on adapte des personnages presque aussi abstraits qu'elle-même; je pense que ce n'est qu'une transi-
j48 sur l'individualité
lion , et que dans peu l'on verra l'idée devenir franchement le protagoniste du drame ou de l'épopée : mais le jour que la chose aura lieu, la poésie sera morte. Dans la société, chose qu'on ne peut trop admirer, l'individualisme est sur le trône et l'individuahté est proscrite! L'être réel, vivant, portant un cœur et une conscience, est tout près d'être nié; il ne lui est permis de se sentir vivre que dans le grand tout dont il fait partie; ce panthéisme social ne lui laisse pas plus de personnalité que n'en a la goutte dans l'Océan; ce n'est plus un homme, c'est un chiffre, une quantité^ une fonction, tout au plus un ingrédient; les individus étaient autrefois des médailles dont le fruste même avait son prix : ce sont aujourd'hui des écus ou des gros sous dont le marchand ne s'amuse point à regarder l'empreinte à mesure qu'entre ses doigts ils glissent pièce à pièce, et pièce à pièce ils remontent. Il paraît expédient que des qualités trop prononcées s'effacent et que tous les angles saillants deviennent des angles rentrants, que chacun ne se cultive que dans le sens de la société, laquelle a besoin de ses talents, de sa fortune, de ses forces, et non pas de lui. Alors les hommes distingués ressemblent à des exemplaires parfaitement imprimés d'un même écrit, et non à ces patientes copies du moyen-âge, où le copiste, quoique fidèle, savait bien faire entrer quelque chose de son caractère et presque de sa pensée.
ET l'individualisme. 1 49
La métaphysique en faveur chez nos jeunes écrivains n'est pas la cause de cette tendance; elle en est l'effet. On peut juger, à sa physionomie vague et à son peu de rigueur scientifique, qu'elle est plutôt un sentiment qu'un système mais la direction qui la porte à substituer partout l'abstraction aux existences concrètes, les formes idéales aux corps, les lignes aux solides, ne laisse pas d'avoir quelque influence sur un état moral dont elle n'a été d'abord que le symptôme.
Je ne voudrais pas faire de la politique; mais je ne saurais m'empêcher de remarquer que, dans le gouvernement des Etats, l'incarnation du pouvoir est un fait à peu près aboli; que l'État n'est plus une famille bien ou mal dirigée, mais un mécanisme plus ou moins bien monté; que les lois, les principes, les systèmes et les opinions, c'est-à-dire des idées, ont pris la place de ces forces vivantes et sensibles dont les caprices même faisaient sentir la présence d'une personnalité; les êtres les plus fortement organisés ne prétendent a rien de plus aujourd'hui qu'à représenter une idée; peut-être, et je le veux croire, c'était là, même jadis, le fond de leur rôle; mais ils ne s'en doutaient pas, ni eux ni personne; les hommes cachaient les idées : aujourd'hui les idées cachent les hommes; cette différence a beau être d'opinion : cette opinion est un fait, et un fait puissant.
Les nouveaux principes, élevés à leurs dernières
i5o SUR l'individualité
conséquences, à la portée transcendentale que leur décerne le plus froid des mysticismes, finiraient par faire passer à la société tous les caractères et toute la personnalité de l'individu. Entre cette prétention et sa réalisation la nature humaine s'élève comme une barrière insurmontable. La volonté, la conscience et l'amour resteront en propre à l'individu ; mais il n'est pas douteux que l'individualité ne soit menacée à la fois par ce qu'il y a dans l'état du monde actuel de mauvais, de bon, et, en tout cas, d'inévitable. A moins de ne voir autre chose dans le précédent déploiement de l'individualité que des avances temporaires faites par la nature humaine dans l'espoir d'un état définitif où elle pourra se démettre de ses fonctions et rentrer dans le repos, on ne peut douter que le niveau passé sur toutes les saillies du corps social ne soit au préjudice de ce corps lui-même, aussi bien que de la beauté de l'existence humaine. Cette espèce de démocratie spirituelle, qui se pose comme le « Dieu jaloux » vis-à-vis de notre nature morale, oublie que, quand le ressort de l'individualité aura été brisé, son ressort à elle seja bien près de l'être, et que, portée par l'individuahté au degré de force et de consistance dont elle jouit, elle ne peut sans danger nier son origine et condamner la source d'oii tout entière elle a jailli. Le jour où « les religions et « les philosophiesw de Jocelyn auront assez «élargi « l'œil humain pour apprendre à riionime<|u'il n'est
ET l'individualisme.
« qu'une partie imperceptible d'une immense et a solidaire unilé, que l'œuvre de son perfectionne- « ment est une œuvre collective et éternelle, » c'en sera fait de la nature humaine et de l'avenir des
sociétés.
Elle oublie encore, la société, que, toute respectable et nécessaire qu'elle est, l'homme ne fut pas créé exclusivement pour elle; qu'elle est aussi bien le moyen de l'individu que l'individu est son moyen; que la Providence, peut-être, a moins commis l'homme à la garde et au perfectionnement de la société que la société à la garde et au perfectionnement de l'homme; que l'humanité n'est réelle et vivante que dans l'individu; que lui seul aime, croit, espère, obéit; qu'il est donc le véritable objet de l'attention divine et du jugement divin ; que ce n'est pas la société, mais l'homme, qui comparaîtra, et qui déjà tous les jours comparaît devant le tribunal éternel. Il faudrait faire totalement abstraction d'une économie future pour méconnaître ou mépriser ces vérités; c'est parce qu'on croit peu ou qu'on ne pense guère à l'avenir des individus qu'on parle beaucoup de celui des sociétés; et la croyance vive, l'attente sérieuse d'un autre monde suffiraient pour réveiller dans lésâmes l'individualité qui s'éteint sans remède dans l'absence de cet immense intérêt.
Dieu, qui sait mieux que nous ce (pie vaut l'individualité, et (pii d'avance a vu les (iangers ((ui la
1^2 SUR l'jNDIVIDUALITÉ
menaceraient et les moyens de la préserver, Dieu qui, d'une autre part, a voulu l'individualité et non l'individualisme, a, par un même fait, assuré l'une et réprimé l'autre; l'Evangile, le plus social des systèmes, est en même temps l'asile le plus inviolable de l'individualité.
Nous avons déjà fait entendre que la religion, en ouvrant à l'individu, au-delà du terrestre avenir des sociétés, un avenir immortel, dont sa moralité déterminera la nature, que la religion, par ce seul fait, tient l'individualité éveillée et debout. Et plus cette croyance est vive, cette attente sérieuse, plus l'effet dont nous avons parlé est intense et profond. On peut déjà, sur celte seule idée, juger de la convenance de l'Evangile avec les intérêts de l'individualité. Mais il faut prendre garde encore à la manière dont l'Evangile se présente à l'homme.
A ne juger du christianisme que par certains systèmes religieux qui ont usurpé sa place et son nom, on pourrait croire cette religion mortelle à l'individualité. A Dieu ne plaise que nous lui fassions cette injure! Ceux qui ont conçu la religion chrétienne comme on peut concevoir lEtat, c'est-à-dire comme une société involontaire, à laquelle on appartient par le fait de la naissance et dont on accepte les institutions sans examen et sous l'empire d'une inflexible nécessité; ceux qui ont résumé ou enveloppé toutes les obligations religieuses dans celle d'une foi aveugle à la foi d'un corps qui se
ET l'individualisme. i53
charge de croire pour tous, d'un corps qui sait ce que chacun de ses membres peut ignorer, et qui vit. d'une vie dont la conscience peut manquer à chacun de ses membres; ceux qui ont interdit le contact immédiat de chaque individu avec la Parole de Dieu, ceux-là ont établi un système fort bien calculé sur quelques-unes des tendances de la nature humaine, mais nullement d'accord avec les intentions du Dieu de l'Evangile.
L'Evangile s'adresse aux individus. Ce n'est pas à un homme abstrait, négatif, neutralisé par les idées de tous, qu'il jette sa parole; c'est à vous, c'est à moi, c'est à lui, c'est à chacun, tel que la nature le fait et le donne. C'est à chaque homme, immédiatement, que Dieu dit dans l'Evangile : « Venez, et « débattons nos droits! » Chaque homme est pris à partie dans ce qu'il a de propre et d'exclusif; aucun être collectif ne s'interpose entre lui et Dieu; aucune idée nationale ou séculaire ne répond, en son nom, au divin interrogatoire; c'est de lui-même et de lui seul qu'il est question, comme s'il était tout seul au monde, comme s'il était toute l'humanité. Sans cette condition la Parole retentit vainement pour nous, qui ne sommes plus nous. Pour devenir chrétiens il faut d'abord que nous soyons nousmêmes. Pour faire des chrétiens. Dieu veut d'abord trouver des hommes. Bien loin, donc, de redouter l'individualisé, cette rehgion l'accepte, la cherche, la renforce et la consacre. Que de fois elle a exhu-
i54 SUR l'ijndividualité
mé de dessous mille décombres cette personnalité qui avait cessé d'être nôtre, et qui, sans cet appel puissant, ne se fût peut-être jamais retrouvée! L'Evangile aime l'individualité, parce que l'individualité est une force, et que le trésor qu'il apporte ne sera bien gardé et bien défendu que par les forts. C'est pourquoi il s'empresse d'exploiterl'individualité où il la trouve, et de la réveiller, de la créer pour ainsi dire, où elle ne paraissait pas. Le vrai chrétien, j'entends celui qui ne l'est ni par convention, ni par héritage, ni par système^, ni par esprit de parti ( notez bien tous ces points), le vrai chrétien est éminemment individuel, et tout ce qui le caractérisait avant sa conversion devient ensuite plus prononcé et plus saillant. Il secoue loin de lui tout ce que le monde lui avait ajouté, et s'empare avec joie de tout son être, dont il avait perdu la libre disposition et presque le souvenir. Cette individualité n'a point à s'effacer devant la loi, car la loi n'est venue neutraliser que le mai; et il est vrai, dans toutes les applications possibles, que «là où est l'Esprit de Dieu, là est la liberté. » Cette individualité n'isole pas l'homme; comment serait-il isolé par une force qui, en elle-même, n'a rien d'insocial, et qui vient de recevoir le sceau et l'impulsion de la charité?
Je crois fermement que le christianisme est destiné à maintenir dans le monde l'individualité, que menacent tant de causes différentes. Je crois encore
ET l'individualisme. i55
que c'est à l'iiidividualité qu'il faut demander les moyens de cette restauration sociale, invoquée par les opinions les plus diverses. INous pourrons revenir sur cette dernière idée.
l56 DU RÔLE DE l'individualité
Vlir ESSAI.
DU RÔLE DE l'individualité DANS L'oEUVRE D'UNK RÉFORME SOCIALE.
( A l'occasion de la préface de Jocelyn. )
Toutes les constitutions, tous les systèmes politiques menacent l'individualité; et c'est une chose digne de toute considération que la société, dont la lutte avec V individualisme ne finit jamais, ait si bon marché de V individualité, dont la nature est bien plus noble et les droits bien plus sacrés. Comment se fait-il que, retenant avec tant d'obstination un côté de notre personnalité, nous nous laissions si facilement enlever l'autre? que, si âpres à défendre notre volonté, nous le soyons si peu à protéger notre pensée ? Comment concilier tant de résistance et tant d'abnégation? une tension si énergique, un relâchement si extrême? Je ne puis pas même aborder cette intéressante question. Je remarque seulement qu'entre la société et l'individualité, le danger, à présent comme toujours, est du côté de la seconde, et qu'aller au secours de la première, c'est aller au secours du vainqueur. C'est ce que font aujourd'hui des hommes distingués qui paraissent avoir confondu l'individualité avec l'individua-
lisme, et qui, justement effrayés des ravages de l'un, ont conclu sans assez de réflexion à l'abolition de l'aulre, comme si, pour dépouiller l'homme de son injustice, il fallait le dépouiller de lui-même; comme si les deux éléments que nous venons de nommer étaient un même élément; comme si l'on ne pouvait rendre l'homme propre aux usages de la société qu'en l'anéantissant. Dans quelque sens que l'entendent ces penseurs, ils vont trop loin; sous quelque aspect qu'on envisage la personnalité humaine, soit comme siège de la volonté ou comme siège de la pensée, la société ne peut ni exiger ni espérer d'elle une complète abdication ; l'individualisme lui-même, sous un rapport, mérite d'être défendu, et jusqu'à un certain point, ce sont aussi ses droits, en même temps que ceux de l'individualité que nous allons revendiquer contre M. de Lamartine; car il y a un point, un point délicat et sublime, par où ces deux forces se touchent, et où l'amour de soi et le respect de soi s'identifient et se confondent. C'est pou-r le wo/ tout entier que nous plaidons, car c'est le moi tout entier que M. de Lamartine accuse et proscrit.
« L'œil humain, dit-il, s'est élargi par des re-
« ligions et des philosophies qui ont appris à « l'homme qu'il n'était qu'une partie imperceptible « d'une immense et sohdaire unité, que l'œuvre de « son perfectionnement était une œuvre collective « et éternelle. »
l58 J>U RÔLE DE l'individualité
Il faut d'abord ouvrir ces paroles et en tirer tout ce qu'elles renferment.
L'homme n'existe plus pour lui-même, mais pour tous; son existence n'est que relative ; il naétécréé qu'en vue de la société, laquelle n'existait point encore; le premier homme et le dernier n'ont ainsi aucune valeur intrinsèque; c'est en vain que l'individu se sent individu, en vain que les éléments dont il est formé font de lui une unité, un tout, un monde : tout cela était d'avance annulé; en vain qu'il porte une conscience, qui n'est que la révélation d'une responsabihté personnelle : l'unité seule est solidaire, et tous répondent de tous; en vain qu'il se flattait d'être vu de Dieu, et cette pensée faisait à ses yeux la dignité et la morahté de son être : il n'est qu'une partie imperceptible de l'immensité; Dieu, sans doute, peut le voir, mais Dieu ne le regarde pas : Dieu ne regarde que la société, seule personnalité réelle, seul homme complet et véritable, seul digne, par conséquent,d'obtenir et de fixer les regards divins. En un mot, Thomme, dans le système que nous étudions, ne conserve pas plus d'individualité que n'en a la goutte d'eau dans rOcéan ; il n'est pas plus distinct que la molécule qui, dans une masse de matière, ne compte que comme substance et comme poids; il est aussi saisissable qu'un degré dans la lumière, dans la chaleur et dans le son. Tel est l'homme de M. de Lamartine.
DANS IJINE RLFORME SOCIALE. 1 Sg
Je ne crains pas de dire que, si la phrase cilée ne signifie pas tout cela, elle ne signifie rien. La pensée de M. de Laniartine ne subsiste qu'avec et par ces développements. Et qu'on n'allègue point l'endroit où l'auteur paraît prescrire à V homme une œuvre de perfectionnement; qu'on ne dise point que ces mots réhabilitent l'individualité en proposant à l'homme un but qui n'est point placé hors de lui; qu'on prenne garde aux mots qui suivent: cette œuvre est représentée comme collective eX. éternelle; ces deux termes font assez voir queV homme dont il s'agit ici estl'hommegénérique, non l'homme individuel, et que le perfectionnement dont on nous parle concerne l'humanité tout entière, et non chacun de ses membres pris en soi.
Une telle doctrine, qui renverse tout ce qu'on a tenu jusqu'ici pour inébranlable, ne saurait être appuyée sur une trop grande autorité. Entièrement différente de tout ce que les religions ont enseigné, il faut qu'elle produise des titres plus imposants qu aucune d'elles. JN'ayant point été révélée parla conscience, il faut qu'elle le soit par une voix plus haute. Elle vaut bien la peine qu\in nouveau Moïse la proclame sur un nouveau Sinaï au milieu des éclairs et de la tempête. Au lieu de cela^ on nous apprend que « des religions et des philosophies « ont élargi l'œil humain, et ont enseigné à l'homcc me, etc., etc. » Quelles sont ces religions et ces philosophies? Là-dessus silence complet. Derrière
l6o DU RÔLE DE l'iNDIVIDUALITÉ
ces paroles sacramentelles quels noms trouvons nous? Henri de Saint-Simon et le curé de Valneige. Et qu'ont-ils fait, ces nouveaux prophètes, pour imprimer dans la conscience humaine une vérité qu'il faut réaliser pour la faire croire, une vérité qui doit se faire sentir pour se faire accepter, condition indispensable de toutes les vérités morales ? Ils ont enseigné; c'est-à-dire qu'ils ont parlé, raisonné, conclu ! Comme si de telles vérités entraient dans l'âme par voie d'enseignement ! Comme si un sentiment pouvait procéder d'autre chose que d'un fait ! Comme si la vie pouvait se cueillir sur un syllogisme ou découler d'un théorème! Comme si un apophtegme, un Machtspruch, diraient les Allemands, allait changer la nature humaine! En vérité, à la vue de cette révolution sociale s'apprétant à surgir d'une phrase, à la vue de tout ce système de devoirs échafaudé sur une combinaison de sons, sur un jeu de paroles, on se rappelle involontairement ces vers d'un grand poète qui manque malheureusement à notre époque:
« Est-ce que l'on doit choir « Après avoir appris l'équilibre des choses ? «
En attendant que quelque signe dans les cieux ait autorisé la nouvelle doctrine, voyons si la raison , qui est un signe sur la terre, peut lui prêter quelque autorité ou du moins quelque vraisemblance. Examinons l'œuvre nouvelle des religions
DANS UNE RÉFORME SOCIALE. l6l
et des philosophîes dans le secret desquelles peu d'adeptes ont été admis, et tâchons de montrer que ces religions sont bien peu humaines, c'est-à-dire bien peu religieuses, et ces philosophies bien peu humaines encore, par conséquent bien peu philosophiques.
Mon respect pour les professions de foi antérieures de celui qu'on a proclamé le poète chrétien de l'époque ne me permet pas d'hésiter sur l'ordre de mes arguments Je dois avant tout lui opposer ou lui représenter sa foi. Je dois, de prime abord, faire ressortir à ses yeux ce qui, dans son système, est directement contraire à la lettre ou à l'esprit du christianisme.
Toute profession rehgieuse, même celle de l'humanitarisme, repose sur la conviction , état individuel qui , pour être vrai, a dû être librement obtenu. Cette liberté de former et de suivre sa conviction s'appelle dans son principe liberté de conscience et dans ses effets liberté de culte. Elle est inhérente à toute religion, si nous attachons à ce mot sa notion la plus pure; et elle est, de fait , essentielle au christianisme, qui se propage d'âme en âme, et ne reconnaît entre lui et les hommes d'autre lien que la persuasion. Or, cette liberté, que le christianisme réclame , l'humanitarisme l'exclut ; car permettre l'individualité sur ce point, ce serait la permettre sur tous les autres; lui laisser l'asile de la conscience, c'est lui laisser un trône; admettre, ne fùt-
102 nu r6i,e de l'individu alité
ce que le nom de ia conscience, c'est admettre dans l'homme quelque chose de plus haut que la société, et, en d'aulres termes, faire l'homme plus grand qu'elle. Ce n'est pas qu'en bonne doctrine la liberté de conscience ne soit très compatible et très harmonique avec la société; mais non pas avec la société se posant comme elle le fait dans le système humanitaire. Ce système, commençant par nier l'individualité, ne peut pas l'affirmer ensuite sans se nier soi-même. Après avoir déclaré que l'humanité ne peut voir dans l'individu « qu'un obstacle ou un « moyen, » on ne peut consentir qu'il prête l'oreille, avant tout et après tout, à la voix de son meilleur moi, et qu'il obéisse absolument à ce moi, c'est-àdire qu'il devienne son but à lui-même; car par-là même il devient virtuellement un obstacle, et le système est anéanti avant son établissement. La liberté de conscience constitue l'individualité avec ses caractères les plus énergiques et les plus élevés; la liberté de conscience appelle but ce que vous appelez moyen , et moyen ce que vous appelez but; comment pourrait-elle être concédée dans l'ordre de choses que vous imaginez? Et vous qui l'aimez, vous qui l'avez défendue, quels adieux lui ferezvous, et quelles raisons, à l'instant devons réparer d'elle , lui donnerez-vous de votre abandon ?
Mais voici quelque chose de plus grave ; car enfin, cette liberté, et la conscience elle-même, où puisent-elles leur valeur si ce n'est dans la croyance et
PANS UNE RÉFOnME SOCIA^IK. 1 63
dans l'attente de l'immortalité? Or, celle croyance etcetteatlente ne sont pas seulement un hors d'œuvrc, mais un embarras, mais une contradiction, dans le système que vous avez embrassé. Aussi longtemps, en effet, que T homme est immortel, il vaut plus quel'humanité qui ne l'est pas. Aussi longtemps que l'individu attend un jugement au-delà de ce monde, il est plus grand que la société , qui n'en attend point. Il ne peut admettre d'égalité entre luimême, qui est un être , et la société , qui n'est pas un être, mais un arrangement entre les êtres. Il sent que la substance l'emporte sur la forme, et ce qui doit durer sur ce qui ne dure pas. L'immortalité de l'âme détrône la société, et la met aux pieds, non de l'individu sans doute, mais de l'individualité.
Rapprochons-nous davantage encore du centre de la notion de religion, n'envisageant en elle que ce qu'elle a de plus intime et déplus essentiel. Religion est obligation, de même qu'à son tour obligation est religion. Ou cette notion est sans réalité, sans application , ou elle institue irrésistiblement le mo/ individuel. Elle le proclame, elle le consacre, elle indique à notre adoration le plus profond des mystères et à la fois le plus voisin de nous, puisqu'il est nous-mêmes. Un être pourvu du sentiment du moi est par-là même complet comme Dieu , et vaut plus que tous les mondes à la fois, lesquels étant en Dieu ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu et l'homme , ou plutôt Dieu et un homme,
l64 ^>U KÔL!i l)F, LIND) VIDUALITÉ
s'additionnent et font deux. Ur, se servir du moi pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au moi divin et s'absorber en lui , là était la tâche de l'homme, sa gloire, et la gloire même de Dieu. Sans l'existence du moi créé, en face du moiïncrééy point d'harmonie dans l'être des choses, point de réel accord , puisque accord suppose dualité; et Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la lumière sans le regard , comme l'espace sans la matière, comme une équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être mal compris, que le second moi était une condition constitutive du premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne pouvait être troublée à son centre ; le péché même ne l'a point compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti ; et même aux yeux des créatures il sera manifeste , lorsque Dieu aura, suivant sa promesse « réuni tou- « tes choses en Christ. » (Eph. ï, lo.) Mais la circonférence pouvait êlreagitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre , dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si en Dieu même la gloire et la paix ne sont jamais altérées , parce que par rapport à lui tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordie devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas
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moins réel, intrinsèque à l'endroit où il a lieu , et ce désordre, quelle que soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci : le wof relatif se faisant absolu. Tout péché est une expression , une forme de cette idée. Mais de même , toute religion est la réalité de l'idée inverse, le moi se reconnaissant relatif à Dieu, et, dans l'acte de cette absorption glorieuse, se perdant tout à la fois et se retrouvant, se prononçant pour s'annuler, s'annulant pour se prononcer. Et cet acte se renouvelle en principe chez tout être capable de dire moi. Et nul objet? nu assemblage qui ne peut dire moi ne peut consommer cet acte. Et la société , par conséquent, n'a aucun rapport direct avec Dieu, et elle ne lui correspond que dans chacun de ses membres.
Faut-il rappeler à M. de Lamartine que les préceptes et les promesses évangéliques s'adressent immédiatement à l'individu, et ne vont qu'à travers l'individu à la société, dont l'Evangile, il faut bien en convenir, ne lait aucune mention expresse, et qu'il a poi r ainsi dire ignorée? Je le dis parce que cela est vrai, au risque de scandaliser les inventeurs du christianisme humanitaire, à qui pourtant il ne faudrait qu'un peu d'attention pour retirei- de ce fait autant d'édification qu'ils en reçoivent de scandale. Partout dans l'Evangile la société, même spirituelle, est présentée comme le moyen du perfectionnement individuel, bien entendu ([ue ce perfectionneuienl se résume dans la cluuilé, (pii est
l66 DU RÔLE BE l'individu ALIT]B
la sociabilité par excellence. Si, dans l'Ancien-ïestarnent, l'idée et le mot de peuple reviennent à chaque instant; si l'on y voit un peuple pris en masse, individualisé, traité comme un homme indivisible, ce n'est là que la dure enveloppe de l'idée évangélique. Le peuple juif enfermait les âmesfidè^ les, comme autant de grains d'une semence bénie; l'église chrétienne, comme une élite d'individualités exquises, était contenue dans la nation juive; à l'apparition du soleil de justice, le fruit réchauffé et dilaté a fait éclater l'enveloppe ; l'unité factice a disparu, et l'individualité s'est montrée dans sa gloire. 11 y a sans doute encore un peuple de Dieu; mais ce peuple, formé de l'association volontaire des âmes croyantes, est moins l'œuvre que le résultat de l'œuvre, la somme des conquêtes du divin monarque, un moyen de les conserver, de les affermir et de les multiplier. IN'y eût-il qu'un chrétien surla terre, il fixerait, de préférence à tout le reste du genre humain, les regards de l'Eternel; et si l'on veut savoir de quel prix est aux yeux du Maître la possession d'une seule âme, qu'on se rappelle qu'il y a plus de joie parmi les anges du ciel pour un seul pécheur qui s'amende que pour quatre-vingt-dixneuf justes qui n'ont point failli.
L'Kvangileest rempli de passages dans le même sens. Mais ne suffit-il pas de rappeler à M. de Lamartine que la prédestination^ dogme que nulle communion chrétienne n'a rejeté et devant lequel
s'incline la philosophie, est individuelle? Maintenant, que Dieu ait décrété ou seulement prévu le sort de chaque ànie, il n'importe quanta la question présente. Dans un cas comme dans l'autre, il est clair que chaque âme a distinctement existé pour Dieu, d'éternité en éternité; que d'avance et irrévocablement chaque âme a été jugée; que les regards de Dieu Tont suivie, entre toutes les âmes, dans la vie, dans la mort et dans l'immortaHté. Comment, après cela, contester à l'individualité sa valeur intrinsèque, et je puis ajouter sa sainteté? Comment jeter dans une masse confuse, fondre dans le lingot social, l'être que Dieu a mis à part, et qu'à part encore il a honoré deson amour, et, s'il faut tout dire, honoré de sa colère? Il est bien malheureux, mais qu'il est grand aussi, l'être qui a pu irriter Dieu!
Il faut, je l'ai montré plus haut, pour réaliser le système nouveau, commencer par effacer des consciences le dogme de la vie à venir. A cette condition seulement vous créerezla personnalité sociale; à cette condition vous ferez passer la société du rang de simple arrangement à la dignité d'être; à ce titre vous en ferez le Dieu de votre nouvelle reh^^ion.lln'ya rien d'excessif dans cette conséquence du système; car, aucun artifice de logique ne pouvant chaiger l'humanité d'une responsabilité quelconque, aucune fiction ne pouvant l'investir des attributs de l'homme individuel, et par conséquent de la religiosité, l'humanité na point de religion,
l68 DU RÔLE DE l'individualité
point de Dieu; elJe est son propre Dieu; elle est du moins une partie de Dieu; car elle est une partie de l'ordre des choses, et M. Lerminier ne nous a-t-il pas appris que Dieu c'est l'ordre des choses? Je ne doute pas que M. de Lamartine n'ait horreur de cette conséquence, mais certainement l'athéisme est au fond de ce saint-simonisme édulcoré; aucune âme ayant foi en Dieu ne peut, avec réflexion, adopler une pareille théorie; elle y voit, elle y sent trop bien l'apothéose de la volonté humaine, l'adoration de la nature humaine. Que la répugnance et l'effroi de ces âmes avertissent M. de Lamartine, et qu'il tremble de se voir imposer, à la place du Dieu de sa mère, je ne sais quelle abstraction, je ne sais quel être dont les têtes se comptent par milliers de millions et qui n'a pas un cœur^ quelque chose, en un mot, comme le Dieu qu'adore Harold:
« Ce Pan myslërieux , insoluble problème ,
« Grand, borné, bon , mauvais
« Etre sans attribut, force sans providence,
« Exerçant au hasard une aveugle puissance;
« Vrai Saturne , enfantant, dévorant tour à tour;
" Faisant le mal sans haine et le bien sans amour <. «
Je ne puis me défendre ici d'une triste réflexion : Pourquoi les grands esprits n'ont-il pas autant de
[i) Dernier Chant de Childe- Harold, par M. de Lamartine
COU rage que de grandeur? Pourquoi font-ilsaussibon marché de leur individualité que les esprits de médiocre valeur ? Pourquoi le torrent du siècle, en rongeant ses rives, emporte-t-il le chêne aussi bien que l'arbrisseau? Pourquoi Chateaubriand, Lamennais, Lamartine sont-ils devenus les vassaux de l'esprit du siècle? Quelle pitié de les voir marcher sous les bannières qu'ils auraient dû arracher? Quelle pitié surtout qu'ils s'imaginent commander là où ils obéissent, faire la leçon quand ils la répètent, qu'ils ne s'aperçoivent pas que le sourire se mêle aux applaudissements, et que leur empire est une servitude? INobles génies, dans vos voies individuelles, la gloire vous eût-elle manqué? Quel besoin aviez-vous de prêter à des noms obscurs l'éclat de votre nom, et vos sublimes talents aux Pierre l'Hermite delà nouvelle croisade? Quoi! Chateaubriand, chevalier du christianisme social! Lamennais, hiérophante de l'émeute! Lamartine, lauréat de l'humanitarisme! Quelles méprises ! quelle douleur ! On peut donc avoir tous les courages et n'avoir pas celui de l'esprit!
Mais il faut poursuivre et achever notre tâche.
Supposons ( quoiqu'à regret ) que M. de Lamartine ne s'arrête pas devant les conséquences irréligieuses du système qu'il a épousé. Ces conséquences mises à part, le système présente des difficultés internes, des impossibilités psychologiques sur lesquelles nous devons appeler son attention. . Avant tout, nous demandons : l'uidividu existe-
I^O DU RÔLE DE l'iNDIVIDUALITK
t-il, oui au DonPEn d'autres termes^l'homme portet-ilenlui, avec le sentiment d'une existence propre, la conviction d'une destination et d'une responsabilité personnelles? L'homme est-il muni de forces qui aboutissent plus loin, plus haut que la société? Ce caractère est-il le partage des âmes les plus sympathiques, les plus aimantes, les plus disposées à se subordonner àTensemble? Pour abréger, le moi n'est -il pas en chaque être la base de l'existence humaine, le point de départ et le point de retour de toute viePUne réponse affirmativeàcesquestions ébranle le système de M. de Lamartine.
En second lieu, ce système ne repose-t-il pas sur une pétition de principe, sur une assertion gratuite? On affirme que l'individu existe uniquement pour la société; mais le prou ve-t-on? nullement. On n'a, pour soutenir cette doctrine, qu'un sophisme, une équivoque. Nul doute que, dans le conflit des intérêts, l'individu ne doive cédera la société; si l'intérêt de deux vaut mieux que l'intérêt d'un seul, combien plus l'intérêt de tous 1 Mais l'individu n'est pas l'individualité. Bien loin de contredire à l'intérêt de tous, l'individualité peut être considérée et présentée comme l'intérêt de tous. Elle n'est qu'une manière d'exister applicable à tous, et la question n'est nullement de savoir si l'individu doit subordonner son avantage au bien général ( qui peut en douter? ), mais si l'individu doit rester lui-même. Vous dites que non, mais en-
DAyS UNE RÉFORME SOCIALE. I7I
core une fois le prouvez-vous? Combien la thèse contraire est plus facile à établir! Combien, en considérant la profondeur du moi en chaque homme, combien, en admettant le dogme de sa perpétuité, n'est-il pas naturel d'admettre que la société a été créée pour l'homme, plutôt que l'homme pour la société! Il importe seulement de se bien expliquer, et de montrer sous le mot homme tous les hommes pris individuellement. Dieu, par amour pour tous les hommes, a voulu qu'ils formassent une société. Il a ordonné pour ces êtres V arrangement ({m leur convenait le mieux, mais il n'a pas créé les êtres pour Y arrangement. Il a vu, ce Dieu tout sage, et il a déclaré, qu'il n'était pas bon que l'homme fut seul. Il a, en conséquence, coordonné l'homme à l'homme; il a voulu que l'homme ne pût devenir homme que par ce contact; il a attaché à l'état social le développement de toutes nos facultés de l'âme et de l'esprit; il a rendu la société aussi essentielle à l'homme que son cœur et son cerveau; il ne Ta voulu, il ne l'a conçu qu'associé; et de même qu'il l'a fait essentiellement être mixte par l'indissoluble union du corps et de l'âme, il l'a fait essentiellement social, faisant dépendre son caractère d'homme de celui de sociétaire. On voit que l'importance de la société est grande; mais cette importance étanttoute relative à l'individu, n'est, sous un autre nom, que l'importance dece dernier; en sorte que,des faits que nous venons de reconnaître, il y a tout un abîme
l'JI DU ROLE DE L INDIVIDU ALITE
jusques à se représenter la société comme un étrej la société n'existe point hors de l'individu; elle est dans l'individu lui-même, comme une inclination, un besoin, un attribut; la société, c'est l'homme cherchantson semblable. Adorable et touchant mystère, que nos passions ont recouvert d'un voile de sang et sur lequel maintenant nous étendons le brouillard de nos systèmes!
La société étant en nous, pourquoi donc nous l'opposer comme un être hors de nous, comme un fantastique rival? Pourquoi provoquer entre ces deux idées un duel à outrance dans lequel l'un ou l'autre doit périr? Pourquoi proscrire l'individualité qui ne proscrit pas la société? Pourquoi tenter l'inutile et l'impossible?
Ici j'attaque le système avec ses propres armes, et M. de Lamartine va me servir d'auxiliaire. S'il a erré, c'est par zèle pour la société ; c'est le bien de la société qu'il cherchait; je le cherche avec lui. C'est dans l'intérêt de la société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet, spontané , individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le serviteur de tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéfice de la puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la raison, lois universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et relever le triomphe.
tixons bien notre point de vue. Il s'.igit ici, dans
une mesure quelconque, d'une utilité à recueillir par la société, d'une abnégation à obtenir de l'individu. Sous ces deux rapports, il est de l'intérêt de la société de mettre de la mesure dans ses prétentions.
Sous le premier rapport, il est certain que, si l'on fait trop abstraction de l'individualité , on s'enlève le ressort le plus énergique de la perfectibilité; car c'est dans ce qu'il a d'individuel que réside la vraie force de cbaque liomme, sa moelle morale; et puiser à côté de ce point, c'est puiser à côté de la source, c'est vouloir emprunter à la pauvreté et s'appuyer sur la faiblesse. Pour tirer bon parti de la plante humaine, il la faut laisser croître, autant que possible, dans sa direction propre; il faut laisser àl'lîommelesentimentde sa valeur intrinsèque; il ne faut pas commencer par l'annuler à ses propres yeux; il ne faut pas lui dire, comme M. de Lamartine, « qu'il n'est autre chose qu'un moyen ou qu'un obstacle, x Chaque individualité est un talent, chaque talent est une richesse; c'est de gaîté de cœur appauvrir le trésor commun que d'y verser des âmes dépouillées de la substance qui faisait leur vraie richesse. On ne saurait trop le redire : l'homme réel, l'homme vivant, c'est l'homme concret, c'est l'individu.
Tandis qu'on fait à Dieu l'injure gratuite de supposer qu'ayant embrassé dans un même dessein l'homme et la société il n'a pas su ensuite les as-
I n^ DU ROLE DR LlNDl VIDnAlITlî
sortir l'un à l'autre, les plaintes de la société ellemême rendent justice au Créateur et témoignent que la société ne s'enrichit pas des pertes de l'individualité. En effet, on gémit de ce que toutes les libertés abondent excepté la liberté de l'âme; de ce que, tandis que les hommes d'art aspirent à l'originalité et l'exagèrent, rien n'est plus rare qu'un caractère original; on se plaint de voir l'opinion si entraînante, elles convictions personnelles si faibles. Il fallait bien que la personnalité se réfugiât quelque part : elle s'est creusé un nid dans les intérêts; l'égoïsme, non le dévouement, a hérité dé l'individualité. On a cessé d'être à soi, mais non pour appartenir à tous; on appartient à tous les objets qui peuvent captiver l'homme naturel. La société, au lieu d'une obéissance intelligente et volontaire , ne rencontre dans les âmes qu'une docilité passive et vague, et ne l'y trouve pas toujours. Elle voulait être servie par des volontés, elle ne trouve à leur place que des habitudes et des instincts; et ces instincts, ces habitudes, entés sur la vanité et sur l'intérêt, peuvent être exploités à son dam aussi bien qu'à son avantage. Elle ne trouve plus en chaque âme, contre l'invasion des passions populaires et des erreurs du jour, ce point d'arrêt qui n'est point l'individualité, mais qui n'existe pas sans elle. L'âme n'est plus semblable à un navire qu'un milieu défend contre un autre milieu , mais à un aérostat qui, de toutes parts, enveloppé d'air, n'a de pilote
DANS UNE RÈFOnME SOCIALE. 1 75
que le caprice des vents, je veux dire l'idée et la passion dominante. Qu'a donc gagné la société à l'extinction de l'originalité morale?
De l'utilité, qui est le but, passons au dévouement, qui est le moyen. Ici se rejoignent et font cause commune les deux éléments de la personnalité humaine ; et ce que nous avons à réclamer, c'est à la fois le respect de la volonté et du caractère, l'intégrité du moi, et, pour tout dire en un mot, toute la substance d'où se tire le bonheur individuel. Nousles réclamons comme condition et moyen du dévouement. On se ferait une idée plus que romanesque de la capacité d'aimer qui est dans l'homme si l'on supposait qu'il puisse se dévouer sans motifs, et que ses dons les plus généreux soient autre chose que des échanges. H y a des sacrifices impossibles. Il n'est aucun but qui puisse compenser ni justifier le sacrifice de l'existence morale, de l'individuahté. La gloire, la fortune, la vie, l'honneur même, on peut tout donner; mais s'immoler dansles dernières profondeurs de son être, s'effacer du nombre des vivants, consentir à ne compter pour rien ni devant soi-même ni devant Dieu, se nier à soi-même sa réalité, ne plus connaître que celle du genre humain, être abstrait, idéal, irresponsable, qui n'a par lui-même aucun rapport avec Dieu, et qui, dans son sein , comme dans un gouffre sans
fond, absorbe notre infini et notre éternité cet
holocauste sur un autel sans Dieu , l'homme qui se
l']6 DU RÔLE DE ï/lMMVIDUALITlL
respecte, c est-à-dire qui révère Dieu en soi, ne peut l'offrir à personne, pas même à l'iuimanité, vînt-elle se présenter à lui forte de tout son passé, armée de tout son avenir.
Demandez tout à l'homme au nom de l'humanité, ou, si ce langage vous plaît mieux, au nom des intérêts humanitaires, toutj excepté sa dignité d'être responsable et ses rapports personnels avec Dieu. Si vous lui déclarez que sa présence est imperceptible, craignez qu'il ne vous réponde : Mon absence l'est donc aussi. Pour se dévouer il faut Jusque dans l'extrême abnégation , être certain de se retrouver soi-même. Que vos religions ou vos philosophies enseignent le dévouement, elles le doivent; mais qu'elles commencent par le payer. Le dévouement ne peut fleurir que sous les rayons de la joie, et le dévouement dans toute sa vérité , le dévouement, à l'état et avec le nom de charité, ne peut jaillir que d'une âme heureuse. Rendez parfait le bonheur de l'âme à qui vous demandez un dévouement parfait. Mais cette vérité demande quelque développement.
Lebonheur est présenté, d'ordinaire, commela récompense du dévouement. A nos yeux, il en est tout premièrement la condition et la source; et la société,
DANS l'NR RFFORME SOCIAT.E. j-y-,
quia besoin du dévouement de ses membres, a besoin d'abord qu'ils soient heureux.
Au premier aspect, cependant, il n'y a pas dans cette vie du bonheur pour tout le monde. Le poète s'est trompé , ce semble :
« Chacun de nous n'a pas place au soleil. »
A prendre le mot dans son acception vulgaire , à chercher le bonheur dansles circonstances , on peut dire que bien des personnes ne le connaissent que par ouï-dire , et n'ont vu tomber sur elles, de celte douce rosée, que quelques gouttes rares, et pour ainsi dire égarées. On dirait que toute prospérité suppose une adversité correspondante, comme tout plein supjiose un vide. Quel remède à offrir àla société qu'un bonheur essentiellement exclusif, un bonheur qui, doué d'impénétrabilité comme la matière, ne peut s'approprier qu'aux dépens d'autrui une portion de l'espace! Quel rapport peut-on voir entre cette sorte de bien et le bien collectif? Comment la prospérité matérielle ouvrirait-elle le cœur au dévouement? IS'a-t-on pas dit mille fois que, pour plaindre ceux qui souffrent, il fautavoir souffert, et que l'habitude de jouir amortit le sens de la pitié? Si donc nous n'avions ici qu'un tel bonheur en vue , nous n'ajouterions pas un seul mot; mais, grâces à Dieu , il y a un bonheur qui ne prend point de place; il y a un soleil qui luit pour tous. Il est clair que je parle d'un bonheur moral, qui
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jaillit de l'âme et s'épancbe dans l'âme, sur lequel l'influence des événements n'est ni permanente ni absolue, un bonheur que l'adversité exerce pour ainsi dire , et dont quelquefois elle a fait le fonds principal. Tel doit être le vrai bonheur, s'il existe. Tous les hommes sensés sont d'accord que, si le bonheur ne nous vient pas de nous, il ne nous viendra de nulle part-, et il serait superflu de vouloir prouver, même aux plus aveugles, que les objets extérieurs peuvent bien procurer des jouissances, mais n'apportent pas avec eux le bonheur.
Mais il ne suffit pas de reconnaître qu'en résumé le bonheurest un contentement , une joie continue de l'âme. Ce contentement , cette joie a ses conditions, et pour avoir du bonheur une notion plus précise, il faut le concevoir comme un développement harmonieux, un plein essor de la vie intérieure. Le plus heureux vit davantage, a'ec plus de profondeur, d'intensité, d'ensemble surtout. Vivre, se sentir vivre, c'est la condition du bonheur; mais c'est aussi la condition du malheur. Le bonheur, c'est une vie harmonieuse; le malheur , c'est aussi la vie, mais la vie manifestée par le déchirement. On peut se sentir vivre avec une égale intensité dans l'accord joyeux des différentes parties de l'être, et dans leur hostilité mutuelle. Le bonheur est donc le sentiment distinct de l'harmonie intérieure. Ce sentiment n'est point une chose négative. Quand toutes les parties de l'être, toutes les parties de la
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vie, lame el la deslinëe, le visible et l'invisible, le fini et l'infini, se touchent avec amour et pour ainsi dire sentrebaisent , il y a, dans le plus profond de l'homme, un tressaillement d'allégresse, dont le prolongement, dont la continuité forme ce qu'on peut justement appeler le bonheur. Tous les éléments humains sortent avecjoiedeleur repos, certains de ne point rencontrer d'obstacles en d'autres éléments; ils s'emparent d'un espace qu'ils savent libre; l'àme humaine étale, met en dehors toute sa richesse, dont rien ne l'empêche et dont tout la presse de faire usage. Toutes les facultés , que lemnature déjà invite à se déployer, s'y sentent vivement encouragées; rindividuaUté, se préférant dès lors à ce qui n'est pas elle, se produit au grand jour; l'être entier s'épanouit.
Quelque immatériel que soit ce bonheur, el quoiqu'il ne dérive ni ne soit à la merci d'aucun événement, l'âme ne saurait se le donner: elle le reçoit du dehors; car il est attaché à une condition qui ne dépend pas d'elle. Cette vie harmonique et profonde, qui est l'essence même de la vraie félicité, suppose dans l'âme la présence du vrai et seul principe de l'unité morale, qui est Dieu. Sa présence dans l'âme en constitue, si l'on peut parler ainsi , l'état logique. Seule, elle en tient réunies les forces diverses, qui, hors d'elle, sont un faisceau sans lien. Mais si la malheureuse séparation qui a scindé l'unité de notre être et a fait de notre vie un per-
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péluel sophisme, si cette séparation est notre ouvrage , le retour de l'être à son principe et des éléments humains à leur unité première est l'ouvrage de Dieu seul. Le honheur, par conséquent, n'es^ pas un fruit de notre nature, et ne croit pas spontanément sur le tronc de la vie; il faut qu'il y soit greffé par une main divine. Il faut que Dieu, en nous assurant de sa bienveillance et nous forçant d'y croire , se soit rouvert l'entrée de notre cœur et le remplisse de sa présence. Jusque-là l'homme ne peut connaître le bonheur, le vrai bonheur. C'est de Timpiélé, c'est de l'athéisme que de prétendre à être heureux hors de Dieu.
Et il ne suffît pas, pour entrer en possession du bonheur, de reconnaître ce principe abstrait. Retrouver ce principe ce n'est pas retrouver Dieu ; ou si c'est retrouver Dieu , c'est retrouver Dieu aliéné de nous, offensé par notre abandon, faisant ressortir par l'aspect de sa pureté l'impureté de nos inclinations et de notre vie, obligé par sa justice à se demander notre châtiment, qui n'est autre chose que la perpétuation de l'isolement dont nous sommes les auteurs. Comment nous pardonnerait-il ce que nous-mêmes nous ne pouvons nous pardonner? Nous sommes nos juges les plus implacables; notre malheur lui-même est un jugement , et le plus sévère de tous. Dieu nous eût-il pardonné, notre propre pardon ne suivrait le sien que de loin. Nous nous punissons tous les jours in volontairement, lors-
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que, parlefait,nousnousdéclaronsindignes de vivre avec nous-mêmes, lorsque nous nous refusons, en quelque sorte, un asile et une demeure chez nous.
On n'est heureux qu'autant qu'on peut vivre avec soi-même , qu'autant qu'on se trouve bien à la maison , c'est-à-dire dans son àme. Celui qui s'en tient sans cesse dehors, qui n'ose y rentrer, ou qui n'y rentre qu'avec répugnance, avec horreur, celuilà, fût-il habituellement serein et gai, ne peut se dire heureux : tout au plus il est diverti. Ce mot est le vrai nom du bonheur de ce monde. Le bonheur, a dit un poète, n'est qu'un malheur plus ou moins consolé. Le monde , a dit madame de Lambert, est plein de fugitifs d'eux-mêmes. Pascal l'avait dit. avant elle, et il avait dit pourquoi.
Or , qu'est-ce que vivre avec soi, si ce n'est vivre avec Dieu ? Le mot, qu'on y prenne garde, ne se conçoit pas sans relation. Il ne se pose, il n'est réel que par le non-moi. Derrière l'homme de la société ( le plus superficiel ) vient l'homme de la famille , puis l'homme de la pensée , tête à tête avec ses propres représentations , vrai spectacle intellectuel ; puis, dans la dernière profondeur, l'homme intime et vrai, l'homme de la conscience, de l'infini, de Dieu. Qui veu t vivre avec soi-même doi t descendre à ce dernier point; c'est là qu'il se retrouve toutentier,làqu'il rencontre l'infini, qui, vivantet personnel, s'appelle Dieu. Quiconque n'est heureux qu'au prix de n'y jamais descendre, aurait beau se dire et se croire
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heureux ; il ne l'est point. Avoir toujours à s'éviter soi-même, n'est-ce pas le plus profond des malheurs ? Vivre avec soi-même, ce n'est pas s'absorber dans la contemplation; non, pas plus que vivre dans l'action n'est vivre dans le trouble. L'activité est si loin d'exclure la vie avec soi-même qu'au contraire une telle vie ne se conçoit pas sans l'activité comme conséquence etdéploiement. Les vies exclusivement contemplatives ne sont pas nécessairement les plus intérieures, les plus profondes, les plus vraies ; les vies exclusivement d'action, cette action fût-elle toute de pensée, ne possèdent pas non plus ces avantages. Vivre avec soi-même, c'est autre chose que penser; agir, ce n'est pas essentiellement sortir de soi.
Encore faut-il remarquer que le divertissement qu'on appelle bonheur, qui préoccupe si puissamment certaines âmes, et qui leur devient un infini et le principe d'une certaine grandeur, n'a pas à beaucoup près le même empire sur toutes les âmes , et qu'il n'exclut pas , chez ceux qui s'y livrent, certains moments de retour et de repli , qui leur manifestent la vanité d'un bonheur enraciné hors de l'âme, et le néant d'une activité qui n'a pas Dieu pour objet. Il suffit de ces éclairs, tant rares soient-ils, il suffit d'un seul pour constater à jamais la misère intime de celui qui l'a vu luire. Et que ces éclairs sont nombreux dans certaines vies, et dans certains moments de certaines vies ! comme ceâ
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moments vengent la vérité méconnue dans tous les autres! De quelle anxiété vague ils remplissent toute l'existence! Anxiété moins redoutable pourtant, moins effrayante, que l'incessante préoccupation, que l'imperturbable tranquillité de certaines âmes ! C'est contre cette anxiété, contre ce découragement mystérieux que plusieurs moralistes, sans en approfondir la cause, ont dirigé leurs efforts. Ils ont blâmé la tristesse^; ils en ont fait un vice ; ils ont invité l'bomme à la secouer , comme au réveil d'une nuit fatigante on secoue un mauvais rêve. Ils sentaient par instinct la vérité de ce que nous disions, que le bonheur est la force de l'âme; mais ils n'avaient pas reçu mission de dire comme saint Paul, avec autorité : « Réjouissez-vous; je vous le «dis encore: réjouissez-vous. ( Pbilip. IV.)» Donnez-nous d'abord, leur eût-on pu dire, un sujet de joie; naturelle objection à laquelle saint Paul savait bien que répondre.
Les intérêts que l'homme peut trouver hors de son meilleur moi suffisent comme motifs d'action , et le monde matériel s'en peut contenter; mais connue tout ce développement de vie extérieure n'est pourtant pas le bonheur, comme l'âme ainsi occupée n'est ni rassasiée ni calmée, on ne voit pas conmient l'espèce de satisfaction fatigante qu^elle trouve dans ces poursuites pourrai! fécondci- et
i) Ainsi Yaiivcnargnes.
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développer en elle le principe du dévouement. Il n'y a aucun rapport essentiel entre le bonheur extérieur et l'amour. L'homme le plus heureux, dans l'acception ordinaire du mot, n'est pas pour cela le plus aimant.
Le bonheur moral, fondé sur la pacification intérieure de l'âme, sur le rétablissement de ses rapports avec Dieu, ce bonheur a d'autres effets. Tout ce qui s'est passé dans cette âme, et tout ce qui s'y passe, la porte à aimer. Son bonheur lui vient d'être aimée : qu'est-ce qui pourrait davantage disposer à l'amour? Une féhcité assurée, une éternité mise à l'abri ne sont-elles pas faites pour épanouir le cœur? et dans la joie dont on le sent inondé, ne voudrait-on pas donnera un baisera tout l'univers,» comme le disait ce grand poète à qui souvent arriva, des rives de l'autre monde, comme au navigateur égaré sur les mers, un doux parfum de la vérité*? Elle qui n'envie et qui ne convoite plus rien, qu'est-ce qui l'empêcherait d'aimer? Est-ce que tout, au contraire, ne l'y convie pas? l'amour n'est-il pas la seule nouiritme qui convienne à l'âmeheureuse? Le moi, annulé par le bonheur , ne s'interposantplus entre l'amour et son objet, l'âme obéit à sa pente naturelle; car elle est faite pour aimer comme l'oiseau pour voler. Elle a retrouvé sa nature perdue, sa condition première; elle se
(i) L'hymne célèbre de Schiller à la Joie repose sur l'idée que le bonheur ouvre le cœur à la bienveillance.
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satisfait en se tournant avec ardeur vers les œuvres de dévouement; elle y porte tout ce qu'elle a de forces; elle éveille, au profit de l'amour, tout ce qu'elle a de personnel et d'intime; l'individualité secoue, comme un linceul, l'enveloppe des idées et des sentiments d'emprunt, elle renaît dans sa primitive fraîcheur, et les vraies formes de l'être se dessinent avec énergie. Ce bonheur, dans son principe, n'a rien coûté au bonheur d'autrui, et, dans ses effets, il s'applique tout entier au bonheur d'autrui.
C'est ce bonheur moral que l'Evangile a nommé le salut ^ la vie éternelle^ salut qui se goûte dès ce monde, vie éternelle qui commence dans le temps. L'éternité ne doit que continuer et consommer ce bonheur qui réside essentiellement dans un sentiment de l'âme. Et ceux-là s'en font une idée bien imparfaite et bien grossière, qui ne savent y voir que le vulgaire bonheur à son plus haut période et dans sapins vaste plénitude. L'exemption de peines matérielles et la possession de biens de la même nature sont indiquées en perspective , mais ne constituent pas essentiellement le salut. Ceux qui enferment la joie et la paix chrétienne dans je ne sais quel sentiment de sûreté personnelle , de compte réglé, de dette soldée, ceux qui, toujours collés à la lettre, ne s'abandonnent jamais à l'esprit, n'ont point une juste idée de la félicité évangélique, et pour leur comple ne la connaissent pas. Leur bon-
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heur ou leur illusion ne saurait avoir pour eux les effets que nous avons décrits. Leur être n'en est pas rafraîchi, renouvelé. Les ailes ne repoussent pas au vieil aigle. L'individualité ne perce pas, vive et verdoyante, à travers les couches de la poussière sociale. Et l'espèce de dévouement logique, de charité légale, qu'on peut remarquer en eux, ressemble, à s'y méprendre, aux fruits de l'égoïsme et du calcul. La généreuse joie du bonheur chrétien, joie toute morale, a d'autres caractères et d'autres effets. C'est ce bonheur moral de l'a me réconciliée avec la source de la loi, de la lumière et de l'amour, qu'il faut employer pour la réforme de la société. C'est là V institution qui peut modifier les âmes et rectifier les volontés. Il est vrai que c'est sur l'individu qu'elle agit; elle negagne l'humanité qu'homme à homme; elle n'enveloppe point immédiatement les masses; il faut même ajouter qu'on ne l'a jamais vue exercer toute son énergie sur la majorité d'un peuple; le petit nombre seulement s'est montré avide d'un aliment si convenable et si salutaire à tous ; mais cette saveur est tellement puissante qu'elle se communiquerait à tout un océan. Le Dieu des chrétiens est un Dieu tout à la fois si réel et si aimable , si facile à trouver et si doux à connaître, tellement présent dans toutes les parties du monde et dans tous les recoins de la vie, un Dieu dont la seule pensée commande laconfiance a\ec tani d'em-. pire; enfin sa manifestation (mi .lésus-Clir isl la ré-i
vélé à chacun de nous si proche et si tendre, que, même pour les croyants moins sérieux et moins fervents , il est encore ce qu'il n'a été pour aucun théosophe de l'antiquité , le bon Dieu el notre Père dans le ciel. A mesure que cette idée est plus fortement conçue et plus vivement sentie, elle ouvre et elle attendrit le cœur; elle y fait pénétrer la bienveillance et la mansuétude; elle dispose l'âme à la miséricorde et au support; elle crée dans chaque âme un intérêt humain ; elle fonde la sociabilité sur une base morale et sincère. Les croyances chrétiennes sont seules capables de dilater les cœurs, d'intéresser l'homme à l'homme, en tant qu'homme, de réaliser la fraternité universelle. En leur promettant ces effets, nous avons pour nous leur nature même et l'expérience : tout cœur chrétien a aimé l'humanité; tout homme qui ne l'a pas aimée n'était pas chrétien ; ces deux vérités sont à l'abri de toute atteinte.
Il ne doit pas échapper aux observateurs attentifs que la doctrine la plus féconde en avantages sociaux est en même temps la plus douce individuellement, et, si l'on ose s'exprimer ainsi , la plus commode. La rigueur, l'austérité, l'exagération sont de l'autre côté. C'est l'humanitarisme qui est dur à l'individu , c'est le christianisme qui lui est induloent. L'un dépouille l'individualité pour revêtir l'humanité, et n'y parvien-t pas; l'autre, dans l'intérêt de tous, s'occupe de chacun avec amour, le
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lassure, le protège, renrichil, et fonde le bonheur général sur la multiplication des félicités individuelles. Il ne traîne pas l'homme en victime à l'autel du Moloch humanitaire, il ne l'immole pas à l'intérêt transcendant d'un être abstrait, d'une idée sans contact avec son cœur; il n'en exige pas l'impossible; il lui demande son cœur et ne le lui arrache pas; il lui paie magnifiquement ce qu'il en. obtient; il lui fait de ses sacrifices mêmes la meilleure partie de son salaire; il l'enrichit de ses pertes, et dans la douceur d'aimer le récompense d'avoir aimé. Cette magnifique solution d'un insoluble problème, cetle transformation d'une dualité funeste en une bienfaisante et merveilleuse unité, est le chef-d'œuvre de l'Évangile , son triomphe , son incommunicable privilège; rien ne peutlui ravir cette gloire, non pas même l'universelle méconnaissance; cette gloire éclaterait dans la vanité de nos efforts pour fonder ce que lui seul peut fonder; elle se ménagerait son réveil dans notre confusion finale ; et, au jour de toute révélation, chacun de ses rayonsdeviendrait une foudre pour accabler notre aveuglement et notre ingratitude.
DU CENTRE DE GRAVITATION KK MORALE. 1 8q