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injustice. Il engage un combat inégal, et lâche par conséquent. L'agresseur, dans cet étrange combat, ne risque comparativement rien contre qui risque tout. Chacun de ses triomphes fait une victime. Y pense-t-on d'avance: on est cruel de sang-froid et de propos délibéré; n'y pense-t-on pas : on est bien cruel de n'y pas penser. Il y a donc dans la volupté un principe flagrant d'injustice, et par-là même un élément hostile à la société. Et ce n'est pas sur la société qu'il faut détourner l'accusation, en disant qu'elle a créé cette injustice par l'opinion qui crée l'inégalité du combat, en rendant un sexe plus responsable que l'autre d'une faute égale et commune. Rapportons l'opinion aux individus, puisque les individus seuls ont des opinions. Si cette opinion est injuste, qu'ils s'en prennent à eux; ce sont eux qui, déchus de leur moralité primitive, ont dû remplacer, dans leur association, l'amour par la force, le devoir par l'intérêt, et ont créé cette grossière et dérisoire justice sociale qui mesure, dans tous les cas, la coulpe au dommage. Enfin, si l'opinion existe, il ne dépend d'aucun de nous de la changer; mais il dépend de chacun de nous de ne pas jeter sous le tranchant mortel de cette opinion des êtres fliibles avec qui nous partageons la faute et non le danger. Soyons justes chacun pour notre compte, et voyons si alors la société ne le deviendra pas aussi.
Qu'on admette ou non ces explications, on ne
peut du moins nier un fait; c'est que l'état social d'un pays est toujours exactement proportionné à l'état des mœurs dans ce point de vue particulier. La légèreté à cet égard rend léger à tous les autres. Et comme si la chasteté était le lien qui retint unie la gerbe de toutes les saintes affections et de tous les saints devoirs, on voit, à mesure que ce lien se relâche, tous les autres liens se relâcher peu à peu. L'impureté est au début de toutes les vies désordonnées; elle produit, dans tous les genres, plus de crimes à elle seule que toutes les autres passions; elle donne naissance à mille passions qui dormaient, et qui sans elle ne se fussent pas réveillées; elle infecte et décompose le coeur sur toutes ses faces; c'est le plus corrosif et le plus contagieux des poisons, aussi c'est à elle qu'il faut demander le secret de la lente putréfaction et de la chute des empires; c'est par elle que commence le sourd procédé de dissolution qui succède aux époques de plus haute prospérité; c'est elle qui commence la vengeance Lirévocablement réservée à tout abus de la force :
Sœvior arrnis
Luxuria incubuit , victurnque ulciscitur orbeni.
Ils furent donc guidés par un instinct bien sur, les législateurs qui , larges peut-être à d'autres égards, resserrèrent dans des règles étroites les licences de la chair. Cet instinct, comme plusieurs
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autres parties de leur héritage, n'a pas été recueilli avec soin par les temps nouveaux. La loi de pureté occupe bien peu de place dans les théories sociales les plus neuves. Le dix-huitième siècle surtout a complètement erré à cet égard; il a recommandé ce que proscrivait la sagesse politique des vieux temps. La continence a été flétrie par quelques philosophes, qui n'ont pas vu que cette règle enlevée compromettait avec la dignité du caractère individuel celle du caractère national, et que sacrifier délibérément un devoir, c'était sacrifier le principe même de tout devoir. Condorcet, résumant ce que fait entendre Voltaire en cent endroits de ses ouvrages, ose bien dire: « Cherchez sur tout le globe un pays où « l'austérité de mœurs soit en grand crédit, vous « serez sûr d'y trouver tous les vices et tous les « crimes. » On trouvera plus de philosophie sociale dans les paroles suivantes de Montesquieu, où ce n'est plus l'auteur des Lettres persanes , ni l'homme du siècle qui parle. «11 y a, dit-il, lant d'im- « perfections attachées à la perte de la vertu dans « les femmes, toute leur âme en est si fort dégradée*, « ce point principal ôté en fait tomber tant d'au- « très, que l'on peut regarder, dans un état popu- « laire, l'incontinence publique comme le dernier « des malheurs et la certitude d'un changement dans « la constitution. » A ce compte, tel pays qui aspire
(i) Rapprochez de ces mots la i3x^ maxime de La Rochefoucauld : Le moindre défaut, etc.
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à Vélat populaire semble s'y préparer assez mal. Toutefois le mal social qui naît de la volupté n'étant qu'un mal individuel de la même nature mille fois répété et mille fois répercuté, c'est chez l'individu qu'il faut l'étudier pour le bien connaître. Mais il faut ici que le raisonnement éclaire l'expérience. Pour savoir si tel ou tel mal, que nous démêlons sans le secours du raisonnement, est une suite de la volupté, il faut savoir d'abord de quelle manière la volupté, selon sa nature, doit agir dans l'être humain ; et ceci est l'affaire du raisonnement. Cette marche devrait être appliquée à toutes les questions; ni le raisonnement tout seul, ni l'observation toute seule ne conduisent à des résultats certains et précis; la nature des choses nous guide vers leurs vrais effets comme leurs effets nous ramènent vers leur nature, et l'on risque toujours de prendre les effets d'une cause pour les effets d'une autre, si l'on n'a d'abord étudié dans son essence et dans son mode d'action la cause dont on cherche à désigner les effets. Ainsi seulement se rejoignent à coup sûr et se continuent l'une par l'autre les deux lignes qui se tirent, l'une, en avant, du principe aux conséquences, l'autre, en arrière, des conséquences au principe. Aussi le mal delà volupté doit être recherché d'abord dans la volupté même.
La volupté, dans un sens général, est « le soin « qu'on prend de la chair pour en satisfaire les con-
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« voitises ( Rom. XIII, i4 )• » L'étymologie du mot, intime et vraie comme toutes les étymologies, dit même davantage, et dit vrai: elle indique l'acte de s'abandonner soi-même, de se laisser choir de sa hauteur, et de rouler au gré d'une impulsion qui n'est pas celle de la volonté. C'est l'impulsion de !a partie de nous-mêmes qui est incapable de croire, d'aimer et d'obéir. C'est l'empire des éléments grossiers et non moraux de notre être, c'est la défaite de l'âme.
Toute jouissance des sens ne décide pas la défaite de l'âme, mais toute jouissance des sens est une diversion momentanée de l'âme hors de son sanctuaire; et si ces diversions se répètent, si ces jouissances sont trop vivement ressenties, ou si par leur nature elles compromettent un des intérêts que l'âme tient pour sacrés , alors l'âme , le divin en nous, est en souffrance, est en défaite; la force qui devait résider en elle en sort peu à peu et passe à l'ennemi; nous vivons toujours plus par le corps, toujours moins par l'âme ; et à mesure que la chair devient plus avide de la volupté qui est son amour, l'âme devient moins avide de l'amour qui était sa vohipté. L'intensité de vie ne peut résider à la fois dans les deux principes; la vie ne peut pas se partager; l'amour ne peut pas longtemps se scinder; il souffre trop de cette déchirure; il faut qu'il soit tout entier dans la chair ou tout entier dans l'âme.
La jouissance illégitime , au degré le plus modéré, a les mêmes effets que l'excès dans les jouissances permises. Si l'impression physique est moins forte, la blessure que reçoit l'âme, tout d'un coup, est plus profonde; la cliair a obtenu, d'emblée, un plus grand sacrifice; l'iÀmeaété moins souvent, mais plus violemment profanée; on a donné au maldes gages plus positifs et plus forts, et la chair triomphe avec plus d'allégresse et de malignité.
La chair, traitée comme elle doit l'être, peut se comparer à un esclave qu'il faut gouverner avec sévérité pour n'en pas être gouverné. La chair, dans l'entraînement de la volupté, est l'affranchi qui s'empare de l'oreille du prince, y souffle des paroles empoisonnées, et n'a point de repos que son ancien maître ne soit devenu son esclave. Ceci, qu'on y prenne garde , s'applique à toutes les jouissances; car rien n'est indifférent et tout se tient. Toutejouissance trop savourée nous appauvrit spirituellement d'autant; et je comprends qu'on puisse dire: Ce fauteuil a gardé dans ses coussins une parcelle de mon âme.
Mais on ne saurait trop le redire : les règles négatives, en elles-mêmes ne sont rien. Tout comme, dans les travaux de l'esprit, l'attention qui n'est pas de la pensée ne recueille rien, de même, en morale, la précaution qui n'est pas de l'amour ne sauve rien. Nous ne sommes pas faits pour nous abstenir. Il faut toujours quequelque chosejouisse,
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assisse, vive en nous. La chair ne cessera de demander tant que l'àme ne demandera rien. L'âme a ses voluptés qu'il faut lui donner si l'on ne veut qu'elle se jette en désespérée dans le paru de la chair. La charilé seule nous peut garder contre la volupté.
Sinon , la chair, qui est insatiable comme lame, poussera jusqu'à l'excès les exigences de son insolente mendicité; incessamment obéie et jamais assouvie, elle ne s'arrêtera plus, même après avoir, de volupté en volupté, dévoré l'âme elle-même. C'est la fin des voluptueux; leur âme s'en va en chair. Les sources de l'amour , de la miséricorde et de la foi tarissent. Le cœur, qui a envoyé toute sa vie aux sens, se dessèche et s'endurcit. Un égoïsme féroce y pénètre lentement et s'y assied sur le trône désert des affections généreuses. Les sentiments de la nature même s'émoussent. Il fait froid, il fait nuit, il fait horrible dans cette âme, tandis qu'autour d'elle, je veux dire dans la chair, tout s'illumine et s'enflammo aux feux de la convoitise. Maison éclairée de mille lueurs comme au soir d'une fête; maison d'allégresse; entrez-y, vous y trouverez un cadavre et des démons qui dansent à l'entour.
Ces démons sont les passions que la volupté éveille et nourrit; passions dignes de leur origine, qui est la chair; exhalaisons du cadavre; passions où s'épuise, où se consomme tout ce qui reste de vitalité à l'âme ; passions basses , petites , honteuses;
car tout se rabougrit dans le voluptueux, il y a des exceptions, je le sais; du plus profond delà débauche , César méditait , préparait la conquête du monde; mais je crois représenter la plupart des cas. Ce qui est vrai sans exception, c'est que la volupté, petit à petit, expulse de Fàme l'amour, qu'elle remplace par des passions quelquefois, mais par des passions factices. Règle générale : tout ce qui est donné à la chair est enlevé à l'amour; tout ce qui est refusé à la chair grossit le trésor de l'amour.
C'est ici qu'il faut dire une chose terrible, mais avec crainte et respect. Tout est possible à Dieu : des pierres mêmes il peut faire des enfants à Abraham; mais quelque chose est plus rebelle que les pierres, c'est le cœur du voluptueux. Loin de moi des classifications, des exclusions téméraires; je mettrais plutôt la main sur ma bouche. Mais il me paraît certain que, selon la nature des choses, le cœur des voluptueux offre plus d'obstacles qu'un autre à la grâce régénérante. Oserais-je dire que, dans les autres pécheurs, elle se prend à quelque chose de plus vivant , elle se prend à uneâme, du moins, au lieu qu'à un certain période de la vie du voluptueux, son âme, ainsi que j'ai dit, a passé dans sa chair. Tout le système de l'Evangile sur la régénération suppose dans le cœur à régénérer une certaine capacité de croire et d'aimer; elle est morte chez ce voluptueux; tous les ressorts sont brisés; c'est tout au plus s'il y reste de la place pour la