‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 44 sur 50 · DE L INFLUENCE · texte numérisé non relu

DE L INFLUENCE

crainte et le désespoir. Les choses spirituelles n'ont plus pour lui ni couleur ni saveur; il a perdu le sens par où l'on voit et l'on goûte , je ne dis pas les choses de la religion , mais les choses de l'âme; tout est fadeur, tout est langueur dans son être; il le sent, il sent qu'il en devrait gémir, et il n'a pas la force de gémir; il prévoit sa perte, et il n'a pas la force de s'en effrayer; il se répète à dessein des mots terribles, et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb.

Tout homme est pécheur, et naturellement éloigné de la vie de Dieu ; mais vis-à-vis de la grâce divine, qui agit par des moyens moraux et dont l'action est une action morale, il paraît que ceux-là sont dans une position plus dangereuse, chez lesquels les voiles épais de la chair ont lentement étouffé la lampe du sentiment moral. Il importe de ne pas perdre de vue que l'âme devenue matière est assujettie par-là aux lois qui régissent la matière, lois inflexibles, lois qui ne fléchissent du moins que devant d'autres lois de leur propre nature; la matière peut obéir à la matière, mais elle n'obéit qu'à la matière. Lors donc que l'idée divine descend dans l'esprit du voluptueux, l'intelligence l'accueille, la fait asseoir, l'écoute; mais l'hôte véritable , le véritable maître de la maison , qu'il lui importait d'entretenir, il est absent, il est mort; et après un entretien avec l'intelligence , entretien qtii peut être long, animé, intéressant, mais toujouis infructueux, l'idée céleste se retire.

Je sais, d'un autre côté, que des conversions touchantes ont eu lieu à la suite de ces mêmes écarts dont je signale le danger. Des âmes qu'une disposition tendre, trop peu surveillée, avait fait tomber, se sont relevées avant d'être avilies, avant d'être matérialisées; une cliute inattendue et profonde leur a révélé leur misère plus que n'auraient fait peut-être les plus longues réflexions et les plus sévères avertissements; l'amour divin qui dormait en elles a frémi et s'est réveillé; désolées et couvertes de pleurs , elles se sont prises à aimer Dieu de toute la force dont elles étaient contraintes de se haïr; un péché flagrant a déterminé leur marche indécise et paresseuse; leur chute les a converties, leurs larmes les ont baptisées; mais sans nous demander si quelquefois ces conversions apparentes n'ont pas été un change donné à l'ardeur d'une imagination tendre, observons seulement que les effets que nous avons décrits plus haut se trouveront pourtant réels si on les cherche où il faut les chercher, à la suite d'une longue habitude delà volupté. On ferait une immense forêt des plantes qu'elle a desséchées.

Il faut peut-être avoir fait ces réflexions et ces observations pourbien comprendre un passage singulier de l'apôtre saint Paul : «Fuyez la fornication. « Quelque péché que l'homme commette, il est hors «du corps; mais celui qui commet la fornication « pèche contre son propre corps (1. Cor. VI, i8 ). » Le corps, en introduisant le péché, semble l'unir

Page 1